‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 9 sur 25 · MKI.ANCKS inSTORlQr'.;.-. F.r i.lTIÉKAlKES · texte numérisé non relu

MKI.ANCKS inSTORlQr'.;.-. F.r i.lTIÉKAlKES

contradictions sont trop fortes et trop nombreuses pour qu'on puisse les expliquer par des distractions ou des inlerpolalions légères. En outre, c'est en vain qu'on cherche un lien continu dans le poëme, et rien n'y justifie le dessein annoncé à son début. Qu'ont de commun avec la colère d'Achille les combats devant le rempart des Grecs, les prouesses de Diomède, la mort de Dolon, l'entrevue d'Hector et d'Andromaquc, le duel de Paris et de Ménélas, etc. ? Continuons à citer : au premier cliant, Jupiter promet à Thétis de punir tous les Grecs de l'outrage qu'Achille a reçu d'Agamemnon. A cet eiïet, Jupiter convoque l'assemblée des dieux : c'est au second chant du poëme; il décide qu' Oiieiros, ou le Songe, sera détaché auprès d'Agamemnon pour le tromper et l'obliger à quelque sottise. Or, Agamemnon ne se laisse pas tromper, et le projet du maître des dieux et des hommes est une machine fort inutile, ou plutôt, disent les disciples de Wolf, l'oeuvre d'un premier rapsode est demeurée interrompue, et ses confrères ne s'en sont point mis en peine. Plus loin, dans le quatrième chant, Jupiter, oubliant tout à fait Thétis et le serment qu'il a fait, ouvre dans l'Olympe une nouvelle délibération sur la question de savoir si la paix se fera entre les Grecs et les Troyens ou si la guerre doit continuer. Nouvelle preuve que le quatrième chant ne peut avoir été composé par l'auteur du premier. . .

Homère n'a pas plus manqué d'avocats que Wolf d'auxiliaires. La question a été et est encore chaudement controversée en Allemagne. Tous les érudits conviennent (ju'il existe de nombreuses interpolations dans les poëmes

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homériques : mais des sa\ ants tels que ^itzsch, 0. Millier, Welcker, soutiennent l'unité de composition. A leur sens , l'Iliade serait un poëme primitivement composé par un seul auteur, mais altéré par des suppressions, et surtout par des additions. Entre ces différentes opinions , M. Grote a pris un parti moyen qui me semble fort sage. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici toute son argumentation, qui est à mon avis un modèle de clarté et de méthode. Lachmann ayant tranché la question, avec une assurance toute germanique, en établissant qu'une épopée ne pouvait être inventée au huitième ou au septième siècle avant notre ère , c'est à réfuter celte décision que M. Grote s'attache d'abord. Il commence par établir que l'épopée est au contraire une des formes les plus anciennes de la poésie, et qu'à l'époque d'Homère on faisait autre chose que des ballades. Ce fait, il le met hors de doute, en prouvant qu'aucune des objections élevées contre l'unité de composition de l'Iliade n'est applicable à l'Odyssée ; que ce dernier poi-me parfaitement suivi ne peut être, sauf toujours quelques interpolations, que l'ouvrage d'un seul auteur. L'examen de l'Odyssée avait été fort négligé jusqu'à présent, et la discussion a presque uniquement roulé sur l'Iliade. Or, entre le premier et le second do ces poèmes, il est impossible de supposer un intervalle de temps considérable, et, s'ils ne sont pas dus au même homme, il faut convenir qu'ils appartiennent à une môme école poétique, qu'ils supposent les mêmes mœurs et un état de la société absolument semblable. Ainsi tombe la première assertion (pii déciderait à priori l'impossibililé d'une Iliade.

ï'.ii .MÉLAN(;ES HIPTOIUQUES ET LITTÉRAIRES.

Restent les graves contradictions que je viens d'indi- (luer. M. Grote les explique par la fusion de deux épopées originairement distinctes, puis réunies dans la suite. L'une avait eu pour sujet la colère d'Achille, l'autre le siège de Troie. Si l'on relit l'Iliade avec cette donnée-là, les contradictions et l'incohérence de certaines parties s'expliqueront fort naturellement. L'Iliade, dit M. Grote, peut se comparer à un édifice bâti d'abord sur un plan resserré, qui s'est agrandi par des additions successives. Le plan primitif ne comprenait qu'une Achilléide, et à ce plan se rapportent le premier chant, le huitième, puis douze autres de suite, depuis le onzième jusqu'au vingt-deuxième inclusivement. On peut y réunir encore les deux derniers chants, qui toutefois ressemblent un peu à des horsd'œuvre ajoutés après coup. Voilà pour l' Achilléide. Les six chants, depuis le second jusqu'au huitième, puis le dixième, constituent les fragments d'une autre épopée, sur la guerre de Troie, d'une Iliade à proprement parler, et ces fragments auraient été fondus dans l'Achilléide par une édition postérieure, si l'on peut s'exprimer ainsi. Quant au neuvième chant, qui raconte la tentative infructueuse des Grecs pour ramener Achille aux combats, ce serait dans l'opinion de M. Grote une addition postérieure, fabriquée peut-être pour relier les deux poëmes l'un à l'autre, invention d'autant plus malheureuse, qu'elle ne sert, comme on l'a vu, qu'à manifester plus évidemment leur manque de liaison. Tout le monde peut apprécier maintenant l'hypothèse de M. Grote. Elle me semble la plus ingénieuse comme la plus satisfaisante qui ait été encore proposée.

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Les différentes questions dont je viens de rendre compte occupent la plus grande partie des deux premiers volumes ; aux derniers chapitres du second volume seulement commence l'histoire de la Grèce proprement dite, histoire encore fort obscure et empreinte des couleurs poétiques de la légende ; on voit déjà percer cependant à travers bien des nuages un fonds de réalité qu'il appartient à la critique de mettre en évidence. — Cette seconde partie contient d'abord une description géographique de la Grèce et l'examen des différentes races qui se partagèrent autrefois son territoire. Vient ensuite l'exposéde la grande révolution qui changea la position des peuples et qui donna lieu à l'établissement de nouvelles institutions sur toute la surface du pays. Le Péloponèse , occupé , au temps d'Homère, par la race achéenne, est envahi par les Doriens et les Étoliens, qui se fixent à demeure dans la plupart de ses provinces.

Selon les auteurs qui rapportent cette expédition , les Doriens partent de l'Histiéotide, petite contrée entre le Pinde et l'Olympe, ({ui d'ailleurs ne paraît pas avoir été leur patrie primitive. De là ils passent en Étoile et s'avancent jusqu'au golfe de Crissa. Après s'être alliés avec des tribus étoliennes, ils traversent le golfe à Naupacle, abandonnent l'Élide à leurs alliés, et remontent la vallée de l'Alpliée jusqu'au point où la source de ce lleuve est voisine de celle de l'Eurotas. Alors, s'engageant dans celle dernière vallée, ils descendent sur le territoire de Sparte, puis se répandent dans la Messénie et Argolide.

Telle est cette immigration célèbre, nommée par les anciens le retour des Héraclides, car ils supposent que les

l-JO MÉLANGES HISTOlUUl ES ET l.rnKftAlItllS.

l'ois OU les chefs légitimes du Pélopoiièse fiireiiL ramenés par les Dorieiis, leurs auxiliaires. La marche des conquérants que je viens d'indiquer a été admise, avec quelques restrictions, par 0. Aliiller dans son livre des DotIi'hh. -M, Grote, avec beaucoup de vraisemblance, combat ce que cette opinion a de trop absolu. D'abord il fait remarquer que l'invasion des Héraclides, telle que la racontent la plupart des écrivains grecs , porte dans ses détails ce caractère légendaire qui ne tient compte ni desdilHcultés, ni du temps, et qui, pour expli(iuer un fait accompli, donne aux événements une connexité et une rapidité qu'ils n'ont pu avoir en effet. Il paraît sans doute proba- ])le que les Doriens pénétrèrent par l'Elide et l'Arcadic dans la vallée de l'Eurolas, car c'est la route naturelle de toute expédition militaire contre la Laconie , mais il est bien difficile de croire que les conquérants d'Argos et de Corinthe aient suivi le même chemin. Dans l'opinion de M. Grote, la relation vulgaire de l'immigration doriennc serait due à l'inlluence politique exercée par les Lacédémoniens dans le Péloponèse. Il est naturel en effet que l'orgueil national de ce peuple ait fait de la conquête de son territoire le but principal de l'expédition des Héraclides. L'explication est ingénieuse et plausible; l'auteur la confirme en montrant que la prépondérance de Sparte ne fut pas immédiate, et qu'avant de donner l'essora ses conquêtes, elle demeura quelque temps dans une position d'infériinité par rapport à l'Argolide. En rattachant l'occupation d'Argos à la conquête précédente de Sparte, les Spartiates auraient prétendu constater l'ancienne et primitive suprématie de leur patrie.

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M. Grole suppose quo les conquérants d'Argos ut de Corinllie sont venus par nier, et, à son avis, leur invasion est absolument distincte de l'occupation de la Messénieet de la Laconie. Les Doriens établis dans le nord-est du Péloponèse lui paraissent être arrivés par les golfes Argolique et Saronique , et avoir envahi le pays, non point par le sud ou l'ouest, comme le principal corps des Héraclides. Pour éclaircir cette question, l'examen d'une bonne carte et la connaissance du pays fournissent des renseignements beaucoup plus surs que les vagues traditions de l'antiquité. 11 faut encore remarquer que deux anciennes villes, ou pluiôt deux forteresses élevées évidemment pour tenir en bride Ârgos et Corinthe, le Teinenion et le Soligeios, ne peuvent avoir été bâties que par des agresseurs venant de la mer et débarqués sur la côte orientale du Péloponèse. De l'existence de ces forteresses et de la tradition constante qui les attribue aux premiers conquérants doriens, on peut conclure que la conquête du Péloponèse n'a point été rapide, et qu'elle a eu lieu non par l'effort momentané d'une seule horde, mais par une suite d'attaques successives opérées sur plusieurs points. Il m'a pnru que, dans la discussion de ces événements, la viaisemblance est toujouisdu côté de M. G rote.

Les dernières pages du second volume sont consacrées au récit des premières conquêtes des Spartiates dans la Messénie et dans l'Argolide, et à l'analyse des institutions extraordinaires attribuées à Lyctu'gue. 0. Millier, partant de cette idée que la conquête de Sparte fut le but principal de l'immigralion dorienn(!, a vu dans la constitution

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de Lycurgue l'expression la plus complète de ce qu'il appelle le Dormnus, c'est-à-dire des mœurs et du caractère dorien. Malgré tout le talent déployé par l'érudit allemand pour soutenir cette opinion, elle est réfutée de la manière la plus complète par M Grote. En effet, à quelle époque les lois de Lycurgue ont-elles été établies? Sur ce point, l'histoire est muette, et les légendes n'offrent que les plus grandes incertitudes. Que si l'on cherche des renseignements dans l'étude même de ces institutions, il est impossible, en les examinant avec soin, de ne pas reconnaître qu'un travail lent et successif les a produites. Ici encore le procédé ordinaire de la légende a obscurci l'histoire, et le législateur Lycurgue lui-même a tout l'air d'une de ces personnifications héroïques qui résument sur une seule tête l'œuvre de plusieurs générations. Loin d'être l'expression de l'esprit dorien, les institutions de Sparte ne sont qu'une exception, aussi bien parmi la horde dorienne que parmi les autres Grecs. Le seul point de ressemblance qu'on puisse alléguer entre les Spartiates et le reste des Doriens, c'est la syssitic ou les repas en commun qu'on trouve établis en Crète aussi bien qu'à Laccdémone ; mais d'abord on ne peut dire si, en Crète, cet usage était particulier aux Doriens, ou bien s'il était répandu parmi les autres habitants de l'île. En outre, la synsitie Cretoise n'avait de commun avec celle de Sparte que la forme et non l'esprit de l'institution.

M. Grole analyse avec beaucoup de soin la constitution de Lycurgue, el cependant il fait justice de plus d'une fausse opinion accréditée : telle est, par exemple, celle

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(|ui attribue à Lycuigue un partage égal du territoire et qui fait de la loi agraire le fondement de sa législation. Un préjugé semblable a existé au sujet des lois agraires chez les Romains. Vers le déclin de Sparte, il se fit contre le despotisme de l'oligarchie une réaction qui, cherchant des armes partout, feignit de trouver dans les vieilles Rhètres de Lycurgue une tendance démocratique qu'elles n'avaient jamais eues. Un même motif a fait attribuer U Licinius et aux Gracques le projet d'un partage intégral de tous les patrimoines, opération insensée et impossible à laquelle ils ne pensèrent jamais.

Le caractère principal de la constitution de Lycurgue paraît à AL Grote une organisation militaire fort remarquable, que les Spartiates possédèrent dès une époque très-reculée. iNon-seulemenl ils s'exerçaient aux armes et à tous les exercices gymnastiques avec plus de soin que les autres Grecs, mais encore ils eurent de bonne heure des chefs permanents, une tactique régulière, des manœuvres d'ensemble. Sous ce rapport, Sparte peut être comparée à ces colonies de soldats établies dans différentes parties de l'empire russe. Ces habitudes de discipline régimentaire favorisèrent à'Lacédémone la centralisation du pouvoir. La ville était un camp, et dans un camp il faut que l'autorité se concentre et que l'obéissance soit passive. A leur forte organisation militaire les Lacédémoniens durent leurs succès et la prépondérance qu'ils obtinrent de bonne heure dans le Péloponèse cl dans toute la Grèce. Sur un cbamp de bataille, ils avaient la supériorité que des troupes régulières ont sur des milices urbaines. Ajoutez à cet avantage celui d'une position

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j,'é()f,Mai)liiqu(' qui les niellait presque à l'abri d'une invasion, et qui leur permettait de porter inoj)inénient leurs forces contre leurs voisins.

Je viens d'analyser les deux volumes de M. Grote, et, ne pouvant le suivre dans la discussion approfondie des nombreuses questions qu'il examine, je me suis borné à présenter les plus importantes de ses conclusions. Il me reste à dire quelques mots sur l'ensemble de son travail. M. Grote appartient à l'école de Gibbon : il en a la méthode, la prudence, le scepticisme, et je dirai encore l'ordre, qualité rare chez un Anglais, et que Gibbon dut peut être à l'étude de nos bons auteurs. Comme lui, M, Grote ne se borne pas à présenter les faits et les arguments avec exactitude et netteté, il sait les placer dans leur meilleur jour et les grouper heureusement, de manière à éviter à son lecteur le cruel travail de synthèse nécessaire avec nombre de savants écrivains anglais et allemands. Notre paresse française lui saura gré de celle heureuse quaUté. Son style est simple et rapide. Je vois dans une revue anglaise qu'on lui reproche quelques néologismes et surtout l'emploi d'un assez grand nombre de mots forgés, intelligibles seulement aux érudits. Il faut dire pour sa justification que la plupart de ces mots, tirés du grec, sont à peu près inévitables dans une histoire de la Grèce, à moins de longues périphrases, probablement beaucoup plus choquantes pour des lecteurs délicats.

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