CHAPITRE VIII
TRAVAUX DES UISSIONIV&IâBS DARS LU ILUS DE LA GKÈCB.— *• TABLEAU D'ATBiHBS
AU XVIII* SlicCLB. VOUDATIOBT d'aIVALI. — PHOGHJCS DE CIVILISATION CHBZ
LES GBBC8. — INTEIGUES DE LA BUSSIR.
A Smyrne, ville de passage et de commerce, peuplée dune foule d'Européens, les missionnaires, moins suspects au clergé schismatique , instruisaient sans obstacle les enfans des familles grecques : ils étaient encore mieux accueillis dans quelques iles^ et surtout dans celles où l'ancienne domination de Venise avait laissé des traces du culte romain. A Naxos, qui conservait un archevêque catholique, les missionnaires instruisaient les Grecs , et les Italiens attachés à la religion romaine ; ils allaient dans les églises grecques ; ils y prêchaient en grec vulgaire, après la messe orientale. Les Grecs, vifs et spirituels , étaieiit charmés de ces discours, auxquels l'ignorance de leurs prêtres ne les avait^pas accoutumés. Lorsqu 'ensuite les missionnaires rassemblaient les enfans sur le parvis de l'église, pour leur donner quelques instructions , les parens venaient s'y mêler, et se pressaient souvent de répondre pour eux, sans être plus habiles. Les missionnaires croyaient avoir converti l'ile entière; mais les habitudes du rite grec prévalaient toujours ; le pain azyme et la communion sous une seule espèce semblaient à ces
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pauvres insulaires une différence insurmontable ; ils disaient avec une subtilité naïve que le pain azyme , n* étant pas du vrai pain, ne pouvant se changer en là substance réelle du corps de Jésus-Ghrist. Toutefois ils aimaient la pompe des cérémonies de TÉglise romaine. Â la fête du Saint Sacrement, qu'ils appelaient le présent du ciel, lorsque larchevèque italien sortait en procession avec son ctergé, les Grecs accouraient de toutes les parties de l'ile , se couchaient par terre sur son passage , baisaient le soleil mystique du labernacle, et le touchaient avec des branches de myrte, et des fleurs, qu'ils remportaient avec eux, pour bénir et sanctifier leurs maisons.
Cette uniformité de la vie des Grecs sous le joug musulman était rarement interrompue par quelque événement nouveau. Sur le continent, les courses hardies de quelques chefs montagnards , les rébellions de quelques armatoles , les violences et la méchanceté du pacha faisaient tout l'entretien de la contrée. Dans les îles , la visite annuelle du capitanpacha, et les descentes soudaines de quelque pirate, événemens de nature à peu près semblables, tenaient les esprits en alarme, et formaient toutes les annales des pauvres habitans.
Vers le milieu du dix-huitième siècle , Athènes gardait le même avantage qu'elle avait eu dans le siècle précédent. Elle semblait aux voyageurs une espèce de capitale de la Grèce. Les Turcs s'y montraient, comme à Napoli , plus doux et plus humains; et ils
avaient pris quelque chose des mœurs et de l'esprit grec. Les enyirons d'Athènes étaient en partie occupés par (les Albanais laboureurs ou bergers toujours aux champs avec leurâ femmes robustes comme eux, tandis que les Turcs restaient dans leur orgueilleuse inertie, et que les Grecs s'occupaient de petites ruses et d'un peu de commerce.
* Les maisons des Gre<:s ressemblaient à celles des Turcs; la plupart étaient entourées de hautes murailles , sads fenêtres sur la rue. La chambre des femmes était dans le lieu le plus retiré de la demeure. Elles ne sortaient que cachées sous beaucoup de vêtemens, et le visage enveloppé. Un voile léger de mousseline, bordé d'une frange d'or, était jeté sur leur tête et sur leurs épaules.
Les Grecs.recevaient quelquefois les voyageursEuropéensdans le Gynécée^ Là, et surtout chez les plus riches, les femmes prenaient un autre aspect et une autre parure. Elles avaient les pieds nus ; un pantalon d'une toile légère descendait du milieu du corps jusqu'à mi-jambe : le bas de ce vêtement était orné de broderies. Elles portaient une chemise à manches larges et flottantes dont les bords étaient embellis de dessins faits à l'aiguille. -Un corset d'étoffe de soie dessinait fidèlement la forme de leur sein et Télégance de leur taille. Une riche ceinture serrait Içurs vêtemens, et se fermait avec des agrafes d'argent
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doré ou dor, et montées de pierres précieuses. Par-dessus elles portaient une robe ouverte et bordée d'hermine. Elles avaient des bracelets d'or, un collier formé de pièces d'or, quelquefois de cette monnaie que l'oa appelle byzantine.
Leur coiffure était ordinairement un chapeau de couleur écarlate , ou verte , semé de perles , et qui se nouait sous le menton. Une boucle de cheveux, tombait de chaque côté, et s'arrondissait sur la joue. Une profusion de tresses flottantes couvrait les épaules, ,
L'arrangement de cette 'chevelure, après le bain, était une grande étude. On la parsemait dans les jours de fête d'une poudre d'argent doré. D'autres artîfices se mêlaient encore à la beauté naturelle de ces femmes ; elles teignaient leurs doigts en rose , sans savoir d'ailleurs qu'Homère avait ainsi coloré les doigtsde l'aurore. Suivantune mode orientale, elles marquaient d'une teinte bleue le cercle de la pupille , et peignaient en noir la membrane de l'œil et le t)ord intérieur des paupières.
'Pour se donner cette singulière parure, elles jetaient sur le feu l'encens du Labdanum, et en interceptaient la fumée avec un plat qui se couvrait de suie.
La jeune beauté, curieuse de cet ornement, assise, les jambes cçois4é3 sur un sopha, fermait l'œil, et prenant entre le doigt et le pouce de la main gaudie les deux paupières, elle les tirait en avant, et
introduisait dans ie coin de l'œil une tète d'épingle imprégnée de la visqueuse vapeur, dont les parti* cules s'attachaient à la membrane , et, en relevant l'éclat de la pupille, augmentaient singulièrement sa gi^andeur apparente. Une autre mode non moins bizarre employée par de jeunes filles grecques d'Athènes, c'était de s'appliquer sur les joues de légères feuilles d'or. Mais cette parure était réservée pour le jour des noces *.
Malgré l'étroite clôture où ellea étaient retenues, les jeunes filles d'Athènes s'étudiaient aussi à danser, et à jouer d'une espèce de guitare, turque ; elles brodaient surtout avec une extrême perfection» Mais rien n'était plus rare parmi elles que de savoir lire.
Il y avait pour les enfans grecs deux écoles dans Athènes : l'ignorance n'en était pas moins générale. Ceux qui lisaient n'avaient d'autre lecture que des légendes de saints traduites dans leur langue vulgaire. Très-peu comprenaient J'ancîeune langue.
Pour conserver la santé des enfans, on les couvrait de petites croix et d'autres amulettes. On faisait chaque année arroser sa maison d'eau bénite, pour prévenir l'entrée du démon. Les seuls tableaux que l'on eût, étaient quelques mauvaises représentations de saints ou de martyrs , peintes sur les murailles des églises. Le clergé grec n^'était guère moins ignorant que le peuple. Quelques ouvrages grecs manuscrits , ou de l'imprimerie des Aides , appartenant au
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moBastère de St.-Cyrîani sur le mont HyjK^ette., pourrissaient dans le coin d'un greniçr d'Athènes. Cependant ce clergé grec^ humbJe et ignorant, çtait sans cesse exposé aux avanies des T^ircs. Souvent larchevêque d'Athènes était obligé de fuir.
Ces persécutions s'apaisaient avec quelques centaines de piastres ; et la ville était rarement ensanglantée par les Turcs. Quelquefois même elle offrait un spectacle d'aisance et presque de liberté. A la fin des vendanges, les paysans grecs, marchant en tête de leurs mules et de leurs ânes chargés de paniers remplis de grappes , formaient dans la principale rue d'Athènes des danses, où les voyageurs antiquaires croyaient reconnaître un. souvenir du labyrinthe de Crète et de la f^ble d'Ariane.
Tout dans Athènes, malgré tant de révolution^, semblait en effet reporter l'imagination sur l'histoire et le génie de la Grèce .antique. Une foule de monumens étaient debout , et s'élevaient comme le symbole d'une gloire indesdiructible au milieu des chétives constructions bâties par les- modernes habitans.. L'Acropolis, le Parthenon, le temple de Thésée attiraient les regards , et semblaient n'avoir impunémjent traversé le chaos du moyen â^e , que pour être enfin à jamais mis à l'abri par l'admiralion de l'Europe éclairée et toute puissante. Mais il en est autrement : les ruines même ont péri. Six années de paix en Europe et de sainte alliance entre les rok , ont suffi pour consommer la destruc-
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lion de ces chefs-d'œuvre qui avaient survécu à quinze siècles de barbarie , et pour faire ce que n'avaient pas fait Alaric et Mahomet II.
Cependant un progrès imperceptible de civilisation gagnait les diverses parties de la Grèce. Parmi les insulaires , les uns allaient servir à Constantinople chez les riches du Fanar , ou dans les maisons de commerce de Smyme; d'autres, plus entreprenaiis, commençaient à naviguer sur toute la Méditerranée, et faisaient les affaires des bourgeois turcs, comme \ les Fanariotes faisaient souvent celles des visirs. Le peuple vaincu , adroit, souple, infatigable, vivant de peu , semblait insensiblement croître et s'élever sous la dure protection de ses maîtres. Les Grecs étaient partout , ils se mêlaient à tout , et les Turcs; qui les accablaient encore d'outrages , ne pouvaient plus se passer d'eux.
Une tentative singulièrement heureuse, et qui marqua dans le dix- huitième siècle le nouvel état où pouvait aspirer la nation grecque, ce fut la fondation de la ville de Cydonie dans l'Asie mineure, le siège principal de la barbarie musulmane. Il faut le rappeler, maintenant que la politique de l'Europe a laissé périr Cydonie, et tan t d^autres cités grecques. Dans le milieu du dernier siècle, une viile nouvelle, habitée par les Grecs seuls, et gouvernée par ses propres lois, fut fondée sur l'emplacement du village d'Aïvali, où quelques paysans chrétiens vivaient auparavant sous le bâton des Turcs. Les
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firmans de la Porte autorisèrent cette création, et protégèrent la ville nouvelle, qui prit le nom de Cydonie. Ce ne fut pas le crédit des princes du Fanar qui acheva ce grand ouvrage ; on le dut tout entier au génie et à la persévérance d un pauvre religieux grec , Jean OEconomos. .Témoin dans son enfance des persécutions qu'éprouvaient ses compatriotes qui habitaient le village d'Aïvali, il conçut l'espérance de les affranchir un jour. I! étudia pour devenir prêtre, et 'se retira parmi lés religieux de l'Athos. De là, il vint à Constantinople avec des lettres pour quelques grands de la Porte, Habile dans les langues de TOrient, à force d'insinuations, de prières, et par cette volonté de l'homme de bien qui réussit quelquefois à tout vaincre, il obtint un ordre pour éloigner les Turcs du village d'Aïvali. Alors il anima ses concitoyens ; il invita les autres Grecs à partager cet asile ; il leur montra comme une terre sacrée ce territoire qui ne serait plus habité que par des chrétiens. De toutes paris on accourut ; plusieurs hommes riches et industrieux du Péloponèse , de Scio, et même de Goiistantinople, se réunirent dans Aïvali ; une ville élégante s'éleva sur les ruines du pauvre village ; de nombreuses églises la décorèrent; des manufactures jusque-là peu connues dans l'Orient y portaient les arts de l'Europe ; un collège, qui s'augmenta dans la suite , formait la jeunesse à la religion et aux lettres antiques. Lalibert(> la richesse embellissaient Cydonie,
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placée sous le ciel le plus pur, près du rivage de la mer.
Cette étonnante prospérité rencontra des obstacles. L*avare jalousie de quelques pachas , le fanaiisme des Turcs du voisinage , et .cette anarchie fréquente sous le pouvoir absolu , suscitèrent plus d'une attaque contre les murs naissans de Cydonie. Maïs OEconomos, avec l'approbation ou la tolérance de la Porte,' défendit par la force les droits de la ville qu'il avait fondée ; il arma ses concitoyens que le sentiment de leur bonheur animait d'un patriotisme inconnu dans la Grèce ; il repoussa toutes les insultes , toutes les violences; et Cydonie, libre et respectée, conseiTa ses privilèges, au milieu de l'Asie musulmane.
On attribua * ce rare .bonheur surtout à la protection d'un riche banquier grec , nommé Pétrarki, fort accrédité dans le sérail , et qui , dès l'origine , avait secondé la généreuse entreprise d'Œconomos.
Ainsi , dans le dix-huitième siècle , florissait une ville grecque, dont l'existence devait encourager toute la nation asservie. Il semblait que la Grèce pouvait dès-lors, sans secousse et sans violence, espérer un adoucissement à son sort. L'exemple était donné; et les Turcs, dans leur insouciance, auraient peut-être renouvelé plus d'une fois des concessions semblables. Mais l'ambition d'une puissance étrangère poussait les Grecs à des entreprises plus
* Hiàtoiredes èvénemens dé la Grèce , par Raffenel, t. i.
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rapides et plus violentes. Les Russes , qui, mis nue fois en mouvement par le génie d un grand homme , travaillent sur ses idées comme sur un plan tout fait, ne pouvaient abandonner le projet de soulever la Grèce. On avait vu, sous le règne de Timpératrice Anne , le fameux maréchal Munich , qui portait ta guerre en Moldavie, envoyer des émissaires, et répandre des proclamations et de Tor dans TÉpire et dans les montagnes de Tliessalie. La prompte issue de la guerre borna ses tentatives; mais elles avaient ranimé au cœur des Grecs cette confiance et cette espèce de foi religieuse qui les faisaient espérer dans la Russie.
Le cabinet de Pétersbourg ne cessa pas dans la suite de cultiver ces mêmes sentimens. Une foule de Grecs, aventuriers et braves, étaient reçus dans les armées de l'empire. Le clergé moscovite entretenait un commerce fréquent avec les églises affligées de la Grèce; il recevait avec vénération les reliques saintes qui lui étaient envoyées du mont Athos et des autres couvens;^ et la cour de Russie adressait en échange des présens aux monastères de la sainte montagne.
Tant de motifs, ces prédictions populaires que nous avons citées, cette confiance si ancienne et qui n'avait pas encore été trompée, rendaient facile à la Russie d agiter le peuple grec, et de le jeter dans des entreprises au-dessus de ses forces et des secours qu'elle lui donnerait.