CHAPITRE VI
CONQOiTB OB LK MOBÉK PAH LES VÉNiriKIfS. — MOAOSIITI ASSlÈQV ATBjklTBS.
GOCYKBIVEMBNT DBS VÉNITIENS DANS LA GRÎ^CB. — ILS BN SONT BXPULSAS DB HOOVEAt'.
Vers la même époque, la prescription de lesclavage ftit interrompue dans une partie de la Grèce, ou du moins remplacée par une autre conquête. Les Vénitiens qui, depuis la perte de Candie, épiaient roccasion de se venger de la Turquie trop puissante, saisirent le moment où elle était engagée dans une guerre contre Tempereur d'Autriche. Ils avaient jusque-là dévoré beaucoup d affronts et d'à-. vanîes ; mais quand ils apprirent que l'armée ottomane , campée sous les murs de Vienne , avait été défaite par le secours de Sobîeski, roi de Pologne , ils n'hésitent plus ; ils déclarent la guerre à la Porte , qui n'avait pas coutume de se laisser prévenir, et mettent tous leurs vaisseaux en mer.
Dans cette grande occasion , ils rappellent au commandement Morosini , qui , depuis la malheureuse issue de la guerre de Candie , subissait, malgré sa gloire, l'ingrat oubli de ses concitoyens. Morosini se vengea comme un gr^nd homme, en redoublant de zèle et de courage. A la tête d'une flotte nombreuse , il se saisit d'abord de Leucade , poste avancé du Péloponèse , et débarque dans la Pénin-
suie huit mille hommes qui marchent sur Coron. C'était la première foi^ que 1 étendard chrétien reparaissait dans la Grèce depuis bien des années; et, quoique lancienne domination de Venise eût laissé de fâcheux souvenirs, la haine du joug musulman ne permettait aucune incertitude dans les vœux des Moraïtes.
Toute la Péninsule fut ébranlée. Plusieurs évêques correspondaient arec le général vénitien ; des paysans, des paires de la montagne arboraient les couleurs de Venise ; et tout appelait les nouveaux coûquérans* Coron fut emporté après quelques jours de siège, et les Turcs qui Thabitaient passés presque tous au fil dé Tépée. Alors , des hauteurs tiu Taygète , descendirent les Maniotes pour com- Ibattre et piller; et leur secours servit à disperser un corps de troupes commandé par le capitan- ^acha.
Ces premiers succès, poussés par le génie guerrier de Morosini, firent tomber en peu de temps les plus fortes places de la Morée, Dans la seconde campagne, en 1686, les deux forteresses de Navarin , Modon , Argos et Napoli se soumirent aux Vénitiens. C était une révolution rapide; les Turcs se réfugiaient de toutes parts dans les villes, et les villes capitulaient avec les vainqueurs. L'année suivante, Patras et Neocastro furent emportés; Lépante et Misitra se rendirent ; et le séraskier de la Moroc , battu plusieurs fois , n'osa défendre Corjn-
SUR L'ÉTAt DES GRECS. 1^5
the; il fit sauter les fortifications de cette Tille, in: cendia les magasins, et se retira v^s les tnontagnes de l'ancienne Phocide *^ en massacrant tous lei^ Grecs qu'il rencontrait sur son passage, et qu'il accusait des maux de l'empire. Morosini , rapidement accouru, s'empara de Corinthe, enlevée aux Turcs et au3c flammes. Il était maitlre de toute la Moréè , où les Turcs ne possédaient plus que Malvoisie.
Ce général sentit alors lé besoin d'étendre ses conquêtes, pour les assurer. Le port d'Athènes et l'île de Négrepont pouvaient seuls garantir la possession du Péloponèse ; et , tandis que toutes les forces des Turcs étaient occupées dans- la guerre contre TAutriche et la Pologne, l'occasion était belle pour enlever la Grèce aux Barbares.
En t68*, Morosini vint assiéger Athènes avec une formidable artillerie, qui foudroya la garnison turque etlesmonumens antiques.-' Une bombe éclata dans le ^ Parthenon , dont les Turcs avaient fait un magasin à poudre. Après quelques jours , la forteresse et la ville se rendirent. Morosini, dont les armes n'avaient pas été moins destructives que celles des Starbares, voulut emporter, comme trophée de sa victoire, la statue de Minerve, ouvrage de Phidias. Mais dans le travail des ouvriers qui renie valent , ce chef-d'œuvre , sauvé depuis tant de siècles , tomba brisé de toutes parts.
La prise d'Athènes , en donnant aux Vénitiens le
* Histoire de l*einpire ottoman , par G an ternir, t. m.
golfe Saronîque, comtoe ils occupaient celui de Corinthe , protégeait leurs conquêtes dans la Morée. Morosini, à qui sa patrie venait de décerner une statue , le titre- de Pêloponésiaque ^ et bientôt après la dignité de doge , tourna ses efforts vers Tîle de Négrepont. Mais les prospérités de Venise étaient passées. La capitale de Négrepont se défendît avec vigueur» Les chnétîens du pays, la plus pauvre el la plus sauvage de toutes les peuplades grecques, ne donnèrent aucun seooiîrs à Tarniée vénitienne. La peste se mit dans ses rangs; et Morosini, après quelques mois dun siège inutile, abandonna son entreprise. 11 revint pour attaquer Malvoisie qui résistait encore; il tomba malade, et la guerre se ralentit. Les généraux qui lui succédèrent firent de vaines tentatives hur Candie , où la république possédait encore quelques forteresses voisines du rivage, et que les Turcs, maîtres de toute l'île, n'avaient pas su conquérir.
Morosini , Chargé d'années , reparut un moment à la tête de la flotte vénitienne , pour venir expirer à Napoli, sur le théâtre de sa gloire. Les Vénitiens, sous un autre général , s'emparèrent presque sans combat de Tîle de Scio ; mais peu de temps après ils la perdirent; et cette conquête passagère ne fit qu'envenimer les haines des deux communions qui habitaient dans l'île, et qui s'accusaient mutuellement près du vainqueur. Les catholiques d'origine grecque ou génoise s'étaient montrés lavorables à
rinvasîon vénitienne ; et il en périt un grand nombre, quand les Turcs rentrèrent dans l'île, peu de temps après.
Cependant Venise conservait toujours Athènes , la Morée , les îles d'Égine et de Leucade ; et la stabilité de ses conquêtes ne semblait subordonnée qu au succès de la grande guerre que l'empire ottoman soutenait contre TAutriche et la Pologne. Ces deux puissances, pressées de se réunir à la ligue qui se formait contre Louis XIV, firent à la Porte des conditions plus favorables qu'elle ne devait l'espérer, après la perte de plusieurs batailles. On attribua cependant ce résultat au talent et à la finesse diplomatique d'un Grec qui fut l'interprète, ou plutôt l'ambassadeur de la Porte aux conférences de Carlowitz. C'était Maurocordato, que nous avons nommé parmi les hommes savans de la Grèce moderne. Éloquent , adroit , instruit dans les inté^ rets des princes de l'Europe , il défendit habilement ceux de la Turquie; et sans doute il ne lui fallut pas moins de dextérité pour arracher à l'orgueil ignorant de la Porte quelques concessions nécessaires.
Par le traité de Carlowitz la Morée resta sous le
pouvoir de Venise ; et le sort de ce beau pays ne
dépendit plus que d'un peuple chrétien, qui s'en
trouvait le maître paisible. Il semblait qu'un siècle
de plus et le progrès de la civilisation dans toute
l'Europe avaient dû adoucir le gouvernement de
Venise. Mais, soit préjugé, soit défiance, soit hau- T. u. ,^
teur habituelle envers les peuples assujettis, les Yénitiens ne marquèrent leur rétablissement dans la Morée par aucun bienfait pour les habitans. Le pays demeura pauvre et sans commerce, le peuple accablé d'impôts. Le sénat de Venise nomma cependant une Provéditeur extraordinaire, chargé de protéger les Grecs contre les abus du pouvoir cl les vexations des chefs militaires. Mais un grand vice subsistait toujours : c'était la conquête.
Dans sa dégradation apparente , le Grec conservait l'horreur du joug étranger. L'aversion de l'église romaine, le zèle du schisme augmentaient ce sentiment. On se réunissait dans les églises ; on y priait Dieu pour être délivré des Latins ; enfin quelques familles de primats, pour qui les Turcs s'étaient adoucis par une longue habitude de vivre ensemble, regrettaient les anciens maîtres. Ainsi, pendant quinze ans, Venise occupa la Morée, sans y fonder son pouvoir. La paix de Carlowitz humiliait encore les Turcs» Le sultan Âchmet III, ayaat remporté quelques avantages sur le czar Pierre , avait hâte de venger l'injure du croissant, et de reprendre la Morée. Il fit marcher vers l'isthme de Corinthe une armée nombreuse qui pénétra dans la péninsule , et se rendit aisément maîtresse de toutes les places. On ne peut expliquer un tel succès, que par la profonde indiflférence du peuple grec , par l'indiscipline et la corruption des garnisons étrangères. Corinthe et Napoli furent prises d assaut ; les autres villes se
rendirent. Au bout d'un mois, il n'y eut plus de Vénitiens dans là Morée. En même temps, une flotle turqqe s empara de Tîle de Tine, de Sude, et de Spina-Longa , les deux forteresses que Venise conservait encore dans Candie.
Ainsi , la servitude de la Grèce fut plus complète et plus étendue que jamais. Les Turcs reprirent la Morée comme leur territoire. Les Grecs plièrent la tête, en regrettant peut-être Venise qu'ils maudissaient tout à rheure. Les pachas , les mousselims , les beys , les agas reparurent avec tout leur cortège de vexations , de rapines et de cruautés. Les primats grecs reprirent leur misérable autorité, qui consistait à tourmenter leurs compatriotes, sous le bâton de leurs maîtres.
Les Maniotes seuls, retirés dans leurs montagnes, continuèrent à guerroyer contre les Turcs. La Morée se retrouva ce qu'elle était au seizième siècle. Cette reprise de la conquête , après une interruption de quinze ans, tdevait même plonger les Grecs plus avant dans la servitude ; et ce malheureux pays semblait irréparablement condamné à ne jamais sortir de la domination des Barbares, et déchu même de respérance d'être concfuis par deà chrétiens.
l'jt*
u8l KSSAI HISTORlQliK