DE LA GRECE
DE
I,i:S TR.MPS UKRillOIES.
L'histoire moderne est décidément seulo en vogue parmi nous; enPYance, aujourd'hui, loin d'encourager les recherches sur l'antiquité grecque et romaine, on pense qu'elles appartiennent exclusivement aux érudits, aux pédants, disons le mot, et qu'elles ne s'adressent qu'aux écoliers, encore seulement pour le temps qu'ils sont condamnés au grec et au latin. Je suis de ceux qui trouvent ce préjugé fort injuste. A mon avis, le malheur
(1) nfstorif of Crrcrr^ by GfOrge Groti-, tomes I ot IF. I.imilres, 18'|6, Mlirray.
no MÉLANGES HlSTORIQl'ES ET LITTÉRAIRES.
(le l'histoire ancienne, c'est d'être enseignée par contrainte et d'être apprise lentement et péniblement. Nous l'avons épelée dans de sombres classes en regardant à la dérobée un coin de ciel bleu à travers les barreaux de nos fenêtres, en pensant avec regret à la balle ou aux billes que nous venions de quitter. Nous avons lu Hérodote et Thucydide lambeau par lambeau, comme on lit maintenant un roman feuilleton, oubliant le chapitre de la veille et comprenant à moitié celui que nous avions sous les yeux. Hors du collège, si par fortune nous avons retenu quelque chose de ce qu'on nous y a montré, l'histoire ancienne pourra devenir pour nous la plus attachante lecture. Tout le monde n'est pas roi ou ministre pour avoir besoin des enseignements de l'histoire , mais il n'est personne qui ne prenne intérêt au jeu des passions, aux portraits de ces grands caractères qui dominent des peuples entiers, à ces alternatives de gloire et d'abaissement que de près on nomme la fortune, mais qui, vues de loin et d'ensemble, deviennent la révélation des terribles et mystérieuses lois de l'humanité. Où trouvera-t-on ce. spectacle plus animé, plus fécond en péripéties que dans cette classique Grèce, ce grand pays qui tient une si petite place sur la carte ? Dans cette terre privilégiée, pas une montagne qui ne redise le nom d'un poëte, d'un sage, d'un héros, d'un artiste. Pour nous, les noms des hommes illustres de la Grèce, de ses grands morts, comme disait César après Pharsale, sontencoreles synonymes de génie et de vertu. Quelle contrée, si vaste qu'elle soit, peut se vanter d'avoir produit un Socrate, un Platon, un Phidias, un Homère, un Eschyle, un Aristote ? Souvent le monde a été boule-
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versé par des hordes brutales mises en mouvement, comme les Huns, par un fléau de Dieu. A la Grèce seule était réservée la gloire d'éclairer les autres nations et de les policer. Ses armes, sa littérature, ses arts, ont été bienfaisants. Dans l'espace de quelques siècles, vingt peuples helléniques, ou plutôt vingt petites villes ont déployé une activité sans égale pour réaliser tout ce qui se peut imaginer de bon, d'utile et de beau. Leurs institutions si variées , leurs raoiurs plus \ ariées encore se sont ressemblé pourtant par un résultat et peut-être par un but commun, celui de conserver à l'individu sa valeur propre et de lui offrir le plus libre développement de toutes ses facultés. Le temps a cruellement mutilé l'histoire de la Grèce comme toutes les autres parties de sa littératuie. Pour reconstruire l'édifice avec ses débris épars, il faut nonseulement le jugement et la critique nécessaires à tout historien, mais encore une variété de connaissances spéciales qui rarement se trouvent réunies dans le même homme : d'abord une intelligence profonde d'une langue difficile et d'une étonnante richesse, puis des études sérieuses sur toutes les branches de rarch<blogi(' , science qui fait servir les monuments figurés à remplir les lacunes des monuments écrits. Les rapports de la Grèce avec l'Orient et l'Egypte ont été trop fréquents pour qu'il ne soit pas indispensable d'être pn'j)aré à plus d'une excursion dans ces contrées, où maint habile anli(iuaire ne s'aventure que timidement. Sans doute une forte éducation classique et d'immenses lectures, auxquelles on ne se résigne guère que lorsqu'on est dou(j de cette curiosité particulière aux érudits, peuvent mettre aux mains d'un
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litU'raleur les piemiers niatéiiaux, et, pour ainsi parler, les instriunents indispensables à son œuvre; ce ne sera rien encore tant qu'il n'aura pas compris, ou plutôt deviné pai' une sorte d'intuition la vie antique, si différente de notre \\q moderne. A toutes les époques, des savants laborieux, des hommes de lettres instruits ont écrit sur la Grèce; aujourd'hui, on ne trouve guère dans leurs ouvrages que les idées et les opinions de leur temps. Dans ces drames composés successivement sur le même sujet, les noms des personnages sont les mêmes, mais les costumes, et, ce qui est plus fàcbeux, les caractères et le langage se transforment continuellement sans se rapproclier pour cela de la vérité. Il y a quelque vingt ans, Courier se moquait de Larcher, qui n'avait vu dans Hérodote que seigneurs, princesses et gens de qualité. Au moyen âge, les trouvères racontaient aux barons de France les aventures du bon chevalier Hector le Troyen et les amoureuses entreprises formées pour les beaux yeux de madame Hélène. Aujourd'hui, aux Thermopyles, le pâtre qui vous guide vous montre le lieu où le klephte Léonidas trouva la mort en défendant le Dervéni contre un pacha.
Notre siècle cependant a un avantage sur ceux qui l'ont précédé : les mœurs constitutionnelles nous ont habitués aux débats politiques, et, à force d'entendre parler de nos constitutions modernes, nous comprenons mieux les gouvernements libres de l'antiquité. Nos chambres, nos élections, nous expliquent Vagora d'Athènes et le sénat de Sparte, que les courtisans de lOt-^il-de-Bœuf avaient peine, je pense, à se représenter clairement. D'un autre côté.
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nous n'avons plus ces grandes passions, ni même ces modes tyranniques, comme on en avait autrefois, qui plient tout à un certain caprice et à de certaines conventions. Accoutumés au scepticisme, blasés, indifférents pour le présent, nous pouvons juger plus sainement du passé. En littérature, comme dans les arts, il n'y a plus d'école, ou, s'il en existe encore, on y professe l'éclectisme. Le meilleur temps pour traduire, pour comprendre ceux qui ont inventé, c'est peut-être le temps où l'on n'invente plus; c'est le nôtre. En résumé, nos progrès, nos qualités^ nos défauts même, favorisent aujourd'hui les études historiques. On peut en voir déjà les heureux effets. Le moyen âge, lettre close pour nos aïeux, s'est éclairé d'une vive lumière, grâce aux savantes recherches de M. Guizot et de ^l. Augustin Thierry. L'histoire (le la Grèce et celle de Rome se sont rajeunies en Allemagne par les doctes travaux de Mel.nihr et d'Ottfried Millier. Malheureusement ces deux grands chefs d'éc(jle se sont montrés plus habiles à détruire l'a-uvre de leurs prédécesseurs qu'à fonder un monument durable. Le premier a bien convaincu Titc-Live d'avoir écrit un joli roman sur les premiers siècles de Rome^ mais il n'a pu persuader à tous ses lecteurs que les choses se passaient au Capitole comme dans la Rathhaus de Ditmarschen. Esprit plus juste et moins aventureux, (). Miiller n'est arrivé en général qu'à des résultats négatifs, ou bien, à des fables reconnues il n'a substitué que des iiypothèses plus ingénieuses que solides. L'un et l'autre, avec les défauts de leur pays, s'abandonnent trop souvent à leur imagination et se passionnent quand il s'agit de raisonner.
H4 MÉLANGES HISTORIQUES ET UlTÉRAIKES.
Admirables pour découvrir un filon dans la raine la plus obscure, ils en perdent quelquefois la trace par leur empressement à tout bouleverser pour l'atteindre. Pour ma part, j'ai foi dans le bon sens britannique, et je vois avec plaisir qu'un Anglais, c'est-a-dirc un esprit pratique et positif, qu'un ancien membre du parlement comme M. Grote, entreprenne d'écrire l'histoire de la Grèce. C'est un bonheur qu'une vaste érudition ^et personne ne contestera celle de M. Grote j se rencontre au service d'un homme d'affaires, longtemps spectateur, acteur même dans le grand drame de nos révolutions modernes. En effet, ce qui a toujours manqué aux énidits pour écrire l'histoire, c'est de connaître les affaires et les hommes. Ce n'est point dans le cabinet qu'on acquiert cette science, non moins indispensable pour juger le passé que pour se conduire dans le présent. L'ouvrage que nous allons analyser porte donc avec le nom de son auteur une recommandation particulière et toute nouvelle. Au reste, les deux premiers volumes, les seuls qu'ait encore publiés M. Grote, sont précisément ceux pour lesquels il a eu le moins besoin de son éducation politique. Ils ne forment, à proprement parler, qu'une introduction contenant l'exposé critique des légendes, plus ou moins incertaines, relatives aux premiers âges de la Grèce. Bien qu'un tel travail soitplutôtdu ressort de l'érudit que de l'historien, il sufOt cependant pour faire apprécier la méthode de l'auteur et le but qu'il s'est proposé. Sur les événements antérieurs aux premières olympiades, nous ne savons que ce que les poëtes et les mythographes nous ont transrais. C'est une suite de récits
étranges, qui, pour le merveilleux, ne le cèdent en rien à nos contes de fées. Des dieux s'huraanisant avec les jolies mortelles, tantôt battant, tantôt battus, mourant quelquefois; des métamorphoses d'hommes en animaux, voire d'hommes en dieux, voilà le fonds ordinaire des mythes antiques. Au premier abord, on est tenté de laisser ces prodiges aux poètes et aux lecteurs des Mille et une Nuits; mais, si l'on ne tient pas compte de ces fables, l'histoire de la Grèce n'aura plus de commencement. En effet, la mythologie et l'histoire grecque s'enchaînent si étroitement que la seconde est incompréhensible à qui ne connaît pas la première. De même qu'il existe une transition insensible entre les trois règnes de la nature , les dieux, les héros et les hommes se suivent et se confondent dans les premiers âges. Chez les anciens, la guerre de Troie, et même le combat des géants contre les dieux, trouvaient autant de créance que le dévouement de Léonidas ou la bataille de Salamine. Dans la Grèce civilisée, dans la Grèce administrée par de sceptiques préteurs romains, à l'occasion de débats politiques entre deux peuples, on argumentait sur un ancien mythe comme on discute aujourd'hui les articles du traité d'Utrecht, et il n'y avait pas de ville si petite qui n'eût quelque famille en possession de privilèges honorables, qu'elle devait à une arrière-grand'mère séduite ou violée par un dieu. Hécatée disait et croyait qu'il était le descendant de Jupiter au dix-septième degré. A Rome, où l'on ne se piquait pas de i)oésie. César, esprit fort positif, discourant au forum, parlait de Vénus, son aïeule, aussi gravement que de son oncle Marius.
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■ Ces légendes, que les anciens acceptaient aveuglément, contiennent-elles quelques éléments historiques ou philosophiques, et peut-on dégager ces éléments des ornements étrangers qui les envelopi)ent? Sur la première question, il ne peut \ avoir, je pense, diversité d'opinions qu'au sujet de la proportion plus ou moins grande de vérité mêlée à la faljle. La rivalité de Thèbes et d'Orchomènc, par exemple, et la guerre dans laquelle cette dernière ville perdit sa prépondérance politique en Béotie , ne sauraient être révoquées en doute, bien que le Gargantua grec, Hercule, y joue un rôle, et que l'événement soit raconté entre l'aventure des cinquante fdles de Thestius et celle du lion de Némée.
Quant à la possibilité d'interpréter les mythes et surtout de mettre en lumière le fonds historique qu'ils renferment, pour en juger, il faut chercher d'abord à se rendre compte de la manière dont la mythologie s'est formée, c'est-à-dire étudier les éléments divers qui la constituent.
Partout les premiers enseignements donnés aux hommes ont pris la forme de récits poétiques. C'est, à ce qu'il paraît, celle que l'esprit humain saisit le plus facilement. La forme didactique n'appartient qu'à une civilisation déjà avancée et à des langues assez perfectionnées pour pouvoir exprimer des idées générales ou même des idées abstraites. Ainsi, pour des barbares grossiers, l'idée que nous attachons au mot peuple, en tant qu'une réunion d'hommes ayant un même langage, des mœurs et des institutions communes, est une idée pour laquelle ils n'ont souvent point de mots. Au lieu de tel peuple, ils diront telle fdDiillc ; plus souvent encore ils diront tel lionmie,
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tel héros, d'autant plusgrand que le peuple sera plus nombreux. « Les légendes grecques, suivanL !a remarque de » M. Grote, ne nous présentent que de grandes figures » individuelles ; les races , les nations disparaissent der- » rière le prince; les héros épon\ mes surtout sont non- » seulement les souverains, mais les pères, les représen- » tants de la horde à laquelle ils donnent leur nom. » De là vient que l'histoire du peuple se résume souvent tout entière dans la vie de son héros éponyme.
La difficulté d'exprimer des idées abstraites n'est pas moins grande, et les premiers hommes ont remédié à la pauvreté de leur langue par l'emploi de ligures et d'allégories. Les Arcadiens avaient conservé le souvenir de l'invasion de leur pays par la mer et de sa stérilité, (\u\ ne cessa que grâce aux alluvions de leurs rivières. Voici comment leurs géologues racontaient la chose : « Gérés, » ayant été violée par Neptune, demeura longtemps irri- » tée. Sa colère cessa quand elle se fut baignée dans le » fleuve Ladon. » Observons que les mythes ne contiennent guère que des idées Irès-vulgaires et, pour ainsi dire, enfantines. La forme qu'ils emploient est enfantine aussi.
Getle forme étant la même pour toutes les notions fju'il s'agi tde conserver, il s'ensuit qu'au même récitse rattachent parfois des idées ou des événements cjui n'ont nul rapport entre eux. Il S(;mbleque, le récit po('li{(ue étant un moyen de lixer la mémoire, on s'en soit servi, comme d'un registre, pour inscrire pêle-mêle tout ce qu'il importait de ne pas oublier. Les premiers livres de tous les peuples sont des espèces d'encyclopédies. On y trouve comme un résumé de toutes les connaissances existanl à l'époque
IIH MELArsGES HISTOUIQUES ET UTTÉRAIUES.
OÙ ils furent écrits. Cette confusion est encore plus mar- (juce dans les mythes de la Grèce, et il est rare que la même légende ne réunisse des notions d'astronomie, de physique, de religion, d'histoire, de métaphysique et de morale. Prenons un exemple pour rendre plus sensible ce mélange hétérogène. Je choisirai le mythe d'Hercule comme un des plus connus. La plupart des antiquaires sont d'accord pour voir dans les douze travaux d'Hercule des allusions astronomiques. A un certain point de vue, le lils de Jupiter et d'Alcmène est idenlilié avec le soleil, et, pour parler le jargon de l'archéologie moderne, c'est un héros solaire. — Ce héros solaire devient le captif d'Omphale. Il s'habille en femme et file de la laine, tandis que sa maîtresse se revêt de la peau de lion et porte la massue. Nouvel aspect de la légende, où l'on peut chercher un sens cosmogonique et religieux. — Ailleurs Hercule est un symbole de la fécondité, un dieu bienfaiteur, lorsque dans son combat avec Achélous il ravit au fleuve la corne d'abondance. — Destructeur des monstres, protecteur des opprimés, passant toute sa vie au milieu d'épreuves et de dangers continuels, Hercule sera encore le prototype du courage et de la vertu. Braver les périls et la souffrance par amour de la gloire, tel fut le choix d'Hercule, disaient les philosophes de l'antiquité en le proposant pour modèle. — Maintenant n'est-il pas probable qu'à ces voyages d'Hercule, où nous avons vu tout à l'heure une allégorie du cours du soleil, se lient quelques souvenirs d'anciennes expéditions maritimes ?Danslecombat du héros contre Albion et Belgius en Ligurie, il n'est pas difficile de deviner une allusion aux anciens démêlés
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des marchands ou des pirates grecs et phéniciens avec les peuples de la Gaule. D'autres aventures tirées du même cycle portent encore plus décidément le caractère historique. Nous avons déjà parlé de la guerre des Thébains contre Orchomène : Hercule, dit la légende, ruina les Orchoméniens en obstruant les émissaires du lac Copaïs, les fameux catabothra, gigantesques travaux dont on reconnaît encore les vestiges. En présence de ces ruines prodigieuses, il est impossible de douter que les mythes ne contiennent une notable portion de réalité historique. Rattacher toutes les grandes traditions à un nom populaire est une pratique ancienne et qui ne s'est pas perdue de nos jours. Aujourd'hui le peuple attribue à César tous les travaux des Romains ; Charlemagne concentre sur lui seul toutes les traditions du moyen âge.
Amalgame de notions différentes, la mythologie s'est encore embrouillée par les altérations et les additions répétées que le même récit a dû subir en passant de bouche en bouche chez un peuple rempli d'imagination, beaucoup plus sensible à la forme de la narration qu'au sens qu'elle renfermait. En Grèce, les poètes prêtèrent des passions aux héros et aux dieux, comme les sculpteurs donnèrent des formes humaines aux monstrueuses idoles qu'ils avaient reçues de l'Asie. D'ui^ autre côté, par suite de la grande analogie qu'ont entre eux les différents cultes de la nature, des superstitions étrangères, s'introduisant de bonne heure dans les religions helléniques, les modifièr(;nt et y apportèrent de nouveaux épisodes rjui vinrent s'encadrer çà et là dans le cycle des légendes nationales. C'est ainsi que nous avons vu l'aventure d'Omphale, em-
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prunlée au culte du Sandon de Lydie, prendre place dans le mythe d'Hercule. L'Asie et l'Egypte ont exercé la plus grande inlUience sur la mythologie grecque, et n'ont pas peu contribué à en augmenter le désordre.
Quelque incohérentes que fussent ces histoires héroïques ou divines, elles composèrent, pendant un espace de temps assez long, toute la masse de connaissances que possédassent les anciens. C'était, pour me servir de l'heureuse expression de M. Grote, tout leur fonds intellectuel [their mental stock). Dès une époque fort reculée, quelques esprits hardis^, choqués de tant d'absurdités et de contradictions, essayèrent d'interpréter les mythes et d'y chercher un sens qui satisfît la raison. Plusieurs philosophes, faisant ressortir des vérités morales plus ou moins déguisées sous des allégories, voulurent rendre utiles les vieilles légendes en les commentant à leur manière. D'autres y cherchèrent de l'histoire, et proposèrent un système d'explication qui, supprimant tous les miracles, changeait les récits les plus merveilleux en une espèce de chronique poétisée. Telle fut la méthode d'Évhémère, qui, pour cette tentative, encourut le reproche d'impiété et la colère des prêtres et des païens orthodoxes. Avec lui, plus de dieux, plus de héros, plus de prodiges. Jupiter était un roi de Crète; les centaures, des gens qui montaient bien à cheval; Pluton, un richard, qui, pour garder ses trésors, se servait d'un mâtin hargneux, nommé Cerbère, ayant triple gueule, comme le chien de la Fontaine. Ces systèmes eurent , comme il semble, assez peu de vogue en leur temps, ou tout au plus ne servirent qu'à donner des armes au scepticisme.
DE l'iiisiiiiki: ancik.nnk ue la (iULCi!;. lil
Pour les masses, les inyllies dcmeurèrci't une chose sacrée qu'on ne devait pas approfondir. La doctrine : point, de raiaon, n'appartient pas au père Ganaye, elle est renouvelée des Grecs ; parmi eux, elle était favorisée prodigieusement par la beauté de la poésie fondée sur ces antiques traditions, et les merveilles des arts, les pompes religieuses, l'orgueil national, rappelaient à chaque instant les vieilles croyances et les rendaient chères à ceux mêmes qui voulaient en douter.
Chez les modernes, plus d'une tentative d'explication s'est reproduite : d'abord le système d'Évhémère ; c'est le plus commode, et je me souviens que notre professeur de grec, en nous faisant traduire la fable d'Orythie enlevée par Borée, nous avertissait que cette jolie histoire était fondée sur une anecdote vraie, mais qu'il s'agissait tout bonnement d'une jeune fille qui se promenait imprudemment sur un rocher à pic, lorsque le vent, s'engouffrant dans sa robe, la précipita. Gela est bon pour celui (jui voulait écrire en madrigaux toute rhistf)ire romaine.
— D'autres érudits ont pensé encore que les niythes cachaient un sens sublime, dont quelques adeptes avaient seuls la connaissance. La lettre des légendes formait, disent- ils, la religion du i)euple : les honnêtes gens et surtout les initiés aux mystères possédaient le sens caché ; mais le secret a été bien gardé, comme il semble.
— Enfin Dupuy, frappé de certaines formes sans cesse répétées dans la plupart des mythes, lit un gros livre pour prouver que la mythologie n'était que de l'astronomie poétique. A son compte, les Leverrier d'autrefois ne procédaient pas par des x, comme on fait au Bureau des
Longitudes, mais consignaient leurs observations dans de petits contes pleins de grâce. La meilleure réfutation de cette belle découverte a été le pamphlet d'un Belge qui, par l'application de la méthode Dupuy, démontra que A'apoléon n'a pas existé, et que sa prétendue histoire n'est qu'une allégorie du cours du soleil.
Après une infinité de Uvres composés sur ce sujet, la question est demeurée à peu près aussi obscure qu'auparavant. M. Grote, qui en expose les éléments avec beaucoup de netteté et d'exactitude, n'arrive qu'à une conclusion négative. « Les mythes, dit-il, sont un produit » particulier de l'imagination et des sentiments, sans » relation avec Ihistoire ou la philosophie. On ne saurait » les décomposer pour y découvrir des faits historiques, » ni les interpréter commodes allégories philosophiques. » Certaines légendes, il est vrai, portent la présomption » d'une tendance à l'allégorie (fin allegorising tendency); » d'autres, qu'on ne peut préciser, contiennent une por- » tion de réalité amalgamée à la fiction ; mais celte réa- » lité ne peut être reconnue à aucun indice intrinsèque, » et on n'en peut supposer l'existence que lorsqu'elle est » confirmée par un témoignage collatéral. Enfin, auxré- » cits mythiques on ne peut apphquer les règles de la » probabilité historique, et, quant à leur date, il n'y a » pas de chronologie qu'on y puisse adopter. ;> Ainsi, selon ^L Grote, les mythes seraient à peu près des énigmes sans mots. 11 reconnaît pourtant qu'on ne peut les passer sous silence, parce qu'ils forment une introduction obligée à l'histoire de la Grèce. Ils méritent d'être étudiés, parce qu'ils constituent la croyance des anciens, et
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qu'ils font connaître les mœurs et les idées des hommes qui ajoutaient foi à de pareils récits. Pour écrire une histoire de la Grèce, il faut rapporter les légendes des dieux et des héros, de même que pour écrire l'histoire des Arabes on doit analyser le Coran.
Peut-être le parti suivi par M. Grote est-il le plus sage. La tâche de l'historien n'est point celle de l'archéologue, et, pour en venir à l'expédition de Xercès et à la guerre du Péloponèse, il n'est pas nécessaire de travailler à débrouiller la cosmogonie d'Hésiode. Cependant je ne puis être d'accord avec M. Grote sur l'opinion qu'il se forme des mythes. Quelque vive qu'il suppose l'imagination des Grecs, quelle que fût leur passion pour le merveilleux, je ne puis croire qu'ils aient inventé des contes uniquement pour le plaisir de conter. Son principal argument, qu'il emprunte à Platon, est celui-ci : « Après » avoir interprété une fable par une méthode quelconciue. » il faut nécessairement employer la même méthode pour M une autre fable. Or, cela sera impossible : donc la myn tholugie est inexplicable. » Le raisonnement serait juste si la mythologie avait été fabriquée de toutes pièces par un seul homme et dans un certain système ; mais l'auteur de VJli.stoire de la Grèce ne me parait pas s'être rendu compte de la manière dont s'est formée la masse des légendes antiques. Nous avons essayé tout à l'heure d'en donner une idée, et l'on a pu voir combien d'éléments avaient concouru à leur composition. Le nom seul que tout à l'heure M. Grote donnait à la mythologie, ce fonds Intelli'itael des anciens, devait l'avertir ((u'elle était Icfcuvre de plusieurs mains et qu'elle renfermait
iL'i Mi;i.\N(,i;s iii>iùiiion;> i;i i.im:K\ini>.
les notions les plus variées. Un lioninie prend un livi'e dans une bibliolhèque, il comprend les premières pages lie ce livre et conclut avec raison iqu'il comprendra le reste si l'auteur a le sens commun ; mais peut-il inférer qu'il comprendra de même tous les livres de la biblio- Llièque? Assurément non, car il ne sait pas d'avance si tous sont composés dans la mémo langue el traitent de sujets à sa portée. A mon sentiment, la mythologie est une bibliothèque, et pour en faire l'exploration, il faut lire plus d'une sorte de caractères.
Puisque les mythes se composent d'éléments divers, on voit d'abord qu'il sera impossible de les expliquer tous par un système unique d'interprétation. Non-seulement le même système ne s'appliquera qu'à une certaine classe de légendes, mais quelquefois la même légende nécessitera l'emploi de plusieurs systèmes. Et cette variété n'a rien d'extraordinaire, car tout à l'heure on a pu voir, par l'exemple d'Hercule, que le i)ersonnage principal d'un mythe doit être considéré sous plusieurs aspects différents. La forme légendaire servant à exprimer des notions de toutes sortes , il arrive nécessairement que deux ou plusieurs ordres d'idées distinctes sont confondus dans le même récit. Pour étudier la mythologie, il faut avant tout, je pense, s'appliquer à connaître sa langue; j'appelle ainsi les figures ou les métaphores par lesquelles les hommes, dans un certain état de civilisation traduisent ordinairement leurs idées. Cette langue, très-pauvre assurément, est, suivant toute apparence, naturelle aux hommes encore grossiers et incultes, car on la trouve en usage dans des pays fort éloignés les uns des autres.
DE LHIr-TOIIU; A.NCIK.N.Nt DE LA liKECE. l'io
et elle sert d'organe à des religions fondées sur des croyances très-différentes. C'est ainsi qu'on ne peut lire les cosmogonies antiques sans être frappé des rapports qu'offrent entre eux les différents récits sur l'origine des choses, je ne dis pas quant à la substance de ces récits seulement, mais surtout quant à la manière de représenter les mêmes idées par les mêmes figures. Toutes ces religions de l'antiquité, qu'on appelle cultes de la Nature, font usage des mêmes métaphores, des mêmes allégories. Tantôt elles considèrent la Nature dans son ensemble, tantôt dans ses propriétés particulières, mais toujours elles la représentent par une suite de personnifications procédant les unes des autres, d'abord vagues, puis plus précises, et ayant une tendance de plus en plus marquée à se rapprocher de l'humanité. Ces personnifications des forces naturelles deviennent bientôt des personnages avec leur apparence de réalité. Les mythographes leur donnent des rôles et des caractères, comme nos romanciers en prêtent aux héros de leur imagination. Partout les premiers hommes, fuyant les idées abstraites, s'elTorcèrent d'y substituer des images à la portée de leur intelligence. Plus d'une fois on peut observer l'influence que le génie particulier des langues exerce sur l'idée qu'on attribue à ces personnifications naturelles, et le caractère d'une divinité dépend souvent du genre que son nom a dans la langue du peuple qui lui rend un culte. Là où le nom du soleil est féminin, comme dans les langues gcrmanicjues, et je crois aussi dans plusieurs idiomes de l'Asie, la personnification divine du soleit ou la iJiriniir solaire aura quelcjne chose de féminin dans son carac-
1ère, et tous les récits où elle figurera auront quelque trait en rapport avec son sexe. Pour moi, je ne doute pas que le caractère de la Cérès grecque, si empreint d'amour maternel, ne tienne en grande partie à l'idée de maternité qu'éveille le nom de Demêter. Le génie particulier d'un peuple, ses mœurs, ses habitudes, le climat sous lequel il vit, contribuent encore à modifier ses légendes et à dicter le choix de ses allégories. L'action des forces naturelles, leur combinaison pour produire l'ordre du monde, le mystérieux Cosmos, s'expriment tantôt par des combats et des meurtres, tantôt par des mariages et des amours divins. N'est-il pas évident que, dans l'un et l'autre cas, les mythographes ont employé les figures les plus familières au génie de leur nation ? Mars était le grand dieu des Thraces farouches, Vénus la déesse des Cypriotes voluptueux. En résumé, quelles idées faut-il chercher dans ces légendes de dieux et de héros ? — Toutes les idées que rappelaient aux anciens ces mots de dieux Qide héros : tantôt la Nature dans la confusion de ses éléments, tantôt quelques-unes de ses propriétés, quelques-uns de ses phénomènes, ou l'action bienfaisante ou destructive qu'ils exercent. Quelquefois un dieu représentera l'inventeur des arts ou plutôt les arts eux-mêmes ; il sera le législateur d'un peuple, souvent il sera ce peuple lui-même.
En voilà bien assez , et trop peut-être , sur un sujet qu'il est difficile de traiter sans d'immenses développements ; je m'arrête pour revenir à l'Histoire de la Grèce. De quelque manière qu'on les envisage, les aventures des héros et même celles des dieux offrent toutes un fonds de vérité que ne pouvait méconnaître l'esprit observa-
teur de M. Grote. Cette vérité, on la trouve dans le tableau de mœurs transmis par ces légendes, et l'on ne peut douter qu'elles ne nous donnent des renseignements exacts sur la société dans laquelle elles s'accréditèrent. Soit qu'on les considère comme des allégories ayant un sens caché, soit qu'on n'y veuille voir que des contes faits à plaisir, restera toujours la forme même du récit empruntée à la nature. Romanciers, poètes et mythographes ne peuvent prendre autre part leurs ornements et leurs couleurs. M. Grote a noté avec beaucoup de soin et de sagacité les traits principaux de la civilisation héroïque, et, pour en faire ressortir davantage les singularités, il la compare souvent à la civilisation grecque des temps historiques. 11 montre qu'une grande révolution s'est opérée dans l'intervalle de temps inconnu qui sépare les deux époques. Dans la première, le pouvoir des chefs est immense ; quelquefois, il est vrai, ils prennent l'avis des anciens de leur tribu, mais leurs décisions sont toujours sans appel. Aux monarchies barbares succéda l'autorité de Vagora ou assemblée du peuple. Plus de rois dans la Grèce historique, leur nom même est voué à l'exécration, et l'assassinat de quiconque aspire à la royauté est proposé à la jeunesse comme l'action la plus noble et la plus méritoire. Ce n'est qu'à Sparte que les rois se sont conservés, mais de leur ancien pouvoir ils n'ont retenu que le privilège de commander les armées, et ils l'exercent sous la jalouse surveillance d'une puissante aristocratie. Chez les mythographes, les rois jouent parmi les mortels le rôle de Jupiter dans l'Olympe, ou plutôt leur Olympe est l'image d'une ancienne cité hellénique. Ils donnent à
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ces pasteurs d'hommes toutes les qualités qui conviennent à un âge grossier , beauté , force physique , valeur ; ils n'oublient pas l'éloquence. Le roi doit commander dans les assemblées par la puissance de sa parole autant que dans les combats par la terreur de son bras. L'éloquence forme ainsi la transilion entre l'âge des héros et les temps historiques. Elle était destinée à i-emplacer la force brutale et à devenir chez les Grecs le fondement de toute autorité.
Si le pouvoir des chefs paraît absolu dans les temps héroïques, la religion n'a pas encore réuni tous les individus composant une nation dans un culte général. Le sentiment d'obligation envers les dieux ne se manifeste guère que par des actes individuels, des vœux et des sacrifices, espèce de contrat entre l'homme et la Divinité au moment du péril. Cependant un sentiment de respect pour les dieux se mêle déjà dans les engagements des mortels entre eux. Le lien qui unit un Grec à son père, à son parent, à son hôte, à quiconque lui donne ou en reçoit un serment, ce lien, dis-je, est considéré comme en rapport avec l'idée de Jupiter qui en est le témoin et le garant ; association remarquable attestée par quelque surnom caractéristique du dieu. Voilà, suivant l'observation fort juste de M. Grole, en quoi consistaient toutes les idées de morale d'un héros des anciens âges. La loi n'était pas séparée de la religion ni des relations particulières ; le mot même de loi, avec l'idée qu'on y attacha plus tard, est inconnu aux poètes du CNcle épique. Alors, en eflet, la société n'accordait aucune protection à l'individu hors d'état de se faire respecter par ses propres forces.
L'amour de la patrie, si puissant dans les républiques
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grecques à l'époque de leurs démêlés avec les Perses, semble n'avoir été d'abord qu'un attachement vague au sol, une disposition à la nostalgie, et les relations de famille constituent le lien principal entre les individus. Dans la suite, le patriotisme et les sentiments d'orgueil exclusif qui en sont la conséquence, affaiblirent probablement ces affections du foyer domestique. Dans la Grèce libre du cinquième siècle avant notre ère, on voit les femmes traitées en esclaves par leurs maris. L'amour des âmes est presque inconnu, ou bien ce ne sont pas les femmes qui l'inspirent. Au contraire, dans les temps héroïques, elles exercent une influence considérable, et dans toutes les légendes leur rôle est important. La femme est-elle condamnée à perdre son empire dans les gouvernements libres?
Nous ne suivrons pas M. Grote dans son long examen des mœurs héroïques, un des morceaux les plus intéressants de son travail, mais qui nous éloignerait du plan que nous nous sommes tracé. J'aime mieux passer à un autre chapitre : c'est une dissertation curieuse sur les poèmes d'Homère, source princi|)ale de nos connaissances sur les premiers âges de la société grecque. Un témoignage de cette importance méritait d'être discuté dans le plus grand détail, et l'auteur, en traitant la question si souvent débattue de l'origine des poèmes attribués ii Homère, a montré la critique la plus judicieu.se, et même a émis quelques idées nouvelles dont je vais essayer do rendre compte.
On n'a jamais pu fixer, je ne dirai pas avec certitude, iri.'iis :\\'cr quf|(|iic, précision, la date de l'Iliade el de
l'Odyssée, admirables débris d'un ^rand cycle épique qui a disparu. D'après Hérodote, la plupart des critiques modernes s'accordent à poser les limites de nos incertitudes entre les années 850 et 776 avant notre ère. On sait que les deux épopées ne furent point écrites d'abord , mais que pendant assez longtemps elles furent apprises par cœur et récitées par une classe d'hommes nommés rapsodes : c'étaient les trouvères des Grecs. 11 est probable qu'elles ne furent consignées par écrit qu'environ deux siècles après leur composition. Dans un intervalle de temps si considérable , et avec un mode de transmission si défectueux, on est en droit de supposer que bien des changements se sont introduits dans ces deux poèmes,
Wolf le premier attaqua l'unité de composition de l'Iliade et de l'Odyssée. Il prétendit qu'elles étaient l'œuvre de plusieurs rapsodes, dont les chants, d'abord composés isolément, avaient été dans la suite rassemblés et liés tant bien que mal les uns aux autres ; en un mot, il soutint que ces épopées ne sont que des compilations analogues à la collection des romances du Cid, aux sagas d'Islande, ou aux ballades de la frontière écossaise. Lachmann , continuant la thèse de Wolf, a proposé une nouvelle division de l'Iliade en seize chants, œuvres de difl"érents auteurs; ou plutôt il ne reconnaît dans le poëme que seize morceaux originaux composés à peu près à la même époque, sur autant de sujets distincts. Ces ballades ou ces récits poétiques auraient été cousus les uns aux autres par les académiciens de Pisistrate, ou tous autres premiers éditeurs, quels qu'ils puissent être.
N'est-il pas étrange que des érudits du premier ordre
DE l'histoire ancienne de la GRÈCE. 131
trouvent de vîtes raisons comme le docteur Pancrace, bien plus, de bonnes raisons, pour ne voir qu'une compilation hétérogène dans un poëme où toute l'antiquité et tant de modernes ont reconnu un chef-d'œuvre de composition ? Ainsi Virgile, le Tasse et tant d'autres qu'on n'ose citer après eux, auraient trouvé le plan de leurs ouvrages dans quelque chose qui n'a pas de plan ! Après tout, cela n'est pas plus extraordinaire que la poétique qu'on a prétendu tirer des tragiques grecs.
Voici fort en abrégé les arguments présentés par Wolf et son école : les uns ne sont appréciables que par les érudits, ou plutôt par certains érudits qui, je crois, savent le grec mieux que Thucydide , et qui décident que telle partie de l'Iliade est, par le style, indigne du reste, et ne peut être que l'œuvre d'un rapsode obscur. Je m'incline humblement devant ces arrêts , et, faute de les pouvoir comprendre, je ne m'en occuperai pas. J'exposerai d'autres arguments à ma portée, c'est-à-dire à la portée de tous les lecteurs. — 11 est impossible de ne pas reconnaître dans l'Iliade des contradictions nombreuses et choquantes. Tantôt c'est un héros tué dans les premiers chants, qui reparaît plein de santé dans les derniers; tantôt ce sont des événements qui occupent une place importante au commencement du récit, et dont on ne lient plus compte dans la suite. Par exemple, l'ambassade envoyée par Agamemnon à Achille pour lui offrir de lui rendre Briséis, racontée fort hjngucment dans le neuvième chant, est complètement (jubliée dès le onzième, et plusieurs passages prouvent que l'auteur ou les auteurs des chants qui suivent n'ont pas connu cet épisode. Ces