‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 21 sur 25 · VJ · texte numérisé non relu

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L L<;OI.K DI-: PAIUS ET LACADK.Mli; UK KU.MK.

Le minisire de rinléiieur a nommé récemment une commission pour réviser les règlements de l'Académie des Beaux-Arls et de l'Académie de France à Rome, particulièrement en ce qui concerne les concours et les récompenses qui en sont la suite. D'un autre côté, un grand nombre d'artistes se sont réunis i)our protester contre lo choix de cette commission, prétendant qu'à eux seuls appartient de la désigner. Peut-être eût-il mieux valu, pour prolester, attendre lo rapport fallq^j ministre. D'ailleurs, pourquoi contester tout d'abord au gouvernement une initiative sans laquelle il n'y a guère d'administration possible ? .le crains surtout qu'on ne se soit mépris sur le but du gouvernement. La plupart des artistes se sont

émus en pensant qu'il s'agissait de leurs intérêts. Il s'agit, je le pense du moins, des intérêt de l'art, ce qui est fort différent, il faut avoir la franchise de faire cet aveu pénible. — Loin de moi le profane vulgaire ! voilà ce que dit l'art. — Il faut que tout le monde vive, voilà ce que disent beaucoup d'artistes. — Oui , sans doute , il faut que tout le monde vive, mais en faisant le métier auquel chacun est propre. Tel serait un bon dessinateur dans une fabrique, qui ne fera jamais qu'un détestable peintre; tel sculpteur fera fort bien des chambranles de cheminées, qui ne modèlera jamais une bonne statue. Ce n'est pas à tous les artistes, ni à la majorité des artistes que le gouvernement doit demander des conseils. 11 fera mieux d'en consulter un seul que d'écouter les avis des trois mille exposants au Salon de cette année.

Les artistes demandent à la république plus qu'elle ne peut et plus qu'elle ne doit leur donner. Ces prétentions sont naturelles après une révolution comme la nôtre. Revenu de son étonnement, chacun s'imagine d'abord que la révolution s'est faite pour lui. Si, comme je l'espère, elle s'est faite pour le bien général, il faudra lui pardonner quelques malheurs particuliers. Une monarchie accorde des faveurs, une république n'en donne point. Sa première vertu est la justice. Elle honore le talent: la médiocrité n'a rien à "prétendre d'elle.

Sans doute, dans un pays comme le nôtre, les arts méritent la sollicitude constante du gouvernement. Ils sont une des gloires de la France, et c'est par les beaux-arts surtout que notre industrie occupe une place dans les marchés de l'F-urope; mais, comme je le disais tout à

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l'heure, il est essentiel de ne pas confondre 'les arts avec les artistes. Aux premiers le gouvernement doit des encouragements ; aux seconds il ne doit que la protection qu'il accorde à tous les citoyens dans l'exercice de leur industrie.

Quelques mots d'explication sont ici nécessaires. J'entends par encouragements aux arts les mesures qui peuvent en rendre l'étude accessible à tous ceux qu'anime un noble instinct. Faciliter l'éducation des artistes est donc la mission d'un gouvernement national ; mais il arrive un temps où cette éducation est faite, et alors l'artiste doit se soutenir par ses ouvrages. Je sais que beaucoup d'entre eux, avertis par la pauvreté de l'inutilité de leurs efforts, maudiront cette éducation qu'on leur a donnée. Pourquoi vouloir être artistes? Aviez-vous reçu du ciel l'influence secrète? N'en est-il pas de même dans toutes les professions? Combien de sous-lieutenants accusent le sort de ne les avoir pas faits maréchaux de France ? Gagnez des batailles, leur dira-t-on. Faites des chefs-d'œuvre ou dessinez des indiennes, dirons-nous \\ ceux qui à tort ou à raison se prétendent artistes.

Je me hâte d'aller au-devant d'une objection.

Il y a dans les artsdu dessin deux routes également suivies qui mènent toutes deux à la gloire et même à la fortune. Les uns s'attachent à ce que l'art a de plus sublime et de plus dinicile, les autres à cequ'ila doséduisant etdepropro à concilier les suffrages de la foule. S'il s'agit de peinture, on appelle les premiers peintres d'histoire, les seconds peintres de genre ou de portraits. Je n'essayerai pas de traiter ici une question souvent débattue, celle de savoir

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juel rang il convient d'assigner au genre; je remarque seulement que dans un pays où les fortunes sont médiocres, dans une capitale où peu de maisons sont assez vastes pour contenir des statues ou des tableaux de grandes dimensions, la peinture et la sculpture historiques, qu'on me passe ce mot, ne peuvent exister qu'avec l'appui constant de l'administration. Il n'y a qu'un prince ou qu'une république qui puisse payer et loger la Transfiguration ou les Noces de Cana.

C'est aussi pour la peinture et la sculpture historiques que je réclame toute la protection du gouvernement ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle doive être accordée sans discernement, et que, bon ou mauvais un tableau, un basrelief, dès qu'il sera d'une certaine grandeur, doive être acheté par l'État. Au contraire, et précisément parce qu'il s'agit de l'argent de l'État, il faut apporter le soin le plus scrupuleux à n'en faire qu'un bon emploi, à ne donner place dans nos musées ou nos munuments publics qu'aux ouvrages d'un mérite incontestaWe.

Je ne crois pas être injuste pour la peinture et la sculpture de genre en les abandonnant entièrement à la protection des amateurs. Vienne un Van-Dyk, un Terburg ; ils trouveront facilement renommée et fortune. D'un autre côté, pourquoi encourager à faire de mauvais portraits ou de méchantes statuettes ? Il y aura toujours de bons bourgeois qui empêcheront la médiocrité de mourir de faim.

En résumé, voici les principes que je voudrais voir adoptés par le gouvernement :

1° Encourager et faciliter l'éducation des artistes;

DE I. KNSKK.M'Mr.-NT DES liESr X-AP.T.-. .^2.)

2° Récompenser le talent qui s'exerce dans un genre diUicile et qui travaille surtout pour la gloire du pays ;

3" Abandonner la médiocrité.

Peu de pays possèdent des institutions aussi libérales que les nôtres pour Téducation des artistes. Presque toutes nos grandes villes ont des écoles de dessin et même de peinture , sculpture et architecture. Paris en compte deux très-importantes, l'École gratuite et l'École des Beaux-Arts. La première a surtout pour objet de former des dessinateurs pour l'industrie. Dans la seconde, on enseigne tous les arts du dessin, et de nombreux professeurs y font des cours accessoires qui permettent aux jeunes artistes de se livrer à toutes les éludes nécessaires à leur complète instruction.

Quant à présent, je ne pense pas qu'il y ait de grandes améliorations à introduire dans l'enseignement de ces deux écoles ; qu'on nous permette seulement (rindiquf^r ici deux lacunes qu'il serait facile sans doute de faire disparaître.

Il existe à l'Kcole des Beaux-Arts un cours d'histoire, considérée surtout à son point de vue le plus important pour les artistes, les mœurs et les costumes. Pour donner à cet enseignement tout l'intérêt qu'il peut offrir, je voudrais qu'on augmentât, ou, pour mieux dire, que l'on fondât la bibliothèque de l'École des Beaux-Arts. Il faudrait pouvoir mettre sous les yeux des élèves un grand nombre de dessins et de gravures. Les importantes publications auxquelles souscrivent les ministres de l'intérieur et de l'iiislruction i)ublique ne sauraient êln! mieux placées que dans une semblrible biblif)thèque. Sf)us l'an-

cien gouvernement, on en faisait cadeau à maint cheflieu d'arrondissement où ils ne servaient qu'à amuser quelques oisifs et à constater le crédit de tel ou tel député. Aujourd'hui tout livre utile doit avoir sa destination utile aussi. A cette collection de livres et de dessins, il serait encore hon d'enjoindre une de véritables costumes, confectionnés sous les yeux d'artistes et d'antiquaires exercés , et qui serviraient à habiller des modèles en présence des élèves. On ferait ainsi pour les jeunes gens, aux frais de l'État, et dans une direction indépendante de tout système particulier, ce que les artistes les plus célèbres ont toujours pratiqué dans leurs ateliers. Rien n'aiderait mieux à comprendre les habitudes des anciens que cette comparaison entre la réalité et son interprétation par la peinture ou la statuaire antiques. Ce n'est pas tout de voir un péplus ou une chlcena sur une de ces charmantes terres cuites d'Athènes , il faut encore examiner ces vêtements déployés, les manier, apprendre comment ils s'attachent, s'ajustent et se combinent. Des Hottentots seraient fort embarrassés, je pense, s'ils n'avaient, pour connaître nos vêtements, que nos tableaux ou nos statues. Dieu sait quelles méprises ils feraient quand il faudrait s'habiller. La garderobe que je propose pourrait encore s'augmenter de quelques costumes orientaux, car, ainsi que M. H. Vernet l'a fort bien démontré dans un intéressant mémoire lu à l'Académie des Beaux-Arts, les vêtements actuels de plusieurs peuples de l'Asie et de l'Afrique présentent l'analogie la plus frappante avec les descriptions des auteurs anciens et avec les monuments figurés. C'est une idée féconde et qu'il convient d'approfondir.

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Une seconde addition plus importante que je réclame pour l'École des Beaux- Arts, c'est la création d'une chaire spéciale d'architecture du moyen âge. Cet enseignement n'existe pas dans notre école, ou plutôt n'a qu'une place nécessairement trop bornée dans un cours général de l'histoire de l'architecture. L'utilité, la nécessité de cette chaire nouvelle est facile à démontrer.

Le ministère des cultes consacre tous les ans plus de 2,000,000 à la réparation de nos cathédrales et de noséghses; le ministèrede l'intérieur emploie 800, 000 fr. à l'entretien de nos monuments historiques, dont les neuf dixièmes sont des édifices du moyen âge ; le ministère des travaux publics fait exécuter également de grandes restaurations; enfin les départements et les communes votent tous les ans des sommes aussi considérables pour seconder les travaux de ce genre dirigés par l'administration centrale. Ainsi, l'on dépense plusieurs millions tous les ans pour la conservation dune architecture dont on n'enseigne ni la théorie ni la pratique. Confier la direction de tels travaux à des artistes sortis de nos écoles publiques, c'est s'exposer à des erreurs fâcheuses, dont on pourrait citer plus d'un exemple; en charger des artistes qui ont fait leur éducation ailleurs, n'est-ce pas reconnaître la lacune que je viens de signaler ?

Au reste, je ne sache pas que les critiques ou les plaintes s'élèvent contre l'enseignement de l'École des Beaux- Arts. Pelles portent principalement sur les concoiu\s o\ surtout sur leurs jugements. Dans tout concours, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, cX il n'est pas étonnant fju'on accuse des juges obligés de se montrer sévères. On

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ne les taxe pas d'injuslice ni même de partialité ; mais ils ont, à ce qu'on dit, des tendances trop exclusives. Ils attacheraient trop d'importance à l'observation de certaines traditions, j'ai presque dit de certaines pratiques matérielles. Cependant les professeurs sont nombreux ; chacun a sa méthode, et, au premier abord, on serait tenté de croire qu'il doit en résulter plutôt une absence d'unité dans la direction de l'enseignement. Or, on se plaint an contraire, et les concours annuels prouvent que ce n'est pas tout à fait sans motif, on se plaint d'un certain éclectisme imposé, qui détruit chez les jeunes gens l'originalité et les allures franches et natives. Les concurrents, obligés de plaire à leurs juges, ne croient pouvoir mieux faire que de les imiter. C'est imiter la nature qu'il faudrait; mais le moyen de prévenir cette tendance assurément regrettable ? N'est-ce pas un vice inhérent à toute école et impossible à éviter ? Nulle école n'existe que par l'esprit de corps, et, s'il en était autrement, ce serait, je crois, un mal. 11 est bien difTicile à un professem* sentant l'art, et surtout le pratiquant d'une certaine manière, de conserver l'impartialité et la liberté de jugement, qu'un simple amateur ne garde qu'avec beaucoup de peine. A un homme amoureux d'une blonde n'allez pas demander ce qu'il pense des brunes. Je ne doute pas que Raphaël n'eût jugé sévèrement les ouvrages de Rubens, et Rubens , en copiant Léonard de Vinci , a montré qu'il trouvait fort à redire à la Cène.

On aura donc toujours beau jeu à attaquer les jugements d'un artiste dont la méthode est faite, et surtout les jugements d'une compagnie d'artistes qui, par l'habitude de

\ivic ensemble et par la conformité de leurs goûts, se font chaque jour des convictions plus profondes. A mon avis, on s'exagère le mal. Je n'ai jamais entendu parler d'injustices criantes, et ordinairement le public a trouvé les arrêts de l'Institut plus indulgents que sévères; mais, à mon avis, ce n'est pas dans les jugements des grands prix que l'influence d'école s'exerce d'une manière fâcheuse. Ce serait plutôt dans les épreuves préparatoires qu'il serait à pi^opos de la conjurer. Je veux parler des concours d'esquisses, de ligures peintes ou modelées. Là peut-être les jugements, ayant moins d'importance, seraient rendus avec moins de réflexion. Déjà la section d'architecture, sans doute pour ôter tout prétexte à la critique, a cru devoir s'adjoindre un jury spécial choisi en dehors de l'Institut, Cet exemple pourrait être imité par l'Académie de peinture et de sculpture. Très-probablement ses jugements n'en seraient pas modifiés d'une manière sensible ; il y aurait cependant une chance de plus pour que les lueurs d'originalité qui paraîtraient dans les ouvrages de quelques concurrents fussent appréciées et encouragées.

Les plus importants de ces concours, ceux qu'on appelle les fjraiids prix, décident en quelque sorte do la destinée d'un artiste. C'est aussi sur ce point que jjortent principalement les réclamations des réformateurs.

(Quelques mots d'abord ])our faire connaître le système actuel et ses résultats.

Après une série d'épreuves |)réparatoires destinées à faire connaîln; le degi»; d'iiislrucfion des élèves, les concurrents, arrhilecles, peintres d'hist»»ire, pa\sagisf"S,

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sculpleurs, graveurs en taille-douce, graveurs en médaille et musiciens, qui justifient d'être âgés de moins de trente ans, reçoivent un programme rédigé par l'Institut, et, renfermés dans des ateliers séparés, qu'on nomme loges, ils exécutent, sans communications avec le dehors, dans un temps fixé, une composition sur ce programme. L'Académie des Beaux-Arts décerne les prix. L'artiste qui est nommé le premier est pensionné, pendant quatre ou cinq ans, par le gouvernement. Les peintres d'histoire, les sculpteurs et les graveurs en taille-douce sont envoyés à l'Académie de France à Rome, où, pendant cinq années, ils sont nourris et logés et reçoivent une indemnité mensuelle de 75 fr. — Les architectes passent quatre ans à l'Académie, et la cinquième année, sur leur demande, peuvent être envoyés à Athènes. — Les musiciens demeurent deux ans à Rome, puis voyagent pendant une autre année en Allemagne. Leur pension leur est continuée pendant deux années encore à Paris. — Les paysagistes et les graveurs en médaille ne jouissent de la pension que pendant quatre ans. J'oubliais de dire qu'avec la permission du directeur, tous les pensionnaires peuvent voyager en Italie, avec leur indemnité de 75 fr., et que les frais de leur voyage à Rome et de leur retour à Paris leur sont payés à raison de 000 fr. pour chaque voyage.

Voilà l'état de choses actuel qui est l'objet de bien des critiques. Elles portent sur l'âge des concurrents, l'époque des concours, le voyage en lui-même et le séjour à l'Académie de France. J'examinerai successivement ces différentes questions: mais d'abord, partant des prin-

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cipes que je proposais tout à l'heure, je demanderai pourquoi il y a un grand prix de paysage ? On a beau l'appeler paysage historique, ce n'en est pas moins de la peinture de genre. Observons que tous les grands peintres ont été paysagistes, quand ils l'ont voulu. Je n'ai nullement l'intention de rabaisser un art qui a créé des chefs-d'œuvre. Il me semble seulement qu'il n'a pas besoin pour exister d'être encouragé par le gouvernement comme la peinture historique. Rien de mieux que d'accorder une indemnité spéciale, pour voyager, à un paysagiste qui annonce un talent lemarquable, mais il est inutile de chercher à créer une classe d'artistes qui sera toujours assez nombreuse ; partant, il n'y a aucun inconvénient à supprimer le concours de paysage.

La limite d'âge fixée par l'admission au concours n'estoUe pas beaucoup trop étendue? A trente ans, un artiste vraiment digne de ce nom a formé son talent. 11 n'a plus à s'instruire, il faut qu'il travaille et qu'il produise. Presque tous les grands maîtres se sont rendus célèbres avant vingt-cinq ans. Kuisdael seul , dit-on , fait exception à cette règle ; mais à l'âge où il commença a peindre, selon une tradition contestable, il n'aurait pu être reçu en loges aux termes de notre règlement. Dans tous les cas, la règle ne peut être fondée sur des exceptions, et il serait l)robablement utile de restreindre à vingt-cinq ans l'extrême limite jjour l'admission aux concours des grands prix. A vingt-cin(i ans, celui ([ui reconnaîtra que la nature ne l'a point créé pour être artiste, est encore à temps pour chercher une autre profession. Il faut laisser une porte ouverte à de sages repentirs.

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