CHAPITRE YIII
rBOJIT d'oAIiOFF FOUA 80DLBVBA LA GlitCB. — AHI88AIBB8 BRVOY^S DABS LB CANTON DE MAÏNA. — OÉPABT d'oNB FLOTTE EC8SK. — OESCBNTK d'oHLOFF
A FURTO-BBTILO. SOULiVEUIBNT d'oNB PABTIB DE LA JfOKÉB. PBISB DK
TBIPOLITZA. 8IÉGB DE MODON. -^ ARBÎTÉE 1>BB ALBANAIS MAHOITÉTAffS.
FDITB DBS BOSSES. ->- EXPLOITS RÏUlOÏQDEft d'oIC CBRF DR RLKPHTBS. >
L'occasion parut naître avec 1 élévation de Catherine et les vastes desseins qu'amenait le nouveau règne. Ces jeunes et entreprenaifs favoris, qui avaient couronné Catherine par le meurlre de son époux, cherchaient partout d un regard avide des conquêtes et des entreprises nouvelles ; et leur souveraine çUç-^même était impatiente de couvrir de quelque gloire singulière le crime de son avènement.
Parmi les hommes qui se pressaient autour d'Orloff et flattaient son orgueil et son esprk aventureux , était un Grec de Thessalie , devenu capitaine de la garde russe. On le nommait Grégori Papapoulo. Cet homme, avec l'imagination vive et présomptueuse de son pays, fit briller aux yeux d'Orloff l'espoir <Je soulever la Grèce, de chasser les Turcs d'Europe , et d'agrandir l'empire russe ou la fortune du favori par une si belle conquête.
Orlo£[, sorti des derniers rangs dû^ la. milice , et qui , dans la civilisation comme dans les grandeur»,
SUR l'État de^s grecs. !20(
était un parvenu de la veille, embrassait avec en-* tliousîasme Tidée de se voir bîeittôt le libérateur de la patrie de^ arts. Ce plan trouva beaucoup d'obstacles dans la circonspection des ministres du cabinet russe ; mais Catherine , séduite par la glorre ou par son amant, fit elle-même les frais d'une première expédition, qui, sous des apparences cje commerce , alla reconnaître les mers de 1 Archipel,
Papapoulo, parti à la même époque, vint à Trîeste et sur le territoire vénitien former des liaisons avee diver marchands grecs. Il eavoya des émissaires dans les montagnes de la Môrée , et s'y rendit bientôt lui-même avec des présens pour les églises grecques. Mille bruits précurseurs circulaient dans toute la Grèce , et se mêlaient aux croyances religieuses du pays. Un voyageur anglais *, qui parcourait la Moréc en 1767, parune curiosité d'antiquaire et sans prévoir les deaseins de Catherine, entendait dire partout sur son passage que les Russes délivreraient bientôt les Grecs ; que tout récemment une croix lumineuse était apparue pendant trois jours sur le dôme de Sainte-Sophie , que les Turcs avaient fait de vains eflforts pour chasser ce signe miraculeux," et qu'ils étaient tombés dans la consternation.
La politique russe agissait en même temps sur une de ces peuplades barbares qui forment la ceinture de la Grèce devenue barbare elle-même. Les Monténégrins, ou habitans de la montagne JNoire
* Chandler's TravcU in Greece, p. iSj.
près du golfe Adriatique , ont avec les Russes une conformité d'origine autant que de religion, puisqu'ils descendent des tribus slaves du nord de l'Europe. Cette peyplade, voisine de l'Albanie, vivait indépendante des Turcs, protégée par ses montagnes et par son rude climat. Quelques-uns de ses villages répandus dans la plaine étaient soumis aux Vénitiens ; le reste bravait à la fois les Turcs et Venise , pillait la petite république de Raguse , et vivait dans une sorte d'anarchie , où dominaient les chefs de bourgades, et l'évêque de Monténégro.
A peu près à l'époque où- Papapoulo partit pour la Grèce, l'évêque de Monténégro, qui avait été sacré en Russie , affectait de porter uri portrait de la Czarine , at prédisait que les chrétiens allaient être délivrés du joug des Turcs; en même temps un jeune moine grec parcourait les montagnes , guérissant les malades et prodiguant les secours, les consolations, les prophéties. De concert avec l'évêque, qui paraissait le respecter , il dominait les esprits de cette peuplade; et quoiqu'il ne prît que le nom de Stéphano, il se faisait passer pour Pierre III , le dernier empereur de Russie.
On a peine à croire que cette bizarre supposition ait été calculée par Catherine , et que sa politique n'ait pas rougi d'employer un nom , qui devait lui donner des remords. Mais quelle que fût la cause de cette illusion fortuite ou préparée , le jeune Grec en usa pour soulever le peuple de ces montagnes et
SUR LETAT DES GRECS. âo3
quelques bourgades voisines du Cataro, dont les habitans se prétendent issus des Grecs du Péloponèse. Toutes les provinces voisines furent agitées^ excepté l'Albanie , devenue mahométane. Le pacha d'Albanie marcha contre les Monténégrins, défit sans peine leurs rassetnblemens confus , et saccagea leurs pauvres villages.
Cependant le principal émissaire d'Orloff, le Théssalien Grégorî, s'était rendu à l'extrémité du Péloponèse , chez les Maniotes dont l'origine grecque n est pas douteuse , mais qui n'étaient guère moins barbares que les Monténégrins: Il est visible par cette double tentative que la Russie , méditant une guerre contre la Porte , avait voulu s*appuyer sur la partie la* plus belliqueuse des peuples* enclavés dans la conquête musulmane.
Descendu à Porto- Vitulo chez un chef maniote qui se nommait Mauro-MIkali ^ Papapoulo fit reten* tir les promesses et le nom de Catherine , rempart de la foi grecque. Enfin, il détermina Mikali et son frère, autre capitaine redouté chez les Maniotes, à réunir les chefs des bourgades et le conseil des vieillards ; mais ees hommes accoutumés à défendre leur indépendance contre les Turcs parurent peu confians aux secours des Russes , ne parlèrent qu'avec mépris des Grecs de la pkine soumis à la domina* tien turque, et regardèrent sans doute avec défiance rémissaire qui leur était envoyé.
L'adroit Thessalien , du milieu de cet asile , es-^
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saya de lier un parti dans la population subjuguée du Péloponèse. Le canton lé plus voisin des montagnes, vers le golfe de Messénîe , avait pour proëstos un Grec renommé parmi ses concitoyens par sa prudence et par ses richesses; c était un vieillard, qui depuis longues années avait su gagner la confiance de tous les pachas turcs, et amasser impuué-r ment des trésors, dont il leur donnait une partie.
Benacki, c était le nom de ce Grec, en protégeant par son crédit ses concitoyens soumis, avait eu Fart d'entretenir avec les rebelles Maniotes des liaisons secrètes. Il habitait la ville dç Catamala , près de leurs montagnes. Il avait obtenu du pacha la permission* d y bâtir une demeure fortifiée. Papapoulo se fit connaître de ce Grec , l'excita par l'espoir d'affranchir son pays, et lui promit la puissante protection de la Czarioe. Le vieux proëstos, qui sans doute comprenait tout ee qu'il y afvait de précaire et de dangereux dans son existence sous la domination • des Turcs, saisit avec ardeur un projet de délivrance ; il réunit dans sa maison quelques primats, quelques évêques et quelques chefs venus secrètement de la montagne ; et là, on promit de rassembler cent mille Grecs , si les Russes paraissaient sur la côte avec des vaisseaux et des armes. On souscrivit un engagement; et l'émissaire thessalien repartit pour Trieste.
La cour de Saint-Pétersbourg reçut ces magnili-r ques promesses données par les Grecs en échange
SUR L*iTAT DES GHEGS. 2o5
(lu SfcCours (JUi leur était oflfert; et comme elle venait dé déclarer la guerre à la Turquie, le soulèvemeat de la Grèce prît à ses yeux un plus grand caractère d'importance politique.
Le comte Orlofffit partir ses deux frères, Alexis et Féodor, pour surveiller cette révolution promise. Ils prirent le prétexte d'un voyage en Italie; mais une foule d'officiers jrusses arrivaient sur leurs pas. Venise , naturellement fréquentée par les Esclavons et par les Grecs, fut i^ poste avancé qu'ils choisirent, et où le Thessalien Grégori vînt les retrouver. Cet homme avait composé en grec moderne un livre * sur la tactique des Russes, qu'il Qt imprimer à Venise pour le répandre dans la Grèce. Ce présent d une espèce nouvelle fut accompagné d'ornemens ecclésiastiques pour les évoques, jie lettres , et de médailles d'or empreintes de l'image de Catherine. Sur la foi de ces premiers gaees, plusieurs Grecs vinrent secrètement à Venise pojir voir et pour entendre le comte Orloff; et l'ardeur des Grecs de la Morée s'anima par toutes les illusions de l'espérance.
Cependant la guerre, engagée par les Russes sur les frontières de Moldavie avaît trOmpé les premières conjectures. L'ignorance barbare des Turcs semblait encore l'emporter, sur la tactique savante que les Russes empruntaient à l'Europe ; et l'armée de Catherine, enfermée prè* du Niesler, était dans un
* Exposé du i'art mliiluirc iCap\\'s la tactique des années de ta grande
2q6 essai historique
péril presque semblable à celui qu avait couru le Czar Pierre sur les bords du Pruth. Catherine avait besoin d'exciter pour sa propre défense ce soulèvement de la Grèce qu'elle avait rêvé d'abord dans une fantaisie de gloire. Elle fait hâter l'armement d'une flotte, sur laquelle on jeta quelques matelots anglais , engagés par l'ambassadeur de la Czarine à Londres, et des marins grecs de l'île de Mycône, qui étaient venus sur un vaisseau marchand commercer dans le petit port de Tangarock. Cette flotte, mal construite et mal équipée , assez semblable aux prodigieux, mais grossiers essais de l'art maritime, sous Pierre le Grand, n'était montée que de douze cents hcmimes de troupes ; mais elle portait beau- \ coup d'uniformes russes pour les Grecs du Péloponèse.
Cette première escadre commandée par l'amiral russe Spiritoff parvint , après une navigation pénible , dans les ports d'Angleterre , où elle trouva des secours et des recrues de matelots. En même temps à Pétersbourg se préparait une seconde expédition sous les ordres de l'Écossais Elpbinston , qui faisait l'éducation maritime des Russes avec up dédain que supportait; l'altière impératrice.
Cette flotte devait rejoindre et devancer la première, passer jusqu'aux Dardanelles, et menacer Constantinople , tandis que la Morée prendrait les armes.
Cependant les deux OrlofT, en attendant la pre-
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mière escadre russe, avaient .tout préparé. Établis à Venise , puis à Livourne ^ comme dans un poste avancé , ils envoyaient des émissaires en Grèce et dans les iles , répandaient Ipr, et achetaient les bras de cette multitude de Grecs aventuriers qui abondent sur la côte. Le dessein principal était pourtant caché. Ils avouaient seulement le projet de faire la course dans TArchipel , ei de secourir les habitans de la montagne Noire; un général russe parcourait ce canton récemment dévasté par les Turcs , et il y recrutait des soldats.
Enfin 9 lescadre de Spiritoff parut dans les mers du Levant. Telle était Tignorance du gouvernement turc , q[uSl refusait de comprendre cette nouvelle , et que tout le zèle amical de l'ambassadeur français réussit à peine à persuader au divan , une carte sous les yeux , que des vaisseaux russes pouvaient arriver dans les mers de la Grèce.
L'amiral russe vint droit à Mahon , où la prévoyance des OrloflF avait préparé des magasins, et on Fié'odor se rendit aussitôt. Trois vaisseaux se détachèrent pour aller sur les côtes de Sarda^ne et de Toscane prendre les recrues qu'avait secrètement rassemblées Alexis, et le ramener lui-même. Dans cet intervalle, Féodor, avec le reste de la flotte, fil voile verjs Malte, dont il espérait les secours ; mais l'ordre de Malte , subordonné à la politique de la France et de rAutriche, ne remplit pas les promesses que quelques jeunes chevaliers avaient
faites aux Russes : Ja ferveur de sa vocation bellî- <{ueiise contre les Turcs n'était plus 'la même; et d'ailleurs l'intérêt de Catherine, bien plus que celui de la religion , semblait engagé dans cette entreprise.
Féodor s'étant présenté devant Malte ne fut pas même reçu dans le port; ce contre-temps ne fit que .précipiter son courage. Féodor avait l'audace et le génie aventureux de ses frères; il y mêlait la présomption de l'extrême jeunesse. Instruit soigneusement par des» maîtres habiles^ depuis la haute fortune des OrlôiT, il avait la passion des arts; son ambition , déjà sérieuse ^ était pourtant animée dune sorte d'enthousiasme de collège , inspiré par des études récentes; et ce jeune Tartare, élevé dans une cour voluptueuse et despotique , en venant conquérir la Grèce au nom de sa Czarine, avait rimagination toute reiiipHe des Miltiade et des Thrasibule*
Repoussé de Malte, il fait voile vers le Péloponèse, s'arrête à la petite île Strophade , pour prendre quelques renseignemens dans un monastère de caloyers , et vient jeter l'ancre^à Porto- Vitulo , sur le rivage-des Maniotes.
La presqu*île de la Morée était dans l'attente cl l'agitation. Depuis le commencement des hostilités entre la Porte et la Russie , tout usage des armes avait été interdit aux Grecs, suivant la précaution habituelle dos Turcs lorsqu'ils entraient en guerre
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avec une puissance chrétienne. Les Turcs , peu vîgîlans, n'avaient pas saisi les diverses trames formées par le Thessalien Grégori et par ses émissaires ; mais ils furent frappés d une sourde rumeur de mécontentement et d'espérance qui semblait circuler parmi leurs esclaves ; il avaient alors défendu toute réunion entre les Grecs, toute prière publique, et fermé les églises ; enfin , dans leur féroce inquiétude , ils avaient pris pour des rebelles une troupe de paysans laconiens qui revenaient tranquillement de la foire de Patras, et, se jetant sur eux, ils les avaient massacrés.
Les Russes furent accueillis comme des vengeurs, par des Uns d'allégresse et de guerre ; Mauro-Mîkali vint conférer avec Orloflf ; les évoques de LacédémcRoe et de Chariopolis excitèrent le zèle du peuple. Féodor n'arrivaili qu-'avec trois vaisseaux de ligne et deux frégates montées de quelques centaines d'hommes; une frégate russe lui amenait en mêm« temps quelques paysans monténégrins et leur évê<jue, qui avait voulu suivie %t bénir cette faible expé<Ëti6n. Il rencontra dès l'abord un obstacle dans le bon sens i^auvage des chefs xnaînotes. Mauro-Mikali et son frère trouvèrent s6s armemens aussi faibles que ses paroles étaient hautaines et présomptueuses. Ils réunirent cependant quelques bandes de montagnards , tandis que Bénacki , retiré dans Calamata , s'occupait furtivement à soulever les habîtans de Ja plaine. On distribua les armes qbe T. II. 14
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les Russes avaient apportées ; on construisit à la bâte quelques bateaux plats, pour aller chercher dans les îles voisines les Grecs qui voudraient prendre parti. Il en vînt <jlesiles de Zante et de Céphalonie ; quelques centaines de Spacchiotes ou montagnards de l'île de Crète arrivèrent dans des barcfues, et se réunirent aux Maïnotes. Malheureusement le jeune Moseovîte avait refroidi dès le commencement l'enthousiasme des Grecs, en exigeant d eux un serment de fidélité à la Czarine. 11 n'en forma pas moins deux corps de Moraites et de Maïnotes mêlés de soldats russes, auxquels il donna les noms pompeux de légions occidentale et orientale de Sparte.
L'un devait pénétrer par les montagnes vers Misitra; il était eommandé p^r Psaro«, jeune armateur de ce vaisseau grec, dont les Russes avaient engagé l'équipage. Le second, sous les ordres d'un capitaine russe, devait marcher sur la partie occidentale du Péloponèse.
Féodor, à la tête d'un troisième détachement, partit pour assiéger la ville de Coron. Cette place, dont le seul côté qui tenait à la terre est couvert par d'assez fortes mitrailles et par des rochers , se défendit. L'artillerie des Russes était faible et mal servie; une galîote à bombes qui leur survînt, et dont la vue seule avait • épouvante les Turcs , se trouva sans mortiers. Une miae conduite sous le bastion principal fut éventée par les Turcs ; ils reprirent courage, et cette expédition, qui ne pou-
voit réussir que par la promptitude , tomba en langueur.
Le jeune Psaros fit seul quelque chose d'important et de hardi y à la tête de quelques centaines de Russes et de Grecs paysans ou maïnotes, il traversa les montagnes , et d^sceûdit du Taygète dans la vallée que baigne TEurotas. Un corps de Turcs, qui s était placé à la sortie des défilés , s'enfuit en jetant ses armes, et porta l'épouvante jusqu'à Misitra, ville moderne , bâtie à une lieue des ruines de l'ancienne Lacédémone. Les Turcs de Misitra se réfugient dans le château ; et Psaros vient aux pieds de la forteresse occuper le palais épisoopal des Grecs. Le cri de liberté retentit dans Miisitra. La populaCion grecque est soulevée toute entière; et les uniformes russes, l'éteàdard de la Czarine, persuadent aux Turcs qu'ils sont assaillis par une qombreuse armée. Ceux qui. s'étaient réfijgii^s dans la forteresse offrent de rendre les armes, sons la condition d'emmeaer leurs familles. Ce traité s'exécutait de bonne foi, lorsqu'une bande- de Maïnotes qui avaient suivi la petite ^rmée de Psaros pénètre dans la forteresse. laissée** 3an& défense , let .pille, massacre les vaincus. -Ceux qui peuvent échapper fuient dans réglise chrétienne. .
L'archevêque et «on ckrgé sortent fa croix à la main pour Jes défendre, et/pour arrêter la fureur des montagnards; ils parvinrent à les écarter. Enfin, > rassasiée de sang et de pillage , cette bande féroce
2l'J ESSAI HISTORIQUE
retourne aux montagnes , et Psaros reste dans Mi- 5iti*a avec sa légion , qui s augmente de beaucoup de paysans grecs et d'babitans de la ville. L'archevêque, le primat et les vieillards s occupent d établir une forme de gouvernement régulier. On vil alors combien cette religion, qui avait maintenu le patriotisme , et pour ainsi dire l'existence du peuple opprimé , pouvait le modérer dans sa trop courte victoire.
L'indépendance avait gagné les provinces voisines; l'ancienne Arcadie commençait à se soulever; les caloyers du monastère de Méga Spiléon, sur le mont Ghelmos, quittèrent leurs cellules, sans autre arme que cette croix si puissante aux yeux des Grecs; et ils réussirent à sauver les familles turques qui habitaient la vallée de Galavryta, non loin des bords du Mauro-Nero , le Styx des anciens. Après avoir mis ces familles à l'abri dans les grottes de leur couvert, ils les conduisirent à travers l'Achaïe , réunirent des barques pour leur faire passer le golfe, et les déposèrent en sûreté dans le port de Crissa, où flottait l'étendard musulman. .
Cependant Içs Turcs, qui voyaient croître le SOU7 tèvement des campagnes, s'étaient réfugiés dans les principales villes de la Morée , Tripolitza ^ Napolî di Romanie , Corinthe. Le siège de Coron n'avançait pas ; et Féodor , retenu par cette entreprise depuis deux mois, ne portait de secours nulle part, et manquait à toutes les espérances qu'il avait données.
SUll l'état des grecs. lilT)
La petite ville de Missolunghi , qui plus tard devait s'illustrer , fit seule sa révolution. H n y avait que quatre familles mahométanes , uq cadi et quelques oflBciers turcs. Le primat grec les avertît de se retirer ; puis il arma les habitans , mit la ville en défense , et s empara des îles voisines ; mais n'ayant pu obtenir d*Orloff un vaisseau qu'il lui fit demander pour défendre Je port de Lépante , toute la population , avec un courage digne des temp3 antiques et de ces derniers temps , monta sur mer dans de faibles barques , emmenant les femmes et les enfans, et quelque peu de^ richesses acquises déjà par le commerce. Attaqués à leur sortie du golfe par des pirates mabométans, ils combattirent plusieurs jours de suite , et parvinrent à gagner les îles voisines, laissant un triste exemple de l'imprévoyance et de Taiiandon de leura nouveaux alliés.
Non loin de Missolunghi, la ville de Patras s'était soulevée avec le secours des Grecs venus dé Zante et de Céphalonie. Mais la nuit du vendredi saint , tandis que les habitans étaient en prière dans leurs églises, les mêmes pirates qui venaient d'attaquer les braves fugitifs de Missolunghr, pénètrent dans Patras laissée san&défeni^e; ils pillent, massacrent, et disparaissent chargés de butin.
Cependant Féodor, ne pouvant réussir à prendre Coron , détacha de sa flotte quelques vaisseaux pour s'emparer du port de Navarin , près ée l'île de Sphactérie. C'était comme un refuge qu'il se ménageait
lAlL^ ESSAI HLSTOUIQUE
dans raltente des secours que son frère devait amener d'Italie. Alexis Orlofif parut enûn avec une escadre de cinq vaisseaus^ , des munitions, des armes, et de nouveaux manifestes pour exciter le zèle des Grecs. Chef suprême de l'entreprise, il fait abandonner le siège de Coron, et se retire dans le port de Navarin 5 puis il ordonne à ce jeune Grec ^ qui s'était établi dans Misitra, de marcher sur Tripolitza, véritable capitale du Péloponèse , dont la conquête pouvait seule étendre et ranimer l'insurrection des Grecs. Ce négociant grec*, devenu général , s'avança sur cette ville avec quelques Russes et deux mille Malnotes qu'il avait réunis.
Mais déjà "les Albanais mahométans de l'Épire entraient de toutes parts dans la Morée , à la voix des pachas turcs. Patras , assiégée par quinze mille hommes, fut emportée d'assaut; tout ee qui était en âge de porter les armes fut égorgé , et les maisons incendiées. Mille cavaliers albanais viennent se réunir à la garnison turque de Tripolitza. Ils font une sortie , mettent en fuite les assaillans qui commençaient à peine à établir quelques faibles batteries, et rentrent vainqueurs dans Tripolitza , où la population , grecque fut en partie massacrée. L'archevôque et plusieurs ecclésiastiques subirent le même sort par une sentence du pacha ^ et comme coupables d'intelligence avec les Russes.
Dès-lors les Turcs. et les Albanais, maîtres de la plaine , se préparèrent à marcher sur Coron pour
SUR l'État des guecs. 2i5
attendre la flotte qui devait arriver de Constantinople. Ils avaient à traverser le défilé de Nysie , gardé par le capitaine Mauro-Mikali et quatre cents Maïnotes; ce furent les Thermopyles de cette petite et fatale insurrection. Mauro-Mikali, retranché dans une bourgade qui occupe le milieu de ce défilé, combattit plusieurs jours, se défendit de maison en maison ; couvert de blessures, et resté seul avec son fils enfant, il tomba dans les mains' des Turcs. Ceux-ci, maîtres du passage , se réunissent aux* troupes musulmanes de Coron, qui n était plus assiégée; et tous ensemble marchent vers les Russes qui bloquaient alors la ville de Modon , les chassent après un rude combat,* et s'emparent de leur artillerie.
Cependant une nouvelle escadre russe avait paru dans les mers de la Grèce. L'Écossais Elphinston , après avoir relâché en Angleterre, était parti avec trois vaisseaux de ligne et trois frégates pour aller à la rencontre de la flotte musulmane/ Il arriva vers la fin du mois de mai dans le golfe de Misitra , où Psaros s'était retiré avec les débris de la malheureuse expédition qu'il avait tentée sur Trîpolitza. Il apprend que la ville est encore au pouvoir des Russes; il fait aussitôt descendre à Misitra deux officiers , auxquels Psaros annonce le mauvais succès de la guerre , et l'approche de la floUe musulmane , que l'on avait aperçue déjà du haut des montagnes. Animé par cette nouvelle , Elphinston mit aussitôt à la voile pour chercher l'ennemî.
2l6 ESSAI HISTORIQUE
Alexis Orloff, renfermé dans la forteresse de Navarin, ne crut pas devoir attendre Tissue d un combat naval. Il voyait les Grecs, refoulés par la victoire des Turcs et des Albanais , accourir la plupart sans armes vers les murs de Navarin , où le nom russe les protégeait encore. Toutes ses espérances de soulever dans la Grèce une population belliqueuse, étaient perdues; il ne songea plus qua lui-même; il ferma lâchement les portes sur les malheureux fuyards, qui, traînant leurs femmes, leurs enfans, se jetèrent dans des barques pour gagner quelques écueils voisins. Poursuivis par les Turcs , un grand nombre y périt; et Ton a raconté que les Russes? du haut des murailles de Navarin, riaient avec une joie féroce du massacre et des naufrages de leurs alliés.
Pendant que les Russes , si promptement lassés de leur entreprise , abandonnaient à la fureur des Turcs le pays qu'ils avaient imprudemment soulevé, (de nouveaux alliés leur arrivaient des montagnes de Livadie. Un chef d'Armatoles , Androutzos , sur le bruit de l'invasion , partit avec quelques centaines de guerriers, traversa l'isthme de Corinthe, et vint jusqu'à la côte de la Morée , d'où la flotte russe s'éloignait. Ne trouvant pas le secours qu'il cherchait , et surpris au milieu des Turcs en armes , Androutzos voulut retourner dans ses montagnes. Assez fort pour croire qu'on renoncerait à l'attaquer, s'il se retirait de bonne grâce , il fit demander un firman au
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pacha de Tripolitza, reçut la promesse de n'être pas inquiété , et continua sa marche.
Mais au moment de repasser l'isthme , il se yit assailli par plusieurs milliers de Turcs et d'Albanais ; il les repoussa, sans pouvoir s'ouvrir un passage, et se rejeta vers le golfe de Lépante» pour gagner la mer. Les Turcs s'acharnaient à le poursuiirre; et l'ardeur de l'attaque filt animée par l'obstination de la défense. Toujours marchant , ou ne s'arrètant que pour combattre, sans repos,. presque sans nourriture , AndrQutzos et ses palikares arrivèrent en quelques jours près de Vostitza , à cinq milles de Patras. Là , les Turcs firent un dernier effort pour saisir une proie qui touchait au terme de sa fuite , et que la faim, l'épuisement, les blessures semblaient leur livrer. Ils enfermèrent la petite armée grecque, et renouvelèrent leurs assauts pendant trois jours.
Enfin le quatrième jour ,Androutzos tente un dernier effort pour se faire passage ; et , soit prodige de courage , ou puissance du désespoir et de la faim , il renverse, met en fuite les Turcs, et reste maître de leurs bagages, où ses soldats ne prennent que des vivres ; il entre alors dans Vostitza , trouve quelques vaisseaux de Zante et de Céphalonie, embarque ses braves compagnons réduits à un petit nombre, et quitte vainqueur sa malheureuse patrie, qu'il méritait de délivra*.
2l8 ESSAI HISTORIQUE