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trouve-t-on toujours timide, incertain, disposé à céder sa responsabilité en présence du péril. Il aimait à commander, mais par des lieutenants. Il crut sans doute en avoir trouvé un dans César, et d'abord s'abandonna entièrement à lui. Aussi imprudent que Sultan Léopard, il laissa croître griffes et dents au Lionceau. Lorsque l'étonnante conquête des Gaules eut alarmé sa jalousie, par une autre imprudence, il se hâta de rompre avec son rival avant de s'être assuré qu'il pourrait lui résister. Pompée n'avait d'audace que pour former ses plans, toujours irrésolu lorsqu'il fallait agir ; il le prouva bien à Pharsale.
Tout au contraire. César, le plus hardi des capitaines au moment de l'action, s'y préparait par une prudence incomparable, et ne se livrait à la fortune qu'après avoir réuni dans sa main tous les éléments de succès. C'est ainsi qu'à l'âge de quarante- trois ans, se trouvant l'idole de la populace romaine, et chef reconnu de la faction de Marins, ralliée et comme ressuscitée sous ses auspices, il comprit la faiblesse réelle de son parti, et voulut, avant de démasquer ses desseins, avoir une armée à lui et s'être acquis légitimement la renommée d'un grand capitaine. Pendant huit années, il se tint éloigné de Rome et risqua sa vie dans vingt batailles, pour avoir les meilleures légions et la plus grande gloire militaire. C'était en effet par les armes que devait se décider le sort de la république. Il n'y avait que des orateurs comme Cicéron, ou des philosophes spéculatifs comme Caton, (jui pussent croire qu'une assemblée de vieillards éloquents en imposerait longtemps à des ambitieux disposant de soldats dévoués. Crassus en jugeait autrement. Associé au triumvi-
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rul par César et Pojiipée, et, pour me servir de la belle comparaison de Liicain, placé entre ces deux ambitions comme un isthme entre deux mers, il sentit que sans le prestige do la gloire militaire il serait bientôt écrasé entre ses deux formidables rivaux. A soixante-dix ans, il voulut devenir général, et ce fut, je pense, le motif qui l'engagea dans sa funeste expédition contre les Parthes.
Crassus s'y prenait un peu tard ; néanmoins, telle était l'excellence des institutions militaires chez les Romains, qu'avec du bon ' sens et de l'activité, un sénateur élevé dans les débats de la curie pouvait, sans danger pour la république, être mis à la tête d'une armée. Cicéron nous en fournit un exemple ; il n'avait pas vu un camp depuis la guerre des Marses, et cependant il fU avec honneur une campagne en Cilicie et gagna une bataille. Napoléon, dans ses Mémoires, a fort bien expliqué comment l'invention des armes à feu a compliqué l'art de la guerre, et rendu le métier de général inliniment plus difficile qu'il ne l'était dans l'antiquité. Toutefois, il admire le génie de César, et reconnaît dans toutes ses opérations le capitaine accompli. De toutes les qualités du général. César possédait à un haut degré la plus rare et la plus précieuse : l'art de dominer les hommes et d'en faire des machines intelligentes et dévouées. Non -seulement les légions qu'il avait menées en Gaule devinrent invincibles, formées et disciplinées par lui , mais en( ore, avec les Gaulois qu'il avait vaincus dans cent combats, il se fit des auxiliaires enthousiastes de sa cause. Le pays où pendant huit années il avait porté le fer et le feu lui demeura fermement attaché lorsqu'il en retira ses troupes pour les
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porter en Italie et en Espagne ; il lui fournit même la fleur de ses guerriers, qui, sur les champs de bataille, rivalisèrent de bravoure avec les vétérans de Rome.
César a raconté ses luttes héroïques dans les Gaules, les villes qu'il a prises d'assaut, les peuples qu'il a exterminés; il a négligé d'entrer dans aucun détail sur l'administration qu'il établit après sa conquête. On ne sait par quel art il sut se concilier des ennemis si longtemps acharnés. Sans doute, il fit régner l'ordre dans des contrées désolées par l'anarchie ; il les délivra des invasion des Germains, et, probablement, mit un frein à la turbulence de leurs chefs nationaux. La noblesse gauloise, qui admirait César comme un ennemi invincible , l'aima comme un chef juste et doux, qui savait apprécier et récompenser son courage. Frappés de la supériorité de civilisation qu'ils rencontraient chez leurs vainqueurs, les Gaulois se façonnèrent vite et facilement aux mœurs romaines sous un maître qui afTectait de respecter leurs usages et s'appliquait à ménager leur orgueil et leurs préjugés nationaux. Une anecdote heunniscment conservée montre le soin de César à comj)laire à ce peuple, qui oublie une sanglante défaite plutôt qu'une blessure faite à son amour-propre, l-e proconsul, dans une de ses campagnes, faillit être pris et perdit son épéc, qui fut suspendue comme un glorieux trophée dans un temple d'Alise. Quelque temps après, entrant en vainqueur dans cette ville, il revit son épée, et ses soldats indignés voulurent la reprendre. Il les en empêcha : « Elle appartient aux dieux! » leur dit-il. Je ne doute pas que plus d'un Gaulois qui montrait avec orgueil r«pée prise à César,
ne se fit tuer bravement pour lui à Pharsale ou à Thapsa. Ce fut après la soumission complète des Gaules, et lorsque César disposait de dix légions aguerries et d'une pépinière inépuisable de braves soldais, que Pompée et le sénat le provoquèrent de gaieté de cœur, et lui fournirent un prétexte pour passer le Rubicon. Quelque médiocre opinion que l'on ait de Pompée, sa conduite, après l'entrée de son rival en Italie , est si extraordinaire, qu'on a cherché à l'expliquer autrement que par l'outrecuidance la plus folle alliée à une honteuse pusillanimité. Il avait une armée nombreuse, il commandait à Rome et au sénat : cependant il s'enfuit devant César, qui n'était suivi que d'une seule légion. Que si défendre l'Italie était chose impossible , Pompée avait à choisir entre deux lignes de retraite : l'Espagne, où il avait sept légions aguerries et une population accoutumée à lui obéir; ou bien l'Asie, où il ne pouvait compter que sur le secours de petits despotes dont il avait pu apprécier autrefois la perfidie et la lâcheté. Ce fut ce dernier parti qu'il préféra, et l'événement prouva qu'il n'en pouvait choisir un plus mauvais. Ni les conseils ni les avertissements ne lui manquèrent. Il faut chercher un motif à sa conduite, et M. Merivale a proposé l'explication suivante :
« Le plan de Pompée , dit-il, fut arrêté du moment » qu'une rupture avec César devint inévitable. Il haïssait )) l'oligarchie dont il était le chef. Longtemps auparavant, » lorsqu'il se plaçait ostensiblement à sa tête, il avait » travaillé à l'abaisser et à l'avilir. Jaloux de Cicéron, » qu'elle avait élevé pour se défendre et pour lui tenir f) tête. Pompée s'était servi de César comme d'un instru-
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n ment, il le croyait du moins , pour faire avorter cette » tentative d'opposition à son autorité. Mais l'instrument » blessa l'ouvrier malhabile. Bientôt, une nouvelle révo- » lution de la fortune le força de s'allier étroitement avec » cette même oligarchie contre un ennemi commun. Ge- » pendant, il ne se dissimula pas que ses amis du mo- » ment n'attendaient que sa victoire pour l'abandonner » et pour le perdre. 11 craignit l'influence hostile des conn suis et des magistrats dans un camp de citoyens ro- » mains, et sentit que, dans le cas d'une collision entre » les représentants des lois de la république et lui-même, » son titre dHiiiperator serait sans poids auprès de l'au- )) torité légitime qu'ils auraient sur les soldats. En effet, » les légions dont il était le chef nominal, récemment » levées en llalie, n'étaient pas encore, comme celles de » Marius, de Sylla ou de César, comme ses propres vété- » rans d'Asie, corrompues par une longue absence du » pays et par l'habitude de la licence des camps. Pour se » maintenir dans la position si élevée qu'il occupait, il lui » eût fallu, môme après avoir vaincu César, des troupes )) animées d'un tout autre esprit que les légions ita- » lionnes. Surtout, il ne fallait pas que 1» victoire qu'il se » promettait fût gagnée sur le sol do l'Italie, ni qu'un » Lentulus ou un Domitius pût en partager l'honneur. Il )> voulait que Rome le vît rentrer dans ses murs triom- » pliant du sénat aussi bien que de César. »
M. Merivale, sur des données un peu arbitraires, peutêtre, établit une dilTérence singulière entre l'esprit des provinces d'Orient — la Grèce et l'Asie, et celui des provinces d'Occident — l'Espagne et les Gaules. Lespre-
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mières, depuis longtemps façonnées au despotisme, promettaient d'être toujours dociles dans la main d'un général victorieux , tandis que les autres, déjà pénétrées par la civilisation romaine, n'étaient pas moinâ difliciles à gouverner que l'Italie elle-même. D'après cela, Pompée fit son choix et gagna l'Épire.
(( Dès ce moment, poursuit M. Merivale, il ne déguisa » plus ses desseins, et montra qu'il voulait effacer jus- » qu'aux derniers vestiges de l'antique liberté. Un petit » nombre de sénateurs, peut-être, espéraient encore le » retenir par leur présence au milieu de son camp-, mais » déjà la plupart étaient corrompus par l'espoir du pillage. » Guerre à Rome! guerre à l'Italie! tel était maintenant » le cri des plus audacieux et des plus dépravés. Nous » prendrons Rome par la famine , et noua n'y Jaia- » sero7is pas une tuile entière •■ voilà ce que Pompée » lui-même ne craignit pas de répéter après ses plus «féroces partisans (T. C'est ainsi qu'on s'exprimait » dans le camp du sénat, et dès qu'il fut planté sur la » côte d'Épire , le rivage opposé lui parut une terre » étrangère et ennemie. Les consuls entendaient sans » murmure ce langage encouragé par leur propre cham- » pion. Pompée, dit Cicéron, a quitté Rome, non parce » qu'il n'a pu la défendre, l'Italie non parce que César » l'en a chassé, — mais parce que, dès le commence - » ment, il avait résolu d'ameuter terres et mers, d'armer
1) M. Merivale attribue à tort ce propos à Pompée. C'est un mot de Cicéron, qui lui échappa dans un moment d'inquiétude et de mauvaise humeur.
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» les rois barbares, et de conduire des nations féroces en » Italie, non plus comme des prisonniers, mais comme » des vainqueurs. 11 est tout Sylla (1) dans l'âme, il veut » régner en roi sur des sujets, et il est entouré de gens n qui applaudissent à cet atroce dessein. »
Je crains bien qu'en écrivant les lignes que je viens de traduire, M. Merivale n'ait pris trop à la lettre des paroles que le désespoir et l'effroi arrachaient à Cicéron dans une correspondance intime où il avait pris l'habitude d'épancher ses sentiments les plus passagers. Absent de Rome depuis longtemps, lorsqu'il exhalait ainsi sa mauvaise humeur, Cicéron avait perdu le fd de toutes les intrigues qui avaient précédé le passage du Rubicon. Personne, à Rome,-ne s'était attendu à une détermination si audacieuse. On se complaisait, depuis deux ans, à rabaisser les ressources et les forces matérielles de César. Il avait lui-même soigneusement accrédité l'opinion de sa faiblesse, par la modération de ses demandes et ses protestations de respect pour l'autorité du sénat. 11 offrait de licencier son armée, pourvu que Pompée licenciât la sienne, et, s'il persistait à briguer le consulat, c'est qu'il n'avait pas d'autre moyen de se mettre à couvert de la malice de ses ennemis. Un langage si modéré persuada au sénat et h Pompée que César ne pouvait plus compter sur ses troupes. Aussitôt après le passage du Rubicon, la terreur la plus vive succéda à celte aveugle confiance. Ceux qui , peu auparavant, répandaient le bruit que l'armée rie César allait l'abandonner, furent les premiers
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,à croire et à publier qu'il marchait sur Home à la tête de toutes ses légions, renforcées par une levée en masse de Gaulois et de Germains. Dès qu'il eut pris Ariuiinum, on le crut aux portes de Rome. 11 y eut un sauve qui peut général, et les consuls, avec tout le sénat et Pompée le Grand, étaient déjà dans le sud de lUalie avant qu'on sût le petit nombre de troupes que César menait avec lui. Rien ne prouve mieux , ce me semble , l'absence de tout plan de la part de Pompée que l'absurde dispersion de ses troupes , qu'il laissa enlever cohorte par cohorte, au lieu de les tenir rassemblées en nombre imposant, ne fût-ce que pour couvrir et assurer sa retraite. En réalité, il était si peu préparé contre une attaque, qu'il oublia dans Rome un trésor considérable, qui servit à César pour payer ses légions et en lever de nouvelles. Quant au choix de sa retraite, je pense qu'il le fit également à la hâte et sans réflexion. Dès qu'il vit que César, au lieu de se diriger sur Rome, s'avançait à marches forcées le long de la côte orientale, Pompée ne douta pas qu'on ne voulût lui fermer le chemin de la Grèce, et je crois que, dès ce moment, il s'imagina que le chemin de la Grèce était sa meilleure ligne de retraite. De fait, il s'en fallut peu qu'il ne fût coupé de BrindeS et obligé de livrer bataille en Italie. Sans l'opiniâtreté de Domitius à défendre Corfinium, malgré les ordres de son général, César aurait pu être à Brindes avant Pompée et prévenir son embarquement. Pompée ne semble avoir eu qu'une seule préoccupation , celle d'éviter une action décisive. Il y avai,t longtemps qu'il n'avait fait la guerre, et il était convjiincu qu'il n'avait pas de soldats en état de se mettre
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en ligne contre les vainqueurs des Gaules. En présence de César, pendant toute la durée de la guerre civile, il semble perdre toutes ses facultés et céder à une sorte de fascination. Il ne retrouva un instant d'audace que la veille de Pharsale pour décider la bataille et d'avance se vanter insolemment de la victoire : puis, le jour venu, il abandonna ses soldats à la boucherie dès que la manœuvre sur laquelle il comptait fut déjouée par une manœuvre plus habile. 11 n'y a pas en Europe aujourd'hui un conseil de guerre qui ne condamnât à être fusillé un général qui se conduirait aussi lâchement que Pompée le fit à Pharsale.
M. Merivale a fort bien éclairci un point historique demeuré assez obscur, je veux parler des projets de Pompée après sa défaite et du parti qu'il prit de se rendre en Egypte. Sa première pensée fut de se mettre sous la protection des Parlhes, qui venaient d'égorger son collègue Crassus et d'exterminer une armée romaine. Ce ne fut ni la honte d'une alliance avec les ennemis de son pays, ni la crainte de livrer des provinces romaines à leurs invasions qui l'obligèrent à changer de dessein ; mais il avait une jeune femme qu'il aimait beaucoup, et on lui peignit le roi des Partlies comme un prince très-galant. Celte considération lui épargna une lâcheté de plus. Il fit voile pour l'Egypte, et fut assassiné tandis qu'il relisait une harangue grecquf!, qu'il se proposait de débiter â Ptolémée. Telle fut la fin misérable de cet homme, que sur la foi de Lucain et de (iuel([ues rhéteurs de l'antiquité on a représenté comme le défenseur des lois et le martyr d(! la liberté.
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Après s'être montré pendant la guerre civile aussi habile politique que grand capitaine, César paraît tout à coup sous un jour nouveau, et embarrasse fort ses admirateurs, en allant étourdiment à Alexandrie se jeter dans^n piège, où il pensa rester. 11 suivait Pompée à la piste, et, débarqué en Egypte avec une seule légion, il n'y trouva plus que la tète de Thomme qui avait été son ami et sou gendre. Dès lors, il n'avait plus rien à faire en Egypte , sinon d'y prendre assez d'argent pour payer ses soldats. On s'empressa de lui en proposer, et il était tout disposé à profiter des offres que lui faisait le jeune Ptolémée, lorsque la sœur de ce prince, qui prétendait au trône d'Egypte, la fameuse Cléopâtre, aloi's âgée de dix-neuf ans, se fit empaqueter dans un tapis et porter un soir au quartier général de César, à l'insu des ministres de Ptolémée. Là, elle fit au proconsul, en bon grec, une si belle harangue qu'il en oublia ses engagements avec Ptolémée, qu'il en oublia Rome, les fils de Pompée, Caton elle monde entier. César joua le rôle de chevalier errant et s'exposa aux plus grands dangers qu'il ait courus, pour plaire à deux beaux yeux. Pendant plusieurs mois, il fut bloqué dans Alexandrie, risquant chaque jour d'y être pris ou tué, mais ne s'ennuyant pas de son séjour. Il avait alors cinquante-trois ans, et n'était nullement blasé comme il semble. En Egypte, il se montre en tout romanesque; il y faisait des plans (avec Cléopâtre, je suppose) pour aller découvrir la source du iSil, très-beau voyage sans doute, mais un peu long pour un homme qui avait tant d'affaires sur les bras.
Ici M. Merivale me paraît avoir méconnu complètement
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l'hoinme extraordinaire dont il écrit l'histoire. « Si César » se fit le champion de Cléopâlre, dit-il, c'est qu'il entrait » dans ses desseins de faire valoir les prétentions de cette » princesse contre les ministres insolents de son frère. » En adoptant sa cause, il ne se refusa pas la récompense » de son dévouement chevaleresque ; mais tandis qu'il se « livrait à la dissipation et aux délices de la plus volup- » tueuse des capitales, il ne perdait pas de vue son but » principal , et cependant se gardait avec soin des machi- » nations de ses ennemis peu scrupuleux »
A mon sentiment, si César faisait attention alors à ce (jui se passait hors de l'Kgypte, il est encore plus extraordinaire qu'il y soit demeuré si longtemps. En elTct, tandis ({u'il se faisait payer, non point en urgent, son dévouement chevaleresque, Pharnace envahissait l'Asie, Juba l'Afrique, l'Espagne se révoltait, Rome était désolée par des émeutes, et César lui-même ne se maintenait dans un quartier d'Alexandrie que grâce à l'habileté de ses ingénieurs, à la fécondité de ses ressources, surtout à la bravoure de ses soldats. Jamais, je pense, la fortune ne naïut si près de rabaiid(jnner. On sait que, dans un combat auprès du Phare, il fut obligé de se jeter à la mer et ne se sauva que parce qu'il était excellent nageur.
Pourquoi ne Teut-on voir dans César (ju'un politicpie consommé, calculant toutes ses actions et incapable d'une faiblesse? Pour moi, je ne doute pas qu'il n'ait été bien et dûment amoureux de Cléopîilrc. Sans doute elle était fort supérieure à toutes les liouiaincs, à toutes les Gauloises qui avaient été SCS maîtresses. Cléopâlre était petite, brune, le contraire d'ime benulé régulière, mais cWo savait c.'uisor,
ol je soupçonne que jusqu'alors Gésarn'avait guère trouvé de femmes dont la conversation l'intéressât. Plutarque rapporte une charmante anecdote de Cléopâtre versant du poison dans la coupe d'Antoine, tout en lui parlant, sans que ce 'grossier soldat, bien moins prenable par le doux parler que son maître César, s'aperçût de ce manège, tant ses yetix étaient fixés aux yeux et aux lèvres de l'Égyptienne. Telle devait être la maîtresse d'un grand homme de cinquante-trois ans, encore vert toutefois, comme le prouva la naissance du petit Césarion, dont Cléopâtre était fière. Ce malheureux enfant était bien le fils de César, car Octave eut grand soin de s'en débarrasser. Oserai-je le dire, c'est par ces faiblesses étrangères à ses contemporains que César me semble si supérieur à son temps et à son pays. Brutaux et sensuels, les Romains de cette époque ne connaissaient le plaisir que dans les orgies; César était délicat, honnête homme jusque dans la débauche. On aime à trouver en lui la galanterie qui ne parut en Europe que près de dix siècles plus tard. Romain et élevé dans le paganisme, ne croyant pas aux juges des Enfers, il était pourtant bon, humain et sensible. Il y avait dans cette organisation exquise une fibre de délicatesse presque féminine. 11 pleurait en traversant la plaine de Pharsale jonchée de ses ennemis morts. « Ils l'ont voulu ! s'écriait-il avec douleur, ils m'y ont forcé ! » Il pleurait encore en voyant la tête de Pompée, son rival ; et lorsque, percé de coups de poignard, il aperçut Brutus parmi ses assassins : « Et toi aussi, mon fils I » dit-il en grec, car c'est sans doute dans cette langue de la bonne compagnie qu'il parlait à Servilia, mère de Brutus. Quelle
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immense distance entre César et tous ses contemporains ! M. Merivale a fait bonne justice du prétendu amour de la liberté que la plupart des historiens ont si gratuitement prêté aux meurtriers de César. Le dictateur fut assassiné par des gens qu'il avait comblés de ses bienfaits, mais dont il voulait restreindre l'avidité. Ils ne purent lui pardonner les réformes qu'il voulait introduire ni l'ordre qu'il prétendait établir dans le monde qu'il avait conquis. Un jour que iNapoléon présidait un divan au Caire, on vint lui annoncer que des Arabes bédouins avaient pillé un village et tué un paysan. Aussitôt le général en chef, témoignant une vive indignation, donna l'ordre à un corps de cavalerie de punir cet acte de brigandage. Les schciks arabes étaient étonnés qu'on fit tant de bruit pour la mort d'un fellah. — Et quoi ! dit un d'eux, te paysan qu'on a tué élait-il donc ton frère? — Tous ceux ({ui m'obéissent, répondit Napoléon, sont mes enfants. — César regardait aussi comme ses enfants les habitants des provinces sujettes et s'opposait aux pilleries coutumières des magistrats de la république. Vingt-trois coups de poignard lui firent expier cette infraction aux patriotiques traditions dt^. Rome. Au reste, il faut se garder de prendre César pour un philanthrope du genre de nos négrophiles. Je ne pense pas que ce fût par pur amour de 1 humanité qu'il cherchait à rendre le joug moins pesant aux sujets de l'Empire ; mais l'Empire était devenu sa cliose et il se sentait responsable des abus qu'il y tolérerait. S'il traita mieux les provinces sujettes qu'aucun magistrat de la république n'avait fait avant lui, ce n'est pas (ju'il fût exempt des préjugés de race ordinaires à sa nation et à
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son éj)oque, mais h la distance où il se trouvait du reste des hommes, Romains et provinciaux se confondaient pour lui dans une masse commune soumise à sa volonté. Je dois dire en terminant quelques mots du style de M. Merivale. Presque toujours vif et rapide, constamment clair et facile, il a souvent la gravité que comporte l'histoire. Parfois des métaphores un peu hardies, des images plus hrillantes que nettes et fermement tracées semblent indiquer de la part de l'auteur une admiration un peu irréfléchie pour Lucain, que d'ailleurs il cite trop sans cesse comme une autorité historique. Les Anglais se moquent de notre purisme, peut-être exagéré, dans l'emploi des métaphores. Cependant je doute qu'en Angleterre même on approuvât une phrase comme celle-ci : « Les amis de César le regardaient comme un soleil levant qui devait être pour eux la source des honneurs et de la fortune. » [Tome I, p. 135.] Ailleurs l'auteur dit que César avait encore une c«//c à jouer. [Tome II, p. 55. J Ce sont des misères qui échappent aux meilleurs écrivains depuis que les improvisations de la tribune et de la presse quotidienne assiègent toutes les mémoires et ont habitué les gens de lettres à une foule de phrases toutes faites qu'on répète sans les examiner. M. Merivale d'ailleurs a pris franchement un parti que j'approuve, c'est de traduire dans notre langue parlementaire beaucoup de mots et de phrases latines, que la plupart des érudits modernes rendent par un jargon conventionnel qui n'appartient à aucun idiome. M. Merivale ne dit pas une rogation, mais un projet de loi — et il a parfaitement raison. Avant tout il faut être clair, et écrire pour tout le monde. En outre.
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entre les institutions (Je Home et nos institutions constitutionnelles, il existe une singulière analogie. La tactique et les intrigues des assemblées délibérantes, les divisions de partis qui existent dans ces compagnies, ont existé autrefois dans le sénat de Rome. Quel meilleur moyen de faire comprendre au lecteur cette remarquable conformité entre notre temps et l'antiquité, que de se servir de termes généralement adoptés aujourd'hui et qui représentent des idées devenues vulgaires?
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