‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 7 sur 25 · Mi;i,\.N(.K> lllSKiKiyLKS ET UriKIÎAJRES · texte numérisé non relu

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les idoles sardes publiées par le général Délia Marmora(|iii appartiennent à un art aussi rude, aussi barbare. Il faut remarquer toutefois dans ces compositions une certaine mélliode d'abréviation systématique assez semblable à celle des peintres et des sculpteurs mexicains, et qui semble comme une transition entre le dessin et une écriture hiéroglyphique. Ainsi, tous les détails sont supprimés, sauf ceux qui ont une importance capitale pour l'explication de la légende figurée. Trois pointes au bout de deux traits parallèles veulent dire une main et un bras ; un trait ou un point exprime un œil, etc. J'insiste sur ces détails parce qu'ils peuvent fournir des présomptions sur l'âge du monument.

Les figures sont marquées par des contours gravés et remplis de mastic noir ; quelquefois elles se détachent en blanc sur un fond noir : le marbre ayant été réservé pour les contours, absolument comme dans les émaux à taille d'épargne. Quelques-unes ont été colorées avec une espèce de teinture qui a légèrement pénétré dans le marbre. Les chairs sont en rouge clair. Il y a quelques ajustements peints en jaune et en vert. Enfin, un des fragments que possède le Musée de l'Académie, et qui représente un taureau devant un autel, est une espèce de mosaïque composée de morceaux de marbre incrustés avec une certaine précision.

Je n'essayerai pas de décrire ici, encore moins d'interpréter toutes les compositions que présentent les vingthuit ou trente fragments conservés; la chose serait d'ailleurs impossible dans l'état de mutilation oii sont les restes de ce curieux monument. Je me bornerai à indiquer som-

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mairement quelques sujets qui peuvent se deviner. Tous paraissent se rapporter à trois séries distinctes, dont la première serait une espèce de cosmogonie bizarre, la seconde une légende d'Hercule, la troisième, entin, aurait trait à une tradition historique. Probablement il existe quelque connexité entre ces trois catégories de dessins.

Dans la première , je placerai un fragment où sont gravés trois triangles se coupant de manière à former une étoile. Chaque compartiment auquel donne lieu la rencontre des lignes contient un œil. De chaque pointe de l'étoile partent des bras ailés, et des angles rentrants sortent des flammes et des foudres.

Un second fragment présente un taureau sur le corps duquel sont dessinés trois espèces de démons, dont l'un a une tête de chien, un autre tient un serpent. Tous les trois ont le corps couvert d'hiéroglyphes très-grossièrement imités des hiéroglyphes égyptiens et intraduisibles. On voit que la composition dont ce bœuf faisait partie a été entourée d'une bordure d'hiéroglyphes tous aussi fantastiques que les premiers. — Vient ensuite une Diane d'Éphèse, le corps dans une gaînc ou dans uue draperie serrée, avec deux rangées de mamelles, tenant d'une main une espèce de caducée, de l'autre des épis.

Je passe quelques autres divinités encore plus barbares, quelques-unes rappelant par leurs attributs les dieux égyptiens, d'autre sles Cabires ou his Patieques des monuments grecs, quelques-unes les idoles phéniciennes. Un assez large fragment est divisé en deux scènes. Dans la première , un dieu à tête de crocodile, assis sur un autel, reçoit les offrandes de ses adorateurs ; dans la se-

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conde, au-dessous, des pêcheurs harponnent des thons. Trois fragments méritent d'être notés. L'un est une scène de déluge. Le second, qui par la conformité de sa bordure ne devait pas être éloigné du précédent, montre un cadavre debout entouré d'un serpent. De la bouche du cadavre jaillissent des foudres (?), des scorpions et des insectes ; à ses pieds est une chouette. De l'extrémité de la queue du serpent sort un petit homme, puis un plus grand, puis un autre plus grand encore. Le marbre manque après le quatrième. Le cadavre, à la place du cœur, a une marque noire, et tous les petits hommes provenant du serpent portent la même marque. M. Delgado était tenté de voir là une indication du péché originel.

Je donnerai une description encore plus détaillée d'un dernier fragment, à mon avis le plus curieux de tous et qui appartient à l'Académie de l'Histoire, Deux figures, mâle et femelle, sont debout en regard. Des abeilles sortent des lèvres de l'une pour entrer dans celles de l'autre. Entre les deux figures un feu est allumé, et sur ce feu tombe du lait sortant du sein de la fçmme, ou plutôt ce lait tombe sur une spirale de petits embryons d'animaux, quadrupèdes, oiseaux, poissons, et le centre de la spirale est une tête humaine. Derrière l'homme est un palmier mâle et un serpent ailé à tête cornue ; derrière la femme, un palmier femelle et un serpent à tête humaine et portant des mamelles. N'y a-t-il point là une allusion aux deux principes créateurs dont les mythologies anciennes ont varié à l'infini les personnifications ?

Je passe à la seconde série, aux mythes d'Hercule, et d'abord je dois dire à quoi je reconnais Hercule; c'est à

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sa peau de lion, car le reste de son costume diffère beaucoup de celui avec lequel l'art grec nous a familiarisés. Sous la dépouille du lion, l'Hercule espagnol porte une veste rayée, jaune et noire, et quelquefois des anaxyrides ou pantalons de même étoffe. Il est d'ailleurs non moins batailleur que le héros thébain. On le voit sur différents fragments achever des exploits que je ne saurais guère expliquer. C'est ainsi que, debout sur un cadavre, il présente une tête à un taureau. Ailleurs, il combat contre trois hommes noirs armés de massues, qui représentent là peut-être le triple Géryon des fables grecques. Dans ce combat, Hercule est aidé par des hommes blancs, dont un est monté sur un chameau. Les adversaires noirs sont battus et décapités, et les compagnons du héros portent leurs têtes en triomphe. Une autre composition, dont les personnages sont de très-petite proportion, célèbre encore une victoire d'Hercule, et une de ses justices. Trois cadavres décapités sont pendus par les pieds à un arbre. C'est la suite ou le préliminaire d'une bataille où Hercule conduit une armée très-étrange. D'une ruche sort un essaim d'abeilles que certains gros oiseaux cherchent à intercepter. Ces abeilles se transforment par degrés; au lieu de voler, elles marchent la tête en l'air, puis elles deviennent de petits hommes ailés, enfin des hommes parfaits, armés de piques et suivant leur chef dans une expédition innommée. Au-dessus de leurs têtes, des hirondelles volant semblent leur montrer le chemin. Voici encore une autre expédition, mais qui paraît postérieure à la précédente. Elle est gravée sur le plus considérable des fragments et dans toute la largeur d'une des

"univers (las* BIBLIOTHECA

KM» MÉLANGES HlSTOllIQUES ET UlTÉUAIIHiS.

l)laques de marbre. Des hommes armés sortent de la gueule d'un crocodile, qui, suivant M. Delgado, désignerait l'Egypte. Les uns sont dans des barques à voile, les autres vont par terre ; un d'eux est monté sur un chameau. Tous se dirigent vers un détroit, enjambé par un grand personnage couronné d'une espèce de mitre, qui de ses deux mains repousse deux rochers, Calpé et Abyla. Les deux rochers sont couverts d'hiéroglyphes ou plutôt de signes barbares. Au-dessus de la têle du colosse qui sépare les montagnes, on voit un demi-cercle d'abeilles, puis un zodiaque. — Du côté opposé au crocodile d'où sort l'expédition, des hommes nus s'avancent pour la repousser à coups de pierres et de bâton. Un d'eux est monté sur un cheval. Les hommes de cette terre, qui est sans doute l'Espagne, vont de droite à gauche, grandissant et passant par toutes sortes de transitions, depuis un point noir, qui indique une pierre ou une motte de terre, jusqu'à prendre la forme humaine. L'artiste n'a-t-il pas voulu nous dire par là que ce peuple est autochthone ? J'oubliais de noter qu'au-dessus du crocodile on remarque un soleil, et du côté opposé une grande étoile. La direction de l'expédition de l'est à l'ouest est ainsi caractérisée. — Le zodiaque commence au verseau, mais plusieurs des signes ont une forme inusitée. Ainsi les gémeaux sont figurés par deux étoiles. L'écrevisse par un soleil ou bien par une étoile. Au lieu de la vierge, un serpent ; enfin une autre étoile, au lieu du capricorne.

Au-dessus de cette composition on en voit une autre également divisée en deux parties (séparées par le zodiaque) et qui paraît représenter les dieux et les habi-

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laïUs de l'Egypte el de l'Espagne. A gauche, un bœuf Apis adoré, un crocodile et des ibis tuant des serpents; puis une Isis qui sème du blé et des gens qui le scient et le mettent en bottes. Du côté opposé, les trois Gorgones, puis des naturels qui font la vendange, dorment sous des treilles, se chauffent à un feu et font un sacrifice. Tout cela est surmonté de caractères bizarres dont les uns offrent de l'analogie avec les hiéroglyphes égyptiens, les autres avec les lettres des médailles celtibériennes.

11 faut rattacher, je crois, à la série que j'ai appelée historique, un fragment qui représente une émigration. Un homme emporte sa mère ou un malade. Sa femme les suit chargée d'un enfant à la mamelle et d'un paquet sur sa tête; derrière vient un enfant nu qui porte un paquet et sur sa tête un panier de fruits; enlin, un esclave noir, très-pesamment chargé, ferme la marche.

Le revers de ce fragment est également gravé. On y voit un homme noir combattant contre un lion, et audessous, des rameurs, avec une coiffure (jui rappelle celles des sphynx, dans une barque à voiles, ((ui naviguent dirigés, comme il semble, par des hirondelles volant au-dessus de leurs têtes.

Je crois voir une suite de l'émigration, dont plusieurs épisodes nous ont été déjà présentés, dans d'autres compositions où les nouveaux venus construisent une espèce de retranchement avec des pierres non taillées. Ils y sont attaqués par les naturels, espèce de sauvages, (jui leur lancent des pierres, et qu'ils lopoussent à coups de traits.

Pour finir, il me reste à pailer d'un dernier fragment qui représente une espèce de momio, les bras croisés sur

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ia poitrine, couchée sur une peau de lion. Autour volent des abeilles qui semblent sortir de deux encensoirs disposés aux pieds de la momie. Au-dessus des abeilles, de vilains petits démons anguipùdes et ailés, qui pour la bizarrerie de leur forme ne le cèdent guères aux idoles sardes, complètent cette scène funèbre.

Je n'ai point à m'occuper ici des inscriptions, si ce n'est pour dire que les hiéroglyphes n'offrent aucun sens, et que, selon toute apparence, ils sont des imitations inintelligentes d'hiéroglyphes véritables, telles qu'on en a fait à Rome sous les empereurs, et de notre temps à Paris, lorsque la mode était au style égyptien. Quant aux inscriptions cellibérionnes , je ne sache pas que personne soit parvenu à les interpréter.

Quelques mots encore sur l'origine probable du monument étrange dont je viens d'essayer la description. -Trois hypothèses se présentent : 1" celle d'une falsification plus ou moins moderne ; 2° que le tombeau est antérieur à la conquête romaine et l'œuvie des anciens habitants de la ïarraconaise ; 3° qu'il appartiendrait à une époque de l'empire assez avancée où le paganisme battu en brèche par la religion nouvelle essayait de se renforcer en pillant à droite et à gauche les mythes de tous les ])euples soumis à la domination romaine. J'examinerai successivement chacune de ces hypothèses, et je ferai le résumé des arguments qui les appuient ou les combattent.

Nier un fait qu'on ne peut expliquer est toujours trèsfacile, et c'est un parti fort commode que prennent un grand nombre d'antiquaires. Mais dans le cas présent c'est une ressource ([u'il faut, je crois, abandonner. Je n'ai

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pas l'honneur de connaître don B. Fernandez, possesseur du plus grand nombre des fragments, mais tous les témoignages sont unanimes en faveur de sa loyauté et de sa bonne foi. D'un autre côté, M. Delgado, chargé de faire une enquête à Tarragone, a interrogé successivement et séparément tous les galériens qui avaient eu part à la découverte , et les a trouvés uniformes et constants dans leurs réponses. De plus, ayant fait exécuter des fouilles sous ses yeux, il a découvert non point des fragments du même tombeau, mais d'autres antiquités analogues pour le style et également remarquables par une imitation maladroite de l'art égyptien. Un canope, des débris de basreliefs ou de marbres gravés trouvés à Tarragone sont au musée de l'Académie et appartiennent évidemment à un art ou à des idées religieuses semblables aux précédentes. J'ajouterai un fait assez curieux, c'est que dans ces fouilles on a trouvé d'abord un fragment de marbre avec la moitié d'un dieu égyptien gravé en creux, puis, plus loin, dans une vieille maçonnerie ,' un morceau de ciment qui avait conservé l'empreinte du creux précédent, à une époque où il était dans son intégrité. Knfm, pour ne pas citer mon opinion sur l'authenticité des quatre fragments qui existent à l'académie, j'alléguerai celle de mes savants confrères, M. de la Saussaye et M. de Longpérier, qui, après les avoir examinés avec la plus grande attention, sont demeurés convaincus que l'hypothèse d'une falsification n'était pas admissible.

Contre; une origine très-ancienne, on peut faire remarquer le stylo général des dessins qui dans ((uelcfues-uns de leurs détails semblent appartenir à une époque bien

loi MliLA>GliS HlSTORlUfKS ET LinbKAlKKS.

poslcriciiro à la conquêle romaine. Sans doute il est fort dillicilc d'assigner une date à un ouvrage très-grossier qui n'a pas été exécuté par un artiste, mais par quelque ouvrier ignorant ; cependant on peut toujours reconnaître une intention d'imitation dans les barbouillages faits dans un pays où les arts sont cultivés. Les gamins de Pompéi, dans les corridors du théâtre, se sont amusés à dessiner sur le sluc des gladiateurs, qui pour l'incorrection et la maladresse ne le cèdent pas aux soldats que nous voyons à Paris charbonnés sur les murs. Et pourtant, sans trop de peine, on pourrait démontrer que les gladiateurs de Pompéi procèdent des tableaux d'Apelles et que nos bonshommes ont eu pour type les lithographies de Charlet. Au contraire, les dessins de gens qui n'ont pas eu sous les yeux les œuvres d'artistes de profession ont un tout autre caractère. Ilyadans les arts des conventions qu'une nation et qu'une époque adoptent, et ces conventions, que comprennent tous ceux pour qui elles ont été inventées, sont à peu près inintelligibles pour un autre peuple et pour un autre temps. Voyez les sculptures de Palenque ou les peintures des manuscrits mexicains : le sens des scènes représentées nous échappe ; tout nous semble monstrueux et absurde. Par contre, il y a des sauvages qui ne comprennent pas une gravure d'un grand maître. Si dans les dessins de ïarragone on observait quelques-unes de ces conventions d'un art déjà avancé, n'en serait-on pas autorisé à conclure qu'ils n'appartiennent pas à une époque très-reculée? Pour citer un exemple entre vingt, la façon dont le feu et la fumée sont exprimés est purement conventionnelle. 11 est évident ({ue ce n'est pas avec des

TOAllîtAL DKCOlVEUT A TAKRACOM;. iO'i

traits qu'on dessine la llammc et la fumée. Ur, dans les compositions de Tarragone , on trouve des conventions analogues à celles des plus bas temps de l'art romain.

On peut répondre, il est vrai, que personne ne sait si ces représentations conventionnelles ont été inventées par les Romains ou si elles ont été imitées par eux. Le moyen de deviner d'où le graveur du tombeau de Tarragone tenait le peu qu'il savait de son métier? AI. Delgado, qui penche pour attribuer au monument une date fort ancienne, fait remarquer, dans son mémoire, qu'il a été découvert sous deux couches de mosaïques et dans un terrain où l'on ne rencontre plus de médailles ni de débris de poteries romaines. Pour qu'on élevât des maisons et qu'on lit des mosaïques sur le sol d'un tombeau, il fallait que la tradition d'un lieu consacré aux mânes fut tout à fait perdue, ce qui nous reporte nécessairement à une époque fort antérieure h la conquête romaine. Dans son voyage à Tarragone, M. Delgado a étudié avec beaucoup d'attention lessubstructions antiques sur lesquelles est bâtie l'enceinte romaine. Elles se composent de gros blocs informes qui, par l'absence d'assises parallèles et de parement taillé, ressemblent aux plus anciennes constructions cydopéennes. Une porto, aujourd'hui prestiuecnlcrréc, subsiste encore, remarquable par son linteau énorme et le rétrécissement de l'ouverture à la partie supérieure. A coup sûr, voilà un témoignage irrécusable de l'existence de Tarragone comme ville antérieurement à l'occupation romaine. Le tombeau et les débris nombreux recueillis jusqu'à ce jour, et qui portent l'indice d'une imitation plus ou UK^ins maladroite (.le l'art ('gyplien, pourraient

lUG MÉLANGES IIISTORIQLES ET IJTrÉRAIRKS.

appartenir à cette antique cité, et l'on en pourrait conclure, non point une colonie égyptienne en ce lieu, mais la tradition, ou si l'on veut la prétention d'une telle orisine.

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