LES AVANTAGES ET LES INCONVÉNIENTS
Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goûf, sans préjuges et sans envie. Voltaire.
Ij' ELOGE d*un orateur ou d'un . poète , l'étude attrayante jie ses ouvrages , l'enthousiasme facile qu'inspire son génie , le sentiment continuel d'une admiration toujours profitable à celui qui l'éprouve, voilà sans doute pour les jeunes élèves de l'art d'écrire une tâche plus heureuse que ne
* Ce discours a remporté le prix d'Éloquence , décerné par la classe de la Langue et de la Littérature françaises de l'Institut , dans ra séance du 3i décembre i$i4-
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paraît l'être Texamen d'un droit littéraire , peu connu, mal respecté, dont les abus fréquents amusent l'indifférence , et n'irritent que ceux qu'ils menacent. Il est si doux de célébrer une gloire qu'on admire et qu'on aime! Il est si pé-^ nible de parler souvent d'injustice et d'envie! Cependant ces idées plus tristes sont à jamais inséparables des souvenirs brillants de gloire et de génie, que nous aimons à retracer. L'envie occupe toujours une place dans l'histoire des écrivains célèbres ; et l'on ne peut admirer leurs chefs-d'œuvre, sans se souvenir de leurs détracteurs. Mais une censure impartiale triomphe des critiques passionnées : elle distingue et place les hommes; elle détruit l'imposture des réputations; elle épargne au talent supérieur ces concurrences inégales et ces rivalités factices auxquelles on voudrait toujours le rabaisser; elle répand, elle autorise les leçons du goût; efle prépare des instructions aux successeurs des grands modèles. Ainsi, la critique, dans ses abus ou dans ses avantages , touche de si près à la littérature, qu'elle se confond avec elle; et, lorsqu'on essaie d'en fixer le caractère, d'ea rappeler les devoirs , au milieu de cette enceinte , où retentit tant de fois l'éloge des grands écrivains, ne semble- t-il pas que, par une succession naturelle, on discute la cause commune des lettres, après avoir célébré les talents divers dont
elles ont reçu leur plus belle gloire? Dans ce difficile examen, la bienséance et l'éloignement de toute passion m'interdisent cette amère vivacité qui donne des ennemis et des lecteurs : mais , si je suis modéré jusqu'à la froideur, peut-être j'en aurai plus souvent raison ; et c'est un avantage qu'il ne £siut pas trop négliger.
Si l'on remontait à l'origine de la critique, peut> être s'étonnerait-on que quelques hommes se substituent d'eux-mêmes au public, décident à sa place et en son nom , et raisonnent avec autorité sur les impressions que doit éprouver l'esprit des autres. Mais, comme cette usurpation est an* cienne , supposons qu'elle est devenue légitime. Souvent la critique attaque l'homme de talent et vante le mauvais écrivain ; souvent , par ses censures ou par ses éloges , elle trompe le goût public qu'elle devrait avertir : mais une vérité consolante qu'il faut rappeler avant tout, c'est la puissance d'un bon livre , puissance à laquelle on ne peut comparer qu'une seule chose, l'incurable faiblesse d'un mauvais livre ; puisqu'il est également impossible ou d'anéantir l'un ou de faire durer l'autre.
Le nom de critique est un terme d'une vaste étendue, qui renferme des idées très -éloignées l'une de l'autre. Âristote et Zoïle , Fénélon et Scu* déry. Voltaire et Desfpntaines sont des critiques.
Il est naturel, en effet, que la médiocrité envieuse ait cherché de tout temps à médire des talents et des arts , et que le génie impartial ait senti le besoin de les juger. Ainsi, le plus hardi penseur de l'antiquité , le plus ancien peintre .^e la nature , Aristote traça les principes de rél|(f|uence , censura les fautes des poètes , et marqua les limites de la raison et du goût , comme il avait fixé les principes et les lois des sociétés. Le consul romain qui ne connaissait, après la gloire du pa-
triotisme , que celle de l'éloquence et des lettres , écrivit sur les secrets de cet art dont il était le modèle *, instruisit ses contemporains, et jugea ses rivaux qu'il avait effacés **.
Ces hommes élèvent la critique au niveau de leurs pensées ; ils font disparaître toutes leis différences qui séparent l'art déjuger du talent de produire, ou plutôt, par la force involontaire de leur génie, ils portent une espèce de création dans l'examen des beaux-arts; ils ont l'air d'inventer ce qu'ils observent. Quintilien s'est approché de ces grands maîtres. A leur exemple , il éclaire par la philosophie les principes de l'art oratoire : son goût le fait juge des écrivains supérieurs ; son style le fait leur rival. Quintilien et Longin semblent
* Orator, — De oratore, ** De claris oratoribus.
animés de cette émulation ; leurs éloges sont des luttes contre ceux qu'ils admirent; et leur propre éloquence un hommage de plus pour les grands hommes qu'ils ne peuvent célébrer qu'en les égalant. Nous ne devons pas perdre de vue cette grande et noble critique; mais elle n'est pas l'objet' véritable^de ce discours. Il s'agit surtout d'apprécier cette critique inférieure et détaillée qui mêle quelques avantages à beaucoup d'abus , telle enfin que la justice ou la malignité contemporaine l'exerça toujours sur les productions du talent littéraire.
L'imprimerie, cette heureuse découverte des siècles. modernes, qui rendit la pensée populaire, et multiplia l'instruction et la sottise, rendit aussi la critique plus indispensable et plus fréquente. D'abord , il devint si aisé de répandre un libelle , que les hommes mécontents et jaloux ne se refusaient plus le plaisir de le composer. Après un siècle écoulé dans l'accroissement prodigieux des livres nouveaux, on eut besoin de choisir; et d'équitables censures pouvaient éclairer sur le choix: malheureusement les bons ouvrages étaient presque toujours les seuls contre lesquels la critique voulait prémunir les lecteurs. Pendant vingt années on écrivit en Italie, pour démontrer que la Jérusalem était, un mauvais poème. Le Tasse vivait. Depuis , la critique n'a plus travaillé que pour le mettre avant ou après l'Arioste. En Es-
pagne, les critiques contemporains ont méprisé Cervantes ; les critiques modernes Tout placé tout près de Virgile et d'Homère.
En général , la critique a deux caractères bien différents, selon qu'elle s'exerce sur les vivants ou sur les morts. Son adresse et son triomphe consistent à savoir blâmer les uns , à savoir louer les autres , à contester les réputations contemporaines , à légitimer les anciennes renommées. Ici ie plus spirituellement injuste est aussi le plus habile; là au contraire le plus adroit panégyriste semble toujours le meilleur critique : l'un désire des fautes, l'autre des beautés; et quelquefois chacun de son côté suppose et voit ce qu'il désire. Le public approuve également ces deux méthodes. En effet , c'est un double avantage de se voir autorisé dans ses vieilles admirations , et dispensé d'en adopter de nouvelles. Le sacrifice une fois fait , le consentement une fois donné , on y tient par amour-propre; et, par amour-propre aussi, on n'aime pas à recommencer en faveur d'un autre. Je sais bien que cette répugnance n'est que trop justifiée : c'est même un hommage que l'on doit au talent , de ne pas y croire Êicilement et de se défier des premières promesses J mais à la défiance doit succéder la justice. Quelquefois, il est vrai, cette justice est hors de la portée des critiques. Il est une supposition qui ne peut se
présenter que <lanft les conunencements d'une grande époque littéraire, celle d'un ouvrage où le génie de Tauteur va plus loin que les lumières de la critique , où il a plus fait qu'elle ne peut juger. En effet, la critique éclairée ne saurait exister que long- temps après les bons ouvrages , qui l'instruisent et la forment elle-même. A l'époque où le premier chef-d'œuvre paraît , elle n'est pas encore préparée ; ses erreurs vieiyient de Hgnorance autant que de la passion: mais lorsque les grands écrivains , une fois établis par la force du temps et de la vérité, ont instruit la critique, alors elle puise dans l'étude et l'admiration de ces premiers modèles un art plus réfléchi d'apprécier ses successeurs. De là cette longue opposition à la renommée de Voltaire , les rigoureuses censures qui accueillirent tous ses ouvrages, et cet étemel procès de sa réputation, qui, jugé depuis long-temps , n'est pas encore fini.
Les sentiments de l'Académie sur le Gd, sont le modèle naissant de la saine critique. Il est surtout honorable que des gens de lettres défendent l'écrivain qui les doit effacer contre le ministre tout puissant qui les favorise. Cependant cet examen trop vanté ne fait-il pas soupçonner qu'à cette époque le goût de l'Académie était encore plus imparfait que le génie de Corneille ? Cette critique est impartiale et sincère ; mais Corneille
avait besoin de former son siècle, avant d*y trouver des juges. Le siècle de Louis XIV vit éclore beaucoup de libelles. Il y avait tant de grands hommes! Boileau parut, et, sans long eitamen, avec de bonnes plaisanteries et de bons vers , il décrédita les mauvais écrivains , qui presque tous se vengèrent en se faisant mauvais critiques. Boileau fut le réformateur de son siècle : il appuya sa doctrine de ses exemples; voilà ce qui fit sa puissance. Son style était encore plus redoutable que ses épigrammes. Il écrasait doublement les poètes médiocres : il n'avait pas besoin de compter leurs fsiutes ; il écrivait ses vers. Cependant cette critique impartiale et raisonnée , qui détaille les défauts et rend justice aux beautés, n'était pas encore née. Bayle l'exerça sur l'érudition bien plus que sur le goût , sans amertume et sans passion, avec un esprit supérieur et modéré. Du reste , les hommes de génie n'avaient que le temps d'imaginer et de produire; et les talents secondaires, dans le premier étonnement où les jetaient tant de créations nouvelles , savaient à peine les admirer, quand ils ne les enviaient pas. C'est depuis le siècle de Louis XIY que la critique a dû naître, pour ainsi dire, du développement de toutes les autres facultés littéraires ; comme nous voyons , dans l'étude de la nature , les progrès des j différentes sciences , en produire quelquefois une
nouvelle , qui doit son existence à la perfection des autres.
Lorsque la critique est devenue nécessairement un genre de littérature, souvent ceux qui l'exerçaient n'ont pas respecté dans les autres un titre qu'ils portaient eux-mêmes. Ils semblaient oublier que la justice et la vérité sont la loi com- . mune de tout écrivain , et que celui qui écrit sur les livres des autres , au lieu d'en faire lui-même , n'est pas un ennemi naturel des gens de lettres , mais un homme de lettres moins entreprenant ou plus modeste. Cette injuste amertum^^ cette ini mitié sans motif est la cause des plus grands abus de la censure littéraire. Que le critique commence par aimer d'un amour sincère l'étude des beauxarts ; que son ame en ressente avec délices les nobles impressions ; qu'il entre dans l'empire des lettres, non pas comme un proscrit qui veut venger sa honte , mais comme un rival légitime qui mesure sur son talent l'objet de son ambition, et qui veut obtenir une gloire, en jugeant bien celle des autres : alors il sera juste; et sa justice accroîtra, ses lumières. Il sera le vengeur et le panégyriste des écrivains distingués. Il sentira vivement, leurs fautes; il en souffrira. Mais, tandis qu'il les blâme avec une austère franchise , son estime éclate dans ses reproches, toujours adoucis par ce respect que le talent inspire à tous ceux
5o DISGOUKS
qui sont dignes d'en avoir. Il se croira chargé des intérêts de tout bon ouvrage qui paraît sans la recommandation d'un nom déjà célèbre; à travers les fautes , il suivra curieusement la traCe du talent; et, lorsque le talent n'est encore qu'à demi développé , il louera l'espérance. Quelquefois l'enthousiasme même des lettres peut lui inspirer une sorte d'impatience et de dépit à la lecture d'un ennuyeux et ridicule ouvrage; mais l'habitude corrigera bientôt l'amertume de son zèle ; il s'apercevra qu'il est inutile d'épuiser tous les traits du sarcasme et de l'insulte contre un pauvre auteur dont les exemples n'ont; pas le droit d'être dangereux.
Un sage l'a dit : // faut avoir de rame pour auoir du goût *. Ainsi , l'impartialité , l'amour des lettres pour elles-mêmes , le désir des succès d'autrui , ce mélange * de principes équitables et de sentiments nobles doublera le mérite du critique, et rendra son goût plus lumineux et plus pur. A force d'abuser de sa conscience , on parvient à se fausser l'esprit. Une erreur souvent répétée pénètre insensiblement dans la pensée de son auteur, à la suite de tous les vains sophismes dont il la fortifiait, sans la croire lui-même. C'est la punition d'un critique de mauvaise foi ; il finit
* Vauvenargues.
SUR LA CRITIQUE* Si
por perdre le bon sens. Cette instabilité d'une opinion sans pudeur ne sait plus où s'arrêter. Tout est variable et faiUe quand il n'y a pas d'appui dans le cœur. Tel im juge corrompu se livrant à une indifférence universelle , pour se donner plus de liberté, laisserait à dessein chaque jour s'émousser en lui l'intelligence du bien et du mal, et jetterait au hasard ses décisions tantôt capricieuses , et tantôt mercenaires. Non , tout ce qu'il y a de pur , de noble et d'élevé dans le plus sublime des beaux-arts, n'est pas fait pour être senti par une ame rampante et avilie ; elle n'entend pas ce langage; elle trouve dans sa propre bassesse ime incrédulité toute prête contre les sentiments généreux. Les lumières de la science et de l'esprit ne peuvent la conduire jusque là. Son goût est imparfait; il lui manque le sens moral; et, si le goût n'est que la sensation vive et réfléchie de la beauté , le pouvoir de saisir , dans les objets et dans les passions, les nuances les plus délicates de la vérité et de la convenance; s'il doit juger de tous les rapports du cœur hu- ' main ; si , comme le génie même , il doit avoir ses illusions , ses enthousiasmes , ses théories d'un su^ blime idéal ^ combien ce sens moral ne devient-il pas pour lui un guide infaillible et nécessaire! Formé à l'école antique, le goût si pur de Fénélon s'embellissait encore de la pureté de son ame. Je
5u DISCOURS
sais qu'il est un goût acquis par l'étude , la lec-* ture et la comparaison , et je ne prétends pas en nier Fempire , ni le méritei C'est ce jugement pur et fin , composé de connaissances et de réflexions , que possédera d'abord le critique. Il a pour fondement l'étude des anciens , qui sont les maîtres éternels dé l'art d'écrire , non pas comme anciens^ mais comme grands hommes. Cette étude doit être soutenue et tempérée par la méditation attentive de nos écrivains , et par l'examen des ressemblances de génie , et des différences de situar tion , de mœurs , de lumières , qui les rapprochent ou les éloignent de l'antiquité. Voilà le goût classique; qu'il soit sage sans être timide, exact sans être borné ; qu'il passe à travers les écoles moins pures de quelques nations étrangères y pour se familiariser avec de nouvelles idées, se fortifier dans ses opinions , ou se guérir de ses scrupules ; qu'il essaie, pour ainsi dire, ses principes sur une grande variété d'objets : il en connaîtra mieux la justesse; et, corrigé d'une sorte de pusillanimité sauvage , il ne s'effarouchera pas de ce qui paraît nouveau, étrange, inusité; il en approchera, et saura quelquefois l'admirer. Qui connaît la mesure et la borne des hardiesses du talent ? Il est des innovations malheureuses qui ne sont que le désespoir de l'impuissance; il en est (\m^ dans leur singularité même , portent un caractère de
grandeur. Confrontez-les avec le sentiment intime du goût. Le go4t n'exige pas une foi intolérante. Vous éprouverez qu'il adopte de lui-même, dans- les combinaisons les plus nouvelles ^ tout ce qui e^t fort et vrai, e* ne rejette que le faux, qui presque, toujoitrs est la ressource et le déguisement de la *> faiblesse. Quelques productions irrégulières et informes ont eEil^vé les suffrages; elles ne plaisent point par la violation des principes ,,maid en dépit de cette violatioja; et c'est au contraire le triomphe, de la nature, et du goût, que quelques beautés conforme^ à cet invariable modèle , répandues dans un ouvçafge bizarrement mélangé, suffisent. à son succès, et ioient plus fdirtes que l'alj^age qui les altère. Le critique éclairé fera cette distinction ; il s'empressera d'accorder au talent qui s'égare des louanges instructives. Pourquoi montrerait-il une injuste rigueur? C'est au mauvais goût qu'il appartient d'être partial et passionné ; le bon goût n'est pas une opinioi;^, une secte ; c'est le ra^nement de la raison cultivée; \^ perfection du sens naturel. Le bon goût sentira vivement les beautés naïves et sublimes dont Shakspeare étincelle : il n'est pas exclusif. Il est comme la vraie grandeur , qui , sûre d'elle-même , s'abandonna sans se compromettre. Je saiSi que cette pureté ,■ et en même temps c^tte indépendance de goût, supposent une supé-
riorité- de connaissances et d% lumières qui ne peut exister sans un talent distingué. Mais je crois aussi que la perfection du goût , dans l'absence du talent , serait une contradiction et, une chimère. Tous les arts sont jvtgés par de prétendus connaisseurs qui ne peuvent les pratiquer. Il «n est ainsi souvent de Fart d'écrire ; et nulle part l'abus n'est plus ridicule et plus nuisible. Pour être un excellent Critique , il. faudrait pouvoir être un bon auteur. Dans un esprit faible ^t impuissant , le bon goût se rapetisse , se rétrécit , devinât craintif et superstitieux, et se prerportionrie à la mesure de l'homme médiocre qui s'en sert aussi timidement pour juger que pour écrire. Le talent seul peut agrandir l'horizon du goût, lui fai!^ prévoir confusément de nouveaux pointe de vue, et le disposer d'avance à juger des beautés ^ui n'existent pas encore. Comme le sentiment de nos propres forces influe toujours sur nc^ opinions , le critique sans chaleur et sans imagination sentira faiblement des qualités qui lui sont étrangères. N'ayant que dii goût, il n'en aura point assez. C'est ainsi qu'en général les écrivains sages et froids , qui , dans leur marche compassée, affectent le goût, en manquent souvent ; ils évitent les écarts et les fautes, mais, incapables d'un vrai sublime ou d'une noble simplicité , ils ont recours à des agréments froids et recherchés , qui ne va-
lent pas mieux que des fautes , et sont plus contagieux , parce qu!ils sont moins choquants.
N'êtes-vous pas, -me dira-t-on, trop libéral envers le critique ? avec l'amour passionné des lettres , qui , sd|pn vous , renferme plusieurs vertus , vous lui accordez encore la science , le goût , le talent; c'est-à-dire, je les lui demande. Je veux reporter sur les critiques la sévérité qu'ils exercent , et reculer si fort pour eux le point de per-^ fection, que, par frayeur^ ils deviennent plus modestes , et qu'ils respectent aussi la difficulté de leur art. Cicéron se plaignait de ne trouver nulle pfprt le parfait orateur ; peut-être ne trouverait-on pas davantage le parfait critique, même en cherchant parmi les écrivains célèbres. Le sage et élégant Addisson fit servir la critique à son plus noble usage , à la gloire du génie ; mais il ne présente aucune vue originale dans l'examen du plus extraordinaire de tous les poèmes; il juge Milton par Aristote : et le défaut d'invention se fait sentir jusque dans sa manière d'admirer des idées neuves. L'ingénieux La Motte avait le véritable langage, et, pour ainsi dire, les grâces de la cri-^ tique. Sa censure est aussi polie que sa diction est élégante: il ne lui manquait que d'avoir raison. Mais il se trompa d'abord en attaquant les anciens , et plus encore en défendant ses vers. Personne n'a porté plus loin que Voltaire la netteté
du style , mesure ordinaire de la Justesse des idées. Personne ne fut favorisé d'un instinct plus délicat, et ne naquit avec plus de goût. Sa raison était mûre dès la jeunesse ; et son imagination fut toujours vive. Il avait sur la littérature d^autant plus de lumières et d'idées qu'il ne s*eii était pas uniquement occupé , et qu'il pouvait y rapporter la variété de ses réflexions et de ses études. Mais son caractère ardent et mobile ne lui permit pas de garder l'invariable impartialité du critique. Quelquefois, en censurant de prétendus rivaux, il paraît trop se souvenir d'une insultante comparaison , et sa sévérité est une vengeance. Au re^ , il est difficile .peut-être de lui r^rocher les injustices qu'il laisse échapper, en songeant à celles qui tourmentèrent sa* vie. Il suffit d'un succès pour se faire plusieurs ennemis: l'homme qui, dans la confiance de ses talents , aspire à l'universalité des succès , ne semble-t-il pas appeler sur lui toutes les haines de l'innombrable médiocrité , que par^ tout il écrase , sans la voir ? Voltaire a soutenu cette lutte par l'ascendant du génie qui l'avait fait naître. Ses détracteurs n'ont obtenu qu'une sorte d'immortalité grotesque , qu'il leur a trop libéralement distribuée dans ses ouvrages. C'est qu'aucun d'eux n'était digne de le juger. Cette tâche pouvait honorer un véritable critique; mais il aurait fallu commencer par des çonicessions péni-
bles. Il fallait d'abord proclamer Voltaire le conservateur du goût , le représentant de la poésie française , le créateur d'une prose originale , trois titres qu'un autre homme n'a point réunis. Après ce début , la critique devenait instructive et légitime. A cet écrivain d'un goût si pur , si ami du simple et du vi-ai , malgré tant d'esprit , on pouvait reprocher une censure quelquefois- irréfléchie et injuste de l'antiquité classique , et même (îe cette autre antiquité qui commence avec le siècle de Louis XIV. Voltaire , grand poète par le style et la passion , poète de génie , passant avec un égal bonheur des grâces de la poésie légère à l'énergie de la verve théâtrale , n'avait pas porté dans sa riche élégance assez de précision et d'audace. Enfin , cette prose neuve et sans imitateurs, incomparable dai^js tous les genres où la familiarité est une grâce , quelquefois éloquente en sortant du badinage , dérogeait trop souvent à la dignité de la morale et de l'histoire. Une critique s\ modérée aurait aujourd'hui des lecteurs; mais la justice ne produit point de scandale : et , pour beaucoup de gens , le scandale est un succès. Fréroh l'obtint.; abondamment pourvu d'idées communes , écrivant facilement d'un style médiocre, il imprima deux cents volumes de criti* que , dont le but principal est Voltaire. Beaucoup d'écrivains aujourd'hui célèbres y sont injuriés
par diversion. Ce n'est pas que ce recueil ne re»*ferme un nombre prodigieux d'éloges ; il y parsdt successivement une foule de grands hommes dont personne ne connaît les ouvrages. Mais il semble qu'une pareille indulgence , loin d'être une compensation de tant d'injustices, est un double affront feit au talent , et par la rigueur absurde des critiques, et par la ridicule prostitution des louanges.
Voltaire rencontra d'autres adversaires. Le besoin de leur répondre a grossi la collection de ses œuvres; on peut leur pardonner^ c'est un des services que la critique injuste rend au public. Le gazetier ecclésiastique n'a pas arrêté le succès de F Esprit des Lois ; mais il nous a valu le dernier chef-d'œuvre de Montesquieu , son Apologie, modèle dont Voltaire aurait dû quelquefois imiter là raillerie bienséante et l'amertume sagement tempérée. Je m'arrête ici de peur d'être injuste ; je n'ai désigné que des abus nombreux; ne s'y mêle-t-il aucun avantage ? Je l'avoue , un homme passionné peut dire la vérité; un plat écrivain peut dénoncer son semblable. Enfin , la critique même la plus chagrine est obligée de choisir un objet d'admiration , ne fut-ce que par malignité ; et quelquefois elle place bien sa préférence , pour se couvrir d'un acte de justice. Quel est le détrac* teur qui , dans l'exagération de ses reproches , ne
révèle pas quelque défaut véritable ? S'il faut parler des avantages, lorsqu'ils disparaissent sous de nombreux abus , proclamons l'utilité de la critique. Mais avouons cependant que , dans les belles époques de notre littérature , elle n'exerça aucune grande et salutaire influence; quand elle était sage , elle n'était pas piquante ; le public le veut ainsi. £n général on n'aime pas à lire une dissertation sur le mérite d'autrui. Les hommes ont quelque peine à croire qu'un homme de leur siècle , un homme fait comme eux , qu'ils voient , qu'ils entendent, ait un talent supérieur ; ils s'ennuieraient à la preuve d'une si fade vérité. On souffre avec plus de patience de voir des prétentions humiliées , des talents contestés , des hommes d'esprit tournés en ridicule, si jamaitils peuvent l'être. Cependant , je voudrais qu'on essayât une critique absolument impartiale , sans complaisance et sans rigueur. A tout prendre , comme cette critique impartiale serait encore assez mé*^ chante , peut-être réussirait-elle : c'est une expérience à faire.
Il est tin préjugé; c'est que la critique même la plus injuste ne nuit point aux lettres. Qu'importent, dira-t-on, les petites blessures de l'amourpropre humilié ? si l'auteur a du talent , la persécution doit l'animer ; nos plus grands écrivains ont subi cette épreuve ; ils en ont profité. Boileau
6o DISCOURS
le disait à Racine. Oui , sans doute , et c'était une noble et ingénieuse consolation à présenter au grand homme découragé , que l'espérance de voir son génie s'accroître par les tourments de sa vie. Mais pourquoi fallait-il alors consoler Racine? Les hommes n'ont-ils rien de mieux que le blâme et l'envie pour animer les progrès du talent? Si quelquefois une ame fière et indignée remonte par l'effort même qui devait l'abaisser , combien de fois le ressentiment pénible de l'injustice n'at-il pas jeté dans l'inaction et dans l'oubli des talents faits pour la gloire ? Racine lui-même , las de combattre la haine et de peur de l'augmenter encore, n'a-t-il pas arrêté le cours de ses chefsd'œuvre dans la force de l'imagination et de l'âge, exerçant ainsi , par le silence de son génie , la seule vengeance que le grand homme peut tirer de ses injustes contemporains ? L'inspiration des succès, voilà ce qui réellement anime le grand écrivain par le besoin toujours croissant de surpasser ses premiers efforts , d'atteindre toute la portée de son talent , que lui seul il connaît ; enfin , de se justifier à soi-même sa gloire , sur laquelle il est peutêtre plus difficile qu'un autre.
On peut le croire , sans faire tort à l'envie , Racine , quand il n'eût pas reçu d'elle de si pénibles encouragements , aurait trouvé dans les conseils de l'amitié , dans les anciens , dans lui-même,
SUR LA CRITIQUE. 6t
des forces et des beautés nouvelles. Mais pourquoi discuter ainsi? Peut-on , sans un regret amer, songer que ces hommes qui feront éternellement l'honneur et les délices du monde civilisé , que ces aimables enchanteurs qui , par la passion de l'harmonie , agitent si doucement les âmes , que ces véritables rois de la pensée humaine , qui savent l'éclairer en la charmant, et l'ennoblir en l'éclairant, furent malheureux par leur gloire^ et pour nos plaisirs; qu'ils ont jeté des regards inquiets et douloureux sur les chefs-d'œuvre que nous adorons, qu'ils se sont repentis de leur génie, que peut-être ils en ont douté ; et qu'ébranlés par les cris de cabales ignorantes et envieuses , ils ont eux-mêmes trempé dans l'injustice de leurs censeurs , et sont morts en se défiant de cette postérité, qui ne manque jamais aux grands hommes? Vainement les accusera - 1 - on d'une sensibilité excessive : c'est une vérité vulgaire , que l'alliance de cette délicatesse trop irritable avec les mouvements et les illusions du génie. Un homme médiocre peut avoir un sot orgueil ; mais il est impossible qu'un homme doué de quelque talent n'ait pas l'ame fière , sensible , impatiente du mépris. L'étude des lettres même lui donnerait ce ce caractère. Et vous , qui l'en blâmez , voyez tous les hommes , quel prix ils attachent au maintien de leurs prétentions , surtout quand elles occu-
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pent une grande place dans leur vie , et qu'elles leur coûtent de grands efforts. L'écrivain n'a qu'une prétention , qu'une espérance , qu'une passion , l'estime des autres hommes. Il la pour* suit au prix de travaux pénibles , auxquels tous les esprits n'ont pas droit d'atteindre , il la pour-* suit avec plus d^ardeur que de sagesse; voilà sa force et son excuse : et cependant , lorsqu'il est troublé dans la possession de ce droit , et, si vous voulez , de cette erreur , on s'étonne de son indi* gnation et de ses plaintes ! Mais quels sont ces hommes si calmes et si patients sur les injures d'autrui, qui tolèrent volontiers la persécution du talent? Quel est ce juge rigoureux , qui ne peut se défendre d'une invincible prévention contre les écrivains de son siècle , qui ne conçoit pas qu'on puisse exagérer la critique, et ne croit pas à l'injustice, parce qu'il ne croit pas au mérite ? Ce sera quelque homme d'esprit , qui n'a pu s'élever jusqu'à la médiocrité du talent, et qui cache sa faiblesse et ses regrets sous le faste im*pitoyable de ses dédains. Ce sera quelque lecteur plus sévère qu'habile , qui se fait dénigrant par politique , et condamne d'abord , de peur d'être exposé à l'embarras de juger ; ce sera quelque esprit frivole et tranchant qui blâme au lieu de lire, et ménage à la fois son amour^propre et sa paresse; enfin , ce sera quelque esprit systématique.
qui , depuis une époque fixée , ne lit plus , ne veut plus lire, ne veut plus qu'on écrive, demeure convaincu que la littérature est anéantie sans retour, méprise le présent, tue l'avenir, imagine qu'il est impossible d'avoir encore du talent et du goût, et tire toutes ses preuves de lui*-méme. Voilà les adversaires que l'homme de lettres rencontre même dans le monde , voilà les fauteurs indiscrets de la critique injuste et passionnée. Mais , loin des échos de la sottise , le bon goût garde en réserve un petit nombre d'esprits éclairés qui se communiquent et s'entendent, jugent la critique, devinent les intérêts cachés, et ne croient pas plus à l'exagération des reproches qu'à la fureur des louanges.
Cependant, comme c'est le critique qui fait l'opinion du jour, et que c'est la critique qui forme l'opinion de la foule, on avait senti de tout temps l'influence que peuvent obtenir les feuilles publiques. Aussi cette société religieuse , si célèbre par son ambition souple et infatigable , non contente de s'introduire à la Chine , de dominer en Europe , de tenir entre ses mains la foi des peuples et la conscience des rois , pour compléter son singulier empire , avait cru nécessaire de régler le goût à peu près comme la morale ; et , parmi cette variété de talents qu'elle réunissait dans son sein , outre les prédicateurs et lek géo-
mètres., les savants et les hommes du monde , les casuistes et les intrigants , elle avait eu soin de se pourvoir de journalistes *. Mais la critique exercée par des hommes de parti ne produit pas une impression durable. Elle' sert à l'humiliation du talent , au triomphe passager de la médiocrité ; elle ne change pas le goût public. Cette gloire n'a jamais appartenu qu'aux écrivains supérieurs , à Corneille , à Boileau, à Racine, à Molière , quelque temps à Fontenelle , long-temps à Voltaire. Je sais qu'il se présente dans l'histoire des arts une époque qui donne à la critique plus d'importance et d'autorité : c'est l'époque où les talents s'éteignent et deviennent plus rares ; où le goût , émoussé par la satiété , s'égare , se corrompt : alors la portion impartiale du public ne peut-elle pas devenir aveugle ? N'a-t-elle pas besoin d'être éclairée ? On peut en conclure , que la critique est une de ces professions qui prospèrent dans, les temps malheureux.
Sous la dictature même de Voltaire le mauvais * goût s'était fort répandu. Après l'avoir toléré , tout en le combattant par ses railleries et ses exemples, il avait fini par en être importuné, et par le craindre pour l'avenir. A mesure que cet homme qui avait mis tant d'opinions en mouvement , ou-
♦ Le Journal de Trévoux.
vert tant de routes, et jeté partout un esprit d'inquiétude et d'innovation , s'approchait de son déclin , l'anarchie s'augmenta. La fureur d'écrire entassait d'insipides et barbares productions : quelquefois elles surprirent de honteux succès.
Parmi quelques esprits éclairés et délicats qui semblaient terminer la gloire de ce siècle mémorable , et qui ne sont pas tous perdus pour le nôtre , deux hommes , par les circonstances et par le caractère de leurs études , parurent plus particulièreinent appelés au rôle d'arbitres du goût et de juges littéraires : tous deux , disciples de Voltaire, s'étaient trompés en le suivant sur la scène tragique ; ils manquaient de génie. Marmontel jouissait de l'honneur d'avoir fait quelques productions piquantes dans le genre qui lui coûta sans doute le moins d'efforts. Il avait beaucoup d'esprit, mais il en abusa d'abord pour se former des erreurs systématiques , auxquelles il renonçait avec peine. Son goût était plus réfléchi qu'inspiré; et l'on sait que même pour juger, la méditation est moins sûre que le sentiment naturel. La Harpe , à la fois dénué de hardiesse et de profondeur , se distinguait par la pureté du goût , la sagesse du talent , et s'était heureusement élevé jusqu'à l'éloquence tempérée. Dans la composition originale , il paraissait fixé sans retour au second rang, et ne montrait qu'une seule qualité de l'écrivain supé- I. 5
rieur, cette noble élégance dont il anima l'Éloge de Fénélon et les plaintes de Mélaniè. Ces deux hommes de lettres avaient exercé la critique des journaux; et sans éviter l'exagération qui nous en paraît inséparable , leurs feuilles étaient en général consacrées à l'éloge et souvent à l'apologie du vrai talent. Marmontel , voulant réunir et augmenter les fragments littéraires qu'il avait donnés à l'Encyclopédie , publia ses Éléments de Littérature ; et , quelques années après , La Harpe commença son Lycée. L'ouvrage de Marmontel, quoiqu'il renferme les noms et quelquefois la censure de plusieurs contemporains, appartient entièrement à cette haute critique qui n'est que la théorie raisonnée des beaux arts. La forme de l'ouvrage ôte une grande difficulté et une grande beauté , la liaison, l'ordonnance. Il y a des paradoxes. L'auteur rencontre souvent des idées fausses, parce (fu'il cherche trop les idées neuves ; mais il présente beaucoup d'instruction ; et ses erreurs font penser.
La Harpe était né pour la critique ; son talent s'est augmenté dans l'exercice de sa faculté naturelle ; mais a-t-il embrassé le vaste plan qu'il s'était proposé ? Jette-t-il un coup d'oeil hardi sur l'essence des beaux-arts? A-t-il des vues fines et profondes ? La connaissance de l'homme , des nioeurs , de l'histoire , lui sert-elle à éclairer l'é-
tude des lettres ? £st«*il autre chose qu'un élégant démonstrateur de vérités connues? Non; et cependant il a été et- sera long-temps fort utile. Il fallait à cette époque un esprit conservateur. La Harpe n'avait pas assez médité les anciens ; mais il en parle avec une vérité d'enthousiasme qui se connnunique , avec une admiration persuasive. Sans avoir la raison supérieure , la philosophie , la métibode de Quintilien , placé conune lui dans des jours de décadence , il a défendu les droits de la langue et du goût. Lorsqu'il reparut dans la tribune littéraire , à la fin des troubles politiques, ses idées justes , ses théories simples et vraies, son style pur ,* facile , abondant , devaient réussir et plaire , après la longue confusion du bon sens , comme de tout le reste. Presque toujours il com^ mente les principes de Voltaire ; et , s'il en émousse la vivacité piquante, il en conserve la justesse et la clarté. Souvent il me présente l'image de cette critique , à tœU séifère et juste , que Voltaire plaçait à la porte du temple dont lui-même était le véritable. dieu.
La Harpe poursuivait le mauvais goût avec une sorte de haine ; et , comme la passion inspire le talent , il trouvait quelquefois dans sa colère une heureuse énergie ; mais sa véritable gloire sera toujours d'avoir proclamé le génie de quelquesuns de nos grands hommes. Je ne sais en effet si
dans les lettres ^ après l'honneur de produire des beautés originales, il est lîn titre plus noble que de les admirer avec éloquence , d'en expliquer les merveilles >, d'en augmenter le sentiment ^ d'en perpétuer l'imitation. La Harpe , qui n'avait pas assez de force pour recevoir , pour saisir puissamment la première inspiration , s'anime et s'échauffe par le reflet des grandes beautés qu'elle a produites. Cette éloquence , que peut-être il n'eût pas tirée de lui-même , il la trouve en admirant Britannicus ou Zaïre. On regrette que cet écrivain , qui fut souvent l'interprète du goût , se soit emporté à des censures et même à des accusations violentes jusqu'au ridicule , il avait été faible ; il fut exagéré. Après La Harpe on écrivit encore sous la dictée des intérêts et des passions. Je ne veux pas désigner les contemporains; ce serait me donner, du moins à leur égard, la mission de critique , et sur un point difficile et dangereux. Je suppose même qu'il y eut des injustices involontaires ; mais le critique doit être , comme l'historien, éloigné de toute passion, de tout intérêt, de tout parti. Il doit juger les talents bien plus que les opinions. Je sais que la censure des opinions', celle de toutes qui touche le plus près à la personne , présente un intérêt de malignité presque aussi puissant que la calomnie. Mais les arbitres du goût peuvent-ils envier la charge d'in-
quisiteurs ? C'est un emploi trop délicat , où les méprises sont communes et odieuses ; Fusage en avait commencé par la censure exagérée du dixhuitième siècle. Toutes les accusations morales accumulées sur cette grande époque tournaient au profit de la critique. Ij'injustice avait l'air d'un saint zèle; on eût dit que c'était un bienfait public de découvrir ou même d'imaginer des fautes de toute espèce dans ces écrivains supposés si coupables.
Il faut convenir au contraire que la nécessité d'examiner chaque jour le produit de chaque mois réduit souvent le critique à des sujets stériles et ingrats. Il est triste et embarrassant d'analyser les idées d'un homme qui n'en a pas. Les critiques usèrent trop vite le riche fonds que leur avait laissé le dix-huitième siècle. La rigueur avec laquelle ils jugeaient les grands hommes de cette époque leur inspirait naturellement pour les contemporains une inexorable sévérité. On aurait eu mauvaise grâce à demander plus de ménagement que n'en obtenaient Montesquieu et Rousseau.
Quelques hommes de talent résistèrent à l'injustice; quelques autres, pour éviter ou pour combattre la critique, se mirent à l'exercer. On aimait mieux écrire un morceau que d'entreprendre un ouvrage. La littérature passa presque dans les journaux : ce mélange n'a pas duré. Mais , depuis
cette époque , le ton de la critique s'est élevé ; et par une influence qui s'est conservée jusqu'à nos jours , le goût et le style ont paru dans ces compositions rapidement écrites , et quelquefois trop promptement oubliées. Je ne sais si quelques critiques ont formé jamais un système réfléchi d'exclusion et de dénigrement universel. Ce serait une faute politique ; car enfin, les critiques n'existent qu'à l'occasion des auteurs ; ils régnent dans une littérature affaiblie , mais si la littérature était détruite , ils tomberaient avec elle. Cependant il est possible y il serait affligeant que des talents supérieurs aient gardé trop long-temps un silence involontaire, qu'une juste fierté leur ait fait craindre d'exposer à d'injurieuses attaques un nom , respectable, et qu'ils n'aient pas eu le courage d'augmenter leurs titres , de peur de compromettre leur gloire. Mais enfin , si depuis dix ans le goût s'est épuré , si les saines doctrines sont reconnues, en attendant qu'elles soient pratiquées, la critique n'est pas étrangère à cette réforme des idées littéraires long-temps vagues ou fausses ; elle popularise l'instruction; même quand elle juge mal lA lettres, elle y fait penser. Elle proteste en général contre les innovations dangereuses : sous la plume de quelques hommes elle s'exprime avec Une correction élégante qui n'est pas inutile au maintien de la langue et du goût, dans un
SUR LA. CRITIQUE. J l
siècle où rhomme du monde a peu de teipps pour lire , où trop souvent l'homme de lettres n'a que le temps d'écrire.
Que la critique sache toujours unir à la pureté du style l'usage de ces formes polies qui n'otent rien à la vérité des jugements , mais qui la rendent plus tolérable pour l'amour^^propre. Il existe un art d'être sévère , sans être offensant. Je sais qu'à la dureté trop commune de la critique on oppose la sensibilité ombrageuse souvent reprochée aux hommes de lettres. Les abus sont partout. Nos ouvrages nous touchent de si près , qu'il faut une rare modération pour séparer deux intérêts que le censeur affecte presque toujours de confondre. Cependant il semble qu'une critique sévère et raisonnée excite rarement des plaintes. On peut être offensé , mais on ne s'irrite pas ; c'est le sarcasme , c'est la froide moquerie qui blesse et qui outrage. L'amour-propre consentirait à être blâmé ; mais il ne peut souffrir d'être raillé. Le blâme n'exclut pas l'estime; il laisse la consolation de discuter , de contredire. La raillerie est l'expression irrévocable du dédain. Que la critique évite toujours la hauteur et l'ironie ; elle embarrassera beaucoup les amours-propres les plus intraitables ; elle leur ôtera la cause ou le prétexte de leurs ressentiments. Car enfin l'homme critiqué mal à propos n'est pas insulté ; une remarque
fausse mais polie n'est pas un affront. Quel que soit votre dépit intérieur, vous ne pouvez vous plaindre d'une observation sur votre ouvrage , comme d'une plaisanterie contre vous. Personne ne partagerait l'exagération de vos plaintes ; et la critique , avec un peu d'habileté , aurait le plaisir d'être injuste, en ayant l'air d'être modérée.
Il est aussi pour l'homme de lettres une sage et noble vengeance, c'est de mépriser l'injustice, de compter sur son talent , et d'en multiplier sans cesse les titres : il y gagnera du temps et de la gloire. Puis-je oublier ici la touchante leçon que présente la vie du grand poète dont nous avons vu les derniers feux s'éteindre, et jeter en mourant une si vive lumière ? Sa longue carrière , mar quée par tant de succès , ne fut pas respectée de l'envie. Quelles opiniâtres censures avaient poursuivi son premier chef-d'œuvre ! Combien de fois elles se renouvelèrent! Et quand il fallut enfin céder à la renonmiée , avec quelle obstination artificieuse on s'efforça long-temps de borner le talent de M. Delille par les prodiges mêmes de son art, et d'admirer beaucoup ses vers, pour mieux l'exclure du grand nom de poète ! Mais le poète continua de chanter d'une voix plus forte, plus flexible et plus sonore. Il avait écouté la critique sans' colère et sans dédain ; il en avait souri ; et , ce qui n'est pas moins rare , il en avait quelque-*
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fois profité. Pendant que la critique examinait sévèrement ses fautes brillantes , sa verve, long-temps exempte de vieillesse, enfanta des beautés plus fières et plus hardies. On combattit , mais on céda. Le nom de M. Delille se vit environné de l'admiration des hommes de lettres, ceux dont la justice est toujours la plus prompte et la plus sûre. La critique perdit son amertume et sa rigueur, et se para quelquefois d'une grâce ingénieuse , pour célébrer un talent qui bientôt allait finir , dont les beautés s'étaient agrandies, et dont les défauts mêmes j conservés sous les glaces de l'âge , devenaient une singularité incorrigible et piquante.
Ainsi , messieurs , les hommes supérieurs , lorsqu'ils sont assez sages pour ne pas s'engager dans ces interminables querelles où l'envie s'aigrit encore du poison de la haine , voient enfin tous les contemporains consentir à leur gloire. Les talents qui , dès leur début , éveillent la critique par de grandes beautés, et qui, moins courageux ou moins féconds , ne la font pas taire par une succession rapide d'efforts et de triomphes, se ressentent plus long- temps d'une première injustice; mais l'envie désarmée par leur, repos leur pardonne aussi. La médiocrité sage et laborieuse est ordinairement naénagéô; car elle n'effraie pas; comme elle ne doit pas s'avancer loin dans la carrière, on la laisse passer sous la garantie de sa
faiblesse. Quelle que soit donc l'injustice de la critique, elle afflige plus les hommes de lettres
qu'elle ne peut leur nuire. C'est un abus sans doute que le droit de blâmer appartienne à des juges souvent intéressés et inhabiles ; mais le danger de cet abus s'est affaibli par son excès même. On a vu tant d'hommes de talent insultés, tant d'écrivains sans mérite pompeusement célébrés, que les termes ont beaucoup perdu de leur force réelle. La critique contemporaine gardera toujours les abus qui lui sont essentiels, l'exagération et le caprice. Plus il y aura de bons écrivains , moins elle sera puissante; elle ne prescrira jamais contre le vrai talent. Considérée généralement, elle n'exercera sur le goût qu'une influence incertaine et passagère. Quelques hommes pourront la manier avec supériorité , mais ils auront tort de s'y condamner. Vous serez plus utiles, vous profiterez mieux de vous-mêmes , en faisant un assez bon ouvrage, qu'en critiquant avec esprit tous les mauvais livres qui se font autour de vous. La haute critique qui s'exerce sur la théorie des beaux arts et sur le génie des écrivains anciens ou étrangers, pourra se perfectionner encore. L'époque où les sources de l'invention commencent à tarir , où la composition originale s'épuise , fut toujours celle où l'on raisonna le plus ingénieusement sur les productions des siècles créa-
leurs. Puisse seulement la critique littéraire ne pas envahir tout le domaine des lettres! Honneur et reconnaissance aux esprits plus hardis, qui, •malgré le génie de nos prédécesseurs et la satiété de notre siècle , s'exposent à produire encore , et qui, dans les diverses carrières du talent, perpétuent le difficile mérite de l'invention ! Écrivains justement célèbres , qui honorez votre siècle , et vous qui devez l'honorer un jour, attendez -vous à rencontrer sur votre passage la contradiction et l'envie : mais il y a deux réponses qui triomphent de tout; le silence, et un nouvel ouvrage. Les honames cèdent toujours à la persévérance du talent. La critique impartiale éclaire et devance l'opinion : la critique injuste ne peut l'être toujours, ou du moins elle cesse d'être dangereuse; elle se corrige ou se décrédite; on l'écoute', mais on n'y croit plus.
Pour nous, jeunes écrivains, dont les faibles commencements n'inquiètent personne , ne nous flattons pas trop vite de mériter des envieux. Malgré la règle commune, il peut arriver qu'on soit médiocre et sévèrement critiqué. Défionsnous de notre orgueil avant de soupçonner l'injustice d'autrui. L'amour des lettres ressemble à toutes les passions; il aveugle, il égare, il nous fait illusion sur nous-mêmes et sur les autres; il prend l'ardeur de ses vœux pour la mesure do
ses forces , il s'indigne d'être arrêté dans son cours, et souvent il a besoin de l'être. Le talent est rare , la vanité crédule , la gloire séduisanté.
MONTESOnEU.
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Le genre humain avait perdu ses titres :
Montesquieu les a retrouTés , et les lui a reodi^s.. . . , Vo&TAiaE.
O I tç,utes les nations de VEurope , enfin réunies par l'intérêt de l'humanité et la fatigue de la guerre, voulaient élever un monument de leur réconciliation, et choisir un grand homme dont l'image, consacrée dans ce temple nouveau, parût un symbole de justice et d'alliance , elles ne le chercheraient ni parmi les héros, ni parmi les rois qu'elles admirent. Sans doute , on ne pourrait pas introduire dans le sanctuaire de la paix la statue d'un capitaine fameux , quand même on en trouverait un seul qui n'eût jamais entrepris de guerres
* Cet âoge a remporté le prix d^Eloquence décerné par TAcaclémie Française , dans sa séance du 35 août f8i6.
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injustes : on n'y recevrait pas un de ces politiques profonds qui , par leur génie , ont fait ht grandeur de leur pays; car il ne s'agirait pas alors de la grandeur d'un état, mais du repos de l'Europe :^ on n'accueillerait pas même l'image révérée des plus grands rois ; ils ont quelquefois sacrifié l'intérêt de l'humanité à celui de leurs peuples , ou plutôt de leur gloire , et c'est à l'humanité qu'on voudrait élever un monument.
Mais si l'Europe avait produit un sage dont la gloire fut un titre pour le genre humain , et dont les honneurs , au lieu de flatter une vanité nationale , paraîtraient un hommage décerné par tous les peuples au génie qui les éclaire ; un philosophe assez profond pour n'être pas novateur , qui • eût bien mérité de tous les siècles par des ouvrages composés avec tant de prévoyance et de réserve , que , sans avoir pu jamais servir de prétexte aux révolutions , ils pourraient en épurer les résultats , et devenir l'explication et l'apologie la plus éloquente de cette liberté sociale qu'ils n'ont pas imprudemment réclamée : si ce grand homme avait à la fois recommandé le patriotisme et l'humanité ; s'il avait flétri le despotisme d'un opprobre aussi durable que là raison humaine ; s'il avait montré ce lien de politique qui doit rapprocher tous les peuples , et changer le but de l'ambition , en rendant le ccHnmerce et la paix plus
profitables que ne l'était autrefois la conquête ; s'il avait modéré son siècle et devancé le siècle présent ; si son ouvrage était le premier dépôt de toutes les idées généreuses qui ont résisté à tMit de crimes commis en leur nom , ne serait-ce pas l'image de ce véritable bienfaiteur de l'Europe, ne serait-ce pas l'image de Montesquieu qu'il faudrait aujourd'hui placer dans le temple de la paix, ou dans le sénat des rois qui l'ont jurée?
Avant de considérer Montesquieu sous ce noble aspect, avant d'admirer en lui le publiciste des peuples civilisés , nous devons chercher dans ses premiers ouvrages par quels degrés il s'est élevé si haut. Il sied mal , je ne l'ignore pas , de vouloir diviser en plusieurs parties le génie d'un homme supérieur.Le fond de ce génie , c'est toujours l'originalité , attribut simple et unique sous des formes quelquefois très-variées ; mais un homme supé-rieur se livre à des impressions , ou à des études diverses, qui lui donnent autant de caractères nouveaux.
Montesquieu a été tour à tour le peintre le plus exact et le plus piquant modèle de l'esprit du dixhuitième siècle , l'historien et le ju^e des Romains, l'interprète des lois de tous les peuples ; il a suivi son siècle , ses études , et son génie. Les peintures spirituelles et satiriques des Lettres Persanes feront pressentir quelques-uns des défauts qu'on
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reproche à V Esprit de Lois ; mais nous y verrons percer les saillies d'une raison puissante et hardie, qui ne peut se contenir dans les bornes d'un sujet frivole , et franchit d'abord les points les» plus élevés des disputes humaines.
Le plus beau triomphe d'un grand écrivain serait de dominer ses contemporains , sans rien emprunter de leurs opinions et de leurs mœurs , et de plaire par la seule force de la raison : mais le désir impatient de la gloire ne permet pas de tenter ce triomphe , peut-être impossible ; et les hommes qui doivent obtenir le plus d'autorité sur leur siècle commencent par lui obéir. Telle est cette influence , que les mêmes génies , transportés à d'autres époques , changeraient le caractère de leurs écrits , et que l'ouvrage le plus original porte la marque du siècle autant que celle de l'auteur.
Montesquieu , nourri dans l'étude austère des lois , et revêtu d'une grave magistrature , publie , en essayant de cacher son nom , un ouvrage brillant et spirituel, où la hardiesse des opinions n'est interrompue que par les vives peintures de l'amour. Un nouveau siècle a remplacé le siècle de Louis XIV :*et le génie de cette époque naissante anime les Lettres Persanes; vous le retrouverez là plus étincelant que dans les écrits même de Voltaire : c'est le siècle des opinions nouvelles ,
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le siècle de Yesprit. L'ennui d'une longue con^ trainte imposée par un grand monarque ^ dont la piété s'attristait dans la vieillesse et le malheUr, les folies d'un gouvernement corrupteur et d'un prince aimable , tout avait répandu dans la nation un goût de licence et de nouveauté , qui favorisait cette faculté heureuse à laquelle les Français ont donné , sans doute dans leur intérêt , le nom même de l'esprit, quoiqu'elle n'en soit que la partie la plus vive et la plus légère. C'est le caractère dont brillent, au premier coup d'œil^ les Lettres Persanes. C'est la superficie éblouissante d'un ouvrage quelquefois profond. Portraits satiriques , exagérations ménagées avec un air de vraisemblance, décisions tranchantes appuyées sur des saillies , contrastes inattendus , expressions fines et détournées, langage familier, rapide et moqueur ; toutes les formes de l'esprit s'y montrent , et s'y renouvellent sans cesse. Ce n'est pas Tesprit délicat de Fontenelle , l'esprit élégant de LaMothe : la raillerie de Montesquieu est sentencieuse et maligne coname celle de La Bruyère ; mais elle a plus de force et de hardiesse. Montesquieu se livre à la gaieté de son siècle ; il la partage, pour mieux la peindre, et le style de son ouvrage est à la fois le trait le plus brillant et le plus vrai du tableau qu'il veut tracer. La Bruyère, se plaignant ( i ) d'être renfermé dans un cercle
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trop étroit, avait esquissé des caractères, parce qu'il n'osait peindre des institutions et des peuples. Montesquieu porte plus haut la raillerie. Ses plaisanteries sont la censure d'un gouvernement ou d'ufle nation. Réunissant ainsi la grandeur des sujets et la frivolité hardie des opinions et du style, il peint encore les Français par sa manière de juger tous les peuples.
L'invention des Lettres Persanes était si facile que l'auteur l'avait dérobée sans scrupule, et même sur un écrivain trop ingénieux pour être oublié. Mais , dans ce cadre vulgaire , avec plus d'esprit que Dufresny , Montesquieu pouvait jeter de la passion et de l'éloquence ; et quelquefois le génie du législateur se révélait au milieu des témérités du scepticisme et des jeux d'une imagination riante et libre. Le maître de Platon , le précepteur de la sagesse antique , avant de corriger les erreurs des hommes , avait cultivé les arts. Mais la grave antiquité remarqua toujours que les statues des trois Grâces qui sortirent du ciseau de Socrate jeune encore, étaient à demi voilées. Montesquieu n'a point imité cette pudeur. Nous n'oserons pas dire que, préoccupé du soin de retracer les coutumes des peuples , Fauteur des Lettres Persanes se montrait seulement historien et moraliste dans la vive peinture de l'amour oriental; ou, s' il en est ainsi, nous avouerons qu'il
a porté bien loin l'emploi de cet art ingénieux qui soutient l'iiKérét de la fiction par la vérité des mœurs. Mais avec quel charme cette vérité des moeurs ne s'unit*elle pas quelquefois sous sa plume à des images chastes et passionnées ? Un de ces Parsis proscrits sur leur terre natale retrace, avec l'exemple des grandes injustices de la société corrompue, le tableau de l'amour dans la simplicité des mœurs patriarcales. Le peintre qui reproduit avec tant de force la corruption sans politesse et le grossier despotisme de l'Orient , la corruption spirituelle et raffinée de l'Europe, se plaît à ces images puisées dans les moeurs poé^^ tiques de la société primitive.
On peut observer que les plus sérieux philosophes ont cherché dans les rêves de leur imagi* nation le dédommagement des tristes connaissances qu'ils avaient acquises sur la vie humaine : comme si, plus on avait étudié ce monde incorrigible, plus on s'élançait vers un autre monde , dont toutes les lois et toute l'histoire sont à la disposition d'un cœur vertueux. Après avoir éprouvé les caprices de la démocratie et ceux du despotisme , après avoir vu dans Athènes des hommes libres souillés par la mort d'un juste , Platon s'occupait , tantôt à rêver l'Atlantide , tantôt à préparer les institutions de son impraticable république. Tacite , pour se consoler de la pein-
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ture trop fidèle de Rome, embellissait Thistoire d'une peuplade sauvage , et f aisa^ sortir la sagesse et la vertu de ces forets qui cachaient encore la liberté. Morus et Harrington , dans des jours de fanatisme et de fureur, décrivaient le bonheur d'un état libre et sans factions , où la plus parfaite sécurité s'unirait à la plus parfaite indépendance. Des illusions plus instructives et plus vraisemblables ont inspiré à Montesquieu l'épisode des Troglodites , de ce peuple si malheureux quand il est insociable , qui passe du crime à la ruine , se renouvelle par les bonnes mœurs, et, trop tôt fatigué de ne devoir sa félicité qu'à lui-même > va chercher dans l'autorité d'un maître un joug moins pesant que la vertu. Ces trois périodes, admirablement choisis, présentent tout le tableau de l'histoire du monde. Mais ce qui honore la sagesse de Montesquieu, c'est qu'iU renferment le plus bel éloge de la vie sociale. Tandis que Rousseau prononce anathéme contre le premier auteur de la société , tandis que , par amour de l'indépendance, il veut arracher les premières bornes qui, posées autour d'un champ , furent le symbole de la justice naissant avec la propriété , Montesquieu fonde le bonheur sur la justice affermissant ^les droits de chacun, pour l'indépendance de tous. A ses yeux, l'âge de la corruption et du malheur, c'est le moment où l'égoïsme armé se soldève
contre les lois, où la violence des individus détruit les promesses que la société a faites à ses membres. L'âge de la liberté , c'est l'âge de la justice présidant au maintien des intérêts civils , à la sainteté des contrats, à l'équité des échanges, à la perfection de la vie sociale, c'est*à-dire au respect de tous les droits consacrés par elle. Les images des vertus privées,^ les douces peintures d'une condition parée de l'innocence, viennent orner le tableau , pour ajouter à cette première leçon, qui place dans la vertu dés citoyens la force de l'État une autre leçon trop oubliée; c'est que la morale des familles fait les citoyens, et maintient ou remplace les lois. Vérités naïves , au-delà desquelles n'auraient pas dû remonter lesi hardis investigateurs qui , voulant creuser jusqu'aux racines de l'arbre social , l'ont renversé dans Tabime qu'ils avaient ouvert !
Cette sagesse d'application et de principes que Montesquieu devait porter dans l'histoire des intérêts civils , dans la théorie des lois établies , il l'annonce, il s'y prépare, pour ainsi dire, par d'ingénieuses allégories; et sa politique romanesque est plus raisonnable et plus attentive à la vérité des i choses que la politique sérieuse de beaucoup d'écrivains célèbres. On sent que, dominé par un esprit juste et observateur, lors même qu'il se livre à des écarts d'imagination , il
ne peut oublier la réalité des événements et des mœurs qu'il a long- temps étudiées. Veut-il, dans l'épisode des Troglodites, peindre la perfection idéale de la vie humaine , il n'essaie pas , conmie Rousseau , d'exagérer Fabrutissante liberté de la vie sauvage : il trace le tableau embelli de l'homme en société ; et ce tableau , malgré l'éclat des couleurs 9 ressemble à quelques années de bonheur et de vertu que l'on trouverait éparses dans les annales des républiques naissantes ; mais , en dé^ crivant cette vertueuse félicité , il la montre prête à finir ; et cet aveu est le dernier trait ajouté à la vraisemblance historique.
£ssaie-t-il .une seconde peinture du bonheur social , il le fait naître des vertus d'un monarque absolu , fiction qui serait un blasphème si Marcr Aurèle n'avait pas régné. Montesquieu écrit le roman ^Arsace çt Xlsméniej ou le despotisme légitimé par la vertu , orné des plus puissantes séductions, l'amour et la gloire, se consacre et s'enchaîne au bonheur des humains.
Le despotisme ? Un législateur a-t-il employé son génie à l'éloge d'une pareille puissance ? Était? ce un caprice de son imagination , un mensonge de sa conscience ? Pour lever ces doutes, il f^ut rappeler ce désespoir involontaire dans lequel sont tombés de grands et nobles génies , qui , mécontents de l'usage que les hommes faisaient
de leur liberté , leur ont souhaité des maîtres , et ont invoqué contre nos erreurs et nos crimes la terrible protection du pouvoir absolu. Ce vœu s^est rencontré dans les cœurs les plus bienfai* saiits , comme dans ces âmes austères qui , en jugeant l'humanité, semblaient la haïr, Platon (a), qui s'était si long-temps flatté du projet d'une république parfaite, ne savait plus enfin désirer pour l'espèce humaine qu'i^/i bon tyran aidé etun bon législateur. Quelle injure pour le genre humain qu'un pareil vœu ait pu sortir d'une ame vertueuse, en présence de Sparte, à la vue des côtes de la Perse !
Dans cet ouvrage immortel, que l'on a calomnié comme séditieux , parce que les maux des peuples y sont déplorés , Fénélon admet les monarchies ab-» solues , et se réduit à enchaîner par le charme de la bonté ces rois auxquels il abandonne la puissance illimitée du bien et du mal. Sésostris n'est qu'un despote, modéré par la justice et l'amour de la gloire ; Idoménée n'est qu'un tyran corrigé par le malheur. Croira-t-on , cependant, que l'ame élevée de Fénélon ne conçût rien de préférable à l'usage tempéré du pouvoir absolu ? D'autres écrits de sa main (3) attestent les vœux qu'il formait pour un ordre politique plus conforme à la dignité de l'homme. Mais en attendant la liberté des peuples , il dierchait à mettre dans le cœur du monarque
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les barrières qui n'étaient pas encore dans la Im. Je ne sais si telle était la pensée de Montesquieu , de cet ardent admirateur des vertus antiques. Peutêtre , les yeux attachés sur son siècle et sur la monarchie française , voyant le calme naître du pou* voir absolu , il tolérait cette manière de rendre les hommes heureux ; il consentait même à Fembellir , et lui prêtait des prestiges de grandeur , qui manquèrent trop au siècle de Louis XV. Sans doute, lorsque la cause de la liberté est enfin apportée au tribunal des rois , lorsque , pour conduire les générations éclairées, il ne reste plus que les lois , barrière et soutien du pouvoir légitime, ou la force , instrument passager qui sert à toutes les puissances , honneur aqx esprits élevés qui demandent que les nations soient associées à leur gouvernement , et concourent à leur propre salut ! Quel que soit dans l'avenir le succès de ce noble . effort, il faut le tenter; car toute autre voie serait impossible ou odieuse. Mais , s'il exista jadis pour . nous un ordre politique dans lequel le pouvoir suprême , sans contre-poids et sans résistance , était modéré par l'esprit du siècle et la législation des mœurs , pourquoi les plus grands génies auraient-ils hâté la ruine de ce système , qui n'était point pénible pour l'orgueil tant qu'il était approuvé par l'opinion ? Ceux qui savaient alors mesurer l'étendue des changements une fois com-
mencés , ont quelquefois pçut-étre reculé devant leurs propres espérances.
Souvenons-nous que le dix-huitième siècle fat particulièrement pour la France Fépoque la plus paisible et la plus heureuse de la civilisation moderne ; et nous croirons que la sagesse ne devait ' pas s'irriter contre un pouvoir absolu qui s'adoucissait par le bonheur public. En recevant les mœurs et l'esprit de son siècle, Montesquieu évita cet injuste dédain pour les institutions nationales, cet enthousiasme de l'esprit novateur, qui présageait, dans l'oisiveté même d'un âge trop heureux , les agitations et les fareurs que renfermait l'avenir. Mais alors même que Montesquieu adoptait et se plaisait à embellir ce gouvernement que bientôt il justifia par des raisonnements, souvent les jeux de son esprit farent contraires aux opinicAis sur lesquelles ce gouvernement a besoin de s'appuyer.
La monarchie de Louis XIV ne pouvait subsister qu'avec les mœurs , les principes , la religion , qui marquèrent le règne de ce prince. Lorsque la corruption et la licence descendirent du trône dans la nation , chaque jour ce pouvoir absolu devint moins juste et moins révéré. Le système politique de Louis XIV était un miracle de nobles illusions , qui pouvaient à peine durer l'es-* pace d'un siècle ou la vie même d'un homme.
Mais surtout on ne devait pas espérer d'en prolonger l'influence au profit du pouvoir, lorsqu'elles n'existaient plus au profit des mœurs. Si des écrivains libres et hardis ont préludé par une légère ironie à des attaques plus sérieuses , si la licence de mœurs a conduit à l'avilissement de l'autorité , cette progression était inévitable. En morale, en politique , une chose n'arrive pas précisément parce qu'il s'est rencontré un homme pour l'ac-» complir, mais il y avait des causes qui la ren«^ daient nécessaire, et devaient la fiaiire sortir de telle ou telle main. U était impossible que le dixhuitième siècle ne vît pas naître des écrivains animés d'un esprit d'indépendance et de curiosité, de hardis examinateurs de toutes les opinions, d'éloquents contradicteurs de la puissance, des honmies spirituels et moqueurs, qui jugeraient avec plus de liberté que de justice ft>ut ce qu'on avait révéré jusqu'alors (4).
La Supériorité même des écrivains du grand siècle poussait leurs successeurs dans cea routes nouvelles , car l'ambition de créer égale dans l'écrivain le besoin de variété qui tourmente et se-» duit le vulgaire des hommes. Il cherche par les saillies du paradoxe les succès que ne lui promet plus la vérité trop simple ou trop connue ; il demande à la hardiesse , à la licence , au scandale ifnéme , ce que lui refusent la décence et la reli-
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gion. Si les vérités morales ne sont pas infinies confine les vérités géométriques , on peut conçe* voir que le génie, dans sa perpétuelle activité , attaquera quelquefois les premières , tandis qu'il augmente incessamment les autre^. Semblable au conquérant qui se précipite plutôt que de s'arrêter, quand il est au terme de la vérité , il s'élance au-delà ; et il égare les hommes plutôt que de renoncer à les conduire.
Vous qui souffrez avec indignation la chute des anciennes maximes , n'accusez pa$ uniquement les écrivains célèbres dont les opinions hardies ont corrigé quelques erreurs, et mis tant de vé^ rites en problème. Ces opinions étaient de leur siècle autant que de leur choix ; elles tenaient à cette mobilité générale de. la pensée, qui ne per» met ni à l'ambition de l'homme supérieur, ni à la curiosité de la foule, de suivre toujours les routes antiques.
Le caractère du dix-huitième siècle, c'est- d'a«^ voir mis les idées à la place des croyances : mou« vement que l'on devait pressentir, et qu'il ne Êiudrait pas accuser s'il s'était arrêté devant les bornes éternelles de la religion et de la morale. L'esprit humain s'emploie d'abord à maintenir les croyances; plus tard, ^op activité le porte à les combattre, hes croyances une fois établies ont besoin de rester immuables et entières. On les aU
tère , en les touchant. Les idées sont pour Thomme un essai continuel de sa force, même dans ses erreurs. Les croyances , lorsqu'elles ne sont plus révérées, deviennent importunes par les sacrifices ou les vertus qu'elles commandent. Les idées n'imposent pas d'aussi pressants devoirs; elles éclairent , sans retenir. Rarement elles passent dans les actions , parce qu'elles ne sortent pas de la conscience. Le sophisme les dénature , la violence les falsifie ; on les voit céder quelquefois si honteusement et si vite , qu'on s'effraie de la faiblesse morale d'un peuple qui n'aurait que des idées au lieu de vertus.
L'ordre politique se compose aussi de croyances , si l'on peut donner ce nom à toutes les opinions formées par le temps et l'habitude. Le clergé , la noblesse , étaient des croyances , que Montesquieu, dans sa jeunesse, attaqua par des plaisanteries, et que plus tard il défendit par le raisonnement. Car les grands génies , placés entre le mouvement de leur siècle et leur raison , reviennent quelquefois sur leurs pas , et s'efforcent de soutenir des institutions dont ils ne conçoivent l'utilité qu'après les avoir eux-mêmes ébranlées.
Cet effet presque inévitable de la réflexion et de la maturité explique la différence qui se trouve entre Montesquieu soumis à l'influence de son siècle et Montesquieu discutant les lois de
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tous les peuples, entre la frivolité dédaigneuse des Lettres Persanes et la sage impartialité de l'Esprit des Lois. -
L'influence contemporaine qui se montre dans les opinions de Montesquieu , je la retrouve tout entière dans quelques écrits échappés de sa plume^ Les images libres et philosophiques du Temple de Guide sont un sacrifice au goût d'un siècle sentencieux et poli. On serait quelquefois tenté , plus que ne l'aurait voulu l'auteur, de croire à- la fiction, sous laquelle il annonçait son ouvrage^ et d'y reconnaître un de ces élégants sophistes de la Grèce dégénérée. Mais quelques traits de génie > auxquels ne peut atteindre la médiocrité la plus ingénieuse, préviennent cette méprise, et décèlent la main d'un grand homme.
Il ne faut pas le dissimuler, ces grâces affectées , ces subtils rafiQnements qui déparent quelquefois le style de Montesquieu , sont dictés par un sys* tème; car les fautes des grands écrivains sonl rarement involontaires. En parcourant quelques théories sur le goût esquissées par Montesquieu ^ on y retrouve une préférence marquée pour cette finesse délicate, pour ces pensées inattendues, ces contrastes brillants qui éblouissent l'esprit. N'oublions pas une pareille censure , pour la gloire même de Montesquieu : car, du milieu de ces petitesses il s'est élevé à la hauteur du génie
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antique. Il semble que ce grand homme, tant qu'il ne traitait pas des sujets dignes de sa pensée , se livrait à l'influence de son siècle ; mais , lorsqu'il avait rencontré un sujet égal à ses forces , alors il était libre , il n'appartenait plus qu'à lui , et redevenait simple et naturel , parce qu'il pouvait montrer toute sa grandeur;
Dégagé des devoirs de la magistrature, livré tout entier à la méditation , seul exercice qui soit digne d'un homme de génie et qui le fortifie en le rendant à lui-même , Montesquieu avait visité les plus célèbres nations modernes, et observé leurs mœurs qui lui expliquaient leurs lois. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples anciens , et qu'il s'attache de préférence à l'empire romain , qui , seul ayant absorbé l'univers , pouvait représenter à ses yeux l'antiquité tout entière. Depuis deux mille ans , on lisait l'histoire des Romains ; on se racontait les merveilles de leur grandeur. Peut-être l'esprit de l'homme , encore plus admirateur que curieux , se plaît - il à contempler les résultats incroyables de causes secrètes qu'il ne cherche pas à connaître. Le digne historien de la république romaine, Tite-Live, trop frappé de la gloire de sa patrie , avait négligé d'en montrer les ressorts toujours agissants, comme s'il eût craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant.
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Tacite , qui ^ suivant Féloge que lui a donné Montesquieu ^ abrégeait tout y parce qu'il voyait tout > ïacite n'a pas essayé de voir l'empire romain. Il a borné ses regards à un seul point de cet immense tableau. Il n'a montré que Rome avilie. Il n'a pas même expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l'univers ; et , quoiqu'il ait rendu service au genre humain en augmentant l'horreur de la tyrannie , il a fait un ouvrage audessous du génie qu'il montre dans cet ouvrage même.
Un seul écrivain de l'antiquité ^ un Grec, regardant l'empire romain qui marchait à la conquête du monde d'un p^ rapide et régulier, avait averti que ce mouvement était conduit par des ressorts cachés qu'il fallait découvrir. Un homme qui avait porté la force de son génie sur une foule d'études diverses , pour les subordonner à la théologie, et qui semblait , en parcourant toutes les connaissances humaines , les conquérir au profit de la religion, Bossuet ei^amina la grandeur romaine avec cette sagacité et cette hauteur de raison qui le caractérisent; mais, préoccupé d'une pensée dominante , attentif à une seule action dirigée par là Providence , l'origine et l'accomplissement de la foi chrétienne, il ne regarde les Romains euxmêmes , il ne les aperçoit dans l'univers , que comme les aveugles instruments de cette grande
révolution , à laquelle tous les peuples lui paraissent également concourir. Cette pensée, qui l'autorisait, pour ainsi dire, à ne pas expliquer des effets ordonnés d'avance par une volonté irrésistible et suprémjB , ne l'a pas empêché d'entrer dans les causes agissantes de la grandeur romaine ; et telle est pour un homme de génie l'évidence et la réalité de ces causes , que , pouvant tout renvoyer à Dieu dont il interprétait la volonté , Bossuet a cependant tout expliqué par la force des institutions et le génie des hommes.
Montesquieu adopta le plan tracé par Bossuet , et se chargea de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des évènemenlji et des caractères. Il y a sans doute plus de grandem* apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus étonnante dans Montesquieu, qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention : l'autre, en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue de génie, mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi
loin qu'elle peut aller : car , dans un espace trèscourt , Bossuet a saisi toutes les grande^dées ; et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pût donner matière à une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs , il n*a pas un moment pour les affectations du bel esprit et du faux goût; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet, plus négligé, se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qui , dans son système , donne de l'importance à tous les faits , les exprime tous avec soin ; et son style est aussi achevé que naturel et rapide.
Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenir et régler la force d'un homme de génie ? C'est unç conviction lentement fortifiée par l'étude ; c'est le sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance des mœurs et des lois ! Les événements se trouvent expliqués par les moeurs ; et les grands hommes naissent de la constitution de l'état. A l'intérêt d'une grandeur toujours croissante il substitue ce triste contraste de la tyrannie recueillant tous les fruits de la gloire. Une nouvelle progression recommence ; celle de l'esclavage précipitant un peuple à sa ruine par tous les degrés de la bassesse. On assiste , avec l'historien , à cette longue expiation de la conquête du monde; et les nations vaincues paraissent trop
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vengées. Si maintenant Ton veut connaître quelle gravité, (jpielle force de faisca^ Montesquieu avait puisées dans les anciens , pour retracer ces grands événements , on peut comparer son immortel chefd'œuvre aux réflexions trop vantées qu'un écrivain brillant et ingénieux du siècle de Louis XIV écrivit sur le même sujet. On sentira davantage à quelle distance Montesquieu a laissé loin de lui tous les efforts de l'art et du bel esprit dont il avait d'abord dérobé toutes les grâces* Dans la Gran* deur et la Décadence des Romains^ Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle; c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'époque, et où elle ne verrait que le génie du peintre. Tout entier dominé par ses études , Fauteur a pris le génie «antique , pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce génie est mâle , quel*quefois mêlé de rudesse : on croit voir une de ces statues retrouvées parmi les ruines , et Apnl les formes correctes et sévères étonnent la mollesse de nôtre goàt. Telle est la simplicité où Montesquieu s'élève par l'imitation des grands écrivains de Rome. Son ame trouve des expressions courageuses , pour célébrer les résistances et les malheurs de la liberté, les entreprises et les i]Dorts héroïques. Il est sublime en parlant de vertus que notre faiblesse moderne peut à peine concevoir. Il devient éloquent à la manière de Bfiitus.
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Rien n'est plus étonnant et plus rai'e que ces créations du génie qui semblent ainsi transposées d'un siècle à l'autre. Montesquieu en a donné plus d'iin exemple qui décèle un rapport singulier enr tre son ame et ces grandes âmes de l'antiquité. Plutarque est le peintre des héros ; Tacite dévoile le cœur des tyrans : mais dans Plutarque ou dans Tacite , est-il une peinture égale à^ cette révélation du cœur de Sylla se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté? Gomme œuvre historique , ce morceau est un incomparable modèle de l'art de pénétrer un caractère , et d'y saisir, à travers la diversité des actions , le principe unique et dominant qui faisait agir. C'est un supplément à lu Grandeur et la Décadence des Romains. Il s'est trouvé des hommes qui ont exercé tant de puissance sur les autres hommes , que leur caractère habilement tracé complète le tableau de leur siècle. C'était d'abord un heureux trait de vérité de bien saisir et de marquer l'époque où la vie d'un homme pût occuper une si grande place dans l'histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n'a présenté que Sylla sur la scène ; mais Sylla rappelle Marins , et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu'elle produit : la liberté est perdue ; et l'on découvre dans l'avenir toutes les tyrannies qui naîtront d'un esclavage
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passager, mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire, inusitée, qui tient à Falliance de l'imagination et de la politique, et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d'enthousiasme; éloquence qui n'est pas celle de Pascal , ni celle de Bossuet , sublinàe cependant, et tout animée de ces passions républicaines qui sont les plus éloquentes de toutes, parce qu'elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d'une faction ?
Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureur de la domination; et de cet assemblage bizarre se fomie ce sanguinaire et insolent mépris du genre humain , qui respire dans le dialogue d'Eucrate et de Sylla. Jamais le dédain n'a été rendu plus éloquent : il s'agit , en effet , d'un honune qui a dédaigné et, pour ainsi dire, rejeté la servitude des Romains. Cette pensée , qui semble la plus haute que l'imagination puisse concevoir, est la première que Montesquieu fasse sortir de la bouche de Sylla ; tant il est certain de surpasser encore l'étonnement qu'elle inspire ! « Eu- « crate, dit Sylla, si je ne suis plus en spectacle a à l'univers, c'est la faute des choses humaines , « qui ont des bornes, et non pas là mienne. . . . a J'aime à remporter des victoires, à fonder ou a détruire des états, à faire des ligues, à punir un a usurpateur : mais pour ces minces détails de
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« gouvernement, où les génies médiocres ont tant « d'avantages , cette lente exécution des lois , cette « discipline d'une milice tranquille , mon ame ne « saurait s'en occuper. » L'ame de Sylla est déjà tout entière dans ces paroles ; et cette am^e était plus atroce que grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l'horreur du nom de Sylla sous le faste imposant de sa grandeur; peut-être a-t-il trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur fait admirer l'audace qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu , que par ses action» mêmes. Cette éloquence renouvelle, pour ainsi dire , dans lés âmes la terreur qu'éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Comment jadis Sylla, chargé de tant de haines , osa-t-il abandonner l'asyle de la tjnrannie, et, simple citoyen , descendre sur la place publique qu'il avait inondée de sang ? Il vous répondra par un mot : « J'ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond , quelle menaçante peinture de ses victoires , de ses proscriptions ! quelle élo-. quence! quelle vérité terrible! Le problème est expli-. que. On conçoit la puissance et l'impunité de Sylla. Ce merveilleux talent d'expliquer, de peindre et de renouveler l'antiquité, ne paraîtrait pas tout entier, si l'on oubliait un de ces précieux frag-» ments où l'homme supérieur révèle d'autant mieux
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sa force,. qu'il la renferme et la resserre dans un espace plus borné ; et Montesquieu ne serait pas le peintre de l'antiquité le plus énergique et le plus vrai , s'il n'avait point retracé cette philosophie stoïcienne , la plus haute conception de l'esprit humain , et , parmi les erreurs populaires du paganisme, la seule et la véritable religion des grandes âmes. Quand on aura lu l'hymne sublime que déanthe le stoïcien adressait à la divinité adorée sous tant de noms divers , au créateur qui a tout fait dans le monde , excepté le mal qui sort du cœur du méchant; quand on aura médité dans Platon la résignation du juste condamné; quand on saura par cœur les pensées d'Épictète et le règne de Marc- Aurèle , on devra s'étonner encore du langage retrouvé par Montesquieu dans l'épisode de Lysimaque. Ce spiritualisme altier, ce mépris de la terre, cet orgueil et cette joie de la douleur, qui rendait les âmes invincibles , qui les rendait heureuses , toutes les grandeurs morales luttant contre la puissance d'Alexandre devenu cruel , Lysimaque réservé par les dieux'pour consoler la terre , quelle leçon historique , quels acteurs , et quel intérêt ! Quelques pages ont suffi pour tout dire et tout peindre.
Cette admiration des grands caractères, cette haine de la tyrannie^ que Montesquieu recueillait dans l'étude des anciens , transportées sur les
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temps modernes j auraient fait ressortir à nos yeux des âmes élevées auxquelles il n'a manqué que des peintres , et donneraient à notre histoire un caractère de gravité et de morale qu'elle n'a jamais connu. Montesquieu l'avait essayé : il n'a pas achevé l'éloge du maréchal de Berwick , qui méritait d'être peint comme les héi;os de Plutar« que. Les fragments de ce travail sont une ébauche de. Michel -Ange. Il n'a manqué à Montesquieu que de le finir, pour égaler la Vie d'Agricola.
La Vie de Louis XI devait sans doute mieux consacrer encore cette rivalité naturelle de Montesquieu et de Tacite. Le hasard qui nous en a privés ne peut rien ôter à la gloire de son auteur i des titres plus nombreux ne l'auraient pas augmentée. Il n'était pas au pouvoir de Montesquieu lui-même de rendre son nom plus immortel, et d'ajouter quelque chose à la renommée de f Esprit des Lois,
U Esprit des Lois apparaît au bout de sa carrière comme le terme de notre admiration et de ses efforts ; et s'il m'est permis , pour célébrer ce peintre sublime de la Grèce et de Rome , d'emprunter une image à l'antiquité, il semble, en suivant le cours et la variété de ses ouvrages, que nous arrivons au dernier monument de soii génie par les mêmes détours qui conduisaient lentement aux temples des dieux. Nous avons
d'abord traversé ces riants et heureux bocages^ qui jadis cachaient la demeure sacrée; plus loin, en étudiant avec Montesquieu les souvenirs de rhistoiré , nous avons , pour ainsi dire , rencontré sur notre passage ces statue^ des grands hommes - et des héros , qui occupaient la première enceinte des temples antiques , comme étant l'image de ce qu'il y a de plus noble après les dieux ; nous touchons enfin au sanctuaire d'où la sagesse révèle ses oracles. Mais ce dernier trait de l'allégorie ne convient pas aux vérités simples et naturelles annoncées par le législateur français. Montesquieu s'adresse à la raison des peuples ; la simplicité et l'universalité , voilà les deux attributs de son ouvrage. Ils indiquent à la fois la supériorité de son génie et les lumières de son siècle. Montesquieu ne se trouvait pas dans l'heureuse condition de ces anciens législateurs qui donnaient à des peuples incultes et grossiers des institutions toujours suffisantes : il veut apprendre à tous les peuples civilisés à respecter et à perfectionner leurs lois : il ne néglige pas même les lois des peuples barbares ; il les explique et quelquefois les défend , pour enseigner à toutes les nations une loi plus haute et plus sacrée , la tolérance.
Un grand homme , parmi les talents qu'il développe , est toujours dominé par une faculté par^ ticulière que l'on peut appeler l'instinct de son
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génie. Les lois étaient pour Montesquieu cet objet de préférence où se portait naturellement sa pensée. Il n'a pas cherché dans cette étude un exercice pour le talent d'écrire. Il l'a choisie parce qu'elle était conforme à toutes les vues de son esprit ; il a tenté de l'approfondir, enfin , parce qu'une sorte de prédilection involontaire l'y ramenait sans cesse. C'était l'œuvre de son choix , c'était la méditation de sa vie ; et , malgré les censures de la haine ou de la frivolité, ce fut le plus beau titre de sa gloire. On s'étonne d'abord des immenses souvenirs qui remplissent V Esprit des Lois ; mais il •fetut admirer bien plus encore ces divisions ingénieusement arbitraires, qui renferment tant de faits et d'idées dans un ordre exact et régulier. Peut-être au premier abord supposerait-on plus de génie dans un homme qui, sans s'arrêter aux lois positives , tracerait , d'après les règles de la justice éternelle, un code imaginaire pour le genre humain; mais cette idée, réalisée par un Anglais célèbre *^ est plus extraordinaire que grande. Quoique les lois positives soient quelquefois inconséquentes et bizarres, elles résultent de rapports nécessaires. Leur existence est une preuve de leur utilité relative : les lois que conserve un peuple sont les meilleures qu'il puisse
Bentham.
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avoir : et la pensée de renouveler sur un seul principe toutes les législations de la terre sergBt aussi fausse qu'impraticable; mais les connaître et les discuter, choisir et recommander celles qui honorent le plus l'espèce humaine , voilà le travail qui doit occuper un sage, et qui peut épuiser toute la profondeur du plus vaste génie. Alors la connaissance des lois, appuyée sur ^histoire et sur la politique , s'éloigne également de la science du jurisconsulte et des rêves de F homme de bien. Les pensées qu'elle fournit à un digne interprète entrent insensiblement dans le trésor des idées humaines ; et , en modifiant l'esprit d'un peuple , elles produisent de nouveaux rapports , qui dans Favenir produiront des lois , et changeront en nécessités morales les espérances et les projets d*un génie bienfaisant.
Cependant, quel spectacle présente cette revue de l'univers ! C'est à la fois l'histoire et la morale de la société. Ce sont toutes les nation^ mortes et vivantes qui passent tour à tour , et donnent le secret de leurs destinées , en montrant les lois qui les faisaient vivre ou les aiiiment encore; et, de même que la sagesse antique croyait avoir deviné les ressorts du monde matériel, en reconnaissant une céleste intelligence partout répandue , partout communiquée , partout agissante , ainsi le pionde moral se trouve expliqué tout entier par
Faction de la loi , providence des sociétés. Interprète et admirateur de Tinstinct social , Montesquieu n'a pas craint d'avouer que l'état de guerre commence pour l'homme avec l'état de société. Mais cette vérité désolante, de laquelle Hobbes avait abusé pour vanter le calme du despotisme , et Rousseau pour célébrer l'indépendance de la vie sauvage, le véritable philosophe en fait naître la nécessité salutaire des lois , qui sont un armistice entre les états , et un traité de paix perpétuel pour les citoyens.
La première loi sera l'existence d'un gouvernement. Le gouvernement le plus convenable à chaque peuple est le plus conforme à la nature ; et, comme la durée prouve la convenance, cette maxime si libre est un gage de repos. Le philosophe admet tous les pouvoirs , et conçoit tous les systèmes politiques. L'Esprit des Lois est comme ce temple romain qui donnait l'hospitalité à tous les dieux du monde idolâtre.
Elles seront sans doute retracées avec complaisance , ces belles institutions de la Grèce , où chaque homme se croyait libre, parce qu'il concourait à gouverner les autres ; mais elles paraîtront nées de tant d'heureux hasards , limitées par t^nt de conditions, achetées par tant d'efforts et même d'injustices, que l'admiration noua présern Yera de l'exemple.
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Suivant la méthode des anciens législateurs ^ Montesquieu placera l'éducation à la base de l'édifice social : et cette vérité expliquera les républiques anciennes et les monarchies , en montrant d'un côté cette éducation unique et dominante par ses singularités même , qui prenait le citoyen au berceau pour lui imprimer les sentiments et les opinions de toute sa vie; et, d'une autre part, ces deux éducations contradictoires , où l'homme oublie les principes qu'avait reçus l'enfant, où les idées du monde doivent remplacer les leçons dç l'école : première -dififérence dont les suites se conservent partout; qui, donnant aux anciens plus d'indépendance politique, leur imposait plus d'assujettissement personnel, et substituait la gène des coutumes à celle de l'autorité ; comme si les hommes avaient toujotirs besoin d'obéir, comme si la liberté elle-même n'était qu'une certaine forme d'obéissance. De là naîtra cette vertu (5) que Montesquieu réservait exclusivement pour les républiques , et que l'on peut définir V amour de la modération et de V égalité : vertu peu durable par sa perfection même , vertu qui doit être protégée par une foule de lois politiques , morales et domestiques; qui ne peut se développer, si elle n'existe dans la racine des mœurs, qui ne peut animer l'état, si elle ne sort de chaque famille; et qui, formée de deux éléments presque
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inconciliables , se détruit rapidement, et fait place , soit à la fureur de Fégalité démocratique , soit au despotisme multiplié de l'aristocratie , soit au despotisme simple et terrible d'un chef militaire.
Ainsi les lois sont une des causes de l'histoire des peuples, et la forme de chaque gouvernement est la raison des lois. Cette vérité , manifeste à l'égard des lois politiques , se montre dans le caractère et l'application 'des lois criminelles et civiles ; le petit nombre ou la multiplicité des lois, la proportion des peines, la forme des tribunaux, la rigueur légale, ou la liberté des jugements, tout est sous l'influence du principe de chaque gouvernement. Telle est l'influence de ces principes , qu'ils agissent. sur les choses les plus immuables, les droits et les crimes des hommes. Les républiques énervent les lois criminelles , parce qu'enfin les coupables sont des hommes libres , et qu'il n'y aurait personne pour leur faire grâce. Les despotes se font législateurs, juges, et quelquefois bourreaux. La monarchie place trois degrés entre le coupable et la peine : la précision de la loi , l'indépendance des juges , et la clémence du souverain. Le principe de chaque gouvernement s'altère et se détruit par la perte des lois civiles qui le soutenaient. La république , où la législation est toute morale, périt par la ruine des mœurs ; les mœurs , par l'agrandissement de l'État.
IIO ELOGE
La monarchie, fondée sur Thonneur , se corrompt par la servitude et l'intérêt, les deux plus grands ennemis de l'honneur. Le despotisme n'a d'autre corruption que l'excès de sa puissance. A force d'avoir perfectionné la terreur, principe de son pouvoir , il est détruit par elle.
Quand on a considéré ces trois gouvernements , qui se partagent le monde , il faut les voir dans leurs rapports mutuels, la paix, la guerre , et la conquête. C'est ici que Montesquieu unit la politique la plus haute à cette justice, qui paraît sublime lorsqu'elle s'applique aux intérêts des peuples avec la même simplicité qu'aux intérêts privés. La guerre et les conquérants, ce funeste et incorrigible désordre des sociétés humaines, passent sous les yeux du législateur, qui comprend que les lois ne furent jamais dans un plus grand péril, et qui veut iju'elles soient assez fortes pour résister à la victoire. Cependant il reconnaît des conquérants qui ont stipulé pour le genre humain: Entendez-le parler d'Alexandre : il découvre de nouveaux points de vue dans une grandeur si anciennement admirée; par la plus diflBcile de toutes les épreuves , il décompose la gloire et le génie de son héros , de manière qu'un semblable éloge ajoute quelque chose à l'idée que donne Ip nom même d'Alexandre.
Ces lois, que Montesquieu conserve et fait pré-
DE MONl^RSQUIEU.
taloir jusqu'au milieu de la conquête , il les suit bientôt dans leur plus noble application, dans celle qui dépend le plus des pays et des peuples, la liberté politique et la liberté sociale. I^a liberté ! c'est pour elle qu'écrivait Montesquieu , c'est elle qu'il cherchait, sans la nommer toujours. La liberté! mère des lois comme la justice elle-même. La liberté! la justice! chacune d'elles n'existe qu'en s'unissant à l'autre. Qu'on' les sépare , l'une se détruit par ses fureurs , l'autre est dégradée
par son esclavage.
Mais ce n'est pas en vain que l'observateur impartial a distingué la liberté sous deux formes. Quelquefoiis le citoyen est plus libre que la constitution ne parait l'être. Quelquefois la liberté qui n'est pas dans l'ordre politique se retrouve dans les lois civiles , ou même dans les mœurs. Tout en réprimant par cette vérité les plaintes et la hardiesse des novateurs , Montesquieu retrace sans détour la véritable théorie de la liberté politique. Elle tient à la distinction de la puissance législative et de la puissance executive ; distinction qui , même imparfaitement appliquée par les Romains , fonda toute leur grandeur ; distinction admirable que, par le plus singulier contraste, on voit sortir avec une perfection nouvelle des ruines de la féodalité , et qui forme chez un peuple moderne le gouvernement le plus libre, le plus fort.
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et sans doute le plus durable , puisque les vices y trouvent leur emploi , et que la corruption même en fait partie.
L'existence de ces deux pouvoirs ne suppose pas un égal partage de forces. La puissance executive concourt à la formation des lois , sans que la puissance législative puisse concourir à leur action; mais aussi la puissance executive, ne gardant pour elle que ce qui tient au gouvernement et au droit politique , abandonne l'application du droit civil aux citoyens eux-mêmes , parce que le pouvoir judiciaire doit être le pouvoir neutre de la société , parce quç dans l'état tout doit être dépendant du souverain, excepté la justice.
Par quelle admirable analyse delà constitution anglaise Montesquieu n'a-t-il pas étendu et détaillé ces vérités premières! Mais, lorsque la liberté manque à l'institution politique, il la cherche dans les lois et dans les coutumes , où elle se réfugie quelquefois comme un dieu inconnu , ignoré du peuple qu'il protège. Législateur pour tous les états , Montesquieu montre ce qui serait esclavage dans l'esclavage même , ce qui est liberté dans la monarchie la plus absolue. Sur le degré de liberté se mesure la richesse de l'État. Plus un peuple est libre, plus il peut supporter la grandeur des impôts. Il lui semble que chaque jour il paie la liberté , à mesure qu'il est enrichi par
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elle *; plus uii peuple est libre, plus Timpot doit être égal et indirect , pour ménager à la fois son orgueil et sa liberté.
Une puissance qui n'influe pas moins que la ' liberté sur les lois, ou plutôt qui influe sur la liberté même , c'est le climat. Montesquieu prétend-il assujettir les peuples à une sorte de fatalité, lorsqu'il reconnaît cet ascendant impérieux de I;^ température et du sol ? Cette hypothèse ne serait-elle pas démentie par l'histoire? Le ciel d^ la Grèce n'a pas changé ; et l'esclavage rampe sur la terre de la liberté. Il n'y a plus de Romains dans l'Italie ; ce n'est pas le ciel qui manque ; ce sont les lois et les mœurs. Triste et irrécusable exemple qui , sans détruire l'opinion de Montesquieu , prouve seulement la force des divers principes qu'il avait reconnus^ et nous atteste quel concours de faits et d'institutions est nécessaire pour former et pour maintenir un peuple libre ! On ne saurait nier, en effet , l'influence particulière du climat sur le plus grand scandale de l'injustice humaine, l'esclavage domestique. C'est sous ce rapport que le législateur examine une question qui ne pouvait être étrangère à V Esprit
* Ce que Tacite disait de la servitude des Bretons , Brilannia ^iviiutem suapi quotùlie émit, quotidie pascit, on peut Papplirpier aujourd'hui à la liberté des Anglais.
dei Loti y puisque les lois modifiées par les vices de la société qu'elles répriment sont devenues quelquefois la science du juste dans l'injustice ittêttiê, l'art d'observer uii certain droit, une certaiiie mesure dans la violation même du droit naturel. Cet esclavage , dont Montesquieu s'indighait en ia discutant, lui parait si odieux^ qu'il l'impute fout entier au despotisme de l'Orient *, et le déclaré incompatible avec la constitution d'un état libre , oubliant que toutes les démocra* ties de la Grèce avaient pris la servitude domestique pour base de l'indépendance sociale. Le caprice d'un sculpteur a fait porter par des es* ciaves la statue d'un grand roi, dont l'Europe accusa l'orgueilleuse prospérité, G'^t dans la Grèce, dans Rome, que la statue de. la liberté pesait tout entière sur les esclaves ccnirbés et tr^nblants. Tant il est vrai que rieti ne peut être extrême sans être injuste, et que l'excessive li* bèrté , par sa nature même , a besoin , pour être servie , d'un excessif esdavage !
De l'influence du climat Montesquieu voit naî-
* Dans la démocratie , où tout le monde «st ëgal j et dans rariatocratie , oà les lois doiTent faire leurs efibris pour que tout le monde soit aussi égal que la nature du gouyemement peut le permettre , des esclayes sont contre Fesprit de la constitution. Us ne serrent qu'à donner aux citoyens une puissance ei un luxe qu'il» ne doÎTcnt point ayoir. Esprit des Lois , Ht. XV, cfaap. k
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tre une autre servitude qu'il avait déjà désignée , celle de l'invasion et de la conquête. Ainsi les diverses parties de ce vaste ouvrage se touchent et se mêlent : mais chacune d'elles est traitée avec cette grandeur de vues générales qui éblouit, la pensée , et ce choix infini de détails que l'analyse ne peut essayer d'atteindre; science d'observer qui devient une création de pensées, puisque chaque fait indiqué par l'auteur présente une idée qui forme elle-même partie d'un système de gouvernement, comme tous les gouvernements avec leurs effets et leurs causes entrent dans rhistoire générale des lois. Si dans ce labyrinthe le fil se brise quelquefois , jamais le flambeau ne s'éteint ; le philosophe avance et se fait jour à travers les obstacles qu'il amasse et les routes qu'il semble confondre , jusqu'au moment où la lumière d'une seule idée vient rétablir Tordre partout.
Quoique les lois agissent sur les mœurs , elles en dépendent. Ainsi Montesquieu corrige toujours par quelque vérité nouvelle une première pensée, qui ne paraissait excessive que parce qu'on la voyait seule. La nature et le climat dominent presque exclusivement les peuples sauvages ; les peuples civilisés obéissent aux influences morales. La plus invincible de toutes, c'est l'esprit général d'une nation; il n'est au pouvoir de
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personne.de le changer; il agit sur ceux qui voudraient le méconnaître : il fait les lois , ou les rend inutiles ; les lois ne peuvent l'attaquer, parce que ce sont deux puissances d'une nature diverse. Il ne peut être modifié que par le temps et l'exemple : il échappe où résiste à tout le reste. . , Ce que la morale réprouve n'est pas toujours un vice politique. Il y a des défauts que le législateur doit ménager, conune d'heureux accidents de la nature. La vanité, si flexible quand on la flatte ; la vanité , qui s'enchaîne par les triomphes qu'elle obtient ; la vanité , de toutes les passions la plus irritable et la plus facile à satis&ire, est un excellent ressort pour le gouvernenaent. L'orgueil varie dans ses effets , suivant qu'il tient au caractère seul , ou qu'il est secondé par la dignité des institutions. Chez l'Espagnol , il est le plus grand ennemi de l'activité sociale , et ne produit qu'une superbe insouciance. Chez l'Anglais , il devient le patriotisme même. Cette Angleterre, dont Montesquieu avait analysé l'admirable constitution , lui présente un nouvel aspect dans les moeurs de ses habitants , qui sont une partie de leur liberté. De la même main dont il décrit ces antiques nations de la Chine , esclaves de leurs manières comme un peuple libre doit l'être de ses lois , liées par leurs usages comme par autant de fils innombrables qui les attachent au despo-*
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tisme , mais qui arrêtent et enveloppent la conquête, il peint les mœurs, les coutumes, les passions et les vices particuliers d'un peuple libre, où la liberté est invincible , parce qu'elle est partout ; originale et sublime peinture , dans laquelle les faits , paraissant l'inévitable conséquence des principes , sortent de la pensée de l'auteur, autant que dé la vérité de l'histoire !
Le lien de tous les peuples, c'est le commerce. En multipliant les relations , les besoins et les vices, il exige plus de loi3 que n'en produit le principe même du gouvernement. Tout à la fois instrument et gage de liberté, il est répoussé ou envahi par le despotisme; il se développe sous l'abri des monarchies ; il anime , il soutient les états libres ; et , par un contraste bizarre , il fait aujourd'hui sortir de l'intérêt tous les sacrifices que l'antiquité demandait à la vertu. Les révolutions du commerce, qui tiennent à celles d^ monde; la navigation, qui a civilisé et agrandi l'univers ; l'argent , signe de la civilisation et premier ressort des états modernes : voilà les points de vue qui s'ouvrent au législateur. Il semble que son génie , après avoir pénétré dans IHntérieur de chaque état , a besoin d^'embrasser à la fois tous les temps et tous les lieux ; et , dans l'activité du commerce, il voit d'un seul coup-d'œil le mouvement du genre Jiumain.
La population décroit et s'augmente dans uu rapport nécessaire avec les institutiojis politi* ques , de manière que les mœurs paraissent aussi puissantes que la nature même sur la durée des peuples. Ce nouveau sujet enferme de grandes questions : le mariage , fondement de la société ; l'immoralité , destructive conune la guerre. Là se présente un des exemples les plus tristes de l'histoire : c'est l'effort impuissant de la législation contre le vice d'un mauvais çpuvemement et d'une société corrpmpue. Malgré les lois, l'empire romain dépeuplé mourait de langueur. Singulière destinée ! La sublimité contemplative du christianisme vient accomplir l'ouvrage commencé par la corruption. La piété des empereurs abolit les lois prudentes d'Auguste; et la race romaine , à demi détruite , achève de disparaître dans les solitudes de la Thébaïdç , et dans les monastères de Ck)nstantin , comme pour ef&cer la trace des antiques oppresseurs de la terre , comme pour marquer le triomphe du chtistianisme par le renouvellement des peuples et le r«i^eanisse-i ment du monde.
Ainsi, le législateur est conduit' à examiner cette puissante et suprême influ^ice des religions. En calculant les rapports de chaque croyance avec le génie de chaque pays , l'erreur même lui paraît quelquefois plus appropriée à la nature de
, rhomm^ ; mais également convainci^ que la vérité nQ peut se uioBtrer sausi être bieulai^apte , il uous fait voir la religion chrétienne qui, rnqigr^ la grandeur dfi (empire ^ le vice 4(i climat j, empê-che le despQtisfne de ^'établir en ÉtfUopie , etpçrte au milieu de V4Jrique les mcsurs de P Europe et seif loU. dette religiop que , ds^uf la vivacité de ^. jeunesse , et dans la politique légère de son premier ouvrage, il avait trop peu respectée, partout dans r Esprit des Lqis il la célèfeire et la révère. C'est que maintenant il veut construire l'édifice social , et qu'il a besoin d'pne colonpe pour le soutenir. Sa pensée s'est agrandie comme sa t^che ; s'il combat les sophisme» d'un incrédule fameuf , la calomnie qu'il repousse avant toutes les autres , c'est l'idée que la religion chrétienne n'est pas propre à former des citoyens. Il croyait , au contraire , qu'elle était purtipulièremçnt la protectrice dcA monarchies t^npérées; il la concevait, il la voulait amie de la liberté comme des lois , n'imaginant pas sans doute que ce qu'il y a de plus noble , de plus grand sur la terre , puisse mal s'accorder- avec un présent du ciel. La religiojn, malgré sa sublime origine, par l'extrémité qui tpuche aux qho&es humaines , 4oit éprouver GiHnme elle des vt€i^3itudes et des retours ; mais elle e^t le premier gage de la .civilisation moderne , qui , en s'unissant à sa divine existence
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partage les promesses de sa durée, et semble échapper à la loi commune de la mortalité des empires.
Ce n'est pas sans un judicieux motif que Montesquieu, en distinguant les lois de tous les pays, avait pris soin aussi de reconnaître et de caractériser toutes les espèces différentes des lois qui régissent une même nation. Telles sont leis bornes de la justice, ou plutôt de la prévoyance humaine, que, pour devenir injuste et tyrannique, il lui suffit de sortir un moment du cercle rigoureux qu'elle s'était prescrit. Le droit naturel , le droit ecclésiastique, le droit politique, le droit civil, ne peuvent être substitués l'un à l'autre dans l'application , sans troubler la société par ces lois mêmes qui doivent la maintenir : idée simple et grande qui prouve que la nature des choses est plus forte encore que les lois , ou plutôt que les lois ne sont fortes qu'autant- qu'elles s'y conforment et la reproduisent. Ce principe , d'une immense étendue, explique et condamne toutes les bizarreries de quelques législations barbares , prévient les erreurs en indiquant leur source la plus commune , fixe la limite du pouvoir religieux et arrête ses usurpations par sa nature même : mais , avant tout , il donne une garantie à la société entière ^ en ne souffrant pas que le droit politique soit juge des citoyens, et que les intérêts privés
puissent jamais craindre une autre puissance que le droit civil ; avantage qui est au fond ce que la liberté nofême renferme de meilleur, mais aussi ce qu'elle seule peut irrévocablement assurer.
Il restait à fixer les conditions générales et nécessaires de la loi , à montrer ce qu'elle doit être dans la volonté du législateur et dans la forme qu'elle en reçoit ; comment elle peut quelquefois tromper la niain qui l'écrit , et revenir contre l'intention d^ son auteur ; comment elle doit être changée , quand ses motifs n'existent plus ; comment les lois diffèrent quelquefois, malgré leur ressemblance. Montesquieu n'a prescrit qu'une règle pour la composition des lois; et cette règle renferme tout son ouvrage; L'esprit de modération y dit-il , est celui du législateur.
En éflfet , la loi n'est que le supplément de la modération qui manque aux honmies. La loi a tellement besoin d'être impartiale que le législateur lui-même doit l'être, pour ne pas laisser dans son ouvrage l'empreinte de ses passions.
Ces principes générajax, avec quelle érudition pénétrante Montesquieu ne les a-t-il point appliqués à l'examen d'une partie de cette législation romaine , qui a survécu si long-temps à l'empire qu'elle n'avait pu sauver , et qui , servant de passage entre le monde ancien et le monde moderne , a empêché que , dans le naufrage de la civilisa-
tion, la justice ne vint à périr! Avec une érudition pkis étonnante encore , il entre dai^s le chaos de ces lois barbares qui avaient envs^i l'Europe , ^t établi tant d'usages féroces sur leà ruiner de la sagesse romaine. Gomme il le dit lui-même dans son langage allégorique » il voit les lois féodales telles qu'z^ chêne immense qui s'élève et domine* Animé d'une incroyable patience, il -creuse jusqu'à ses profondes racines, qui étaient liées à tous les états de l'Europe; racine% long^temps fortes et vivaces, lors xaême que le fer avait abattu ce vaste ombrage , et qu'il ne restsût ,plu3 qu'un arbre mort et dépouillé, Dans les souvenirs innombrables de ces antiquités nationale^, on retrouve l'origine et les révolutions de tout ce qui a péri sans retour, et le premier germe des institutions nouvelles qui régissent et sauveront la France. Ce vaste tableau présente partout les rois défenseurs du peuple , fortifiés par sa reconnaissance , à mesure qu'ils allégeaient son esclavage , et substituant enfin l'unité bienfaisante de leur pouvoir à la multitude des tyrannies féodales. Mopitesquieu a cru devoir à sa patrie d'entrer dans ce labyrinthe de nos moeurs antiques : l'admirateur des lois romaines ne pouvait approfondir qu'avec répugnance tant de coutumes confiises et barbares ; mai3 de cet abim^ était sortie la France.
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Tel eat cet iiiamense ouvrage dans lequel Montesquieu a embrassé le monde , en s'occupant surtout *'d€i la France, dan^ lequel il a renfermé ks n;iaicimes les plus hardies , sans avoir voulu détruire auAine maxime établie ; car les changements achetés par la destruction n6 sont pas un titre à la recomxai^sance des kommes. Nous n'avons rien à répondre à ceux qui lui reprochent d^avoir séparé- la monarcbie du pouvoir absolu. Oui, sans doute, dans cette division célèbre, Montesquieu ménageait une place pour la France; et je lui en rendrai grâces* Je ne croirai pas que l'antique France se soit formée sous le despotisme , afin de conserver le droit de le haïr. Oui , sans doute , en faisant de l'honneur le principe de la monarchie , Montesquieu a désigné la' France. Notre patrie a pu changer ses lois. Ce qu'un tel changement a produit de juste et de salutaire appartient à IVJjontesquieu , car ce grand homme, dans l'apologie même du système ancien, cherchait à consacrer la liberté légale qui doit animer le système nouveau : quand il célébrait les corps intermédiaires de la monarchie , ce n'étaient pas des privilèges qu'il voulait défendre ; il réclamait des barrières. Ces barrières lui paraissaient si désirables , qu'il les acceptait même sôus les formes les plus odieuses , et qu'il remerciait l'inquisition en faveur de la résistance qu'elle opposait au de^
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potisme : mais l'esprit de son ouvrage invoque et promet pour l'avenir des sauve-gaî'des plus légitimes. En répandant les idées d'humanité , de tolérance et de modération dans les peines , il a disposé les peuples à recevoir des gouvernements limités par les lois et l'intérêt public.
Dans la variété de son ouvrage, Montesquieu avait séparé les peuples anciens des peuples modernes, en marquant ces différences insurmontables qui devaient prévenir pour nous l'imitation insensée des républiques anciennes ; mais , par les rapports qu'il reconnaissait entre les peuples modernes , par cet esprit dcj commerce et d'industrie qu'il donnait pour attribut à l'Europe, il avait préparé le système représentatif (6) , système qui ne devait trouver d'obstacle que dans la tyrannie militaire , et qui triomphera , si la civilisation ne périt pas.
Montesquieu avait aperçu, le premier peutêtre , une grande vérité.
« La plupart des peuples de l'Europe sont en- « core gouvernés par les mœurs ; mais , si par un « long abus de pouvoir, si par une grande con- « quête , le despotisme s'établit à un certain point, « il n'y aurait pas de mœurs ni de climats qui « tinssent ; et , dans cette belle partie du monde , « la nature humaine souffrirait, au moins pour « un temps, les insultes qu'on lui fait dans les
c< trois autres. » Que dHnstruction dans ces belles et prévoyantes paroles ! Elles rendent justice au siècle de nos aïeux ; elles prédisaient ce que nous avons souffert ; elles nous apprennent à user de notre heureuse délivrance. Les mœurs ne gouvernent plus l'Europe, les traditions se sont eÉfacées , les usages ont disparu , l'opinion a tout changé (7). Sur les débris de ces moeurs , de ces coutumes , dont le retour deviendrait la plus difficile de toutes les innovations , et qui ne seraient plus assez puissantes pour tenir la place des lois , il faut donc élever les lois elles-mêmes.
Cette 'pensée n'a pas été comprise, lorsqu'on voulait tout détruire ; elle avait offensé ceux qui voulaient tout conserver. S'il peut arriver un temps où les esprits plus calmes cherchent à relever l'ordre social , n'écouteront-ils pas celui qui ne fat entendu ni par le préjugé ni par la foreur? Le système monarchique ex,pliqué. par Montesquieu a changé de forme; et toutes les idées de ce grand homme , plus fortes qu'une seule de ses opinions , combattent les institutions dont il a défendu l'existence , mais qui ne peuvent renaître. Il reste d'autres lois qui ont aussi l'autorité de son génie , lois qui ne sont pas la propriété d'un seul peuple, et qui, modifiées par les temps et les lieux, serviront désormais de fondement à toute liberté sociale. Oui, sans doute, lorsque
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Montesquieu traçait avec de si fortes couleurs le tableau d'un peuple libre après tant de calamités et de discordes , il insiruisait tous les peuples à profiter de leurs révolutions ; et il donnait d'avance le remède à des maux qu'il n'avait point préparés*
Dans un ouvrage où sont traités les intérêts du genre humain ; on craindrait presque de remarquer ces beautés qui parlent surtout à l'imagination du lecteur, et servent à la gloire de Técrivain. Et cependant, sans compter ce noble et ravissant plaisir qu'elles donnent à la pensée, on doit avouer qu'elles ont rendu plus intéressant et plbs populaire le. livre qui renferme tant de sérieuses vérités. Il faut reconnaître partout le pouvoir de Féloquenoe. Vainement l'interprète des loi« a-t-il montré que les hommes ne doivent pas se charger des offenses de Dieu, de peur que, devenant cruels par piété ^ ils ne soient tentés d'ordonner des sttpplices infinis , comme celui qu'ils prétendent venger. Quelle que soit la suUiimilé du raisonnement^ l'ame n'est pas entraînée, et la superstition peut lutter encore ; mais lorsque , auprès du bûcher de la jeune israélite, une voix s'élève, et, s'adressant aux persécuteurs, leur dit, avec une naïveté pleine de force : « Vous voulez que nous tt SOJOO& chrétiens, et vous ne voulez pas l'être; « si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au
« moins d^ hommes. » Lorsque cette voix éloquente Unit le raisonnement au pathétique , et le subliMe à -la simplicité, on reste frappé de conviction et de douleur, et l'on sent que jamais plus beau plaidoyer ûe fut pronoiicé en faveur de Thu^ manité. Montesquieu a compris qu'il avait besoin de reposer les yeun:, qui suivaient la hauteur et l'immensité de son vol dans les régions d^une politique abstraite. Les points d'appui qu'il présente à son lecteur, c'est Âlel^ndre ou Charlemagne^ A ces grands noms, à ces grands sujets, il redevient un moment sublime , pour ranimer l'atten*tion ép\iisée par tant de recherches savantes et de pensées profondes; puis il reprend le style impartial et sévère des lois. Aucun ouvrage ne présente une plus admirable variété; aucun ouvrage n'est plus rempli, plus animé de cette éloquence inté* rieure qui ne se révèle point par l'apprêt des mouvements et des figures, mais qui donne aux pensées la vie et l'immortalité. Le seul reproche qu'on puisse faire à l'auteur, c'est d'avoir quelquefois cherché des diversions trop ingénieuses , comme s'il eût douté de«rintérét attaché à la seule grandeur de ses pensées.
* Faut-il parler de Montesquieu lui-même, lorsque le tem^ et radmit*iLtion ne peuvent suffire à l'examen dé ses écrits? Que dire des grâces de son esprit à ceux qui ont lu ses ouvrages? La
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simplicité, piquante , la malice ingénieuse de ses entretiens ne se retroave-t-elle pas dans la défense'qu'il fut obligé d'opposer aux détracteurs Âe son plus bel ouvrage ? Et toutes ses vertus ne sont^lle& pas renfermées dans une anecdote touchante ^ aussi connue que sa gloire? Ce qui reste de lui, après les œuvres. de son génie , c'est leur inunortelle influence : la reconnaître et la proclamer, ce seroit moins achever Téloge de Montesquieu qu'entr^rendre le tableau de l'Europe.
Oui, saris doute, ce beau système qui, suivant Montesquieu , fut trouvé dans les bois de la Germanie , appartient à tous les peuples qui sortirent, il y a quinze siècles, de ces forêts, aujourd'hui changées en royaumes florissants. Il est un des plus fermes remparts contre la barbarie ; il est la sauve-garde de l'Europe. De grands, périls semblaient la menacer ; on a pu quelquefois être tenté de croire qu'elle touchait à cette époque fatale qui termine les destinées des peuples , et ramène suc la terre de longs. intervalles de barbarie, d'où renaît lentement une civilisation nouvelle ; mais cet-te première terreur ^ dissipe. L'Europe ne ressemble pas à l'empire romain. Les lumières plus grandes «ont aussi plus communes : l'Europe les a distiîbuées dans l'univers. Partout sont des colonies qui nous renverraient la civilisation que nous leur avons transmise, L'Amérique est» peu-
plée de nos arts. Nos arts eux-mêmes sont défendus par une invention qui ne leur permet pas de périr : une seule découverte a garanti toutes les autres. La corruption peut s'accroître : le renouvellement du monde paraît impossible. De quel point de la terre partirait la fausse lumière d'une religion nouvelle? Quelle puissance prétendrait nous apporter d'autres idées ? Nous pouvons nous égarer ; mais qiii pourrait nous instruire ? Ainsi FEurope entière suivra la route qu'elle a prise : il surviendra des guerres ; il passera des révolutions ; tous les malheurs sont possibles , excepté la barbarie. Cependant on cherchera toujours la liberté par les lois. C'est une conquête que les arts et les lumières de l'Europe rendent inévitable, et qui paraît d'autant plus assurée , que chacun de nos malheurs nous en approche davantage. La France y sera conduite par la sagesse de son roi ; et l'ouvrage d'un Français , le livre impérissable de Montesquieu , sera compté parmi les monuments qui doivent la promettre et l'affermir.
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