INVENTAIRE DES JOYAUX 1>E LOUIS^ DUC U^'SNJOL
générale. Les mots languier, espreuve, salière se lisent en tête d'un des chapitres les plus curieux de l'inventaire du duc d'Anjou. Pas un seul ne se rencontrera dans le glossaire de Du Gange. Passe pour le mot salière qui est resté dans la langue usuelle, quoique celui qui n'a pas vu de salière du moyen âge s'en fasse probablement une idée assez fausse; mais languier, mais espreiae méritaient une explication. L'art. 297 de l'inventaire du duc d'Anjou nous apprend que ces deux mots étaient synonymes, mais laisse encore leur destination dans une grande obscurité : « un autre languier, » ^le n" 296 est désigné comme un grand espreuve) , « séant sur un pied » doré, à un grand chastel séant au milieu de l'entable- » ment, doré et esmaillé à maçonnerie, et deux petites » salières au costé du pied. Et sus le chastel dessus » nommé a un arbre à feuilles, et séant au bout des bran- » ches plusieurs langues de serpents. » Ayons recours au glossaire de M. de Laborde, il nous révélera tout un côté curieux des mœurs du moyen âge. Sans cesse préoccupés de la peur du poison, les princes obligeaient leurs maîtres d'hôtel à faire espreuve de tous lés plats, c'est-àdire à en goûter eux-mêmes avant de les servir à leurs maîtres. Toutefois la précaution laissait encore à désirei'. Si l'éprouveur était fidèle, mais que le poison fût préparé par quelque traître de marmiton, c'eût été pour un prince une médiocre consolation d'emmener son maître d'hôtel avec lui dans l'autre monde. A ce danger on remédia très-prudemment au moyen d'eSpreuvcs matérielles, c'est-à-dire en plaçant sur les tables des grands certains objets auxquels une opinion superstitieuse attribuait la
'Mi\ MKLANGKS HISTOKIULKS Kl LlUkUAlHtS.
propriété de dénoter la présence du poison par quelque signe visible. Ainsi l'on croyait qu'une coupe fabriquée avec la corne de licorne ou l'ongle de griffon (par ces deux mots on a désigné longtemps les cornes de rhinocéros) rejetait le poison qu'on y avait versé. Les langues de serpent mises en contact avec quelque substance vénéneuse le témoignaient par leur contraction. De là l'usage d'en garnir les salières, qui, à cette époque, étaient de grandes pièces d'orfèvrerie assez semblables à nos surtouts et sur lesquelles on prodiguait la plus riche ornementation. Elles se nommaient languiers lorsqu'elles étaient pourvues de ces langues précieuses, dont M. Orfila a négligé de parler dans son Traité de Toxicologie.
Il faut remercier M. le comte de Laborde d'avoir, contrairement aux us et coutumes de beaucoup d'érudits, présenté sous une forme simple et commode les résultats de recherches longues et laborieuses. La définition de chaque mot est accompagnée de plusieurs exemples ; les citations sont empruntées aux chroniques et aux poëmes, aux inventaires et aux testaments, aux quittances et aux donations ; il n'est sorte de chartes ou de livres que l'auteur n'ait mis à contribution.
L'ordre alphabétique qu'il a adopté est excellent sans doute pour faciliter les recherches ; et si l'ouvrage contenait la terminologie des étoffes et vêtements, et celle des armes que M. de Laborde a systématiquement écartée, son glossaire serait un manuel complet des arts et de l'industrie du moyen âge.. Je regrette toutefois que l'auteur, trop préoccupé, je crois, de resserrer son travail dans les limites d'un mince volume, n'ait pas fait précéder son
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vocabulaire d'une introduction qui eût été comme un abrégé méthodique de tout l'ouvrage. A mon avis, dans le temps de paresse où nous vivons, il ne suffit pas de fournir à l'étude des matériaux excellents, il faut y joindre encore quelques leçons sur la manière de les employer. Peut-être même, sans augmenter notablement les dimensions de l'ouvrage, efit-il été possible de joindre les avantages de l'ordre alphabétique à ceux de l'ordre méthodique. Deux sortes de mots se trouvent dans le glossaire, qui appartiennent les uns à la langue du moyen âge, les autres à notre langue moderne. Les premiers, qui composent le vocabulaire à proprement parler, sont suivis des interprétations et des explications nécessaires pour l'intelligence des textes ; les derniers ne sont, ce nous semble, qu'un prétexte à de courtes et substantielles dissertations. Réunies dans un discours préliminaire, elles permettraient au lecteur de jeter un coup d'œil d'ensemble sur les arts du moyen âge. Que l'on transpose les articles Artistes, Diamant, Esmail, etc., et le travail que je demande est fait.
Les définitions du glossaire de M. de Laborde étant appuyées de textes nombreux, ont en général le caraclèirede démonstrations. Cependant, dans quelques rares articles, il m'a semblé qu'il ne présentait pas toutes les acceptions d'un mot ou que ses interprétations étaient contestables. Ainsi, par exemple, le mot arfiuérnye n'est traduit que par alchimie. Les citations qui le suivent, où il est question de beaux escus d'arqtiémye, de pierreries (Varfjuéîtdfi, me paraissent prouver que l'on désignait de la sorte, au movfn âge, la fausse monnaie; et les pie^rrcs
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fausses. Je trouve dans le baron de FœnesLe, livre 111, chap, III, le passage suivant: « deux cuillers jaunes et une d'arqaérnie, » c'est-à-dire deux cuillers de laiton et l'autre d'une composition imitant l'argent. Je m'attache à des misères. Plus loin, M. de Laborde inscrit le mot esimouèret et du texte manuscrit où il le rencontre, il conclut que cet ustensile était une sorte de gaufrier. Une transposition de lettres très-adinissible expliquera , je pense, ce terme d'une manière plus satisfaisante : on parle d'un « esimouère à fromage pour faire des gauffres , » lisez : esmiouère, instrument destiné à esmier, émietter, et traduisez par râpe à fromage, d'où l'on doit inférer que l'usage du fromage râpé n'est pas particulier à ritalie, et que h France le connaissait dès le quatorzième siècle. M. de Laborde nous pardonnera de relever si minutieusement des erreurs insignifiantes ; mais c'est une tâche bien plus courte que celle de citer tous les articles qui mériteraient d'être loués pour les aperçus nouveaux et les observations fines qu'ils contiennent. Remercions-le de nous avoir donné un précieux lexique qui facilitera notablement l'étude de nos antiquités nationales. Félicitons aussi l'administration du Musée, qui, par cette heureuse innovation , a fait d'un catalogue particulier un livre instructif et d'un intérêt général pour les artistes et les archéologues.