‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 24 sur 25 · JOYAUX DE LOUIS, DLC D'ANJOU · texte numérisé non relu

JOYAUX DE LOUIS, DLC D'ANJOU

Parmi les nombreuses améliorations introduites depuis quelques années dans le musée du Louvre, il faut citer la publication nouvelle et la révision des catalogues. Rédigés avec une judicieuse critique par les savants conservateurs du Musée impérial, ils forment aujourd'hui nonseulement le meilleur répertoire de nos collections, mais ils servent encore de manuels précieux pour l'étude des beaux-arts et de l'archéologie. M. de Laborde, à qui l'on doit le catalogue des émaux, bijoux, etc., a voulu compléter sa tâche en ajoutant à la description des objets

(1) Documents et glossaire, faisant suite à la yolicc des t'maux, bijoux et objets divers exposés dans 1rs galeries du Musée du Louvre, par M. le cooitc L. de Laborde.

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confiés à sa garde celle dune collection qui n'existe i)lus, mais qui paraît avoir été une des plus riches du (juatorzième siècle. 11 vient de publier un inventaire curieux de l'argenterie du duc d'Anjou (1360-1368,, et l'a fait suivre de petites dissertations réunies par ordre alphabétique, sous forme de glossaire. Elles contiennent, avec l'interprétation des termes anciens, des observations critiques sur l'origine, le caractère et l'usage des différents produits des arts et des métiers au moyen âge et jusqu'au dix-septième siècle.

Depuis longtemps , M. le comte de Laborde dirige ses recherches avec un soin tout particuHer sur les inventaires manuscrits qui contiennent la description des objets précieux, jadis conservés dans les palais des princes ou dans les trésors de riches communautés. Avant qu'il eût analysé et commenté plusieurs de ces catalogues, on ne les consultait guère que pour y découvrir quelques dates, quelques faits enregistrés accessoirement et comme par hasard. M. de Laborde a montré qu'il y fallait chercher ce qui s'y trouve toujours, c'est à savoir des renseignements précis sur l'état des arts à l'époque où les inventaires ont été rédigés. Quelque imparfaites que soient les descriptions, écrites le plus souvent par des notaires ou par des custodes fort peu érudits, elles donnent cependant une idée assez exacte de la forme et du travail des objets inscrits, et, ce qui est encore plus précieux, elles fournissent des inductions qui ont leur valeur sur les habitudes, la vie intime, et jusque sur le caractère des personnages qui les ont possédés. Un marin débarque dans une île nouvellement découverte, dont les habitants s'en^

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fuient à son approche ; il pénètre dans leurs cabanes désertes': leur disposition, leur arîîeublement témoigneront du degré de civilisation auquel sont parvenus les naturels de celte terre nouvelle. Sans être un Œdipe, on devine un homme en examinant son cabinet ; de même les goûts et le caractère d'une époque se révèlent dans ces nomenclatures d'objets qu'elle a considérés comme assez précieux pour être décrits dans un inventaire.

César portait dans ses campagnes des tables en mosaïque : il avait dans sa tente une statuette d'argent de sa grand'mère Vénus, œuvre d'un célèbre artiste grec; un autre Grec avait gravé la pierre de l'anneau dont il scellait ses lettres. A cette recherche ne reconnaît-on pas un esprit cultivé, aimant le beau? Voilà bien cet homme comme il faut, ainsi que l'appelait M. Royer-Gollard. Oui serait entré dans le cabinet de Charles XII n'y aurait trouvé sans doute qu'une paire de grosses bottes de rechange. L'inventaire de la vaisselle du duc d'Anjou nous fait connaître le luxe et le goût d'un prince du quatorzième siècle, nourri dans la cour la plus brillante de l'Europe et probablement entouré de toutes les élégances de son temps.

A la lecture de cet inventaire, il est impossible de ne pas être frappé tout d'abord de l'alliance intime qui existait au quatorzième siècle entre l'art et l'industrie. Seulement on s'aperroit (lue l'art commande et (jue l'industrie ne fait que se confoi-mer à ses ordres. « AIoi"S , dit M. de Laborde avec beaucoup de justesse, l'art transforme en objets précieux les ustensiles les plus vulgaires de la vie privée. » Ou'on prenne au hasard la description d'une

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j)iùce de l'aigenlerie destinée à la table du prince : l'ornementation en est toujours remarquable ; très-souvent elle suppose un travail fort délicat et tel, que, de nos jours, il ne serait exécuté que par un sculpteur, non par un orfèvre. Sur les salières, les pots, les Hanaps on voit des ciselures et des compositions en bas-relief. Beaucoup de ces objets sont ornés de groupes de ligures ou d'animaux; ils sont décorés de nielles ou bien émaillés ; car, pour le remarquer en passant, le goût de l'époque pour la sculpture polychrome exigeait que les métaux fussent revêtus de couleurs. 11 n'y a pas une pièce dans cette vaisselle dont on ne puisse dire avec le poëte : Materiam superabat opus. Sur ce point je trouve que nous avons fort dégénéré de nos ancêtres. Aujourd'hui, partout se manifestent le défaut d'imagination de notre époque et sa tendance à une monotone uniformité. Dans nos services de table il n'y a qu'un fort petit nombre de patrons qui se répètent à l'infini. Tous les plats, toutes les assiettes se ressemblent et par la forme et par la décoration. Si dans un surtout on essaye parfois d'introduire quelque variété, c'est encore avec une certaine symétrie, et l'on s'applique à reproduire par intervalles les mêmes motifs selon une disposition régulière bien arrêtée. 11 en était tout autrement au quatorzième siècle. Chaque meuble, chaque ustensile avait sa forme particulière, quel qu'en fût le nombre, et constituait un objet d'art isolé. Dans sa conception, ou, si l'on veut, dans son caprice, l'artiste , le créait unique, confiant dans son imagination pour inventer d'autres formes lorsqu'il aurait à exécuter d'autres objets d'un usage analogue. Je m'imagine que

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les gobelets de nos pères étaient souvent plus bizarres que commodes, et qu'il fallait quelquefois beaucoup d'adresse pour se servir d'une coupe faite d'un ongle de griffon , ou d'un hanap d'argent repoussé , en forme d'ours, comme la coupe hospitalière du baron de Bradwardine. Sans doute, quand il s'agit de boire, on préférerait un verre de cristal à ce gobelet d'argent du duc d'Anjou « sans pié, à un souage (moulure) dessous, où il y a trois lyons qui le portent et un autre souage au milieu, à un esmail au fons, où il y a un lou qui chevauche une liéparde. » Mais en même temps comment ne pas admirer cette richesse exubérante d'imagination chez les artistes d'autrefois, quand on la compare à notre symétrie, à notre uniformité modernes qui ne cachent souvent que de la stérilité ou de l'impuissance? De même que l'architecture romane et gothique, l'orfèvrerie du moyen âge se distingue par l'inépuisable variété de ses formes. Probablement à la table du duc d'Anjou il n'y avait pas deux convives qui bussent dans des gobelets semblables ; mais aussi il n'y avait pas un de ces gobelets qui ne pût prendre aujourd'hui sa place dans un musée. Malheureusement ces vases si curieux, couverts de reliefs et d'émaux, étaient d'or ou d'argent, et le premier caprice de la mode les a condamnés au creuset. C'est le sort ordinaire de tous les objets d'art fabriqués avec des métaux précieux.

La publication de l'inventaire du duc d'Anjou ne pouvait être d'une utilité générale qu'autant qu'elle serait accompagnée d'un commentaire et d'un vocabulaire des lennes techniques. Non-seulement les artistes et les gens

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du monde, mais encore la plupart des archéologues, ceux mêmes qui ont fait une étude spéciale de nos anciens auteurs, n'auraient pu comprendre parfaitement une pièce remplie de mots inusités, propres à certaines industries, et qui ne se rencontrent presque jamais dans la langue usuelle. Le glossaire de M. de Laborde traduit ces termes techniques avec une grande précision. Souvent il en donne d'ingénieuses étymologies, et chaque article contient en outre d'excellentes observations sur l'art auquel se rapporte le mot interprété. A vrai dire, ce glossaire est une histoire de l'industrie dans ses rapports avec les beaux-arts, car l'auteur ne s'est point borné aux mots inscrits dans l'inventaire, il y a joint tous ceux que ses recherches lui avaient déjà fait connaître, et même un grand nombre de mots modernes qui pouvaient donner lieu à des observations utiles.

Tel est le travail immense entrepris par M. de Laborde et qui doit combler une lacune dans les études philologiques sur le moyen âge. La tâche était longue et difficile ; la plupart des objets enregistrés dans les inventaires ont disparu, et les descriptions qui ont subsisté sont presque toujours très-concises , obscures, défigurées souvent par une orthographe vicieuse ou par l'emploi de dialectes provinciaux. D'un autre côté, les dictionnaires de la langue du moyen âge ne se sont presque pas occupés des termes d'art , et , pour ne citer que le plus complet et le meilleur de ces ouvrages, le glossaire de Du Gange, les renseignements qu'il fournit se bornent d'ordinaire à une définition générale qui manque tout à fait de précision. Quelquefois même on cherche en vain cette définition

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