I.'HOTKI. DE CLUNY
la même salle, renferment de précieux échantillons d'une foule d'étoffes dont la fabrication est aujourd'hui inconnue, peut-être oubliée ; par exemple, ces beaux draps d'or veloutés, que tout le monde a remarqués dans les tableaux de Titien ou de Paul \éronèse. M. E. du Sommerard en a découvert des pièces entières qui, peut-être, ont servi à peindre les Noces de Cana, Il n'appartient qu'aux dames de parler des guipures, des dentelles, des étoffes d'or /"rise étalées dans ces armoires. Elles peuvent encore comparer avec leurs brodequins des patins de leurs arrière-grand'mères , que Brantôme trouvait «• si mignons que rien plus, » ou s'inspirer pour les bals costumés des cols bardés de fer eldes fraises à la confusion qu'on portait à la cour de France au seizième et au dixseptième siècle. En ce moment, la foule s'arrête autour d'un coffre plein de haillons dorés : il renferme le costume très-complet d'un évêque du treizième siècle, découvert en 1853, à Bayonne, dans un trou de muraille, par M. Boeswihvald, architecte du gouvernement. La tunique brochée d'or et d'un beau dessin, est bordée de lettres arabes qu'un docte de mes amis a déchiffrées. Il y a lu ces mots : Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète!... Gardons-nous de suspecter l'orthodoxie du prélat, et croyons seulement qu'il lirait ses étoffes de Grenade.
Un escalier fort bien sculpté, portant les armes et les chiffres de Henri IV etdeGatlicrinc de Médicis, établit une communication devenue nécessaire entre les salles du rez-de-chaussée et celles du i)remier étage. Get escalier, construit jx^ur l'anciciiiK' r.ji.imbrcdes Comptes, avait élé.
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230 MÉLANCES HlSTOniOLES ET MÎTÉRAIRES.
relégué, depuis sa démolition, dans les magasins de la ville. Le préfet de la Seine en a fuit don au musée de Cluny, pour lequel on pourrait croire qu'il a été charpenté.
11 faudrait un volume pour énumérer seulement les principaux objeLs exposés dans les salles du premier étage, meubles, armes, peintures, poteries, faïences, émaux, verreries, ivoires sculptés. Toutes les séries qui, dans la collection de M. du Sommerard, comptaient déjà un grand nombre de pièces remarquables, se sont fort augmentées par suite d'acquisitions récentes. ,Le fonds destiné aux achats d'objets d'art n"est pas considérable, mais en de certaines occasions l'administration a pourvu à son insuffisance par des allocations spéciales. C'est ainsi que le musée de Cluny s'est enrichi des belles tapisseries de l'histoire de David dont je parlais tout à l'heure, des émaux gigantesques qui proviennent du château de Madrid, et de quantité d'autres pièces d'une grande importance. Il a eu sa part, et toujours fort bonne, dans toutes les ventes illustres, depuis quelques années. Une suite d'émaux magnifiques de Pierre Rémond, des Courtois, de Pénicaud, a été achetée à la vente Didier Petit. Les jolies figurines des rois de France en bois sculpté, conservées autrefois dans le trésor de Saint-Denis, les cuirs peints et gaufrés qui décoraient l'hôtel du Gros Hor^o^re àRouen^ quantité de belles pièces de faïence italienne et française ; ont fait partie des cabinets de MM. Baron, d'Hennevillc, de Bruges-Labarthe, etc. Une collection tout entière de verres de Venise et d'Allemagne a été achetée à la venté , de Huyvetter à Gand. Citons enlin, parmi les acquisitions ,
l'hôtel de cllny. 231
récentes et les plus heureuses, les grandes cheminées sculptées de Troyes et de Chàlons, de beaux retables des quatorzième et quinzième siècles, et surtout les magnifiques ivoires de la Chartreuse de Dijon, connus sous le nom d'oratoire des duchesses de Bourgogne.
Bien que le musée de Cluny ne soit pas aussi riche que beaucoup d'amateurs, il a sur eux plusieurs avantages. En premier lieu, il est immortel ; il achète et ne vend pas. En second lieu, il est patient, parce qu'il est immortel, et par conséquent insensible aux caprices de la mode, si puissante pour les collectionneurs. Lorsque la mode est aux émaux et qu'ils atteignent dans les ventes des prix extravagants, l'administration, qui a pour mission de chercher le beau et l'utile, et qui peut toujours attendre et choisir, laisse les émaux pour acquérir des ivoires ou des bois sculptés. Patience! bientôt les ivoires seront en hausse, et elle retrouv era les émaux accessibles à ses ressources. Le musée de Cluny ne compte que dix ans d'existence, et déjà son catalogue s'est augmenté de plus de neuf cents articles, presque tous d'un intérêt considérable.
Je no dois pas oublier les dons et les legs faits en sa faveur, qui forment une partie notable de la collection. Et d'abord, il faut citer les dons très-nombreux et très-bien placés de la ville de Paris. L'hôtel de Cluny, avec le palais des Tbermes, est son musée municipal. C'est à bon droit qu'on l'a choisi pour y recueillir une foule de fragments anli(}ues ou du moyen &gc, jadis dispersés et mal conservés dans vingt dépôts différents. La vaste salle i\(^^ Thermes abrite sous ses voûtes la frise de l'arc de triom-
l'i-1 MKI.ANCES HISTORIOLES ET LITTERAIRES.
plie (1(3 Maxime avec des chapileaux romans de Saint- Martial, de Sainte-Geneviève et de Montmartre, — des sarcophages mérovingiens, à côté de ces curieux autels découverts dans le chœur de Notre-Dame, en 1711, élevés sous le règne de Tibère aux dieux protecteurs des bateliers parisiens. Chaque jour, les grands travaux qui transforment Paris amènent dans le même lieu des débris intéressants de notre antique cité; ils formeront un jour la collection la plus précieuse pour son histoire monumentale.
A l'exemple du corps municipal, plusieurs particuliers ont voulu contribuer à enrichir une collection qui rencontre toutes les sympathies. Un jeune voyageur, héritier d'un nom célèbre dans l'édilité de Paris, M. Edouard Delessert, a envoyé au musée de Cluny un monument curieux découvert par lui dans l'île de Chypre. C'est la tombe d'un de nos chevaliers, Brocard de Charpigny, taillée et sculptée dans un tronçon de colonne antique. M. Séguin, marbrier de l'Empereur, a fait don de plusieurs monuments du même genre, entre autres du tombeau de Simon de Gillans, abbé de Cluny en 1349, bien étonné sans doute de se retrouver, après tant de voyages, dans la maison de son ordre. M. Mallay, architecte attaché à la commission des monuments historiques, a fait cadeau au musée d'un christ en bois, du douzième siècle, haut de six pieds et d'un travail très-remarquable. On doit à un autre architecte, M. Joly-Leterme, auteur de la restauration de l'église de Saint-Savin, le plus ancien dessin français qui soit connu. C'est un os de cerf, couvert de figures d'animaux gravées, et trouvé par lui dans une grotte,
i/iion;i. iiii cLL.NV. 23'i
parmi un amas d'armes et d'ustensiles en silex d'une époque très-probablement fort antérieure à l'invasion romaine. L'espace me manque pour donner ici la liste des dons et celle des donateurs, qui serait interminable. Je me bornerai à dire quelques mots des legs non moins importants faits en faveur du musée de Cluny. M. le comte H. de Sussy, amateur et antiquaire distingué, a laissé, par son testament, à ce musée, des armes précieuses, des tapisseries et un admirable bureau incrusté d'étain et d'écaillé qui porte le blason des Créqui. L'année dernière, madame veuve Labadie, dame dignitaire de l'institution impériale de la Légion d'honneur, léguait un tableau en émail du plus grand prix. Il est aux armes du roi René et signé Nardon Pénicaud de Limoges, 1503.... « J'en passe et des meilleurs. » Les exemples que je viens de citer sufliront sans doute à montrer avec quelle faveur a été accueillie la création d'un musée d'antiquités nationales. Ses commencements peuvent faire augurer de son avenir.
L'hôtel de Cluny est un monument historique qui renferme des monuments historiques; aujourd'hui, c'est à Paris le seul éilihce qui puisse donner une idée complète d'une habitation seigneuriale aux quinzième et seizième siècles. Il avait subi quelques atteintes cruelles de la main du temps, mais surtout de celle des hommes : ses derniers propriétaires avaient dénaturé comme à plaisir plusieurs de ses dispositions. Depuis que l'hôtel appartient à l'État, des réparations importantes y ont été exécutées sous l'habile direction de M. A. Lenoir; malheureusement, il a fallu y procéder avec br^aucoiip do Iciileur
t'.Ji !Mi;i,\NCKs iiisroRiQrE^ et littkhaires.
cL non moins d'économie qu'en matière d'acquisitions. Pourtant, toutes les parties de l'édifice réparées l'ont été d'une manière complète. A mesure que la situation de quelque salle exigeait une restauration partielle, on restituait avec la plus scrupuleuse exactitude les dispositions anciennes. Lorsque les salles du premier étage ont été arrangées pour recevoir les émaux et les faïences, on en a refait toutes les fenêtres éti leur rendant leurs moulures et leurs meneaux, brisés dans le siècle dernier. Tout récemment, lorsqu'on a dû reprendre le mur d'enceinte, on y a rétabli les créneaux et le chemin de ronde, qui lui donnent un aspect si original, et qui rappellent le peu de sécurité dont un habitant de Paris jouissait au moyen âge. 11 reste encore quelques travaux importants pour achever la restauration : le portique qui donne dans la cour choque la vue par ses piliers rongés à leur base ; les balustrades et les beaux chambranles des lucarnes sculptées qui couronnent l'édifrCe sont fort délabrés, et il serait fâcheux d'attendre, pour les réparer, que le temps ait fait disparaître leur élégante ornementation ; du côté du jardin, le pilier qui supporte l'abside de la chapelle, d'une disposition originale et couvert de charmantes sculptures, a été cruellement mutilé; il faudra le reprendre à sa base et lui rendre son ornementation. La chapelle, à l'intérieur, est la seule partie de l'édifice décorée avec recherche, et je dirai même avec coquetterie ; coquetterie bien légitime, d'ailleurs, dans une maison d'abbé : elle étonne encore aujourd'hui par la richesse extraordinaire de ses sculptures; et pourtant que de mutilations elle a subies I Ces niches vides entre les relom-
i.'hoili, iJi; cix.NY. 235
bées des nervures furent autrefois remplies de statues. Voici ce qu'en disait Piganiol en 1765 : « Contre les murs sont placées par groupes, en forme de mausolées [sic], les figures de toute la famille de Jacques d'Amboise, entre autres du cardinal. La plupart sont à genoux avec les habillements de leur siècle, très-singuliers et bien sculptés. » La destinée de ces statues est encore plus singulière : brisées au commencement de ce siècle, elles ont été employées comme moellons pour boucher le joli petit escalier en vis qui mène de la chapelle au jardin. Comprenne qui pourra cette belle économie qui casse des statues pour en faire du moellon !
L'établissement du musée de Cluny a exercé une trèsheureuse influence sur le quartier Saint-Jacques. L'administration municipale a voulu en déblayer les abords, et la rue des Mathurins, autrefois ruelle étroite et dangereuse, est entièrement transformée. Toutes les ignobles maisons qui ôtaient l'air et le jour à l'hôtel de Cluny ont disparu. La grande rue des Écoles vient déboucher devant le musée. On annonce que, prochainement, des travaux considérables auront lieu pour l'élargissement de la rue de la Harpe et de la rue du Foin. Espérons que, par suite des démolitions, on découvrira le périmètre complet du palais des Thermes, dont les substructions, visibles encore sur plusieurs points, semblent marquer les limites naturelles de l'hôtel de Clunv.
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DE
LA LITTKKATLUE ESPAGNOLE
L'étude (le la liltcratiiru espagnole a ses diiïiculh's malériclles, qui peuvent surprendre. Dans presque [ouïes les langues de l'Europe, les auteurs ([ui ont joui d'uno grande réputation parmi leurs contemporains, ceux dont les ouvrages ont exercé une influence considihablo sur le goût public, les auteurs claaaiquci, en un mot, ont élé souventimprimés et réimprimés. l'ourles connaître tous, il suffit d'avoir accès dans une bibliothèque de second on de troisième ordre. Kn Espagne, il en est .lutrement. Eà, beaucoup d'ouvrages du seizième et du dix-septième
(1) Ilisloru of Spaiitsh l.itcrtiliire , \>y fioorç^o Tirkiior, .'5 vol. in-8", \<.'\v-Yotk.
•JK) MKI.ANGKS IIISTOKIUIKS El' UTIKUAlllES.
siùcle, composés par les écrivains les plus illustres, sont devenus maintenant d'une telle rareté, que les érudits ont peine à les connaître. Disons mieux : pour les voir seulement, il faut visiter toutes les capitales de l'Europe. En effet, grâce à l'inquisition, aux guerres civiles et étrangères, aux bibliophiles voyageurs, les livres rares espagnols le sont peut-être plus en Espagne que partout ailkurs. Aujourd'hui la bibliothèque de don Quichotte ferait la fortune de son propriétaire , et les amateurs payeraient bien plus ([u'au poids de l'or ces romans de chevalerie que le curé et le barbier livraient si impitoyablement à madame la gouvernante. Veut-on lire, par exemple, dans l'original, le seul de ces romans qui ait trouvé grâce devant ces juges rigoureux. Tirant le Blanc, que Cervantes appelle mw trésor de gaieté, une mine de ditertissement inépuisable ?\\ faut aller à Londres, oià se trouve le seul exemplaire connu des bibliophiles, jadis découvert par lord Grenville, et légué par lui avec sa magnifique bibliothèque au Musée Britannique. Certains ouvrages de Cervantes lui-même ne sont pas moins rares. Une collection complète de ses drames est inconnue ; plusieurs de ses comédies n'ont jamais été imprimées. On en peut dire autant de Calderon et de Lope de Yega, et il est vraisemblable qu'un assez grand nombre d'ouvrages, manuscrits ou imprimés, cités avec éloge par des littérateurs du siècle dernier, ont disparu complètement aujourd'hui.
Une histoire de la littérature espagnole exige nonseulement de longues études, un jugement sain et une patience à toute épreuve, mais encore une certaine indé-
DK I.A I.inKUATLUIi: ESPAr-NOI-E. 241
pendance cosmopolite de goût qui, dans l'examen d'un ouvrage, ne s'étonne ni de la nouveauté ni même de l'étrangeté de la forme. 11 faut se dépouiller, pour ainsi dire, de sa nationalité, renoncer à ses habitudes et se faire du pays qu'on veut étudier. On nous reproche à nous autres Français, et non sans raison, de ne juger les écrivains étrangers qu'avec nos idées françaises. Nous exigeons d'eux qu'ils se conforment à nos modes, voire h nos préjugés. Quinze jours après la prise de Rome, quelquesuns de nos soldats s'étonnaient, dit-on, que les Romains n'eussent pas encore appris le français. Nous sommes un peu tous comme ces soldats ; ce n'est pas sans peine que nous acceptons un point de vue nouveau , et que nous parvenons à comprendre une société qui n'est pas la nôtre. Voyageur, érudit et bibliophile, Anglais par l'éducation, M. Ticknor avait i)lus de facilité que personne à s'accoutumer à la liberté d'allures des écrivains espagnols, et Shakspeare a dû le préparer à jouir de Lope de Vega. Enfin , en sa qualité de citoyen des États-Unis, il possède un avantage sur les critiques de la vieille Europe, c'est de pouvoir s'occuper de questions littéraires sans y mêler des souvenirs de rivalités nationales. Trentecinq ans de paix n'ont pas encore effacé tous les préjugés de patriotisme quand miline, et il y a encore bien des gens, que j'estime fort d'ailleurs, qui ne parlent pas de Shakspeare sans penser à la bataille de Waterloo.
11 est facile de voir que l'auteur de V Histoire de la Littérature espagnole s'est livré à d'immenses recherches; il a fait une étude approfondie et consciencieuse de la langue castillane et des écrivains espagnols. Après
2ii Mi-:i.A>Gi;s histuhiques et uiTiinAiiiE?.
s'cHre faiDiliarisé avec leurs ouvrages, il a voulu connaître encore les jugements qu'en avaient portés avant lui les Anglais, les Allemands et les Français. Auteurs originaux, commentateurs, critiques. M, Ticknor a tout lu : je crains qu'il n'ait trop lu. A force de vouloir tout savoir, et dans la crainte de faire quelque oubli, il risque de fatiguer l'attention de son lecteur en lui présentant des sujets assez peu dignes d'occuper son attention." A' mon avis, les auteurs médiocres, dans toutes les langues, se ressemblent beaucoup, et ce n'est pas chez eux qu'il fautéfudier les traits caracléristiquesd'unelittérature. Ainsi je crois qu'on peut très-bien apprécier le dix-septième siècle en France sans avoir lu Campistron. M. Ticknor s'est piqué d'une grande exactitude , et l'on peut se plaindre parfois qu'il se montre plus curieux d'ajouter un nom nouveau à son interminable catalogue d'auteurs que de faire connaître à fond la manière des grands écrivains, véritables représentants du goût espagnol. Ainsi faisait don Juan, qui, pour mettre sur sa liste une paysanne de plus, oublie les grâces et les vertus de dona Elvire. C'est le défaut des érudits 'non pas le vilain défaut de don Juan, bien entendu) de se passionner pour les recherches de détail. Parce qu'elles ont été longues et souvent pénibles, ils s'imaginent que le lecteur va les recommencer avec eux. Il faut quelquefois avoir le courage de garder pour soi la fatigue et ne présenter au public que les résultats obtenus. M. Ticknor, dans son ouvrage, a sans doute fait une part large et convenable aux grands génies qui ont illustré l'Espagne ; mais, en les entourant d'un trop long cortège de médiocrités, il les rapetisse et les efface, pour
DE L\ LllTÉR.VTL'RE ESPAGNOLE. 243
ainsi dire, si bien que l'on cherche dans son ouvrage Cervantes et Lope de Vega avec autant de peine qu'on en a aujourd'hui pour découvrir un bon tableau parmi les trois mille toiles exposées au Palais-Royal. Dans sa préface, l'auteur nous apprend, et on l'aurait deviné sans cet aveu volontaire, qu'il a fait un cours public sur la littérature espagnole, et que ses leçons refondues sont devenues un livre. On s'aperçoit malheureusement un peu trop de ce mode de composition, et ses chapitres, uniformes d'étendue, quelquefois assez mal liés les uns aux autres, rappellent souvent le professeur obligé de parler à son auditoire pendant une heure sur un sujet donné, qu'il se prête ou non à des développements.
Les origines de toutes les littératures présentent des problèmes fort difficiles, mais d'un intérêt extrême. Je regrette que M. Ticknor ait glissé si rapidement sur les commencements de la littérature espagnole. A son début, il considère les ouvrages composés depuis la lin du douzième siècle jusqu'aux premières années du seizième comme exempts de toute influence étrangère, comme des produits spontanés du génie et du caractère national. Celle proposition aurait eu besoin d'être solidement établie, et M. Ticknor me paraît l'avoir adoptée un peu légèrement, il est même étrange qu'il ne se soit pas aperçu que la division chronologique qu'il posait était fort hasardée, car, dans l'examen détaillé des auteurs, il est obligé de lui donner de fréquents démentis. Ainsi, dans la Chronique ou le Uonian d'Oatramer, attribué au roi don Alphonse X,' reconnaît fort judicieusement une tradition plus ou moins altérée de l'histoire de Guillaume de Tyr. Mus loin, ana-
2ii MKI..\:>OKS IIISIOIUUHES KT l-IITLIiAlUKS.
lysant le charmant recueil d'hislorielles intitulé el Coude Liicanur, le seul des ouvrages de l'Infant don Juan Manuel qui ait été imprimé, il ne peut s'empêcher d'y apercevoir une imitation de contes orientaux. Je pourrais accumuler les exemples.
Si l'on a lu l'histoire du midi de l'Europe, ou même si l'on jettelesyeux surunecarlede la péninsule ibérique, on est disposé plutôt à croire à priori l'inverse de l'assertion avancée par M. ïicknor au sujet de l'origine spontanée de la littérature espagnole. Sans parler des rapports continuels des Espagnols avec les Arabes depuis le huitième siècle, on ne peut nier ceux qu'ils eurent en même temps avec la France méridionale, pays qui jouit longtemps d'une civilisation à quelques égards supérieure à celle du reste de l'Europe. Bien plus, de grandes provinces de l'Espagne ont parlé et parlent encore la langue romane, et la civilisation de la Provence a été commune à l'Aragon, à la Catalogne et au royaume de Valence. Or, comme il arrive toujours qu'entre deux peuples voisins, le plus policé exerce une iniluence considérable sur celui qui l'est moins, il est à croire que la littérature provençale a dû avoir quelque part aux premiers développements de la littérature espagnole. M. Ticknor, cependant, ne s'est guère préoccupé de l'objection , et cela est d'autant plus singulier que, dans ses notes, il cite souvent MM. Raynouard et Fauriel, dont les ouvrages auraient dû au moins lui montrer toute l'importance de la question. Il traite la langue romane comme un patois insignifiant, et c'est à peine s'il consacre quelques pages aux auteurs catalans, si nombreux, et donl (luolques-uns sont si justement estimés.
DE L.V LITIÉRATLRE ESIMGMJLE. 24o
L'examen de la lilléralure catalane et valencienne ne figure dans son livre qu'en manière d'épisode, et ses meilleurs poètes ou historiens y sont jugés fort sommairement. Il accorde , il est vrai, quelques louanges , en passant, à la chronique de Ramon Muntaner, le Xénophon de ces terribles Almogavares qui subjuguèrent la Sicile et la Morée; mais, à la froideur avec laquelle il en parle, on serait tenté de croire qu'il ne la connaît que par la pâle contrefaçon espagnole de don Francisco de Moncada. Il ne dit pas un mot de Miguel Carbonell et de ses Chroniques d'Espayuja, ouvrage assurément d'une grande importance et qui renferme les mémoires du roi d'Aragon Pierre IV. Cette lacune est inexplicable, et certes les écrivains catalans avaient droit à plus d'égards.
On s'explifjue jusqu'à un certain point la négligence avec laquelle M. Ticknora traité la littérature provençale par la très-singulière différence qui existe entre les premières productions littéraires des Espagnols et celles des Provençaux contemporains. Rien ne ressemble moins à la galanterie rallinée de ces derniers que les sentiments d'une sauvagerie héroïque exprimés dans les plus anciennes poésies castillanes. Tandis que les dames de Provence, juges dans les fameuses cours d'amour, rendaient leurs arrêts sur des questions aussi subtiles que celle-ci : IJtrum intcr conjungatos amor possU habere locum (1 ), la Chimène castillane, noh point celle de Corneille ou même de Cuillcn de Castro, mais la Chimène des vieilles
(1) L'arrOt iiégalir icndu pur la comtesse de Cliampagnc est de mit.
romances, se plaint que le Ciel tue ses pigeons pour la braver , et la menace de lui couper sa robe, exactement comme la Princesse Palatine voulait le faire à je ne sais quelles aventurières allemandes qui avaient osé se montrer à la cour de Versailles :
Que me cortarà mis faldas Por vergonzoso lugare.
Je cite le texte, espérant que les dames qui me liront ne le comprendront pas plus que la menace de la Princesse Palatine.
M. Fauriel, dans son Histoire de la Poésie provençale, a remarqué qu'elle a cultivé tous les genres, et que ses poëmes héroïques, beaucoup moins connus aujourd'hui, mais aussi célèbres autrefois que les chants amoureux des troubadours, ont été de bonne heure imités par les Castillans. Il en allègue des preuves irrécusables ; mais, ce fait établi, on peut demander pourquoi le goût espagnol n'a choisi qu'un seul genre dans la variété que lui offraient les Provençaux. J'avoue que l'explication qu'en donne M. Fauriel ne me satisfait pas entièrement. 11 attribue aux habitudes belliqueuses des Castillans, en lutte incessante contre les Maures, leur goût exclusif pour la poésie héroïque et guerrière* M. Ticknor, qui ne reconnaît pas l'in- Iluence provençale, répète l'explication de M. Fauriel sans la commenter^ et paraît croire qu'un peuple de soldats ne peut a\ oir qu'une poésie rude et sauvage. Sans doute, c'était une vie de hasards que celle des Ricos ornes de Castille ; mais que faisaient dans le même temps les
Catalans et les Aragonais , aussi raffinés que les Provençaux ? Quel roi plus batailleur que Jacques le Conquérant ? Ce prince, qui accueillait les troubadours dans son royaume, qui était bon juge en matière de poésies galantes, et qui, si la tradition ne ment pas, était poëte lui-même, sut fort bien chasser les Maures des Baléares et du royaume de Valence. En Provence les chants n'avaient pas cessé au milieu de la sanglante invasion des croisés français. Après tout, la poésie tendre et mélancolique ne peut-elle fleurir que dans un temps de tranquillité ? Je doute que l'auteur de l'Odyssée ait composé ses chants divins au milieu des délices de la paix, et, pour parler d'une époque mieux connue, où trouvera-t-on une poésie plus élevée et à certains égards plus raffinée que dans les tragédies d'Eschyle ? Certes, sa vie ne se passa point dans les paisibles loisirs du cabinet. Soldat à Marathon, à Salamine, à Platée, il n'eut longtemps pour maison qu'une galère, pour lit que la terre nue. Je ne crois pas qu'il en ait été plus mal inspiré.
C'est donc à tort, je pense, qu'on attribuerait le caractère de la poésie castillane primitive uniquement à des habitudes guerrières. La guerre était alors et fut longtemps encore le fléau permanent de toute l'Europe. Si je ne me trompe, ce serait plutôt dans les lois et les institutions particulières aux Castillans qu'il faudrait chercher une cause h cette austérité qui contraste tant avec la molle délicatesse de leurs voisins. Au reste, je n'ai nullement la prétention de donner ici la solution dun problème dillicile, et je dois me borner à signaler une lacune regrettable dans un auteur dont les études toutes spéciales de-
:2i8 MÉi.A>Gi:5 historiqies et i.inÉRArRES.
valent faire espérer un examen approfondi de la qucslion. Je ne puis m'empêcher de trouver encore la même légèreté dans le jugement que porte M. Ticknor sur les chroniqueurs espagnols. « Ils sont sans rivaux, dit-il, pour la richesse, la variété, le pittoresque et les éléments poétiques. On ne peut leur comparer en aucune façon les chroniqueurs des autres langues de l'Europe, non pas même les Portugais, qui les suivent de plus près pour l'originalité et l'antiquité des matériaux, non pas même les chroniqueurs français, tels que Joinville et Froissart, qui à d'autres titres méritent une haute estime... La vieille loyauté espagnole, la vieille foi religieuse espapagnole, nourries dans les longues épreuves d'une guerre nationale, s'y produisent constamment, etc. » Je ne sais s'il faut attacher beaucoup d'importance à ces phrases, qui semblent jetées un peu au hasard et qui ne dénotent pas une vue bien arrêtée du sujet; mais un jugement si tranchant aurait dû être motivé et méritait au moins quelque discussion. Permis à iM. Ticknor de trouver que Froissart le cède au sec et prudent Ayala, ou au plat chroniqueur de don Alphonse XI, pour le pitloresquc et les éléments poétiques. Peut-être considère-t-il en revanche Froissart comme un historien fort impartial et très-exact. Soit. Sur la peinture et la poésie, les goûts sont fort différents ; il est inutile de les discuter ; mais je voudrais savoir où M. Ticknor a vu la loyauté et la foi religieuse espagnoles dans les chroniqueurs du quatorzième siècle. Prend -il pour représentants de ces vertus les Infants et les grands seigneurs sans cesse en révolte contre le roi don Alphonse ? ou bien don Pèdre
bb; LA LITlIiKAlUUfc; ESi'A(;.\oLt. 249
et ses frères bâtards faisant assaut de crimes, de perfidies, de faux serments et d'assassinats? ou bien les Bicos ornes leurs vassaux, changeant de patrie, se dénaturant, comme disent les chroniqueurs, selon leurs intérêts, trahissant leurs suzerains, infidèles dans leurs alliances, tour à tour esclaves dociles ou tyrans impitoyables ? Que M. Ticknor relise Ayala, et probablement il trouvera qu'il n'a manqué aux hommes de ce temps que des lettres et du génie pour le disputer en scélératesse à César Borgia lui-même.
Dans une autre occasion, M. Ticknor revient sur celte ferveur religieuse et cette loyauté, c'est-à-dire le dévouement au souverain, qui dans son opinion forment les traits distinctifs du caractère espagnol. « On ne doit pas attribuer, dit-il, l'intolérance des Castillans et leur fanatisme à l'inquisition, pas plus que le despotisme du gouvernement aux manœuvres d'une cour corrompue. Au contraire, l'inquisition et le despotisme furentplutôt le résultald'une exagération fatale de la ferveur religieuse et de l'amour pour la monarchie (1). » Voilà encore une de ces assertions qu'on devrait laisser aux gens qui croient que tous les Espagnols portent des résilles et des fraises. Celle-ci ne mérite guère l'examen. Historiquement, la loyauté a^x le respect quand même du souverain n'a coniincncé en Espagne que vers la fin du règne de Charles V. Après la terrible répression de la révolte des comuneros, Charles V et Philippe II prirent la peine de faire l'éducation de leur peuple. — Quant à la ferveur religieuse, on ne la voit poin-
(1) Toiii': H, ).agc /i70.
2o(l MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIKES.
dre qu'après l'établissement de l'inquisition sous Isabelle la Catholique. Jamais auparavant on ne trouve trace de l'intolérance des Espagnols. Pour ne pas remonter aux secours fournis par un roi d'Aragon à l'hérésie albigeoise, on voit longtemps après, dans le quatorzième siècle et même au commencement du quinzième, que les trois religions qui se partageaient la Péninsule subsistaient sans querelles. Les rois de Castille prenaient des Juifs pour leurs trésoriers et leurs médecins, des Maures pour leurs ingénieurs et leurs architectes. Personne ne refusait le don à un riche Israélite ni à un émir musulman. jQ.ne vois aucune trace de persécution, si ce n'est dans les prises de villes, où le vainqueur pillait de préférence le quartier juif, et il est permis de douter que le fanatisme y eût autant de part que la cupidité. Mais si l'inquisition ne fut pas l'expression outrée du catholicisme espagnol, comment supposer qu'un peuple si fier et si généreux se soit soumis à un joug qui répugnait à son caractère? L'explication de ce problème historique est, je crois, dans l'aversion profonde que les Espagnols portent depuis un temps immémorial aux étrangers. A leurs yeux, les Juifs et les Maures furent toujours des étrangers, bien qu'ils parlassent souvent la môme langue que les chrétiens ; et leur religion était odieuse, surtout parce qu'elle était comme le signe de leur origine. Les Maures vaincus, les Espagnols s'aperçurent avec rage que, s'ils avaient triomphé de leurs adversaires, ces derniers conservaient néanmoins un ascendant extraordinaire par leurs richesses. Et remarquons qu'aux yeux du peuple, ces richesses n'étaient qu'un butin fait autrefois sur lui-même par sesenne-
mis, qui le conservaient malgré leur défaite. Les Maures s'enrichissaient par l'agriculture et l'industrie, les Juifs par le commerce ; cependant les chrétiens se battaient entre eux et se ruinaient. Après l'épouvantable anarchie qui précéda le règne d'Isabelle, la plupart des gentilshotnmes castillans étaient réduits à la misère. Beaucoup d'entre eux avaient vendu leurs terres pour s'acheter des armes et un cheval, tandis que les Maures, assistant impassibles aux querelles des grands feudataires, thésaurisaient, et cela sans étaler le faste ordinaire aux nobles chrétiens. Il n'en fallait pas davantage pour qu'ils fussent exécrés. On leur reprochait l'usure, et probablement avec quelque raison ; on les voyait heureux au milieu de la détresse générale; aux yeux du peuple, ils devinrent des ennemis publics. Remarquons qu'à toutes les époques, les Espagnols ont montré à l'égard des étrangers ou du mépris ou de la jalousie. Profondément convaincus de leur supériorité nationale, lorsqu'ils aperçoivent dans un étranger les indices d'un avantage quelconque, la jalousie devient de la haine, surtout si l'étranger se trouve en contact continuel avec eux. C'est ce qui avait lieu pour les Juifs et les Maures. Au moment oii la haine nationale des chrétiens était d'autant plus exaltée que l'abaissement du royaume de Grenade rendait la guerre impossible, faute de résistance, des prêtres indignes surprirent la piété d'Isabelle, et la persécution commença. Ce fut une satisfaction donnée à la haine populaire. On lui fournissait un prétexte de sévir contre des ennemis qu'elle ne pouvait plus provoquer à une lutte impossible. Nous savons mieux f|Uf' personne fii J-Ynnce à quels excès se porto un peuple
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généreux quand le gouvernement encourage ses mauvaises passions. Des Juifs et des Maures, la persécution passa aux nouveaux convertis, puis aux chrétiens euxmêmes. Les querelles religieuses de l'Europe, l'ambition de Charles V, l'amour-des conquêtes et la gloire qu'il donna uses peuples pour prix de leur liberté, consolidèrent l'inquisition, devenue un instrument merveilleusement propre à seconder sa politique. Le despotisme et le fanatisme se perfectionnèrent si bien sous Charles V et Philippe II, qu'il fallut plusieurs siècles pour que la nation oubliât les principes inculqués par de si redoutables maîtres.
Je demande pardon de ces longues dissertations historiques à propos d'un ouvrage purement littéraire, mais il m'a semblé qu'il est nécessaire de connaître la vie d'un peuple, si je puis ainsi parler, pour apprécier convenablement les idées qui lui sont propres et sa façon de les exprimer. M. Ticknor n'a pas fait, je crois, une étude assez sérieuse de l'histoire d'Espagne, et à mon sentiment, cette étude aurait donné à son livre une liaison et une méthode qui lui manquent un peu.
Avec l'établissement de l'inquisition, ou la suppression de la liberté de penser, coïncide à peu près l'influence des arts et de la littérature des Italiens en Espagne. Elle fut due, comme l'a remarqué M. Ticknor, à la supériorité, incontestable alors, des Italiens, mais elle ne modifia pas d'abord très-sensiblement la littérature ; du moins deux de ses branches, le roman et le théâtre, conservèrent au milieu de la conquête italienne leur physionomie toute particulière.
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Que les Espagnols tiennent des Arabes, ou qu'ils doivent à la nature le don de conter, c'est ce qu'il est assez difficile de décider aujourd'hui. Personne d'ailleurs ne conteste à Cervantes la gloire d'avoir écrit le plus spirituel et le plus amusant des romans. M. Ticknor rend toute justice à cet incomparable écrivain, qui, au milieu des plus cruelles épreuves, a créé l'œuvre la plus gaie peut-être qu'on connaisse. On a traduit Don Quichotte. dans toutes les langues, et ses commentateurs formeraient seuls une bibliothèque. Pour ma part, je sais bon gréàiM. Ticknor d'avoir rejeté toutes les profondes et subtiles rêveries que plusieurs doctes critiques ont inventées à propos du Don Quichotte. Laissons h de graves professeurs allemands le mth'ite d'avoir découvert que le chevalier de la Manche est la symbolisalion de la poésie, et son écuyer celle de la prose. Ils diraient volontiers à Cervantes comme les femmes savanti^s à Trissolin :
Ail ■ fiiiand vous avtz fuit ce clianuaiit quoi qu'on die, Avez-vous compris, vous, toute son énergie ? Songiez-vous bien vous-mômo à tout ce qu'il nous dif, Kt ponsiez-vouR alors y mettre tant d'esprit?
Ln commentateur découvrira toujours dans les ouvrages (l'un homme de génie mille belles intentions qu'il n'avait pas; mais je pense qu'au sujet du Jhni, Quichotte, le plus sûr est de s'en tenir, avec M, Ticknor, à l'opimOn vulgaire et au témoignage de Cervantes lui-même. Son but fut d(i railler les roinans de chevalerie et de conibaltre
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la vogue prodigieuse qu'ils avaient obtenue à cette époque. Don Quichotte fut la protestation d'un homme d'esprit et de bon sens contre la folie de ses contemporains. La manie des romans avait gagné toutes les classes de la société, et les anecdotes suivantes, que j'emprunte à M. Ticknor, feront connaître l'état du goût public avant que Cervantes le réformât.
Un gentilhomme, revenant de la chasse, trouve sa femme, sa fille et leurs demoiselles suivantes [doncellas] les larmes aux yeux et les traits bouleversés. « Quel malheur vous est-il survenu? demande-t-il tout effrayé. — Rien, et les larmes redoublent. — Mais, enfin, pourquoi pleurez-vous? — Hélas! Amadis est mort! » — Plusieurs auteurs graves, laïques ou religieux, attestent qu'à la fin du seizième siècle personne ne connaissait d'autre lecture, et que bien des gens, pas trop fous d'ailleurs, croyaient aux aventures merveilleuses des chevaliers de la Table-Ronde, plus fermement qu'aux témoignages historiques les plus respectables. Enfin, en 1555, les cortès crurent devoir s'occuper de cette dépravation du goût comme d'une épidémie dangereuse pour le pays, et ils demandèrent, mais inutilement, que tous les livres de chevalerie fussent recherchés et livrés aux flammes. On comprend qu'un engouement si général ait été suivi d'une réaction, et Cervantes eut la gloire de la provoquer. Tout cela n'a rien qui nous doive étonner, nous autres Fiançais du dix-neuvième siècle. Rappelons-nous quel poids nous fut ôté de dessus la poitrine, et de quel appétit nous déjeunâmes le matin où le Journal des Débats nous apprit que Monte-Cristo était sorti sain et sauf
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de son sac. IS'enlendons-nous pas dire tous les jours que les dames qui enfreignent l'article 212 du Code civil y ont été entraînées par la lecture des romans? Enfin l'Assemblée nationale n'a-t-ellepas décrété naguère, non pas qu'on brûlerait les feuilletons (la Constitution le défend), mais qu'il en coûterait 1 centime de plus pour timbre aux éditeurs ? Pour que la ressemblance soit complète, il ne manque plus à notre époque qu'un Cervantes. En Espagne, il fit une cure radicale. Depuis 1605, date de la première édition du Don Quichotte, nul roman de chevalerie ne vit le jour, et ceux qui faisaient auparavant les délices du public passèrent chez l'épicier, ou furent abandonnés aux rats.
Le roman a précédé le drame en Espagne, et l'a, pour ainsi dire, introduit dans les mœurs. M./ricknor a raconté d'une manière très-attachante l'origine et les premiers essais du théâtre, qu'il fait remonter jusqu'à l'apparition des antiques pastorales ou romans dialogues. Son développement fut rapide; car, moins d'un siècle après le temps où Lope de Rixaddipronie^iait dans les boiirfjs son heureuse folie, portant dans un chariot sa troupe et ses décorations, il y avait trois cents troupes de comédiens en Espagne. Madrid en possédait plus de vingt, et l'on y comptait mille acteurs. Des villes médiocres et des bourgs même avaient leurs théâtres.
Adopté avec enthousiasme par le public, le drame eut à lutter un instant contre l'opposition de l'Église; mais, ce qui sullirait seul à prouver que M. Tickrioi-, comme je le remarquais tout â l'heure, a singulièrement exagéré rinduerice des rois et du clergé sur les mœurs, l'inqui-
i'.iCt MKLANdKS lllSliminilKS Kl l.l l TKKAIUKS.
sition, soutenue par un roi despote, assez puissante pour expulser six cent mille Morisques, parce qu'elle se faisait l'interprète d'un sentiment de patriotisme exclusif, l'inquisition ne parvint pas à réprimer le penchant populaire pour le théâtre. Elle succomba honteusement dans la lutte. Des ecclésiastiques écrivirent pour la scène, des acteurs figurèrent dans les pompes sacrées, et les couvents s'ouvrirent pour des représentations théâtrales. Les saints, la Merge et Dieu lui-même eurent leurs rôles. Il est vrai qu'en lin de compte, la religion ou plutôt le pouvoir du clergé n'y perdit rien. Quelques lignes de madame d'Aulnoy nous montreront quel était l'état du théâtre et celui de la religion en Espagne en 1679. « On jouait, dit-elle, la vie de saint Antoine (à Vittoria). J'y remarquai que le diable n'était pas autrement vêtu que les autres , et qu'il avait seulement des bas de couleur de feu et une paire de cornes pour le faire reconnaître. Quand saint Antoine disait son Çonfiteor, ce qu'il faisait assez souvent, tout le monde se mettait à genoux, et se donnait des mea ciilpa si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac. »
L'histoire du théâtre espagnol offre plus d'une analogie avec celle du théâtre grec. En Espagne comme en Grèce, le drame fut un complément obligé des fêtes religieuses ; comme Thespis, Lope de Rueda fut tout à la fois auteur et acteur ambulant; la danse et la musique, ou du moins une déclamation cadencée, firent partie du spectacle. Enfin la prodigieuse fécondité des dramaturges espagnols est un rapport de plus avec les tragiques et les comiques grecs. Pour suivre encore plus loin la comparaison ,
DE LA UTTERATllŒ ESI'AG>OI,K. '■lo i
j'ajouterai que ]a poétique du théâtre espagnol, bien que ti'ès-difle rente de celle du théâtre grec, lui ressemble en ce point, qu'elle n'a pas fait de l'imitation de la nature le premier but de l'art, et qu'au lieu de chercher à faire illusion aux spectateurs, elle les transporte, en quelque sorte, dans un monde idéal.
M. Ticknor a fort exactement indiqué le caractère romanesque du théâtre espagnol et les ressorts habituels de ses drames, mais j'aurais voulu qu'il nous eût expliqué pourquoi un peuple dont les romans ont peint avec tant de fidélité la nature et les mœurs nationales n'a, dans ses drames, que des tableaux de fantaisie. Tandis que les romanciers, observateurs exacts et souvent profonds, ont reproduit avec succès des individualités ou des vices répandus, les poètes dramatiques n'ont créé que des personnages de convention , agissant toujours d'après certaines règles invariables, accessibles seulement à certaines passions héroïques et dont la forme est toujours la même. Sauf de très-rares exceptions, comme le Chien du Jardinier de Lope de Vega, ou l'Alcade de Zalamca de Calderon où se trouvent dçs individualités remarquablement étudiées, les drames espagnols reproduisent uniformément les mêmes personnages : des amants jaloux et des pères fort chatouilleux sur l'honneur de leurs filles. A vrai dire même, la jalousie et le point d'honneur sont les seules passions qui défrayent le théâtre espagnol. L'intrigue change, grâce h l'inépuisablo fécondité des auteurs, mais le fond demeure immuable. C'est encore la continuation de ce goût pour le genre héroïque que nous avons remarqué aux commencements de la poésie espa-
gnole, et ici ce ne sera plus l'état de guerre qui pourra l'expliquer.
Arrêtons-nous un instant à examiner le style, encore plus étrange que le fond, des drames espagnols. Je le prends dans les auteurs les plus renommés, Lope et Calderon, qui ont fait école. Rien de plus en opposition avec nos idées françaises ; pour nous, ce style
Sort du bon caractère et de la vérité.
En voici quelques exemples. Un jeune homme veut dire à ses domestiques de le laisser lire à l'ombre et de revenir l'avertir à l'heure du dîner : il s'exprimera de la sorte : « Revenez quand le soleil tombant ira au milieu de sombres nuages s'ensevelir dans- les ondes, qui, pour ce grand cadavre d'or, sont un tombeau d'argent (1). » Dans la même pièce, un naufrage s'appelle couramment « une ruine sans poussière (2). » Ailleurs, une fille enlevée, pour ne pas dire plus, s'écrie, en rentrant dans la maison paternelle : « Comment paraître devant mon père? lui
(1) ... Volved por mi à este sitio Cuando el sol cayendo vaya A sepultarse en las ondas,
Que entre obscuras nubes pardas.
Al gran cadavcr de oro Son mouumentos de plata.
{El Mugico prociif/ioso.)
(2) Ruina sin polvo.
{Ibid.)
DE L\ LITTÉRATURE ESl'AGNOLE. 239
qui n'avait d'autre plaisir qu'à se mirer dans la lune de mon honneur, de quelle tache va-t-il la voir éclipsée (1 ) ! » Assurément, en France, un juge rirait au nez d'une fille qui se plaindrait^ en ce style d'un ravisseur brutal; mais je crois qu'au commencement du dix-septième siècle ces endroits étaient fort goûtés du public de Madrid. Observons toutefois que ce langage étrange, que les Espagnols appellent le style milto, n'est pas particulier à leurs poëtes dramatiques. Shakespeare, qu'on cite toujours et avec raison, comme le grand peintre de la nature, ne leur cède pas en ce point. Ainsi Juliette dit : « Je voudrais briser l'être où gît Écho, et rendre son gosier d'air plus enroué que le mien à répéter le nom de Roméo (2). » Et Macbeth, méditant le meurtre de Duncan, regrette « de n'avoir pas d'éperons pour piquer les flancs de son dessein (3;. » Le style culto est bien ancien ; on en pourrait trouver plus d'un exemple chez les Grecs, et particulière-
(1) Que otro bien, otra alegria No tiivo sino mirarse
Con la Clara luna limpia
Do mi honor, que lioy desdicliado
Tan torpc manclia le éclipsa.
{El Atcnlilc (te Zalaiiica.)
(2) Else would I tcar thc cavn whcre Echo lies
And make lier airy longue more hoarse than mine With répétition of my Romco's name.
{Romeo and Julirl.)
(3) I hâve no spur.
To prick thc sides of my intent.
[.UHcbclh.)
2(j0 MKI.AXiKS HISTuKiyll.S Kl l.rnÈKAlUKS.
ment chez Eschyle. 11 appelle les chefs les plus braves des Perses des « enclumes à lances, » et un héraut, l'aconlant la mort d'un satrape, termine le récit par ces mots : « Changeant la couleur de sa barbe, il l'a teinte en pourpre (1). » J'accumule à dessein ces citations pour constater que de Irès-grands écrivains se sont rencontrés dans la même voie, et que, de parti pris, ils ont recherché les expressions les plus éloignées du naturel. Faut-il accuser leur mauvais goût et celui de leur temps, ou bien plutôt ne faut-il pas supposer qu'alors on demandait au drame une autre sorte de plaisir que celui qu'on y cherche aujourd'|iui ? Cette dernière conjecture, je l'avoue, me paraît préférable à l'autre, car je ne puis me persuader que le parterre de Calderon, de Shakespeare ou d'Eschyle fût moins serisible que le nôtre aux choses de goût. Aujourd'hui, ce me semble, le système de la division du travail, qui a produit tant de merveilles dans l'industrie, a été appliqué, peut-être malheureusement, au drame. Jadis le public savait goûter deux plaisirs à la fois : il s'intéressait à une fable dramatique, tout en appréciant les beautés du style, et même le plaisir principal, je crois, était dû à l'expression poétique. On ne cherchait pas encore rillusion théâtrale , et le moyen de la produire en eiïet
(1) Aô'/^^y,; xy[j.O'j-;.
(l'ers.,. 51.)
V,7îyy , at/.ïtowv yjjôtroi. Troc-jv^â ^^yfH. [Ibid., 316.)
llli LA l.mtl'.AILKI-; b;>l'A<;.NOLE. 201
sur une scène presque dépourvue de décorations et flanquée de banquettes, où se faisaient voir en grandes perruques les courtisans et les gens à la mode?
La sensation double de plaisir qu'on éprouve à une représentation de Don Giovanni peut, je crois, donner une idée de celle que produisait le drame sur les spectateurs du dix-septième siècle. La fable ou le puëme de Don Giovanni n'est pas sans mérite, mais ce n'est pas ce qui nous préoccupe le plus. Elle n'est qu'un prétexte, ou, si l'on veut, un programme pour la musique. Quand Rubini ou Mario cbantait // mio lesoro, nous jouissions et de la situation dramatique et d'une délicieuse mélodie. Qu'on se représente maintenant un peuple bien organisé pour la poésie : les vers du drame seront pour lui ce qu'est la musique d'un opéra pour nous. On ne dojt pas oublier que les langues du Midi, sonores, fortement accentuées, licbes en expi-essions pittoresques, charment par le seul bruit des mots, et (pi'elles parviennent souvent à déguiser la médiocrité de la pensée par l'harmonie des sons. H n'en est pas de même chez nous : notre langue sourde, dépourvue d'accents, la construction uniforme des phrases, le rigorisme de la grammaire, et pardessus tout l'habitude française de raisonner et de juger au lieu de sentir, voilà les obstacles immenses que nos poètes ont à vaincre. S'ils y réussissent , leurs efforts ne sont guère appréciés que par les gens du métier, quand l'esprit de coterie ou la jalousie ne s'en mêlent pas. Je ne prétends pas réhabiliter le style cuUo, je ne cherche qu'à me l'expliquei'. Je crois qu'il ne fut qu'une forme, appréciable à des esprits plus lillf-raircs (jue ceux d'aujour-
262 MÉLANGES HISTuRIQL'Es ET LimilUlKES.
d'hui. La poésie change de forme tous les siècles, et je me demande ce que pensera la postérité du luxe d'images qu'on entasse volontiers à présent dans le style moderne. Peut-être bien que dans un siècle d'ici on donnera à ce style un nom ridicule, comme on en a donné aux vers deLope de Véga, et les critiques d'alors diront :Sed nuncnonerat his locus. Le goCiL moderne pour la réalité et pour l'illusion tend à chasser le vers de la scène. Je ne sais s'il y a lieu de le regretter beaucoup, mais je crains que cette révolution, qui me paraît menaçante, ne soit après tout funeste à la littérature. A force de rechercher le naturel, nous pourrions bien en être réduits à une espèce de pantomime sans développements, où toute la gloire appartiendra aux acteurs et aux macliinisles. C'est ainsi qu'a fini, dit-on, le théâtre antique.
Le plaisir de parler d'un pays et d'une langue que j'aime m'a souvent entraîné loin de mon sujet. Je crains, en finissant, d'avoir été un peu sévère pour M. Ticknor, et peut-être lui ai-je demandé un autre ouvrage que celui qu'il a voulu faire. Il y a bien des manières d'écrire l'histoire. M. Ticknor s'est piqué seulement de n'omettre aucun fait, aucun personnage. Réserve ou oubli de sa part, il ne faut pas chercher dans son livre d'aperçu , d'ensemble, de jugements originaux, encore moins une étude de httérature comparée. En revanche, c'est un excellent dictionnaire, un livre éminemment utile à posséder dans sa bibliothèque. Il renferme de très-bonnes notices biographiques sur les auteurs espagnols et de nombreuses analyses qui dispenseront souvent de recourir aux originaux; Je ne dois pas oublier des traductions assez éten-
dues que iM. Ticknor a faites avec beaucoup de goût pour donner une idée du style de quelques poètes espagnols. Grâce à la souplesse de la langue anglaise et au talent de l'auteur à la manier, ces traductions sont d'une fidélité et d'une élégance remarquables. Le rhythme, le mouvement, la grâce du tour, sont reproduits avec autant d'exactitude que de bonheur.
LES ROMAINS SOUS L'ËMl'lRE.