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restaient tandis que ses qualités heureuses étaient devenues la propriété commune de la langue qu'il avait embellie.
Cependant, messieurs, Balzac, que nous abandonnerions sans peine si nous ne pouvions recon* naître en lui que le premier inventeur d'uQe éloquence sopljifitique , nous intéressera par un plus heureux emploi de son talent. Convaincus que si la haute éloquence a besoin , pour se produire , d'une langue perfectionnée , la perfection du langage ne mérite ce nom que lorsqu'elle est mise en usage pour graver des pensées profondes et de généreux sentiments ; nous rechercherons ce double mérite qui caractérise l'éloquence morale, dans quelques écrits de Balzac, surtout l'Aristippe et le Socrate chrétien. Le tort de Balzac, ce qui gênait Tessor de son génie, ce qui falsifiait son éloquence , c'était de n'être qu'un homme de lettres , un écrivain. Les anciens ôra-* teurs discutaient les plus hautes questions de la politique avec cette simpUcité qui naît de l'habitude ; ils ne se montraient pas emphatiques, en parlant des plus grandes choses , parce qu'ils vivaient au milieu d'elles , et les connaissaient assez pour n'avoir pas besoin de les exagérer. La science de l'homme d'état servait au talent de l'orateur , et bannissait ce faste oratoire, cette recherche de langage qui détruit la force et la vérité de l'éloquence.
Un hojoime que Ton peut compter parmi les plus singuliers esprits de la France, et que l'on placerait parmi les plus grands^ si toutes ses qualités heureuses et brillantes s'étaient appuyées sur une certaine solidité de raison , partie indispensable du vrai génie ; un homme qui , possédé d'enthousiasme pour l'antiquité, l'avait étudiée, non pas en rhéteur, mais en politique , pour y chercher des encouragements à l'ambition et des exemples de succès ; un homme qui , sous la sainteté du caractère épiscopal , joignait l'audace de Gracchus et les caprices d'un héros de roman, le cardinal de Retz, orateur de la Fronde, consacrant l'éloquente à des intérêts présents et populaires , lui donna cette vive joriginalité , cette vigueur de naturel , ces formes rapides et familières que n'auraient jamais atteintes les orateurs académiques, et les clients de Richelieu. Sans parler de l'histoire de la conjuration de Fiesque ,
qui, composée par un jeune homme de dix-sept ans , paraît à cet âge un étonnant début d'éloquence , vous serez étonnés , messieurs , de toutes les ressources d'esprit qui remplissent les diatribes , aujourd'hui peu connues, dont le cardinal de Retz poursuivait Mazarin; et, à travers des ^ formes quelquefois bizarres, vous reconnaîtrez le vrai génie de l'éloquence séditieuse, qui mêle la raillerie, le raisonnement et la colère, et surtout
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sait avilir pav le ridicule celui qu'elle veut écraser sous la, h^ine.
Balzac avait mis dans la langue française la correction, la noblesse et Tharmonie. Retz y jeta la verve et le mouvement de son imagination impétueuse. Il n'y a pas encore de grands orateurs ; ipai^ , s^ je puis parler ainsi , la langue est préparée pour les recevoir; et la France saura les entendre. Qu'il s'élève des biQ9imes de génie ; qu'ils choisissent le sujet qui parle le pj'us liautement au cœur de leurs contemporains, et^vpus verrez se rej[iouveler les prodiges et l^t. puissance de la tribune antique. L'éloque|ice,qui n^aîtri^jç le çqeur de l'hppam.e, lui est réçiproquemen,t soumise. Pour montrer toute sfi^ force , pour atteindre son plus haut point de sublime , elle doit s'exercer sur l'intérêt général , sur l'arffection la plus vive du peuple qui l'écoute. Dans l'antiquité , le plus grapd intérêt, la plus puissante affection , c'était I41 liberté ; dans le dix-5eptième siècle , ce fut la religion. C'était en touchant cette partie sensible et féconde du cœur humain, que l'éloquence pouvait élever une tribune à côté de celle de Démosthènes. L'éloquence religieuse , voilà Timmortelle couronne du siècle de Loui^ XIV. La langue était assez épurée , pour n'avoir plus besoin que de hautes pensées. Les poètes , ces devanciers ordinaires des orateurs , étaient déjà
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venus; Malherbe avait enseigné TharmoDie ; et Corneille élevait les âmes , en leur montrant le sublime, qui semblait disparu du monde, depuis qu'il n'y avait plus de Romains. Pour créer des orateurs, il ne fallait qu'un grand intérêt social, une grande passion : ce grand intérêt fiit Dieu, la révélation et l'éternité ; et comme il B'y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique, jamais on n'avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de là Grèce énoncèrent, dans l'enceinte de leurs écoles, quelques grandes vérités morales; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idées mêlées d'erreurs et enveloppées de Jénèbres, divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate , ne s'adressaient pas à la foule du peuple ; et , dans ces gouvernements si favorables en apparence à la dignité de rhonune, on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs, et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait tme tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour toqt le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante ; tribune formidable, devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire qui , plus d'une fois, donna refuge à s«s mortels ennemis; tribune où
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furent long-temps défendus des intérêts partout abandonnés , et qui , seule , plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre Toppres^ur, et de l'hoimne contre luimême.
Là, tout s'ennoblit et se divipise; l'orateur^ maître des esprits qull élève et qu'il constwne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire , et de plus effrayant que la mort; il peut faire descendre du haut de^ cieuic une éternelle espérance sur ces tombeaux où Péridés n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain , il célèbre les guerriers de la légion de Mars tombés au champ de bataille , il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir; il charge Dieu lui-même d'acquitterja reconnais» sance de la patrie. Veut - il se renfermer dans la prédication évangélique ; cette science de la mor raie , cette expérience de 'l'homme , ces secrets des passions, étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens , doivent être dans sa main. C'est lui , plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties seiosibles de l'ame, non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires , ces grands incendies des passions , ces feux
396 DISCOUUS
de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en sfppeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle^ s'il est permis de pro&ner par ce nom le sentiment profond et sublime qui , seul , peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, l'enthousiasme religieux qui doit dodner à son accent , à ses pensées , à ses paroles , plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.
A cette image de l'éloquence apostolique n'a-> vez-vous pas reconnu Bossuet? Grand homme, ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu ! Le privilège du sublime te fut donné ; tf rien n'est inépuisable comme l'ad* miration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des états, et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions , soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour, soit que ton ame s'élance avec celle de Condé et partage l'ardeur qu'elle décrit ; soit que , dans l'impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés, tu saisisses, tu entraînes toutes les vérités de la morale et de la religion , partout tu agrandis la parole humaine,
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tu surpasses l'orateur antique ; tu ne lui ressembles pas. Réunissant une imagination plus hardie^ un enthousiasme plus élevé, une fécondité plus originale , une vocation plus haute , tu semblés ajouter l'éclat de ton génie à la majesté du culte public , et consacrer encore la religion eUe^nême. Grand homme , peut-on parler d*éloquence , sans con^miencer et sans finir par ton nom? Orateur invincible , écrivain inimitable , que ton image brille dans cette enceinte , poui» être l'inspiration toujours présente, de notre*enseignement y et de nos auditeurs!
Aussitôt que Bossuet a paru , l'éloquence semble se communiquer et se répandre ; et quoiqu'il garde seul la prééminence du sublime , de grands orateurs naissent à son exemple. Ceux m^e qui , jusque là , demeuraient dans les ténèbres du mauvais goût , atteints de cette vive lumière , essaient d'en réfléchir l'éclat. Ainsi, lorsque les tribus captives revinrent à Jérusalem , à peine le feu sacré , qui paraissait éteint et couvert d'une sombre vapeur, eut-il été tiré de son asile , et placé sous les rayons du soleil naissant , qu'il s'alluma soudain , et jeta partout des flammes éclatantes. TçUe est l'influence d'un grand homme : il anime le génie de ceux qu'il éclaire. Mascarôn , dont le talent était d'abord étouffé par l'affectation et la barbarie, lorsqu'il eut entendu Bossuet, se jeta
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dans les routes de la hautç éloquence ouvertes devant lui. Fléchier y marcha d'un pas sûr et, pour ainsi dire, mesuré. Près de lui paraît Larue, inégal et négligé. Mais comme il a quelquefois approché de Bossuet , on est forcé de croire qu'il avait du génie.
Pendant que le plus sublime des orateurs, en agitant fortement les imaginations ^ réveillait ou faisait naître les talents , les fortes et profondes études de Port-Royal préparaient à l'oratçur cette vigueur de science et dç logiqpe qui soutient et nourrit l'éloquence. Ne vous êtes -vous pas demandé quelquefois, messieurs, comment cet Arnauld , pour lequel les plus beaux génies du dixseptième siècle avaient réservé le nom de grand, n'a laissé que des ouvrages sans lecteurs ? Si nous en croyons son siècle , il avait toutes les qualités qui dominent les esprits , et même , s'il eût été moins vertueux , toutes celles qui peuvent former un redoutable sectaire , un talent fécond et universel, une persévérance inflexible comme sa conviction, une éloquence énergique, dont les négligences et les longueurs disparaissaient pour les «contemporains dans l'intérêt même des sujets et dans la chaleur des discussions; enfin, la promptitude de génie , l'ardeur et la fermeté de Luther, mais une ame plus pure, plus désintéressée , des projets moins hardis , et surtout un
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autre siècle. Grand homme de son vivant , il n'est plus estimé que sur la foi de son siècle , parce que , dans, la foule de ses compositions précipitées , il a négligé cet immortel tal^t d'écrire , qui produit l'intérêt par l'élégance , et met dans un ouvrage l'impérissable empreinte de l'imagination et du goût. Arnauld n'est plus un orateur pour la postérité , parce qu'il ne fut jamais un grand écrivain. Elle ne passera pas ainsi ,.elle ne perdra pas son intérêt et sa chaleur, l'éloquence de ce Pascal qui , dans quelques lettres polémiques , trouva l'art du ridicule avant Molière , et ressuscita la véhémence de Démosthènes. Je conçois sans peine que la diction de Pascal n'ait pas vieilli : elle devait former notre langue. Cette plaisanterie a quelque chose de vif et de naturel qui conserve à l'expression une éternelle nouveauté. Dans ce style rapide et moqueur, le besoin d'être concis, pour être toujours piquant, a banni les phrases longues ou faibles , et ^aisi les vraies tournures, les tournures durables, celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes.
Mais cette continuelle invention de style devient plus admirable lorsque , remplaçant la raillerie par l'invective , Pascal s'abandonne à la haute éloquence. Il a laissé l'iropie qui n'est plus assez forte pour lui. Animé par la présence de ses ad-
versaires,, il frappe sans ménagement et sans clétour ; puis , il s'arrête , il retient ses mouvements , il.se replie sur sa dialectique invincible; mais sa modération est cent fois plus accablante encore que sa colère.
Qu'un homme sensible à l'éloquence, et accoutumé au .génie de Démosthènes, relise là quatorzième Provinciale , la fameuse lettre sur l'homicide. Pascal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité outragée : alors il avance contre eux par une progression lente et inévitable , descendant toujours des plus hauts principes, s'appuyant sur toutes les autorités sacrées , et portant le scrupule de la plus rigoureuse logique dans la démonstration des plus manifestes vérités. Il emploie , pour aiifti dire , à la défaite de ses ennemis , une surabondance de force; et l'on voit cfu'il les retient si long -temps sous le glaive de son éloquence, moins pour lès réfuter que pour les punir. Chaque fois qu'il achève un argument , la cause est gagnée; mais il recommence, pour traîner ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur erreur.
Cette puissÉtnce de dialectique, appliquée aux discussions religieuses, devint une des armes de la chaire chrétienne. Bossuet, dans la foule de ses sermons , rapidement conçus , se livrant à
JH
d'ouverture. 3oi
Fardeyr de «son imagination et de sa foi , avait commandé la conviction par l'enthousiasme. Bourdaloue fit de l'éloquence évangélique un art profond et régulier. C'est l'athlète de la raison combattant pour la foi. Dans l'ordonnance de ses preuves, dan$ le choix des développement, dans l'inépuisable fécondité de sa logique, il a retrouvé ce génie de l'invention qui fonnait la faculté dominante de l'orateur politique ou judiciaire, fa-» culte peut - être plus rare que cette imagination (le style , qui s'accorde quelquefois avec l'impuissance de saisir et d'enchaîner les parties diverses d'un ensemble unique. N'y aurait - il pas , messieurs, une apparente singularité à éprouver sur un sermon de Bourdaloue la justesse des règles que Cicéron établissait, pour4'ordonnance et la progression d'une attaque judiciaire? Non , sans doute , ce ne sont pas deux genres inconnus l'un à l'autre , que j'aurai bizarrement confondus ; c'est l'unité de la logique qui se manifestera dans la diversité de ses applications; et quand vous verrez Bourdaloue traiter trois fois un même sujet, et trois fois inventer une nouvelle combinaison de raisonnements et de preuves , vous reconnaîtrez le vrai génie de l'orateur . Mais en adhiirant cet art prodigieux , peut-être nous nous demanderons si la perfection de l'orateur évangélique doit être de surpasser en vigueur de raisonne-
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ments les logiciens de l'antiquité. Nous chercherons par d'instructives comparaisons à nous éclairer sur le véritable génie de l'éloquence sacrée ; nous interrogerons cette autre antiquité qui commence au milieu de l'avilissement de la Grèce et de Roiôie y l'antiquité chrétienne qui , par un prodige inoui dgns l'histoire de l'esprit humain , relève les arts , tandis que le décadence des empires suivait son cours , comme pour montrer que la grandeur toute morale du christianisme ne devait rien à la fortune. Accoutumés à chercher les chefs-d'œuvre de génie dans des époques de gloire et de prospérité, nous serons étonnés de voir Chrysostôme et Grégoire de Nazianze, au milieu de l'invasion des barbares. Mais ces hojnmes , nés dans des temps malheureux qu'ils surmontaient par leur religion et leur génie , nous paraîtront dignes de donner des leçons d'éloquence au siècle de Bossuet et de Louis XIY, au siècle le plus savant et lé plus poli de l'Europe moderne.
Sans doute ils n'ont pas su toujours se séparer de leurs contemporains ; quelquefois même ils ont parlé dans le style bizarre de leur siècle, pour s'en faire mieux entendre. Mais que d'inspirations Oratoires n'ont - ils pas trouvées dans la grandeur de leur mission ! Plus rapprochés de la naissance du christianisme, ils semblent encore porter sur le front la langue de feu des apôtres.
d'oijvertiîre. 3o3
N'étant pas , comme nos grands . orateurs sacrés , dans une possession paisible de quinze siècles, ils ont toute l'activité d'une lutte journalière, et tout l'enthousiasme d'une récente victoire : on entend leurs cris de triomphe et de joie. Il ne le^r suffit pas de terrasser ces pajssions qui , suivant Bossuet, feraient de nos cœurs un temple d'idoles. Les temples mêmes et les idoles sont debout : Julien les protège de sa puissance et de ses écrits. La philosophie se soulève en faveur des fables antiques. Le peuple , rendu plus opiniâtre par ses malheurs , redemande ses dieux. Les orateurs sacrés sont partout ; ils résistent à Galérius ; ils répondent à Symmaque ; ils pleurent sur Théodose et sur Valentinien ; ils justifient le christianisme devant les nations qui l'accusent ; ils demandent à Genseric d'épargner le genre humain. Dans le débordement des plus effroyables calamités , dans la désolation de l'empire , ils paraissent au milieu des hommes, pour leur défendre de désespérer ; et ils etitreprennent de consoler l'univers qu'ils veulent conquérir.
Voilà les intérêts qui donnent aux pères de l'église une grandeur, un naturel, un enthousiasme , que Fénélon regrettait dé ne pas trouver dans la logique éloquente de nos prédicateurs modernes. Sans doute ces intérêts ne sauraient être suppléés. Mais Fénélon lui-même a montré
3o4 DISCOURS
qu'une imagination vive et touchante pouvait répandre encore sur la chaire évangélique quelque chose de cette inspiration primitive. Son admirable sermon sur les missions, rapproché de la doctrine qu'il expose dans -ses dialogues sur l'élo- <^uence , et comparé aux grands exemples des pères de l'église , pourra nous apprendre ce qui manque au génie de Bourdaloue. Massillon terminera ce parallèle ; et puisque nous essayons d'examiner les chefs-d'œuvre de la chaire sous un point de vue profane, nous appliquerons à ce grand orateur les préceptes de l'antiquité sur l'élocution et sur le pathétique. Ainsi, messieurs, tout l'art des anciens rhéteurs se' trouvera justifié par des applications qu'ils n'avaient pas euxmêmes prévues. Le style , le choix j la vivacité des images , l'enchaînement facile des périodes , le charme varié de l'harmonie , tout ce que Cicéron demandait à l'orateur, est réalisé par Massillon. Dans la diversité des deux langues, c'est le style de Cicéron lui-même. Les affections douces , les mouvements persuasifs , viennent animer cette régularité de langage ; et la lumière orientale des prophètes y répand une. teinte d'originalité, sagement adoucie par la perfection de l'élégance et du goût.
Pendant que Louis XIV et sa cour entendent cette mélodie religieuse , qui parle si doucement
d'ouverture. 3o5
aux âmes attendries ; pendant que l'orateur évangélique, jaloux^de plaire pour mieux émouvoir, unit à la sainteté des maximes la pompe élégante du langage , et quelquefois la délicatesse des louanges, quelle voix rude et menaçante s'élève loin du trône, et mêle à la parole de l'évangile les imprécations de la haine ? Ce sont les prêtres d'une religion injustement exilée. On a trompé la foi d'un grand monarque : on a chassé les pasteurs , et les troupeaux ont suivi. Déplorable erreur de la politique ! les ministres persécutés sont partis , errants comme des apôtres ; ils ont secoué la poussière de leurs pieds , et sont montés , pleins de colère , dans les chaires des ennemis de la France. Entendez-vous Saurin, qui déclame contre Louis XIV, qui blasphème contre sa patrie, et prophétise des victoires aux soldats de Guillaume in ? La pureté de l'accent français s'est altérée sur la terre de l'exil ; les sentiments français ont cédé bien plus encore à l'indignation du malheur : il reste une éloquence altière et négligée , qui ne parle plus aux passions d'un siècle où les lois et les mœurs ont à jamais proclamé la tolérance.
Quoique l'éloquence religieuse soit la grande
éloquence du dix-septième siècle , quoiqu'elle y
ait occupé la place que la tribune politique tenait
dans l'antiquité, quelques autres productions du
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génie oratoire ont marqué cette époque. Les parlements qui gardèrent long-temjfs , avec une courageuse intégrité , le dépôt imparfait des libertés publiques , firent plus d'une fois entendre de nobles accents. L'éloquence judiciaire fut ellemême honorée par un beau monument , les Mémoires de Pélisson pour un ami malheureux.
Enfin , pour dernier trait de cette illustre époque , si la puissance oratoire ne s'est montrée avec toute sa grandeur que dans la chaire évangélique , l'éloquence est dans tous les ouvrages célèbres du dix-septième siècle : elle a mis sa véhémence et sa rapidité dans l'immortel Discours de Bossuet sur l'histoire ; elle s'unit à la muse d'Homère pour inspirer le Télémaque ; elle anime la morale de Nicole qu'admirait Sévigné ; elle donne à Sévigné de vives peintures , et de soudains mouvements de l'ame ; elle écl^e dans La Bruyère par l'audace des figures et du langage : elle inspire à Pascal ces étonnantes pensées où le génie paraît grand de tous les secours qu'il dédaigne , où le sublime est plus simple qu'ailleurs , et semble le langage naturel d'une raison si puissante, qu'elle ne pouvait pas s'exprimer autrement.
Que de réflexions, messieurs, ne vous offrira pas cette revue peu nombreuse d'écrivains si grands et si divers dans leur génie ! Quelles ins-
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pirations avaient-ils empruntées à Tantiquité? Que recevaient-ils de leur siècle? Comment, et avec quelle bonne foi, leurs études étaient-elles modifiées par l'esprit de leur temps ? Quel était pour eux le terme de l'imitation , le commencement de l'originalité ? Gemment sont-ils souvent des Grecs et des Romains par l'élégance , par le style , et donnent-ils , en même temps , l'expression la plus fidèle d'une grande époque de la société moderne ? Questions intéressantes , messieurs ^ heureuses et paisibles recherches où l'imagination se plaît , et qui , ramenant sous nos yeux les plus beaux modèles de l'antiquité, nous feront jouir de tous les trésors de l'esprit humain , en étudiant l'éloquence française. N'agréez-yous pas, messieurs, cette étude qui déjà vous est familière, et que nous recommençons ensemble ?
Quelle passion plus salutaire que l'amour des lettres! quel meilleur emploi des loisirs de la jeunesse! et dans des temps encore agités, quelle préoccupation plus conciliatrice et plus douce! Les lettres sont comme toutes les choses grandes et pures, comme la justice, comme la vertu; elles ont le privilège d'élever l'ame tout ensemble, et de la calmer. Elles inspirent à la fois l'enthousiasme et la paix.
Venez ; donc, messieurs, dans cette enceinte pour écouter, non pas la voix d'un rhéteur, mais
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celle des gramls génies qui nous serviront de maîtres. Au lieu de vous contepter d'june froide et solitaire lecture , venez dans cette réunion nombreuse écouter ces voix immortelles qui paraîtront plus sonores et. plus vivantes, à mesure que Tadmiration de chacun s'augnientera de celle de tous.
Nourrissez maintenant vos âmes de ces grandes pensées, de ces souvenirs ineffaçables, de ces émotions d'éloquence et de génie , bdle passion de la jeunesse^ qui, dans un ^ge plus avancé, dans une vie plus sérieuse , se retrouvent au fond de rhomme et donnent au talent développé la vigueur et la grâce. Cette éloquence, que Foocasion fait maître, mais que l'étude. a préparée, est devenue l'un dès ressorts • de notre institution politique. Elle peut conduire aux premiers honneurs du pouvoir et de la tribune. Chaque jour plus nécessaire, elle sera l'instrument de l'ambition , de la gloire et du bien public ; elle est attachée à notre Mberté mém^. Ce monarque héritier de Louis XIV , et , comme lui , protecteur des lettres , mais surtout ami des lumières et des lois, en donnant à notre siècle un nouvel ordre politique, a fait bien plus que d'honorer l'éloquence; il a ouvert pour elle la plus noble carrière dans l'avenir; jet, se confiant au patriotisme du soin de perpétuer les talents, il a préparé des occasions
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pour le génie français dans ces mêmes institutions qui doivent renouveler la grandeur et affermir la durée glorieuse du trône et de la France.
3lO ESSA.I HISTORIQUE
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JVL I L T o N naquit à Lôudros^ le. 9 décembre 1 608. Son père, homme instruit, passionné pour les arts , ayant même un talent distingué pour la musique , exerçait dans cette ville la professipn de notaire. Le jeune Milton reçut Téducation la plus savante ; et , dès Fâge de douze ans , son application ^ à l'étude et ses veilles prolongées avaient commencé d'affaiblir sa vuç. Il suivit avec éclat les cours de l'université de Cambridge : l'imagination de l'auteur du Paradis perdu s'annonçait par des poésies latines , où Ton ne peut niéconnaître une élégance et une douceur bien rares parmi les latinistes du Nord. Mais son humeur altière lui attira quelques inimitiés qui l'éloignèrent de Cambridge , après cinq ans de séjour. Le ministère ecclésiastique avait été sa première vocation : il
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y renonça sans retour, incapable de plier son esprit sous le joug de l'église établie , et voulant garder l'indépendance de sa foi.
AJ'âge de vingt-quatre ans, Milton revint près de son père , qui s'était retiré des affaires , et habitait à la campagne. Il y passa quelques années dans l'ardeur de l'étude , embrassa presque toutes
les connaissances humaines , antiquités , langues modernes , histoire , philosophie , mathématiques. La poésie latine , qu'il aima et cultiva toujours , et la poésie anglaise , qu'il devait embellir d'une gloire nouvelle, servaient ' seules de diversion à ses travaux. C'est à cette époque , sans doute , qu'il faut reporter la composition de quelques pièces (jue Milton publia plus tard , et qui sont pour peu de chose dans sa renommée. Elles indiquent seulement les fortes études et le goût profond^ de l'antiquité , qui se mêlaient à son génie original , et qui semblent quelquefois le ralentir sous le poids de l'érudition et des souvenirs. Ses vers latins ont beaucQiip de correction et d'harmonie : ses vers anglais qu'il n'osait pas encore affranchir du joug de la rime, sentent l'effort et la contrainte. On a beaucoup vanté, parmi ses premiers essais, VAUegro et le Penserosoy deux pièces où ne se trouve pas le contraste que promet l'opposition de leurs titres. Le génie de Milton semblait dès-lors ami des idées tristes et éle-
^l^ KSSAI HISTORIQUE
vées ; et le Cornus , espèce de comédie-féerie qu'il fit à cette époque , à l'iinitation des Italiens, présente plus de bizarrerie que de gaîté.
Après plusieurs années de retraite et d'étude, Milton , qui venait de perdre sa mère , partit pour un voyage en Italie. Il passa par la France , dont il «connaissait la littérature, encore peu formée, et se rendit à Florence , où il eut plusieurs fois occasion de voir le grand Galilée dans sa prison. Le beau ciel de l'Italie , le spectacle de cette contrée poétique , toute pleine des monuments des arts , et toute retentissante de la gloire du Tasse , charmaient l'imagination du jeune Anglais. Il visita deux fois Rome , où la hardiesse de ses discours sur les questions religieuses donna quelque sujet d'inquiétude à ses amis. Il fut cependant très-favorablement accueilli par le cardinal Barberini ; et admis à ses concerts , il entendit Xiéonora , musicienne fameuse , dont il a célébré la voix et la beauté , dans quelques vers anglais , et dans un sonnet italien. Familiarisé dès long-temps avec la littérature du midi, Milton avait composé , dans le pur toscan , des vers qu'il lut avec succès aux académies dltalie. Mais son ambition poétique était de polir sa langue maternelle , et d'être un jour, dans cette langue, l'interprète des pensées de ses concitoyens. Il était dès-lors tourmenté de l'espérance d'élever quelque grand mo-
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miment à la gloire de son pays. A Naples , il fortifia cette pensée par les entretiens qu'il eut avec le marquis de Villa-Manso , vieillard ingénieux et enthousiaste , qui avait connu et beaucoup aimé ie Tasse , et qui parlait de lui avec cette abondance de souvenirs et de précieux détails que laisse dans la mémoire l'intimité d'un homme illustre et malheureux. Milton se sentait inspiré , en écoutant l'ami du Tasse. Il lui disait , dans des vers latins dignes du siècle d'Auguste : « Vieillard « aimé des dieux , il faut que Jupiter ait protégé « ton bQrceau , et que Phébus l'ait éclairé de sa « douce lumière ; car il n'y a que le mortel aimé « des dieux dès sa naissance , qui puisse avoir eu a le boh]}eur de secourir un ^rand poète *^ »
Milton souhaitait pour lui-même un tel ami , un tel défenseur de sa gloire , un aussi religieux dépositaire de sa cendre ; et il se promettait , à ce prix, de chanter un jour les antiquités nationales de l'Angleterre , les exploits du roi Arthur, et les héros de la chevalerie. Milton avait formé à Naples le dessein de parcourir la Sicile et la Grèce , lorsque le premier bruit des troubles de l'Angle-
'*' Dis dilecte senex , te Juppiter aequus oportet Nascentem , et miti lustrârit iumine Phœbus Atlantisque nepos; neque enim nisi carus ab ortti pu saperis magno poterit favisse poetae.
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terre , en flattant une passion de liberté qui n'était pas moins forte en lui que celle des vej* s , le rappela dans son pays qu'il y oulaît servir. Il quitta lentement l'Italie , en passant par Rome, Florence, Venise et Milan. D'après une anecdote rapportée par Voltaire , c'est dans cette dernière ville que Milton , ayant assisté par hasard à la représentation du drame italien d'un certain Andreini sur la chute du premier homme , vit la grandeur d'un tel sujet, et conçut le plan de son poème. L'amour-propre anglais a repoussé cette origine; et le docteur Johnson a vivement contredit Voltaire. Cependant l'anecdote est vraisemblable : le drame cité existe; et même, ce que n'a pas dit Voltaire, la seconde scène du premier acte est un monologue de Lucifer apercevant la lumière du jour; et Ton ne peut nier que le mouvement et les pensées de ce morceau ne soient un faible crayon déjà sublime apostrophe de Satan au soleil. Mais , qu'importent ces premières traces d'imitation effacées par l'enthousiasme du poète , et perdues dans sa richesse ! Au reste , un motif naturel de croire que Milton rapporta d'Italie quelques pressentiments , quelques ébauches de sa grande pensée , c'est que l'on retrouve cette pensée dans les écrits qu'il fit paraître à son retour, sur des sujets peu faits pour y préparer son esprit.
En effet , Milton , revenu à Londres , dans l'an
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née 1640 , au milieu des premiers frémissements de la révolution et des attaques violentes contre répiscopat, se jeta d'abord dans ces querelles où Tesprit républicain se cachait sous l'argumentation théologique. Il dirigeait en même temps l'éducation de plusieurs jeunes gens , parmi lesquels étaient ses deux neveux ; circonstance qui a produit beaucoup de débats entre ses panégyristes et ses détracteurs , sur la question de savoir s'il avait été maître d'école. Paraissant uniquement occupé de ces soins obscurs , et d'une controverse qui ne l'était guère moins, il publia un écrit sur l'^wcopaty un autre sur le gouifemement de V Église *, et un traité de la réformation ecclésiastique. Mais , au milieu de ces disputes , on aperçoit que , sous la ferveur de parti dont Milton est obsédé , il nourrit une autre pensée , un autre enthousiasme. A travers les syllogismes de l'argumentation puritaine , il annonce qu'on entendra un jour un homme qui, dans un rhythme sublime et nou^ veau , chantera les miséricordes et les jugements du Seigneur. Ailleurs , se livrant à une digression toute poétique , il rappelle tes noms d'Homère , de Virgile, du Tasse; il annonce que la religion peut inspirer quelque chose de plus grand que leurs poèmes ; il parle d'une dette qui lui reste à ac-
\ On the reason of church government.
3l6 ESSAI HISTORIQUE
quitter envers elle, et Dans peu d'années , dit-il , « j'accomplirai cet engagement : il s'agit d*un ou- « vrage qui ne deit pas s'életer du milieu des feux et de la jeunesse et des vapeurs du vin, Coiîraie « ces vers qui coulent de la plume d'mi amoureux t< vulgaire. L'œuvre que je médite -"ne sera point et obtenue par, unC' invocation à Mnémosyne et à « ses filles séduisantes , mais par une ardente c< prière k cet esprit étertiel qui peut nous enri- « chir de toute science jet d^ toute éloquence , et « qui envoie son séraphin avec un rayon sacré « du feu de ses autels , pour toucher et purifier « les lèvres de celui qu'il a choisi. » Enfin , jetant un triste regard sur les querelles où il s'engage , il regrette de quitter sii douce et agréable solitude nourrie d'hettreUses pensées.^* pour s'embarquer sur une mer turbulente , emporté loin de la brillante im^é de la térité qu'il aimait à contempler dans l'atmosphère paisible et^pure de ses études chéries. • *
Les égarements où fut entminé Milton, rendent ce regret plus juste et plUs amer. L'enthousiasme de la liberté , une sorfte de candeur et de violence , l'ignorance dejs hoimnos et de la vie ordinaire, T'illusion continuelle d'un esprit qui ne voit que ses propres pensées-, tout ce qui, dans Milton , préparait un génie original , le disposait aux plus coupables erreurs , et le livrait
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en proie à la contagion des fanatiques , et à l'ascendant d^ ambitieux qui bientôt mirent eu feu l'Angleterre^ Au milieu de ces controverses y Milton avait contracté un mariage qui servit de texte à de nouveaux écrits de sa part. Sa femme , née dans une fsimillc attachée, ail ' roi , le quitta par hai^e de se^;o|»nions. Milton jprublia s^iccessivement quatre dis^ortaAions violente$ pour prouver la justice et la nécessité du divorce. Blâmé par les jpresbytériens , . dont il avait jusque là »uivi d'as^z près les maximes , il se jeta dans le parti des indépendants , et redoubla de haine contre tous. les pouvoirs religieux et civils. Cette ame altièpe ^tait polirtant ouverte à de plus douces émotions. Dans 1© malheur de la cause royale, sa femme ayant essayé de se rapprocher de lui , une entrevue mfénagée par quelques amis ranima toute ^a tendressre,. Il reçut même dans sa maison la famille de «a femme , menacée par les proscriptions du parti vainqueur, et lui prodigua les soins les plus généreux.
Cependant la défaite de la cause royale , et la captivité dé Charles , amenaient le grand crime qui a souillé la liberté anglaise. Le long pai4ement , si animé contre le monarque , mais capable d'un reste de justice et d'humanité, venait d'être violemment épuré par les soldats de Cromwell ; et quelque^s hommes furieux ou avilis allaient
3l8 ESSAI HISTORIQUE
juger leur roi, sous les yeux du despote qui se faisait un marche-pied de son échafaud. Milton ne fut point mêlé à cette scène d'horreur. Ami passionné de l'indépendance , il avait publié, sous le nom di jireopagetica ^ un écrit plein de force en faveur de la liberté de la presse, que déjà Cromwell opprimait , parce que cette liberté s'élevait en faveur du roi. Milton s'était abstenu de mettre au jour, avant la fatale sentence, un autre écrit sur la responsabilité des magistrats et des rois , où respirent toutes les violences du puritanisme. Il paraît qu'un grand projet d'étude l'occupait encore , et qu'il avait entrepris d'écrire une histoire d'Angleterre. ]M[ais ses talents et l'ardeur de ses opinions l'ayant désigné au choix de Cromwell, il fut nommé, près le conseil-d'état, secrétaire-interprète pour la langue latine. Cromwell , par une sorte de politique altière qu'il appliquait à tout , voulait faire de cette langue le seul mode de communication avec les puissances étrangères.
Milton fut jeté, plus que jamais, dans les passions des indépendants ; et en partageant Içur fanatisme, il s'égara jusqu'à justifier leurs attentats.
^ Un livre attribué à Cljarles Y^ , et publié sous le titre de Portrait du roij avait redoublé l'indignation publique contre le parlement et le tribunal régicide. Milton y répondit par une dia-
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tribe injurieuse. Nous l'avons dit* ailleurs : « Ces « attaques contre un roi qui n'était plus , ces « poursuites au-delà du jugement, ces insultes a au-delà de Téchafaud, avaient quelque chose « d'abject et de féroce, que l'éblouissement du faux « zèlif^ cachait à l'ame enthousiaste de Milton. » On a souvent parlé du scandale à la fois odieux et bizarre de son débat contre Saumaise, qui avait publié , pour défendre la mémoire de Charles , un livre peu digne d'une cause si belle , et d'une si grande infortune. La réponse de Milton est héris&ée d'une sauvage érudition. C'est le génie pédantesque du seizième siècle, enflammé d'un implacable fanatisme de liberté, et mêlant les noms de Brutus, de Samuel et de Judith pour justifier le crime de Cromwell et de Bradshaw. Milton était presque aveugle lorsqu'il commença cet ouvrage ; et il se glorifiait de perdre la vue en achevant cette œuvre odieuse qu'il croyait^patriotique. Aigri par les haines qu'il avait méritées, il fit paraître, en i654 , une nouvelle Défense du peuple anglais. C'était le titre qu'il donnait à l'apologie de quelques hommes , tyrans de l'Angleterre, et désavoués par elle; enfin, il mit au jour sa propre défense {Defensio auctoris) : et l'on doit avouer que , s'il s'était emporté , dans
* Histoire de Cromwell , liv. IV.
32 O ESSAI UISTORIQUE
ses attaques , à des violences odieuses , il se défend avec calme et dignité.
En réponse à ses adversaires qui lui avaient appliqué le vers de Virgile ,
Monstrum horrendum , informe , ingens , cui lumen ademptum ,
il donne une espèce de description de sa vie , et même de sa personne. On voit, par ce récit, que les bassesses de l'intérêt ne se mêlèrent jamais aux passions politiques de Milton. Fanatique de bonne foi , il avait sacrifié sa médiocre fortune en dons patriotiques, pour la cause du parlem.ent. Au républicanisme théologique de son siècle il joignait d'autres illusions puisées dans ses études chéries , et dans l'admiration de la belle antiquité. La scolastique violente des puritains, la dictature du long parlement, lui semblaient une imitation de l'éloquence et de la liberté romaine. Son imagination rêvait l'affranchissement de la Grèce *
**" Bien des années avant Milton, et avant les troubles civils d'Angleterre, tous les esprits e'claire's avaient exprimé le même vœu qui semble le cri naturel de la raison et de Thumanite'. Le grand Bacon , ministre d'Elisabeth , avait pense' , à cet égard , comme le secrétaire du long parlement^ il s'indignait de l'outrage que le christianisme et la civilisation subissaient depuis si longtfiraps , par la pre'senco impunie et le joug détestable des Turcs au milieu de la Grèce. Dans un écrit éloquent, de Bello sacro, il invoquait , contre les barbares , l'union et les armes des peuples i\ç TEuropc. II était malheureusement réservé à notre siècle Je
SUR MILTON. 3a I
par les armes de là république d'Angleterre. Il se livre surtout à cette espérance dans une lettre quHl adresse à Philaras, savant Athénien, qui voyageait alors en Europe^ fuyant la honte de son pays et la tyrannie des Turcs. Milton , qui , toujours préoccupé de l'antiquité littéraire, se regardait lui-pméme , en acceptant les bienfaits du parlement , comme un Grec nourri dans le Pry-* tanée pour prix de ses services , aurait voulu ins-
trouver des sopMsmes pour combattre une cause si sainte , pour en nier même la justice. Au reste , si Foccasion cTune gloire immortelle a été manquëe pour TEarope , il n'en paratt pas moins assuré que la juste cause des Grecs triomphera ; ils seront d'autant mieux affranchis , qu'ils le seront par eux-mêmes , par eux seuls. Admi* rable spectacle ! Dans les siècles antérieurs au nôtre , les Grecs , tombés, par l'ignorance et la barbarie, presque au niveau de leurs oppresseurs, n'auraient pu qu'imparfaitement profiter d'une délivrance qui leur serait arrivée du dehors : leur esclavage , toujours odieux et illégitime , était cependant, on frémit de le dire , presque analogue à leur dégradation morale. Mais lorsque , succeastrcment enrichi , éclairé par le commerce , ce même peuple a senti davantage sa force et son malheur , lorsque le joug de la conquête musulmane , bien que moins'^ruel dans le fait , lui est devenu plus intolérable , alors ses efforts , amenés par une nécessité invincible , ont renfermé avec tous les motifs de religion et d'étemelle justice toutes les chances de succès. Les événements confirment chaque jour cette vérité. L'égoïsme de la politique commerciale cède â la persévérance généreuse des Grecs. On les laisse au moins se sauver eux-mêmes sous la bannière sacrée du christanisme : ils y réussiront ; ils redeviendront un peuple de l'Europe : et l'on fait déjà des calculs pour se ménager leur alliance , an lieu d'^cn faire pour perpétuer leur asservissement.
3ri>.!2 ESSkX HISTORIQUE
pirer aux Anglais la pensée d'aller secauiîr la véritable Athènes , et de ramener dans ses murs la liberté y la gloire et les arts. Mais Milton devait kVoit peu de crédit sur les conseils de Cromwdl; et Cet habile usurpateur trouvait , sans doute , {^ù6 facile et plus sûrde s'emparer de la Jamaïque. Après l'eicpulsion du long parlement , Milton , coïnme beaucoup d'autres indépendants^ conserva , p^ès de Cromwell , l'i^xiploi qu'il avait occupé sous la république ; et ce fougueux républicain se trouva le secrétaire d'un tyran. Le protectorat était établi, lorsque Milton publia sa seconde Défense du peuple anglais^. Déjà l'on pouvait juger que cette liberté , dont il voulait faire Pexcuse ou le dédommagement de toutes les violences , se terminait au despotisme. Il n'en célèbre pas avec moins d'enthousiasme le des- )tructeur du trône et des libertés de l'Angleterre. On peut croire que cette imagination ardente, mystique, élevée, étrangère au monde, fut frappée des exploits audacieux de^^romwell , et dupe de Son hypocrisie. L'homme extraordinaire , qui faisait de grandes choses et de grands crimes , toujours au nom de Dieu ; qui appuyait sur ses victoires le mensonge de sa mission ; qui jeûnait, priait, pleurait devant le peuple; qui avait toujours à la bouche l'Évangile et la gloire de l'Angleterre; qui, despote dans son pays, humiliait
SUR MILTON. ' 3a3
les rois étrangers sivec une fierté républicaine ; ce fourbe , d'une conduite si haute et si ferme , cet imposteur qui paraissait si convaincu , ce Mahomet du nord et de la scolastique, ce génie puis* sant et inégal, m^ant tous les contrastes de grandeur et de trivialité , de raison hardie et de singularité fantasque, Cromwell, enfin, par tous les accidents de sa fortune et de son caractère , était un héros assorti , pour ainsi dire , à l'imagination sublime et bizarre de Milton. Il devait à la fois l'inspirer et le dominer.
Il est juste, au reste, de remarquer une sorte de candeur et de courage jusque dans les flatteries que Milton adresse à Cromwell tout puissant: « Respecte , lui disait-il , l'attente qu'on a fondée a sur toi ; respecte la présence et les cicatrices de <r tant de vaillants hommes , qui , sous tes ordres, « ont combattu pour la liberté ; respecte les a mânes de ceux: qui ont péri ; respecte l'opinion <c des autres peuples , et les grandes idées qu'ils « se forment de cette république, que nous avons ce si glorieusement élevée , et qu'il semit si hon- <t teux de voir disparaître. » En même temps il le suppliait de rétablir la liberté de la presse ; mais le jour même où cet écrit fiit présenté au protecteur dans son palais de Windsor, uii des amis les plus chers de Milton^ et l'un des républicains les plus désintérçgsés, Overton , était conduit à la
35l4 ESSAI HISTORIQUE
Tour; et les républicains pouvaient apprendre quel maître ils s'étaient donné.
Milton vécut dans l'exercice obscur de son emploi : l'infirmité qui le privait de la vue l'éloignait du monde ; son mérite était peu connu : son génie poétique n'était point soupçonné de Cromwell et de ses confidents; et il ne les aurait guère intéressés. A l'occasion d'un traité de commerce qui se négociait à Londres entre la .Suède et l'Angleterre, Whitelocke^ se plaint, dans ses Mémoires , qu'un certain Milton , chargé de traduire en latin le texte du traité, avançait fort lentement, parce qu'il était vieux et aveugle. Whitelocke était un politique habile , un des premiers conseillers de Cromwell: il se croyait sans doute fort supérieur au vieux seprétaire aveugle qu'il désigne légèrement ; et cependant Whitelocke , et tous les négociateurs, tous les conseillers d'État, tous les hommes importants de cette époque, ont laissé bien peu de souvenirs", tandis que la gloire de Milton remplit le monde : mais parmi ses contemporains , haï des uns, dédaigné des autres, il portait doublement la peine des services où il avait abaissé son génie.
Après la perte de sa première femme, qui lui laissa trois filles, Milton avait épousé une personne jeune et belle, qui mouj'ut la seconde année de son mariage, et dont il a célébré la mémoire dans
SIJR MILTON. 32 5
quelques vers d'une admirable douceur. Privé d'un appui également nécessaire à son cœur et à ses maux, il se maria de nouveau à une femme vertueuse , dont les soins adoucirent sa vieillesse : alors seulement , et vers la fin de la dictature de Cromvirell , il paraît qu'il commença son poëme ; et, par un mélange assez bizarre, il travaillait en même temps à la composition d'un dictionnaire latin , et à une histoire d'Angleterre. Mais la mort du protecteur vint le distraire. Son ame, qui n'était guérie d'aucune illusion , s'enflamma de l'espérance de voir enfin la république. Il se hâta de publier un écrit intitulé : Moyen prompt et facile cT établir une société Ubre. Il avait préparé dans le méi^e sens une lettre adressée au général Monk ; enfin il s'occupait d'attaquer encore les abus du ; clergé- Mais déjà le jeune Richard , vaine ombre de Cromvrell , avait disparu ; et les parodies républicaines , essayées dans Westminster sous la protection de l'arnàée, tombaient devant le retour désiré de Charles II.
Un nouveau parlement avait proclamé le roi et se chargeait lui-même d'étendre sa sévérité sur les hommes qui s'étaient le plus signalés par leurs attentats et leur animosité contre le trône. La courte durée de la révolution, en rapprochant toutes les scènes de ce drame terrible , et en ne laissant vieillir aucune injure, donnait plus
/Îa6 ESSAI HISTORIQUK
de vivacité à toutes les haines et à tous les désirs de punition et de vengeance. Les insultes si odieuses , et encore si récentes , que Milton avait proférées contre la royauté, son enthousiasme pour une liberté devenue sanguinaire , ses engagements dans le parti de Cromwell^ son apologie du régicide, appelaient sur lui les regard} du parlement. U fut arrêté le i3 septembre, par ordre extraordinaire de la chambre des communes. Mais on voit, par les registres , que la chambre le fit mettre en liberté deux mois après. On a expliqué l'issue prompte et Êivorable de cette poursuite , par une anecdote touchante ^ et qui mérite d'être vraie. Davenant, poète ingénieux , qui avait servi dans l'armée royale , ^tant tombé au pouvoir du parlement, en f65o, courait risque de la vie. Milton, puissant alors, obtint qu'il ne serait pas jugé, et le fit sortir de prison. Davenant , par son crédit à la cour de Charles II, rendit la pareille à Milton, et prépara , dit-on , la décision de la chambre. Une particularité minu«> tieuse , mais singulière , marqua , dans cette circonstance même, et le caractère inflexible de Milton , et la force des habitudes légales que conservait dès lors l'Angleterre, au milieu des passions politiques. L'offîcierdes communes qui avait Milton en garde ayant voulu , d'après une de ces traditions d'arbitraire qui ne manquent jamais ,
taxer son prisonnier, pour quelques frais d'usage , Milton , à peine délivré , porta plainte devant la chambre, et (ut renvoyé au comité des privilèges, qui lui rendit justice.
Milton , libre et oublié , poursuivit avw ardeur la composition de- son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante^sbc ans. Il était aveugle , et tour*mente de la goutte. Une vie étroite et pauvre , da nombreux ennemis, le sentiment amer de ses illusions démenties ; le poids humiliant de la dis^ gi^ce publique , la tristesse de l'ame^ et les souffrances du corps , tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses journée^ rarement interrompues , dans les longues veilles de ses nuits , il méditait des vers sur un suJ0t depuis si long^temps déposé dans son ame , et qu avaient mûri, pour ainsi dire, tous les évènemeiHs et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hpmmes, il n'appartenait plus qu'^ ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles. i< Donne des yeux à mon ame » y disait-il à sa muse ; il voyait en luimême , dans le vaste champ de ses souvenirs et de sa pensée. Les fureurs du fanatisme , l'enthousiasme de la révolte, les fristes joies des partis vainqueurs , les haines profondes de la guerre civile avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les
salles de Westminster, toutes pleines de séditions et de bruyantes menaces , lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance*, qu il aimait à répéter dans ses chants , et dont il armait l'enfer contre la monarchie du ciel. La religion indépendante des puritains, leurs extases mystiques, leur ardente piété sans foi positive , leurs interprétations arbitraires de FÉcriture, avaient achevé d'ôter tout frein à son imagination , et lui donnaient quelque chose d'impétueux et d'illimité , comme les rêves du fanatisme.
A tant de sources d'originalité il faut joindre cette féconde imitation de la poésie antique , qui nourrissait la verve de Milton. Homère , après la Bible , avait toujours été sa première lecture ; il le ss^vait presque par cœur, et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire , ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe , d'Homère , de Platon , d'Epripide. Il avait fait apprendre à ses filles à lire le grec et l'hébreux ; et l'on sait que l'une d'elles , long-temps après , récitait de mémoire des vers d'Homère qu'elle avait ainsi retenus , sans les comprendre. Chaque jour Milton , en se levant ^ se faisait lire un chapitre de la Bible hébraïque; puis il travaillait à son poème , dont il dictait le^ vers à sa femme , ou quelquefois à un ami , à un étranger qui le visi-
tait. La musique était une de ses distractions ; il touchait de l'orgue et chantait avec goût. Au milieu de cette vie simple et occupée, le Paradis perdu , si long-temps médité , s'acheva promptçment.
A l'époque de la peste de i665, Milton, qui avait quitté Londres, fit voir à Elwood, jeune quaker, son admirateur et son ami , une copie complète de son ouvrage, qui était alors partagé en dix chants. Deux ans^près, il le vendit pour trente livres sterling , payables à des conditions qui indiquaient la défiance de l'éditeur. Le manuscrit du poème, soumis à l'épreuve d'une censure minutieusement tyrannique , n'en sortit pas sans difficulté. Un docteur Tomkyns , chargé de cet examen, voulait absolument supprimer le passage admirable ' et tout poétique où Milton faisant allusion à une croyance superstitieuse de r^mtiquité , compare la splendeur obscurcie de Satan à r éclipse du soleil , qui jette un sinistre crépuscule sur une moitié de la terre , et trouble les monarques de la crainte des résolutions. Enfin l'ouvrage parut ; et ce poème , devenu l'orgueil de l'Angleterre , n'obtint d'abord aucun succès. Le nom de» l'auteur était défavorable. Le sujet qu'il avait choisi attirait peu l'attention. Les amis du trône et des lois répoussaient le défenseur fa-natique du régicide. Les hommes voluptueux.et
33o ESSAI HISTORIQUE
légers qui peuplaient la cour de Charles , les beautés célèbres , amusées par les vers galants ou satiriques des Rochester et des Waller, et par les comédies licencieuses de Wicherley, ne pouvaient éprouver que du dédain et de l'ennui pour un sujet si grave et un poème si triste. Le frivole athéisme , qui avait succédé aux fureurs des puritains, l'élégante corruption qui était alors une mode et presque un devoir, jetaient une sorte de dérision sur des chants religieux ; et le poète avait contre lui les préventions du vice , conmie celles de la vertu.
Samuel Johnson, d'ailleurs sévère pour Mîlton , a voulu prouver qu'on avait exagéré la froi- ' deur de l'accueil que reçut le Paradis perdu : il allègue le suffrage de Dryden , qui s'en déclara l'admirateur. Mais, en dépit de ce suffrage, le génie de Milton fut méconnu par le public ; et son poème resta sans lecteurs. Milton poursuivit ses travaux, et publia, quelques années après, un Abrégé de l'histoire d'Angleterre y remarquable par la simplicité , et la tragédie de Samson , mêlée de chœurs , à l'imitation de l'antiquité. On sent dans cette pièce que le poète aveugle et malheureux se met involontairement àfla place de son héros , et souffre de toutes les douleurs qu'il exprime. C'est lui-même qu'il représente captif, pauvre , aveugle , et jouet de ses ennemis. Milton
avait eu la pensée de mettre en tragédies un grand nombre de traits de l'histoire sainte. La tragédie de Samson fait peS regretter qu'il n'ait pas suivi ce dessein : elle manque à la fois de régularité et de mouvement dramatique. C'est une longue déclamation où brillent quelques éclairs de génie» , Ce génie ne reparaît plus dans le Paradis recon-^ quis , poème en quatre chants , que Milton composa comme une suite à son grand ouvrage, et qui tomba d'abord dans l'oubli profoqd où il est resté. Milton revint alors à ses travaux d'érudition et à sa passion pour la controverse. L'année qui précéda sa mort , il publia une logique nouvelle d'après la méthode de Ramus , et un traité sur la vraie religion y F hérésie y la tolérance, et sur les moyens de prévenir les progrès du papisme. Ainsi 9 cette passion de controverse qui avait possédé sa jeunesse^ le suivit jusqu'à sa dernière heure ; et ce qu'il y a de plus sublime dans l'en- f thousiasme et de plus gracieux dans l'amour, la peinture du ciel et de l'Ëden», semble luire comme un rayon passager sur cette vie toute plongée dans les noirs débats de la scolastique et de la guerre civile.
Milton , dans la dernière année de sa vie , réu-> nit et publia quelques poèmes de sa jeunesse, et quelques lettres écrites en latin. Il mourut le lo novembre 1674, à l'âge de 65 ans. Cette année^
33^ F.SSAI HISTORIQUE
parut une seconde édition dû Paradis perdu y avec quelques changemients laissés par l'auteur, et une division nouvelle en «douze litres. L'ouvrage fut réimprimé^ sous cette ferme en 1 67 8 , et commença dès-lors à devenir plus populaire ; il trouva qudqueà célébrés admirateurs. En 1688, on en publia une autre édition sous les auspices de lord Sommers; et, quelques années après, Âddisson prouva méthodiquement , dans le Spectateur^ ce que beaucoup de g^ns commençaient à soupçonner, c'^t à dire que Milton était un génie auquel il n'avait manqué que le climat et la langue d'Homère. Il montra même que les grandes idées de la religion lui avaient donné une nouvelle espèce de sublime qui souvent» le place au-dessus de tout parallèle; et il osa dire que , si l'on refusait à cet ouvrage le nom de poème épique , il faudrait l'appeler un poème divin. L'Angleterre , si orgueilleuse de tout ce qu'elle produit , se vanta de son Milton comme de son Shakspeare. Cet enthousiasme, justifié par de véritables beautés, ne fit que s'accroître. Un écrivain écossais , Lauder, eut la maladresse et la mauvaise fol d'accuser Milton de plagiat , en réunissant à quelques vers que ce grand poète avait imités du jésuite allemand Mazenius^ d'autres vers extraits d'une mauvaise traduction latine du Paradis perdu. L'Angleterre se souleva d'indignation : le faussaire fiit solennel-
suja MiLTOJv. 333
lement convaincu ; et l'on admira plus que jamais le génie original de Milton.
Il est certain que Milton, dont l'imagination était nourrie par une immense lecture, a jeté dans son poème une foule d'imitations «t de. souvenirs. De même qu^ l'on peut remarquer dans Honière une connaissance singuli^e de tous les objets naturels , Milton possédait au plus haut degré la science des livres ; et il y puise quelquefois sans réserve et sans goût. Mais il n'en reste pas moins un génie créateur. Les idées de l'homme sont si peu variées, que presque toujours l'originalité est seulement l'expressiçm la plus heureuse et le sentiment 1q plus vif de ce qu*ont éprouvé les autres hommes. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, les premières notions du sujet choisi par Milton étaient de son temps une des idées les plus communes et les plus familières à tous les esprits. Le puritanisme religieux et politique en avait fait un objet perpétuel d'allusions. Les poètes latins , qui s'exerçaient dans les collèges et dans les cloîtres , traitaient de préférence ce texte sacré. Que Grotius,que Taubmannus aient, avant Milton , pesamment effleuré quelques parties de son sujet; ce sujet n'en est pas moins devenu la conquête exclusive du grand poète (jai l'a saisi et pénétré tout entier ; et autant il était avant lui vulgaire et rebattu , autant il est devenu , sous sa ^ main , sublime et nouveau.
334 KSSAl HISTORIQUE
Ainsi considéré, ce sujet paraîtra le plus grand que Timagination ait eu jamais à choisir : il a pour premier caractère d'embrasser l'intérêt, non pas d'une famille ou d'un peuple, mais de l'humanité entière ; sorte de grandeur que l'imagination ne trouve dans aucune autre épopée. Addisson a tort de vouloir admirer Milton par les règles et l'autorité d'Aristote. Ce qui constitue \e Paradis perduy c'est précisément le défaut de ressemblance avec tout modèle connu. Tandis que les autres poèmes sont fondés sur le mélange du merveilleux et de rhistorique, le poème de Milton ne sort pas un moment des vastes limites du merveilleux chrétien. Soit que le poète habite les ténèbres ou la lumière de ce monde mystérieux, il famt que tout ce qu'il raconte soit créé par l'imagination, et soutenu par elle. Le travail de son esprit, dans ce sujet tout idéal , ressemble à ce qu'il a lui-même admirablement décrit, au vol fantastique de Satan à travers les espaces du vide. Un essor si périlleux n'est pas à la vérité sans chutes et sans écarts. Les défauts du chantre du Paradis perdu sont grands ; et le lecteur français doit en être plus blessé qu'aucun autre. Ce n'est pas que Milton présente fréquemment des traits de ce naturel bas et effréné qui heurte dans Shakspeare. Sa muse savante et mystique toticherait plutôt à l'autre extrémité du mauvais goût. Shakspeare,
SUK MILTON. 335
dans les élans de son géflie, tire parti de son ignorance. U invente hors des règles et des faits qu'il ne sait pas. Il paraît d'autant plus neuf qu'il est plus inculte. C'est au contraire d'un amas de science et de souvenirs que Milton fait jaillir son originalité. Il est d'autant plus neuf que son imagination chargée de connaissances a fermenté par l'étude , et qu'elle invente au*delà de toutes les pensées humaines qui lui sont présentes. Mais l'abus est à côté de cette richess#: des suppositions bizarres et superflues, de fastidieux détails de géographie , de mythologie , des subtilités de controverse ; çà et là d'insipides plaisanteries ; quelquefois une foule d'expressions techniques , et un défaut absolu de poésie : voilà ce qui obscurcit le génie tie Milton , et diminue le ravissement qu'inspire d'abord son magnifique ouvrage. Quoi qu'en dise l'ingénieux Âddisson , l'idée de rapetisser les démons pour les faire siéger à l'aise dans une espèce de parlement infernal est une ridicule fiction ; et l'épouvantable fiction du péché et de la mort renferme plus d'horreur que de génie. La Mort, qui lève la tète pour respirer /'odeur des cadui^res futurs y est une atrocité anglaise, surchargée de mauvais goût italien. Les anges révoltés tirant du canon dans le ciel , Dieu prenant un compas pour circonscrire Tunivers , les diables changés en serpents pour siffler leur chef,
sont des inventions plUs capricieuses que grandes. On ne peut nier non plus que Milton ne soit médiocrement inspiré dans le langage qu'il prête à Dieu , et qu'il ne le fasse souvent dogmatiser en théologien. Enfin, et ce défaut paraîtra plus grave, son poème , qui n'offre que deux personnages réels, et qu'un seul événement humain, ce poème, soutenu long-temps* à force de génie , tombe au dixième chant, aussitôt après la désobéissance du premier homme. Et les deux derniers livres ne sont plus qu'une déclamation fatigante , mêlée de traits admirables.
Peut-être aussi manque-t-il au poète anglais quelque chose qui n'a été donné qu'aux heureux génies de la Grèce et de l'Italie , et qui ressemble à l'horizon limpide et pur dont ils étaient environnés. Peut-être dans ses mains la lyrehébraïq[ue, appesantie par les cieux monotones du Nord , rend-elle des sons plus tristes et plus sourds. Et toutefois quels jets de lumière, quelle poésie de l'Orient, brillent «à travers ces nuages, et les colorent d'un éclat céleste! On a souvent admiré qu'un poète d'un génie si fier et si sombre ait excellé dans les peintures gracieuses. Cette alliance des images douces et terribles n'est pas cependant particulière à Milton. C'est le caractère même de l'inspiration poétique : c'est la source de l'intérêt et de la variété. Depuis Homère jusqu'au
SUR MILTOir. 337
Dante, depuis le Tasse jusqu'à Racine , l'àme dii vrai poète a toujours mêlé ces tons divers. Mais comme jamais les contrastes ne furent plus marqués , jamais Tart du poète n'étonna davantage.
Toutefois , ce n'est pas dans la description même de FÉden que Milton se montre le plus admirable. Ses images ne semblent pas saisies d'original sur le modèle vivant de la nature, pour être ensuite élevées par l'imagination jusqu'à l'idéal : il décrit d'après les livres. Cette fois , sa mémoire le gêne, au lieu de l'enrichir. Le délicieux Eden est pour lui la vallée diHennay témoin des larmes 8e Proserpine;etles fleurs de la poésie antique en font toute la parure. Mais Adam et Eve, leur nature fragile et presque divine, leur amour qui fait une partie de leur innocence , l'inexprimable nouveauté de leurs sentiments et de leur langage , cette création est toute au poète anglais. La muse épique n'avait rien inventé de semblable. Malgré le génie de Virgile, et les pleurs dont saint Augustin s'accuse , Didon mourante n'égale pas ce tableau chaste et passionné. L'amour conjugal , Utracé par Homère , n'atteint pas à cette pureté sublime. Ici la passion est la vertu même; et la volupté semble un des biens célestes que l'homme a perdus.
Confident du charme prodigieux attaché à de telles images , Milton a su varier et prolonger les I. 22
scènes d'un drame si admirablement simple. Il ne lui suffit . pas d'avoir montré dans l'éclat de leur beauté , dans l'innocence de leur tendresse , ces deux créatures nouvelles ; il ne suffît pas d'avoir achevé ce tableau de pureté, de gloire et de bonheur, parle contraste d'un témoin invisible échappé de l'enfer, et tout ensemble jaloux et presque attendri de la félicité qu'il vient détruire. Après avoir fait succéder à ces couleurs naïves et gracieuses les gigantesques images du combat céleste et le spectacle sublime de la création,le poète, dans le récit que le premier homme fait à l'ange Raphaël , ramène la peinture d*Àdam et d'Eve , sortant des mains du Créateur : il arrête lentement l'imagination charmée sur ce premier amour naissant avec la vie; et il semble recueillir avec un soin religieux toutes les traces du suprême bonheur qui va disparaître. Ce fatal dénoujement du poème lui inspire encore des images, non plus animées d'une grâce majestueuse comme l'innocence, mais embellies d'une grâce touchante, comme la faiblesse unie à la beauté. Idea ne surpasse en pathétique la douleur d'Êii(Pcoupable , et le pardon mutuel des deux époux. On raconte que le poète a consacré dans cette scène un trait de sa vie, sa réconciliation avec sa première femme. Le génie n'est jamais mieux inspiré que par les sentiments dont il a souffert.
StiR MILTON. 339
Mîlton , d*àînéurs , ne s'interdit pas dès allusions plus diipectes à lui-mêiiié fet à ses malheurs: l'invocation à la lunnère que ses yeux ne voient plus ; la prière à Uranie , poiir qu'elle daigne visiter sa demeure solitaire , et inspirer ses chants dans la nuit; le morceau, si poétique, où il se représente tombé dans de mauvais jours , pàrnii des langues iriaùmises y entouré de périls et de ténèbres y seul et 'redoutant le destin d^Ôrphèe ; toutes ces digressions forment une des plus grandes beautés du Paradis perdu , et Tune de celles qui rapprochent le plus de notre nature ce poème ' trop continuellement idéal. Ce n'est pias que dans l'invention des personnages surnaturels Milton n*ait montré Une grande profondeur de génie , et surtout qu'il ne prête à leurs discours une admirable éloquence, et une vérité relative , telle que l'imagination peut la concevoir. Satan est un des chefs-d'œuvre de Finvention poétique. Ce réveil de l'orgueil foudroyé , ce désespoir incapable de
WQords, cet amour du mal accepté pour conàtion et pour vengeance; enfin, l'hypocrisie, dernier trait d'une ame infernale, forment un tableau sublime d'horreur et de génie.
Quel que soit le peu d'intérêt qtii s'attache à tant d'autres êtres fantastiques, dont Milton crayonne dès portraits arbitraires, la plupart dé ces portraits, comme types d'une passion ou d'un vice,
34o ESSAI HISTORIQUE
sont d'admirables allégories , et , malgré les deux vers de Boileau , qui s'appliquent si bien à Milton :
. Et qael objet enfin à présenter aux yeux , Que le diable toujours burlant contre les cieux l
il faut avouer que , dans ces discours infernaux , l'expression poétique est portée à un degré de force et d'énergie (ju'aucune langue n'a peut-être égalé. Un écrivain célèbre reproche à Milton de n'avoir pas complété l'image de l'enfer , en mettant la division et la guerre parmi les anges rebelles , comme l'a fait Klopstock dans une belle fiction de sa Messiade. Mais dans le plan du poème anglais, rien n'est plus terrible que cette concorde du crime : elle accroît l'horreur des lieux qu'il habite. Milton avait approché ces nweleurSy qui couvrirent de sang l'Angleterre ; il avait vu ces âmes obstinées , féroces avec fanatisme , profondément unies par la haine : il les avait vues ; et l'empreinte en restait sur son génie; elle se communiquait involontairement à ses tableaux, et mêlait à toutes les images de terreur et d'effroi la fureur unani4fc et l'invariable complicité d'une faction.
Les ressources que le poète a d'ailleurs puisées dans son génie, pour peindre le séjour infernal, sont au rang des plus étonnants efforts de l'imagination humaine. Un critique anglais a dit , que Milton avait connu sa force, en choisissant un
SUR MILTON. 3/|l
sujet où l'esprit ne peut rien hasarder de trop, et où l'exagération est impossible. En effet , voyez , a^i premier chant , les voûtes de l'abîme s'ouvrir, et, à travers les ténèbres visibles y Satan apparaître sur l'étang de feu, avec la splendeur éclipsée d'un archange. Jamais poète n'a osé, dès Fabord , saisir l'imagination par de si grandes fictions. Cet enthousiasme anime tout le premier chant ; il se soutient dans le second par l'éloquence et la variété des discours. Il devient plus merveilleux dans le récit du voyage de Satan à travers le chaos , l'une des inventions où l'emploi de la langue humaine paraît le plus étonnant. L'inspiration s'élève et monte à sou plus haut degré , en approchant d'Éden , où le beau feu du poète s'épure sans s'affaiblir, et jette une si douce lumière.
Si les autres parties du poème égalaient lea cinq premiers chants , si ces ailes de feu soutenaient toujours le poète, l'imagination n'aurait rien produit de plus grand que le Paradis perdu. Et, même, quelles que soient les langueurs et les disparates qui se fassent sentir dans le reste de l'ouvrage, il y règne un genre de beauté qui rachète toutes les fttutes : c'est le sublime. Nul poète, depuis Homère, n'a eu plus de ce vrai sublime, qui consiste, soit dans la magnificence et la splendeur des images^ soit dans le plus haut
degré de grandeur, et de simplicité réunies. Sans doute les livres saints ouvraient à Milton une source abondante et facile. Mais il semble plutôt inspiré qu'enrichi par ce qu'il emprunte ; et l'on voit que son génie tendait naturellement au grand et au sublime. Sous ce rapport, \e Paradis perdu fournirait des exemples pour un . traité tel , que celui de Longin. Comme le style, ne se sépare ppint du génie ^méme de l'écrivain, on conçoit s^ns peine les différents caractères du style de Milton : il est hardi , nouveau , majestueux , excessivement poétique, quelquefois d'une extrême simplicité , et quelquefois bizarr,e , pénible et prosaïque. La recherche des termes vieillis, l'imitation des tours hébreux et helléniques lui donnent quelque chose d'antique et de solennel, qui convient à l'inspiration du barde sacré. Les règles vulgaires du langagey sont parfois violées. Notre langue y dit; Addisson , fléchissait sous son génie; et Johnson va jusqu'à dire que, du mélange de tou^ les idiotismesi étrangers qu'il emprunte, Milton s'est formé une espèce de dialecte Babylonien. Mais ce dialecte ,est celui d'un homme de génie ; il abonde en expressions d'une inimitable énergie;, et quoique modifié sur le yiodèle des langues étrangères, il tient aux racines de la langue anglaise, qui nulle part ne paraît plus pompeuse, et plus forte.
SUR MiLTorr. 3/|3
Cette influence de$ langues anciennes se fait sentir aussi dans la versificatiori de Milton, nonseulement par la suppression de la rime, liberté que la mesure et l'accent dii vers anglais favorisent, mais surtout par les coupes • suspendues ,^ les mots rejétés, les longues périodes, et une marche généralement conforme au vers grec ou latin. Ces caractères étaient assortis à son sujet; et l'absence même de la rime, que Pope lui reprochait, semble donner à son poème un tour plus fier et'pkts libre. Les Anglais ont loué son harmonie; et l'on peut remarquer souvent dans ses ve^s un soin curieux de tempérer l'âpreté des son^ anglais par dès lïoms propres d'origine italienne. Un critique habite* lui reproche cependant d'avoir manqué souvent à cette harmonise première et véritable , qui reproduit dans les sons le caractère des idéè^ , et qui est , pour ainsi dire , l'accent de la pensée. On aperçoit , dans le Paradu perdu , des traces fréquentes de fatigtie et dé négligence, qui peuvent expliquer ce défaut particulier, -dont un étranger n'est pas juge. Ce n'est pa^en vain, sans douté, qtie le poète, aveugle et malheureux , se plaignait 'd'être engourdi par le froid du climat et des- ans. Il avait commencé tard son granîd ouvi^âgief : il se hâtait de finir; et
* The Rambler, r. 3.
quand l'inspiration lui manquait , il laissait tomber ses vers ^ que son siècle n'examinait pas.
Yohaire fut le premier qui fit connaître en France le poème de Milton : il le jugea avec son goût exquis et moqueur ; et il en traduisit quelques vers, du style d'un poète. Dupré de Saint- Maur, long-temps après , fit paraître une traduction en prose du Paradis perdu. Le sagé.RoUin, sur cette version incomplète, mais élégante, conçut pour le poète anglais une admiration qu'il a exprimée dans le Traité des études. Racine le fils, qui d'abord avait mis en vers faibles quelques passages de la traduction de Dupré de Saint-Maur, sentit le besoin d'étudier le poète dans sa langue; et ce travail produisit une traduction du Paradis perdu y qui est fidèle ^ écrite avec goût, et accompagnée de notes instructives. D'autres traductions estimables ont paru de nos jours ; mais le monument qui a naturalisé parmi nous la gloire et le génie du poète anglais , c'est la traduction en vers de Delille. Nulle part Delille n'a montré un 'plus riche et plus heureux naturel , plus d'originalité, de chaleur et d'éclat. Les négligences , les^incorrections même , abondent , il est vrai , dans cet ouvrage, écrit avec autant de promptitude que de verve. Le caractère antique et siniple de l'Homère anglais disparaît quelquefois sous le luxe du traducteur. Ce n'est pas toujours Milton : mais
c'est toujours un poète. La Vie de Milton a été écrite en anglais par Philips son neveu , par le célèbre Johnson , et plus récemment par Hailey. On attribue , sans fondement, à Mirabeau un écrit sur Milton , publié en 1 79 1 , et qui n'est qu'un pamphlet démagogique, et une ^ologie assez peu voilée du régicide. L'auteur y traduit , par fragments , les traités politiques de Milton , qu'il propose à l'admiration. Malgré le pédantisme du style , et l'absurdité fréquente des raisonnements, ils sont en effet remarquables par un tour mâle et vigoureux. On conçoit à toute force que le génie violent et passionné qui les écrivait soit devenu le sublime auteur du Paradis perdu. Mais la postérité , laissant ces diatribes^ dans l'oubli qu'elles méritent , ne cherche Milton que dans son poème , qui fait un éternel honneur à l'esprit humain. Les œuvres deT Milton contiennent encore , sous le titre àe Papiers d^ État y le recueil des lettres diplomatiques qu'il rédigea comme secrétaire du parlement et du Protectorat : et quoique cette correspondance ne renferme guère, suivant Itisage, que des mensonges officiels exprimés cette fois en beau latin, elle n'est pas sans, intérêt pour l'histoire , et fait connaître l'audace altière et l'activité qui caractérisaient le despotisme de Cromwell.
346 DE PASGA^.
^OtniDÊtiÉ-
œMME ÉCRIVAIN ET COMME MORALISTE.
Hj ir parcourant la variété des connaissances humaines, on aperçoit deux grandes divisions de Fintelligence, auxquelles tout vient se réunir. Dans d'une 9 l'esprit s'exerce sur la matière; dans l'autre, sur lui-même; l'une renferme toute la science des d^jets extérieurs , depuis la mécanique la. plus vulgf^ire, jusqu'à celle des cieux; l'autre n'a pour objet que notre cœur ; et ses instruments sont laïmoralefi'éloquence et la poésie. Un même ^génie.peut-il rassembler en lui ces deux forces opposées? ou leur séparation est-elle aussi invincible que .leur dififérenceest manifeste? Lorsque la science physique était imparfaite et naissante, elle ne pouvait seule suffire à toute
l'activité d'une tête pu^ssanfet : et 4'aiUeurs , elle avait besQin 4^ Fimagiiiation , pour couvrir ses ignorances et ses erreurs. Py thagore , qui porta chez les Grecs la scie;nce dejs nombres , enseignait la morale en vers harmonieux.; et le divin Platon étayait sur la géométrie sa.brilla.Q,te métaphysi* que. Mais qu^nd la science eut recueilli dans spn domaine des multitudes d'ob3ervatiQns et de faits ^ elle a dû seretirer à part , et ne plus exister qu'en elle-même. Ainsi par le progrès des connaissances humaines a commencé le divorce des sciences et des lettres; et r notre intellig^uce agrandie s'est divisée , comme un empire trop vaste se sépare, en royaumes indépendants.
On compte les hpmpaes qui voulurent faire exception à cette loi de la faiblesse humaine ; et ils la confirment encore. S'ils ont embrassé les. extrên^es, ils n'ont pu les porter au même point. L'une des deux perfections eçt toujours prise sur l'autre ; et ils sont tout ensemble médiocres et subli9ies. Un homme s'était présenté pour donner à l'esprit huxnain deux titres de gloire à la fois ; mais ses premiers élans ont usé les forces de la. nature ; et il n'a pas eu le temps de finir. Cependant quel speçtacl^que les travaux et les essais dcjcet homnîe arrêté dans le milieu de sa tâche ! quels monuments que les jets informes de son génie 1
On se propose de rassembler ici quelques réflexiohs sur ceux des ouvrages de Pascal qui sont étrangers aux sciences mathématiques. Pascal écrivait à l'un des plus profonds géomètres de son temps : « J'appelle la géométrie le plus beau ce métier du monde * ; mais enfin ce n'est qu'un a métier ; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne a pour faire l'essai , mais non pas l'emploi de notre « force. » Sans devenir complice de ce dur et pieutêtre capricieux anathème contre une science si fort admirée de nos jours, il est permis de chercher de préférence la grandeur de l'esprit humain dans ces monuments de haute raison et d'inimitable éloquence , qui parlent à tous les siècles , et transmettent à l'avenir l'homme de génie tout entier. Dans les sciences exactes la découverte se sépare, pour ainsi dire, de l'inventeur; elle se corrige , s'étend , se perfectionne par d'autres mains , et devient un simple chaînon dans l'ordre successif des vérités que doit découvrir la patience des siècles; mais l'écrivain qui a gravé par l'éloquence de grandes pensées ou de généreux sentiments a tout fait en une fois , et demeure luimême immortel avec son ouvrage.
En réfléchissant à cet instuict prématuré qui tourna dès l'enfance le génie de Pascal vers la
* Œuvres de Pascal , V, 1 1 1 .
géométrie, et lui fit inventer les éléments de la science qu'il désirait , sans la connaître , il serait superflu de chercher si la faculté qu'il manifesta la première était nécessairement en lui la plus naturelle et la plus haute. Tous les talents supposent des germes innés ; mais une foule de circonstances extérieures et d'impressions étrangères, mille hasards , que Ton ne calcule pas , peuvent déterminer le développement des facultés de l'esprit, dans un ordre qui ne suppose pas la prééminence de l'une sur l'autre. Le père de Pascal voulait occuper son fils à l'étude des lettres; mais il était lui-même géomètre passionné ; il ne vivait que pour cette science. En la refusant à son fils , il la lui promettait dans l'avenir, pour prix de ses efforts ; il lui annonçait la géométrie comme la science des hommes. On voit tous les Jours, par des expériences moins importantes, que les enfants imitent au lieu d'obéir, qu'ils répètent les actions et oublient les conseils; que leur curiosité, enfin, cherche surtout ce qu'on lui dérobe. N'est-il pas vraisemblable que , dans une intelligence prodigieusement active et pénétrante comme celle de Pascal , l'ardeur de connaître une chose secrète et défendue servit à exciter encore le talent mathématique? Une fois développée, cette passion des sciences exactes. Tune des plus puissantes sur les esprits qu'elle
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possède, retint cet ardent géhie par Tattrait des découvertes , là ndiiveatité des expériences , la certitude des vérités , et consuma dé travaux excessifs la plus grande portion de cette vie si courte, et si tôt dévorée.
Mais comment, du'ttiilîeu de ces études arîHés et desséchantes , a pu sortir Torateur habile et passionné , le créateur du style français ? Nos grands écrivains se sôïit tous produits âii-dehors , ou par le jet soudain d'iiiie première et uniqiie inspiration , ôfu par la longue patiêhce'd'un même travail. Pascal est écrivain sublime , en quittant ses livres de géométrie. Dans les pages éloquentes qui n'occupèrent que quelqués-tmes des années peîù nombreuses accordées à cet homme extraordinaire, vous n'apercevé7/ni les comitoencements, ni les degrés du génie : le terme est d'abord atteint ; la trace des pas est effacée.
Peut-être ce singulier phénomène doit-il en pafrti« s'expliquer par l'influence même des études abstraites qtt'avait embrassées Pascal , à une époque où ces hautes connaissances, destituées encore dé la perfection et de la facilité des méthodes, imposaient à l'esprit l'effort d'une création continuelle. Tout était originalité dans une étude intîomplète et naissatite. Une sorte d'enthousiasme et d'imagination élevée ^'attachait àtous lès essais de la science. On peut songer dès-lors combien
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l'habitude de semblables contemplations devait être plus féconde et plus inspirante que les 'travaux frivoles auxquels la littérature avait été trop souvent bornée , sous la protection -de Richelieu. * La langue et le génie français pouvaient-ils être heureusement dénoués par ces écrivains ^m ne cherchaient dans le style que le style même , et, faisaient de l'étude des mots une science à part? Pour trouver ce qui fait les hommes éloquents, il fout chercher ce qui élève la pensée. L'antique liberté avait créé l'antique éloquence. L'imitation poétique la fit passer dans les vers de Corneille. Mais nos institutions ne lui laissaient point de place ailleurs que sur le théâtre.
Quand la pensée ne peut s'occuper des grainls intérêts de patrie et de liberté , quand elle est privée , pour ainsi dire, de l'existence publique , il lui reste cependant encore de nobles sources d'inspiration. Ce sont les vémotions intimes de l'ame, et les hautes vues de .la nature; c'est l'amour de la vérité spéculative. Pascal puisait à cette so^rCle sublime ; il en tira> son éloquence. Le bon goût, le mépris des faux ornements et de la vaine rhétorique, naquirent pour lui de la grandeur des objets dont il avait occupé sod intelligence. L'originalité lé suivit de là géométrie dans les lettres : il inventa son langage' , comme il avait trouvé les principes des sciencfc:s , sous
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une loi éternelle de justesse et de vérité. Peutêtre s'il eût reçu de la nature une imagination moins vive , il l'aurait pour jamais éteinte dans la froideur des études abstraites. Mais un esprit tel que le sien , loin de céder à la géométrie , lui enleva cette vigueur de déduction et ces raisonnements irrésistibles qui devinrent les armes de sa parole.
Combien l'esprit de Pascal dut-il encore s'animer dans l'entretien de ces illustres solitaires , qu'il allait surpasser et défendre ! Je sais qu'il est facile de refuser son admiration à des vertus qui ne sont plus d'usage, à des talents qui n'ont laissé qu'un souvenir. Aujourd'hui le plus beau titre de Port-Royal est d'avoir été l'école de Racine. On ne lit plus Nicole , Hermant , Sacy . La gloire d'Arnauld est un problème ; ses querelles paraissent un ridicule. Cependant les esprits les plus éclairés d'un siècle poli ont étudié avec admiration ces auteurs si dédaignés ; et Louis XIV a fait, lutter sa politique et sa puissance contre la fermeté de quelques théologiens. Port-Royal avait donc une grandeur réelle attestée par la persécution, comme par l'enthousiasme.
Au commencement d'une époque où la religion devait briller de toutes les splendeurs des arts et du génie ^ quelques hommes de mœurs graves , d'un esprit libre et élevé , la plupart unis par le
sang ou par la plus étroite amitié, forment loin du monde une société toute ^cupée du travail et de la méditation. Studieux amateurs de l'antiquité, leurs écrits en portent le caractère mâle et fort. Avec plus de raison que d'élégance , ils donnent cependant le premier modèle du bon goût et de la saine littérature. Ils ont connu les afiËsdres et la vie ; ils ont admis dans leur sein des hommes battus par les vents des factions. Ces pieux solitaires sont les amis innocents, mais fidèles , de l'ambitieux coadjuteur de Paris. Port-Royal a recueilli plus d'un noble débris de la Fronde; et cette indépendance à la fois violente et frivole , qui avait agité l'État, sans savoir le réformer, est venue chercher un asile dans la religion. Là se trouvait presque toute réunie, comme une tribu antique, cette famille Arnauld, étonnante par la variété des talents, et l'élévation uniforme des caractères. Si la différence des mœurs permettait ce singulier parallèle, on dirait les Appius de Rome, tous ardents , habiles, opiniâtres. Les Arnauld avaient également à soutenir une de ces longues inimitiés qui^ dans les républiques an^< ciennes , faisaient partie de l'iiéritage des funilles. Antoine Arnauld , véhément accusateur des jésuites, dans un procès fameux, avait attiré sur ses nombreux en&nts la haine de cette vindica-
tive et paissante société , et leur avait transmis le courage et le tale%t d6 la braver.
Mais, dira-t-on, qu'importent les cinq propo- :sitions inintelligibles de Jansénius,et tant de controverses si stériles et si longues? Ce prompt mépris serait peu philosophique. Les occasions , les formes changent ; les occupations de l'esprit humain se renouvellent : mais dans tous les temps, «t sous des noms divers , il existe un débat entre l'autorité arbitraire et l'indépendance de la pensée, entre ceux qui veulent introduire la soumission absolue dans le domaine de Tintelligence, «et ceux qui réclament l'exercice naturel et libre de la raison : c'est la querelle de Socrate et d'Anjtus, des philosophes stoïciens et des empereurs, de Henri ly et de la Ligue, des Hollandais et de Philippe II. Spéculative , religieuse , politique, littéraire, cette controverse se modifie, se transforme, s'agrandit ou s'abaisse au gré de mille hasards , de mille accidents de la civilisation ou des moeurs : mais elle subsiste toujours , elle tient à la dignité même de notre nature , à ce noble privilège qui fait que dans l'homme la pensée est le premier, le plus précieux bien qu'on veuille envahir, et que l'on puisse défendre.
Dans cette lutte éternelle, leâ solitaires de Port- Royal, en paraissant ne discuter que des subtilités scolastiques, représentaient la liberté de con-
DK PASCAL. 355
science, l'esprit d^examen, Tamour de la justice et de la vérité. Leurs adversaires plaidaient la cause opposée, celle de la domination aveugle sur les esprits et sur les âmes. Pascal fut indigné du joug que de telles doctrines imposaient à la raison. La hauteur de son génie refusa de plier sous cette insolente usurpation des plus nobles facultés de l'homme vainement réfugié dans le sanctuaire de la conscience et de la foi. Il voyait ses vertueux amis se livrer avec un zèle opiniâtre à des études profondes sur les origines et les monuments de la religion : il les voyait résignés , solitaires , humbles d'une véritable humilité , craignant de trouver Tambition dans le sacerdoce, et préférant la persécution comme aux premiers jours du christianisme. La société des jésuites , au contraire, était menaçante, accréditée, distribuait la faveur ou la disgrâce, et s'acharnait à poursuivre de calomnies et de lettres d'exil * quelques hommes savants, religieux, irréprochables , qui n'avaient d'autre tort que de croire à leurs opinions, et de garder leur conscience. Cette ame de Pascal noble et pure pouvait-elle rester indifférente devant un tel combat?
Il s'était d'abord approché de Port-Royal , préoccupé de la philosophie d'Épictète et des ihcer-
* Mémoires rie Port- Royal, par Fon laine.
titudes de Montaigne. La eandeur du vertueux Sacy le frappa d'une lumière nouvelle. La vaste érudition , l'esprit infatigable d' Arnauld , la raison insinuante , la finesse judicieuse et la douceur de Nicole , qui semblait le Mélanchton de cette réforme orthodoxe et mitigée , l'éloquence naturelle et l'imagination de Le Maître , agitèrent en tous sens cette ame violemment éprise de la vérité. Dans • ses conversations fécondes avec des esprits dignes de lui , Pascal laissait échapper la supériorité de son intelligence, sur quelque sujet que ce fût; et ces hommes, dont la mémoire était nourrie d'une vaste lecture, croyaient, retrouver dans leurs plus précieîUx souvenirs les pensées que Pascal produisait à l'instant de luimême , comme s'il eût dû porter partout cette espèce de divination que , dès l'enfance , il. avait exercée- sur la géométrie. Les solitaires étaient surtout grands théologiens ; mais tout ce qui peut intéresser la pensée humaine faisait le sujet inépuisable de leurs entretiens, philosophie, histoire, antiquités. Ârnauld était profond géomètre; et cette netteté , cette vigueur de logique , cette inflexibilité de déduction que Pascal avait aimée dans la géométrie, semblait le caractère comnmn du langage, des livres, des doctrines, et, si l'on veut , des erreurs de Port-Royal. Que de liens devaient resserrer cette société naturelle entre de
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hautes intelligences rapprochées ainsi par l'amour de la méditation et de l'étude! quelle fidélité, non de parti , mais d^ conviction , mais de yertu., devait être cimentée par. ce noble commjerce ! On conçoit dès-lors comment les travaux théologiques des solitaires devinrent la science ménie de Pascal , et conmient, les agrément$ infinis . (}e son génie moqueur, à fqrce de raison ^ se prêtèrent si bien à revêtir de naturel et. d'élégance les savantes démonstrations que lui fournissait l'expérience de ses amis.
Ainsi naquirent les Provinciales, par le besoin d'en appeler de la Sorbonne au publia», et d'expliquer ces subtiles questions de la grâce, qui servaient de prétexte à la persécution d'Arnauld , le plus illustre soutien de Port-Royal. Ces lettres pa ^ raissaient sous un faux nom , presque furtive ment ; ell'es défendaient un illustre opprimé ; elles attaquaient un abus de pouvoir théologique, dans une époque où la religion était le premier soin des esprits ; elles n'étaient pas une chose frivolç : elles répondaient à l'un des intérêts les plus réelç du temps. La brièveté , la clarté , une élégance inconnue , une plaisanterie mordante.et naturelle,, des mots que l'on retient , en rendirent le succès populaire. Pascal explique si nettement la ques« tion , que, par reconnaissance, on est obligé de la juger comme lui. J'admirerais raoins les Lettre*
358 D£ PASiCAL.
Provinciales , si elles n'étaient pas écrites avant Molière. Pascal a deviné la bonne comédie. Il introduit sur la scène plusieurs acteurs , un indifférent qui reçoit toutes les confidences de la colère et de la passion, des hommes de parti sincères, de hnx hommes de parti plus ardents que les autres, des conciliateurs de bonne foi partout repoussés, des hypocrites partout accueillis. C'est une vérifie comédie de mœurs , dont le costume a changé. Mais la scène devient plus plaisante encore , lorsque , réduite à deux personnages , elle nous montre le naïf interprète des casuistes 'en face d'un disélple apparent , qui , tantôt par d'ingénieuses contradictions , tantôt par une ironique docilité, excita et favorise l'indiscrète vivacité du bon père.^Animé par un tel auditeur , le jésuite développe, avec une orgueilleuse confiance, les maximes de ses auteurs , mesure le progrès de son admiration sur celui de leur sottise , et rend vraisemblable, par ses louanges, ce qui paraîtrait un reproche invraisemblable. Le dialogue des deux interlocuteurs se prolonge beaucoup ; mais cette forme est si heureuse , si variée dans les détails , elle produit une illusion si naturelle , qu'on ne peut s'en lasser. Platon , combattant les subtilités des rhéteurs^ avait donné le modèle de cette cellente satire. Son Euthydéme, qui se vante d\ seigner la vertu par une méthode abrégée, res-
DE PA.SCA.1. 35cf
semble au père jésuite expliquant la dévotion aisée. Mais, il faut l'avouer , pour le (idicule, lescasuistes de Pascal valent encore mieux que les sophistes de Platon.
Le sujet des Provinciales n'est donc pas , et iV s'en faut de beaucoup, stérile et défavorable, comme on le supposerait volontiers , par admira* tion pour le génie de l'auteur : non^seulement Pascal a su créer ; mais il avait bien choisi. Certes,^ de tous les égarements de l'esprit,, un des plus singuliers, c'est de vouloir justifier le vice par la vertu, de faire de mauvaises actions avec de bonnes raisons , de fausser sans cesse la morale ^ en protestant qu'on la respecte , et de parvenir, à force de distinctions, jusqu'à trouver dans les lois de Dieu le privilège de nuire méritoirement aux hommes. Rien n'est plus plaisant d'ailleurs que le contraste de la sévérité des personnages et du relâchement des principes ; voilà les ressources^ qui s'offraient à Pascal, et qu'il a développées avec une prodigieuse malice. £n attribuant à ses adversaires le dessein formel et prémédité de cor^rompre la morale, il fait sans doute une supposition exagérée ; mais il donne à toutes ses attaques un point d'unité , d'où elles partent plus vives et mieux soutenues. Peut-on d'ailleurs affirmer avec Voltaire * , que tout le livre porte à faux, parce»
■ • I I » I ■■ I I ■ Il .• . m- I ■ ■ ,1 I .. I .11-
* Siècle àô Louis XIV, tome 2.
36o D£ PASCAL.
que jamais société n'a cru établir son autorité en détruisant 4a morale? L'instinct moral est-il tellement invariable et déterminé qpi'on ne puisse le séduire et le dénaturer, à la faveur d'une imposante autorité ? Quel homme n'a jamais hésité sur ses devoirs , et n'a pas quelquefois souhaité le droit d'y manquer sans blâme et sans remords? Cette faiblesse de nos cœurs explique assez la faveur que peut obtenir une morale complaisante. Plus d'un écrivain célèbre n'a-t-il pas propagé sa philosophie par sa morale, et corrompu pour réussir?
On conçoit , en déplorant ce scandale , que , dans un siècle religieux, mais inégalement éclairé, une société qui aspirait à la domination des consciences , et qui portait son empire dans des pays différents de moeurs, de coutumes, de préjugés nationaux et domestiques , ait assoupli, par ambition , la règle morale qu'elle voulait faire adopter à tant d'esprits opposés*Vous êtes tenté démettre en doute la véracité de Pascal , lorsque vous lisez dans ses Lettres telle citation étrange , où des prêtres, ministres de douceur et de paix, sanctifient le duel et autorisent l'homicide; mais l'auteur de ces maximes n'est pas seulement jésuite, il est espagnol , il est sicilien , il est de quelque ^pays où la vengeance restait héréditairement consacrée , où la dévotion , innée dans les moeurs des
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habitants , pouvait tout obtenir , hormis le sacrifice des passions indigènes et nationales comme elle.
Sans doute les coupables casuistes, qui flattaient ces divers préjugés des peuples, avaient altéré le plus beau caractère de la loi chrétienne, la sublimé uniformité de sa morale, indépendante des lieux , des temps et des hommes: C'était donc une oeuvre juste et salutaire entreprise par Pascal 9 que de combattre hautement de lâches complaisances qui dégradaient la religion , et de diffamer cette jurisprudence bizarre qui avait, pour ainsi dire , introduit dans les sublimes vérités de la morale et de la conscience les subtilités de la chicane , et les formest astucieuses de la procédure. Avec quel feu de naturel, quelle impitoyable ironie, quelle gaité digne de Tancicnne comédie , Pascal n'a-t-il pas rempli cette généreuse mission ? les doctrines de la probabilité et de la direction (T intention y ne sQut-elles pas devenues immortelles par le ridicule dont il les a flétries ? Cet art de la plaisanterie , que les anciens nommaient une partie de Téloquence, cet atticisme moqueur et naïf dont se servait Socrate , cette malice instructive et plaisante que Rabelais avait salie du cynisme de ses paroles , cette gaieté intérieure et profonde qui anime Molière, et que l'on trouve souvent dans Lesage , enfin cette per-
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fection de Fesprit, qui n'est autre chose qu'une raison supérieure et enjouée , voilà TinefiTaçable mérite des premières Provinciales.
Quand on regarde la vie de Pascal , si bornée dans son cours, si affligée par la soufifirance et par la tristesse inséparable des profondes études, quand on lit ces pensées détachées , qui semblent le produit du malaise d'un esprit sublime , on a d'abord peine à concevoir cette surabondance de gaieté, que ce même homme a répandue sur la sécheresse de^ la scolastique. Le rire est-il donc voisin de la tristesse dans ces rares intelligences qui regardent d'en haut la nature humaine ? on serait tenté de le croire , en lisant Pascal , Shaks* peare et Molière. On a dit, pour exptiquer cette alliance, que l'habitude d'observer ins(Mlrait la tris» tesse. Ce sentiment tient plutôt à l'élévation même des £acultés intellectuelles, parce que de tels es* prits sentent plus vivement les bornes et l'impuissance de la pensée, et sont attristés par leur force même, en même temps qu'ils rient ou s'indignent de la Êdblesse commune.
Pascal avait achevé ses dix premières lettres ; Arnauld était défendu, vengé. Son apologiste avait porté la guerre dans le camp de ses ennemis ; et l'exposition rapide, plaisante, familière, des principes erronés de leurs docteurs sur les questions morales , avait égayé le public , et frappé la puis-
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santé société de la plaie du ridicule. Ce fut alors que la discussion s'agrandit, et que Pascal changea, pour ainsi dire, de génie. Les jésuites, occupés surtout de faire interdire et supprimer les écrits de ce dangereux contradicteur , essayaient cependant de les réfuter, mais avec peu d'art, peu de logique , comme des gens déconcertés par la surprise d'une attaque si hardie. Il faut l'avouer d'ailleurs , la société n'avait pas alors dans son sein les hommes célèbres qui l'ont illustrée. Bourdaloue n'était point connu ^ et n'avait pas encore appris sa puissante dialectique dans Pascal luimême. Les défenseurs de la société , &ibles, maladroits , outrageux , et pourtant illisibles , ne servaient qu'à irriter le génie de son terrible adversaire. Ce fut en leur répondant , que , sous cette forme de simples lettres , Pascal atteignit , sans effort, à la plus haute éloquence de la logique et de la colère. Vous avez lu cent fois le passage où Pascal, après avoir décrit avec une admirable énergie la longue et étrange guerre de la violence et de la vérité, deux puissances, dit-il , qui ne peuvent rien l'une sur l'autre, prédit cependant le triomphe de la vérité, parce qu'elle est étemelle et puissante comme Dieu même. Démosthènes, Chrysostome , ou Bossuet, inspirés par la tribune, ontils rien de plus fort et de plus sublime que ces paroles jetées à la fin d'une lettre polémique ?
Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Provinciales. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère , au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints d'abord. Maintenant il ulcère, il déchire les premières blessures de l'amour- propre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées, en né les couvrant que de mépris , il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'état, l'église, la nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroître, en poursuivant un autre délit trop commun dans tous les temps de division et de partis, la calomnie, cet assassinat moral , dont ses adversaires avaient fait et un fréquent usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigent l'une l'autre , mais ne se rachètent p&s. Dans cette controverse, Pascal semble quelquefois se rapprocher d'une véhémence plus injurieuse que chrétienne. En répoussant la calomnie , il prodigue l'insuhe. Son ame généreuse, profondément indignée du malheur dé ses amis , ne peut plus modérer ses paroles. Fort dé son génie, de son resfsenftiment et du mystère qui couvrait encore son nom ,. il
s'écrie, en s'adressant à tous ses adversaires^ « Vous « vous sentez frappés par une main invisible; vous c< essayez en vain de m'attaquer*en la personne a. de ceux auxquels vous me croyez unis. Je ne « vous crains ni pour moi, ni. pour aucun autre. « Tout le arédit que vous pouvez avoir efst inutile « à mon égard. Je n'espère rien du monde ; je n'en « appréhende rien; je n'en veux rien. Je n'ai be- « soin , par la grâce de Dieu , ni du bien , ni (Je « l'autorité de personne. Ainsi, mes pères, j'é- « chappe à toutes vos prises. »
Faut-il s'étonner que, dans cette situation si haute, et la seule qui fût digne de lui, Pascal se soit emporté jusqu'aux mouvements et à la liberté violente de la tribune antique ? Les occasions, les mœurs ont bien cha^Égé : mais l'éloquence est la même.
S'agit-il de quelque grand intérêt de patriotisme ou de gloire? non;il s'agît de défendre quelques humbles religieuses accusées d'hérésie. Mais qu'importe le sujet? écoutez l'accent de l'orateur , et l'indignation de l'homme de bien : « Cruels et lâches persécuteurs , faut-il donc que « les cloîtres- les plus retirés ne soient pas des t< asiles contre vos calomnies? etc. Vous retran-
« chez publiquement de l'église ces vierges saintes, ic pendant qu'elles prient dans le secret pour vous « et pour toute l'église. Vous calomniez celles qui
« n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de « bouche pour vous répondre. »
Si Pascal , dans ses Lettres, a réuni tous les secrets de l'éloquence la plus énergique et la plus passionnée, quelques-unes de ses pensées nous apprennent que ce talent s'appuyait sur la médi* tation de toutes les ressources de l'art, et sur une théorie très-profonde, qu'il inventait à son usage. Il est assez inutile de lire des principes sur le goût écrits par des hommes sans génie. Mais quand un grand écrivain expose quelques idées générales sur l'art de la parole , nécessairement il les approprie à son caractère , aux habitudes de son esprit ; il y met quelque chose de lui ; et cette révélation est plus instructive que les principes mêmes de l'art. Pascal , si profond géomètre , avait conçu , par la supériorité de sa raison , l'usage et les bornes de l'esprit scientifique porté *dans les arts. Ce qu'il a écrit sur l'esprit de géométrie et sur l'esprit de finesse est la plus complète réfutation des paradoxes littéraires que Fontenelle , d'Alembert et Condillac ont publié dans le siècle suivant. Pascal , dont le génie n'avait point de préjugés, parce qu'il n'avait pas de limites , fixe le caractère des sciences positives et celui des lettres , sans être arrêté par la crainte de s'ôter quelque chose à lui-même , en bornant le domaine de telle ou telle faculté , et
comme sûr de retrouver sa place dans tous les partages de Fesprit humain. Pascal^ en effet, réu* nissait au plus haut degré les deux puissances extrêmes de la pensée , le raisonnement et l'imagination. Sa vie , son caractère , ses ouvrages, tiennent à cette alliance ; et elle se trouve marquée dans la plus grande œuvre qui ait occupé son génie. Personne, dans le même siècle, n'a reçu peut-être avec un enthousiasme plus ardent et plus sincère les vérités du christianisme ; mais le raisonnement, soulevé du milieu de son enthousiasme, l'agitait encore par les tourments du doute. Peut-on expliquer autrement cette prévoyance qui lui montre tant d'objections peu familières à son siècle , et lui inspire la pensée de fortifier, de défendre ce que personne n'attaquait encore? Les illustres contemporains de Pascal , remplis d'une conviction non pas plus pure, mais plu§ paisible , se bornaient à développer les conséquences d'une religion dont les principes ne rencontraient pas d'adversaires : ils élevaient la voûte du temple, sans craindre qu'aucune main fôt assez hardie pour en saper les colonnes.
Pascal seul , averti du péril par ses propres expériences , méditait un ouvrage où il espérait ne laisser sans réponse aucun des doutes du scepticisme , que ce grand génie avait , pour ainsi dire, essayé en tous sens sur lui-même. La main de
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l'architecte est encore toute entière dans les raines de ce monument commencé. Mais qui oserait le reconstruire en idée, et calculer l'assemblage de ses parties éparses et informes ?
Dans les sables de l'Egypte on découvre de superbes portiques qui ne conduisent plus à an temple que les siècles ont détruit , de vastes débris , des vestiges d'une immense cité , et, sur les chapiteaux renversés , d'antiques peintures , dont les éblouissantes couleurs ne passeront jamais, et qui conservent leur frêle immortalité au milieu de ces antiques destructions : telles paraissent quelques pensées de Pascal , restes mutilés de son grand ouvrage.
On sait qu'il le commença déjà mortellement atteint de cette douloureuse langueur qui devait si tôt consumer sa vie. N'ayant sur la terre d'autre action que celle de l'intelligence, il la continua jusqu'à ce qu'il eût achevé de mourir. Telle était cependant la violence de ses maux, qu'une autre préoccupation que celle des vérités morales lui devint nécessaire. Plus d'une fois , nous disent les historiens de sa vie, il reprit avec ardeur les plus laborieuses méditations de la géométrie, et s'y plongea tout entier, pour se distraire des douleurs physiques. N'était-ce pas plutôt contre d'autres douleurs qu'il cherchait ce remède ? n'y trouvait-il pas un repos contre l'inquiète activité de son ame trop assaillie de pensées ?
Que l'on considère en effet cette intelligence sublime, captiva dans un corps misérable, fiitiguée par tant de prodigieux efforts y et trouvant sans cesse devant elle tous ces grands problèmes de la destinée humaine , qui ne peuvent se résoudre comme ceux de la science :
<c Je ne sais qui m'a mis au monde , ni ce qu'est ce le monde ^ ni que moi-même. Je suis dans une a ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais a ce que c'est que mon corps , que mes s^is, que a mon ame ; et cette partie même de moi, qui « pense ce que je dis, et qui &it réflexion sur a tout, et sur elle-même, ne se connut non plus « que le reste. »
Cette terrible ignorance que Pascal retrace avec trop d'énergie pour n'en avoir pas souffert, voilà l'ennemi dont il travaille à secouer le joug plus accablant que la foi. Les mêmes incertitudes avaient agité les philosophes anciens : elle$ les avaient quelquefois troublés jusqu'au désespoir. Ce tourment des plus hautes intelligences avait redoublé dans tous les grands renouvellemaits de la civilisation , à ce moment où l'homme, après avoir marché long-temps appuyé sur d'antiques croyances, les s^nt échapper, dans une égale impuissance de s'en passer, ou de s'en servir. Ainsi , vers les derniers siècles de l'empire , quand le polythéisme tombait de toutes parts , et que les der-
niers disciples de Platon tâchaient en vain à se créer, une foi , et à refaire un culte par les forces delà raison ^ le plus éloquent é^ ces philosophes, Porphyre , nous est représenté dans une mélaneolie qui va jusqu'au délire, prêt à se donner la mort * 9 pour échapper au supplice du doute.
Ainsi, thez plusieurs de ces spéculatif Allemands qm atkt traviLillé sur les ruines amoncelées par un siècle de scepticisme, la folie semble quelquefois na)tr« de la contemplation trop habituelle et trop ardente des grands mystères de Fexislence humaine. Le doute creusé en tout sei», et partciut stérile, repousse ces esprit| curieux vers une sorte de théurgie mystique : comme si croire était un repos nécessaire à Famé , comme si les illusions de l'enthousiasme étaient le premier bien pour elle après la vérité.
Pascal , à qui la supériorité de son génie avait fait parcourir d'avance tout le cercle des inquiétudes que peut éprouver l'esprit humain dans une civilisation de plusieurs siècles , Pascal , instruit de tout par le combat que s'étaient livré les puissances de son ame , se jette dans l'asile de la foi chrétienne. Elle seule- lui explique l'origine de la vie humaine , la grandeur et la misère de
* Platonius , in vitd Porphyrii.
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l'homme. Mais que d'efiforts inquiets pour arriver à ce repos! « £u regardant, dit-il, tout Vuce nivers muet, et l'honwie sans lumière aj^n- « donné à Ipi-méme, et comme 4garé dans ce fc recpi^ de Tiuiivers , sans savoir qui l'y a rois , ce ce qu'il est veau y Êdre , ce qu'il deviendra en « mourant , ^'entre en efff*oi commue un homme ce qu'oi^ aurait porté endormi dans une île dé^ « serte , et qui s'éveillerait sans connaître où il <c estt. Je. vois d'autres personnes , auprès d^e moi , « de semblable nature. Je leur demande s'il& sont ce mieu3^ instruis que moi; et ils me disent que « non : et sur cela, ces misérables égarée, ayant <e regardé autour d'eux, et ayant vu quelques obce jets plaisants, s'y sont adpnnés, et s'y sont at- <c tachés. Pour iiooi, je n'ai pu, m'y arrêter, ni me <e reposer dfms la société de ces personnes semée blables à moi, misér^les comme moi , impuis- <e santés comme moL »
Ne sent-on pas, dans ces paroles, toute la souifrance , tout le travail de ce grand génie , pour trouver la vérité? Peut- on être surpris i^aintenant de la profondeur de tristesse et d'éloquence qui anime sous sa plui^e quelques pensées métaphysiques jetées au hasard ? Que sont tous les intérêt^, de }a. terre , que ^Qjft tpntes les passions auprès de ce grand intérêt de l'être spirituel se cherchant lui-même? Dans une intelligence qui
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voit tout, le combat contre le doute est le plus grand effort de la pensée humaine. Pascal luimême y succombe quelquefois : il cherche des secours bizarres contre un si grand péril. Vous vous étonnez qu'une fois il mette à croix ou pile l'existence de Dieu et l'immortalité de Famé, et qu'il détermine sa conviction par un calcul de probabilité : souvenez - vous de Rousseau , plus faible et plus capricieux , faisant dépendre d'une pierre qu'il lance l'espoir de son salut étemel. Il faut reconnaître ici cette impuissance , et , pour ainsi dire , ce désespoir de la pensée , après de longs efforts pour pénétrer l'incompréhensible. Ce fut le tourment de Pascal , tourment d'autant plus grand , qu'il se proportionnait à son génie. Une religion positive put seule l'affranchir , et le soulager. Elle lui rendait quelque sécurité , en le domptant à force de croyance. Quand on lit que Pascal en était venu à porter sous ses vêtements im symbole formé de paroles mystiques , une espèce d'amulette , on sent que cette puissante intelligence avait reculé jusqu'à ces pratiques superstitieuses , pour fuir de plus loin une horrible incertitude. C'était là sa terreur. Le précipice que , depuis un accident funeste , les sens af&iblis de Pascal croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas, n'était qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son ame.
Ainsi donc se partagea la vie trop courte de ce grand homtae. D'abord il chercha à émanciper la raison humaine , il réclama l'indépendance de k pensée et rautorii;^ de la conscience ; ensuite , il se consuma d'efforts pour élever des digues et des barrières contre l'invasion illimitée du scepticisme. Cet esprit puissant et inflexible embrasise d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leur don»e, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la conviction est entière , la démonstration est imparfaite , les preuves ne sont pas réunies, le raisonnement n'est pas achevé : et il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal, et quelques marques ex^ traordinaires de sa force, plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il en soit , ces débris sont là pour étonner le pyrrhqnisme frivole , pour le mettre en doute de lui-même , et faire long-temps méditer les savants et les sages.
On a dit que Pascal ne parlait pas au cœur, que sa religion avait l'air d'un joug qu'il impose, plutôt que d'une consolation qu'il promet. Vincent de Paule et Fénélpn auraient obtenu sans doute plus de conversions que Pascal. On ne sent pas en lui cette tendresse d'ame, cette affection pour l'humanité , qui respire dans l'Évangile , et qui fit la puissance de la loi nouvelle. Toutefois ilânté-
resAe profondément : il est si peu déclamateur , et si vrai ! Ses paroles âmères contre la nature humaine ne sont pas des invectives ; ce sont des cris de douleur sur lui-même. On demeure frappé d'une sorte de triste respect, en voyant le mal intérieur de cette sublime intelligence. Sa misanthropie semble une expiatiôû de son génie : il en est lui-même plus humilié qu'enôrgueiHi. Il n*est pas, comme le stoïcien de l'antiquité, un contemplateur impassible de nos mbères : il les porte toutes en lui : <k Mais , dit-il , malgré la vue de <c toutes ces misères qui nous toudient, et qui « nous tiennent à la gorge , nous avons un instinct, « quenôtis ne pouvons réprimer, qui nous élève. » Cet instinct de spiritualisme opposé à notre &iblesse mortelle, ce contraste de grandeur et de néant remplit seul les chapitres sublimes de Pascal sur la nature de Thomme. Il lui inspire des mouvements d'une incomparable éloquence , et des pensées d'une efirayante profondeur. On s'étonne de le voir descendre de cette haute métaphysique à des vérités d'observation , surprendre les moindres secrets du cœur, et pénétrer l'homme tout entier d'un vaste et triste regard.
Pascal ne foit pas , comme La Bruyère , des descriptions , des portraits : mais il saisit , et exprime d'un trait le principe des actions humaines. Il écrit l'histoire de l'espèce , et non celle de l'indi-
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vidu. Jugeant les choses de la terre avec une liberté et un désintéressement tout philosophique , il arrive souvent, par une route bien opposée, au même but que.les plus hardis novateurs : mais il ne s'y arrête pas ; il voit au-delà. Quelquefois il a l'air d'ébranler les principes mêmes de la société, de la propi^iétê, de la jlistioe; mais bientôt il les raffeiinit par une pensée plus haute. Il est sublime de bon sens autant que de génie. Le style porte en lui l'empreinte de ces deux caractères. Nulle part vous ne trouverez plus d'audace et de simplicité, plus de grandeur et de naturel , plus d'enthousiasme et de familiarité. Un écrivain célèbre a remarqué <ju'il e^ peut-être le seul génie original que le goût n'ait presque jamais le droit de réprendre : on le cspnçoit , raafe mi -n'y sôiige pas, en le lisant.
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