‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 29 sur 33 · SUB · texte numérisé non relu

SUB

SUR

Li A poésie anglaise , si neuve et si libre dans Shaks-» peare , si savamment originale dans Milton , si facile et quelquefois si brillante sous les pinceaux de Dryden , a donné , dans les beaux ouvrages de Pope ^ l'exemple de cette élégance ingénieuse et noble , de cette pureté de formes que Ion a nommée le goût classique , et qui fut long-temps le goût français. Après avoir senti les créations immortelles de Shakspeare, après avoir étudié le sublime du génie anglais^ dans ce grand poëte né de lui-même, barbare et puissant comme son siècle , après avoir contemplé cette âme poétique de Milton, où Tenthousiasme était sans cesse nourri parles études et les souvenirs, on peut goûter encore les' chefs-d œuvre artistement travaillés de ces talens plus timides qui brillaient au milieu d'une civilisation plus avancée. On voit dans^ leurs écrits moins le génie personnel d'un homme

que le savoir d'une époque; leurs idées semblent an produit artificiel de la vie sociale. Mais si quelquefois ils reviennent à la nature par des accès d'humeur , s'ils ont les caprices d'une imagination froissée par le monde » alors un intérêt de surprise et de nouveauté s'attache à leurs ouvrages polis avec tant de soin ; tel fut Pope^ le plus correct des poëtes anglais, et cependant original.

Pope (Alexandre) naquit à Londres le 22 mai 1688, d'une famille catholique fort zélée pour la cause des Stuarts. De trois frères qu'avait eus sa mère, fille d'un gentilhomme du cpmté dToric , l'un avait péri en combattant pour Charles P', un autre était demeuré jusqu'à sa mort au service de ce prince , et le dernier , ayant émigré pendant l'usurpation de Cromwell , était devenu officier général en Espagne.

L'année même de la naissance de Pope , ses parens quittèrent le séjour de Londres, et vinrent se retirer,, loin des affaires, à Binfield,dansla forêt de Windsor.

Son père , long-temps occupé de banque ou de commerce, avait vendu tout ce qu'il possédait; et ne voulant pas se fier au crédit du nouveau gouvernement , il mit dans un eoffire vingt mille guinées , et vécut tranquillement sur ce petit trésor, qu'il entamait chaque année. Entourée des soins les plus tendres , l'enfance du jeune Pope fut très-faible , et très-délicàte ; sa voix avait une singulière douceur; on l'appelait le petit rossignoL II se montra studieux dès qu'il sut lire. Il apprit lui-même à écrire , eu

imitant d'abord les caractères des livres imprimés; et il garda toute sa vie cette petite science qu'il avait dans une singulière perfection^ quoique son écriture vulgaire , si Ton peut parler ainsi 9 fût assez mauvaise. Vers Tâge de huit ans , il fut mis en pension chez un prêtre catholique, qui, par une méthode que l'on ne suit pas assez , lui donnait en même temps les premières notions du grec et du latin. Le jeune élève lisait aussi beaucoup dans sa langue les versions poétiques d'Homère et d'Ovide. Il profita beaucoup , et fut bientôt après envoyé dans une école à Twyford, près de Winchester, et ensuite dans une autre école à Londres même , à l'entrée d'Hyde-Park. Étant allé de là quelquefois au spectacle , il compila lui-même une espèce de drame tiré de la traduction de l'Iliade d'Ogylby , et mêlé de ses propres vers ; il fit représenter cet essai par ses camarades , avec le secours du jardinier de la maison , qui remplit le rôle d'Ajax.

Boileau , dans son enfance , avait également composé une tragédie avec des lambeaux de romans chevaleresques; et malgré cette précoce ambition, ni l'un, ni l'autre poëte n'était né pour le théâtre. Rappelé à Windsor, dès l'âge de douze ans, le génie naturel de Pope, et son penchant pour la poésie achevèrent seuls, au milieu des inspirations de la campagne et de la solitude, une éducation plutôt faite par les livres que par les maîtres. Pope disait lui-même qu'il ne pouvait se souvenir du temps où

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il avait commencé à faire de^ verâ. Son pék*ë j plus indulgent que ne l'avait été lé père d'Ovide , encourageait un instinct poétique qui n'était pas moios irrésistible que celui du poëte romain , et qui sans doute n^aurait pas cédé davantage à la contrainte. Le bon gentilhomme , sans être lui-même fort lettré 9 indiquait à son fils de petits sujets de poëme, lui faisait plus d'une fois retoucher son ouvrage, et lui disait enfin , pour grand et dernier éloge , qu'il avait fait là de bonnes rimes.

Quelque minutieux que soient ces détails, ils expliquent peut-être comment le génie poétique , ainsi préparé , excité dès l'enfance , produisit dans Pope cette maturité précoce , et cette science des vers qui marquèrent ses premiers ouvrages , et que l'on retrouve dans une ode sur la Solitude, qu'il écrivit dans sa douzième année. L'étude des modèles anglais et de la littérature ktine se mêlait à ces jeux poétiques. Il s'exerçait à imiter, et quelquefois à corriger , à remanier , à reproduire sous une forme plus correcte et plus élégante , des vers du vieux Ghaucer, ou de quelque poëte brillant et négligé , comme Rochester. Ce genre de travail , ce goût d'exactitude et de pureté , singulier dans un enfant, ne semblait-il pas déjà révéler le caractère du génie de Pope, et cette manière d'écrire plus savante qu'inspirée, plus habile que féconde , plus faite pour imiter avec art, que pour s'appliquer heureusement à des compositions originales?

Cette étude attentive , et ce soin prématuré de la correction et de 1 élégance produisirent des ouvrages doublement remarquables > par la perfection du style et par Tâge de Tauteur. Les essais de traduction et les pastorales, 1 un des premiers fruits de sa jeunesse , ne portent presque aucune trace d'inexpérience : c'est la maturité d'un poëte , mais ce n'est |>as la mollesse heureuse et le divin natu-^ rel de Vîfgile ; Pope n'y parvint jamais.

Cependant, poëie déclaré dès l'âge de seize ans, il vint quelquefois à Londres, et se lia d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps , qui lui donnèrent d'utiles conseils , et surtout des louanges, dont sa vanité était insatiable. Il fut accueilli par l'élégant et l'ingénieux Congrève ; et À devint le confident de Wycherley , auteur comique plein de verve, qui, dans sa jeunesse , avait été l'amant de la duchesse de Portsmotith à la cour de Charles IL

Le jeune poëte revoyait sévèrement les ouvrages du vieux et libre Wycherley , auquel il ne pouvait apprendre la correction et la décence. Il recherchait en même temps l'amitié de Walsh , le plus habile critique de cette époque. Il avait encore pour ami un gentilhomme nommé Cromwell , et sir Trumball , ancien ambassadeur à Constantinople , qui s'était retiré à Windson II les entretenait de ses lectures et de ses vers , car il parait n'avoir eu guère d'autre pensée. Il étudiait sans cesse les anciens , depuis Homère jusqu'à Stace , qu'il appelle le meil-

leur versificateur latin après Virgile *. Son admiration alla même jusqu'à traduire le premier livre de \?L Thébatde j quoiqu'il relevât dans ce poëme beaucoup d'hyperboles , d'extravagances , et même des fautes de géographie. Il avait appris l'italien et le français; étudiait La Rochefoucauld, et admirait fort l'harmonie de Malherbe. Quatre pastorales qu'il avait faites à seize ans furent le premier ouvrage qu'il publia. Dans la même année, en 1 709 , il mit au jour VEssai sur la Critique , poëme qui ne vaut pas l'^r^ poétique de Boileau , mais production étonnante par la force de sagacité, la justesse et le goût qu'elle suppose dans un poëte de vingt ans : là aussi se montraient cette amertume de satire, ces haines personnelles et violentes contre les mauvais auteurs, dont Pope fut toujours animé ^ et qui firent l'agitation et le chagrin de sa vie.

Né avec une constitution faible et maladive , plongé dès l'enfance dans Içs livres et l'étude, n'ayant guère connu que les émotions de la vanité poétique , Pope contracta de bonne heure une sorte d'irritabilité inquiète et jalouse. Il était de taille très-chétive , presque bossu , et s'appelait lui-même la plus petite chose humaine qu'il y eût en Angleterre. Ces désavantages naturels lui attirèrent souvent de grossiers sarcasmes, mêlés à des critiques littéraires ; son humeur s'en aigrissait encore. Presque

* Tbe best versifier , nexl Virgil. Pope' s lUUer XVIL

autant persécuté que Voltaire par les injustices de la satire 9 il en souffrit , et s'en vengea de même.

L époque de Guillaume III et de la reine Anne , au milieu des luttes de la liberté publique 5 avait rendu cependant, à tous les arts de l'esprit, un intérêt que la vive préoccupation de la politique ne leur laisse pas toujours : de grands talens s'élevaient à la fois , et étaient assez également distri-^ bues entre les deux partis rivaux. Dryden n'était plus, mais Swift faisait la gloire et la force du parti des Torys qu'il défendait avec une véhémence toute républicaine. [L'élégant, le correct Addisson, qui semblait né pour être un académicien du siècle de Louis XIV, combattait dans les rangs des Whigs , avec une amertume ingénieusement tempérée, et une ironie d'homme de cour. Des écrivains diversement célèbres se réunissaient autour de ces chefs , Arbuthnot, Steele, Congrève, Gay, Walsh, et beaucoup d'autres.

Pope, qui par sa religion était, pour ainsi dire. Tory de naissance, resta cependant assez impartial entre les deux opinions qui se disputaient le bonheur de l'Angleterre , et le plaisir de la gouverner. La passion exclusive de la poésie et peut-être aussi trop d'indifférence ou trop peu de lumières sur les intérêts publics, favorisaient en lui cette modération, qui semblait peu d'accord avec son caractère. Probablement il inclinait pour les Whigs ou pour les Torys , suivant qu'il était plus ou moins blessé

par les jugemens littéraires de Tim ou de Tautre parti.

Le Spectateur y écrit dans l'intérêt des Whigs alors en pouvoir^ célébra les premiers ouvrages de Pope , et même publia dans ses feuilles 1 eglogue sacrée du Messiah , qui suivit de près le poëme sur la critique. Les beaux vers à la mémoire d une femme infortunée 5 le joli poëme de la Boucle de cheveux enlevée^ le poëme de la Forêt de Windsor y lepître d'Héloise^ se succédèrent promptement, et marquèrent la place de Pope au premier rang parmi les poëtes anglais.

En 1710, le pouvoir était passé tout--à*£ait dans les mains des Torys; et le brillant ministère d'Oxford et de Bolingbroke favorisait les lettres par goût et par calcul. La cour même d'Angleterre , cédant à cette inclination secrète qui la reportait vers les exemples du siècle de Louis XIY^ songeait à former une académie , sur le modèle de celle qu'avait fondée Richelieu. Swift avait esquissé le plan de cette réunion savante, et Pope était désigné parmi les hommes qui devaient en faire la gloire. Il était, après Swift , l'homme de lettres le plus estimé par Bolingbroke; et peut-être ce ministre , dans les projets de sou ambition , avait-il compté sur le secours qu'il pourrait tirer de la verve du jeune poëte.

Mais Pope était d'humeur trop capricieuse et trop libre pour s'assujettir aux vues d'un ministre puissant 9 même son acni , et pour servir un parti y même

le sien. Lorsque Addissoa , en 17139 pour lutter contre rascéndant des Torys, voulut donner au théâtre sa tragédie républicaine de Coton , Pope , par un zèle de littérature et d'amitié , employa tous ses efforts et son crédit de royaliste pour faire jouer cette pièce ; il en composa même le prologue , dans lequel il jeta quelques vers très-conformes à Tesprit de Touvrage , et qui s'adressaient aux passions que voulait exciter Addisson. « Ici , dit-il « les pleurs » couleront pour une cause plus généreuse, des «pleurs tels que les patriotes en versent sur les lois » mourantes : le poëte ordonne à vos cœurs de s'ani- » mer de l'antique ardeur, et demande aux yeux » anglais des larnies romaines *. » Au reste , Boling^ broke lui-même, tout ministre et Toiy qu'il était**,

* Uere tears shall flow from a more generou» cause, Such tears as patriots shed for dying laws : ' He bids yours breasts -wîtb aneiea ardoui* rise, And calls forth roman drops from britisb eyes.

'^* Il faut remarquer au reste que , malgré la chaleur des partis 'politiques, Jamais en Angleterre, même à cette époque, le pouvoir ne se montra persécuteur pour les lettres, et ne proscrivit l'indépendance des opinions. Le poëte Congréve, fort attaché au parti Whig, et ancien ami^de^lord Hallifax, occupait une place considérable; comine on témoignait un jour quelque crainte pour lui devant lord Oxforc^f, 06, ministiel, s'indignant d'un? pareille>/dée , répondit avec vivacité :

Non obtusa adeô gestamus pectora Pœni.

Notre époque ne fournira guères de pareilles anecdotes , et nos hommes d'Étal ne peuvent s'appliquer la citation de lord Oxford.

affecta de s associer au zèle de Pope , et d'applaudir les maximes de liberté proférées par Caton.

Cependant Pope , que sa religion éloignait des emplois 5 et qui n'était pas homme à s'enrichir par la faveur ministérielle , voulut chercher dans son talent une honorable indépendance. A l'âge de vingt-cinq ans , consommé dans tous les secrets de son ait, mais averti peut-être que la gloire d'une grande composition originale lui était refusée, il forma le projet d'une traduction de VIliade. Si jeune encore ^ ayant fait presque lui-même son éducation par la lecture , et surtout en s'exerçant à composer des vers, Pope paraissait manquer de quelques-unes des connaissances que demandait une si vaste entreprise. Maisune étonnante application d'esprit, et une facilité merveilleuse suppléèrent à tout. Les ennemis de son talent avaient publié qu'il ne savait pas le grec; d'autres insinuaient qu'il était jacobite dans le cœur. Toutefois l'annonce de ce grand projet d'ouvrage fut accueillie par de nombreuses souscriptions de la ville et de la cour. Dans l'intervalle de cinq ans , Pope fournit la carrière qu'il s'était proposée ; et , à l'âge de trente ans , il eut publié cette traduction célèbre, le plus beau monument, peut-être , de la versification anglaise. On admira généralement un si grand travail , où l'immensité de l'entreprise n'avait rien ôté au soin des détails.

Addisson, envieux, quoique honnête homme, devint le détracteur, et voulut être le rival de Pope. U

fit paraître, sous le nom d un poëte subalterne, une traduction eh vers du premier livre de llliade , et la vanta comme un chef-d'œuvre.

Pope se vengea par d'excellentes satires contre le poëte devenu ministre; il accusait son despotisme jaloux , et le représentait comme un sultan qui s'entoure d'esclaves et de muets , et qui croit ne bien régner qu'en étranglant ses frères. Leurs amis voulurent en vain apaiser cette querelle ; Pope, en sortant d'une entrevue ménagée pour réunir les deuxpoëtes, fit des vers contre Addisson , et les lui envoya.

Malgré cette caustique amertume dont il donna tant d'autres marques , Pope était singulièrement touché du plaisir de la vie champêtre. Il n'avait quitté la forêt de Windsor que vers la fin du ministère tory, à l'époque où le crime tenté par Preston fit remettre en vigueur les lois de surveillance contre les papistes. Sa fortune s'étant augmentée par le succès de sa traduction d'Homère , et les généreuses souscriptions de ses amis, il se hâta de chercher quelque agréable retraite.

]^n 1718, il acheta cette maison de Twickenham, illustrée comme le Tibur d'Horace , mais . due tout entière à l'argent du public , qui vaut mieux que les largesses d'Auguste.

Ayant perdu son père, qu'il avait tendrement aimé, il se retira dans ce chaimant asile avec sa mère, qu'il honora toujours d'un soin religieux, et dont la vie

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se prolongea jusqu'à l'extrême vieillesse. Pope , qui n'avait voulu vecevoir àucuite faveur des ministres torys , fut Gdèle à leur disgrâce. Eu publiant les œuvres de Parnell » son ami , il saisit l'occasion d'adresser à lord Oxford , persécuté par les Whigs , une dédicace en beaux vers.

Après riliade , Pope entreprit de traduire YOdyssée; mais la patience et le courage lui manquèrent dans ce travail 5 et il en abandonna la seconde moitié à deux poëtes subalternes, qui versifièrent à sa place. Il est superflu de dire que cette version parut fort inférieure à la précédente. On ne retrouve pas deux fois l'enthousiasme en traduisant.

Las de ce travail, qui fut moins bien accueilli. Pôpe , ayant toujours à se plaindre des critiques et des auteurs , et , cette fois , étant aussi fort mécontent des libraires , réunit toutes ses animosités dans un poëme célèbre, la />eiwcterf^^ monument de verve satirique, de mauvaise humeur, et souvent de mauvais goût, dans lequel figurent et te journaliste Dennis et lord Harvey, et le libraire Lintot , et tant d'autres personnages bizarrement assemblés.

Vers ce temps , Pope éprouva un accident qui faillit lui coûter la vie ; passant sur un pont de la Tamise, le caresse où il était fut précipité dans le fleuve par les chevaux qui s'emportèrent. On relira Pope , en le faisant sortir par la gkrce brisée de Tune des portières. Voltaire, alors à Londres, lui écrivit avec un vif intérêt, et le visita. Mais/Pôpe, à la fois

grave et caustique , m se plut pas à la brillante gaieté de Voltaire , et le trouya peu religieux.

Pope fit une noble diversion aux nouvelles haines qu'avait excitées la Dunciade^ en publiant ses belles épîtres de VEssaisur l* Homme ^ qui furent d abord admirées , sans que Ton en connût lauteur : elles étaient le fruit des entretiens de Pope avec Bolingbroke , ce grand homme d état , érudit , philosophe, incrédule etjacobite. Bolingbroke , écrivant à Pope, après la publication de la première épitre , lui rappelle avec beaucoup de grâce les démonstrations philosophiques qu'il avait souvent faites ^ à la prière du poëte 5 dans son petit jardin de Twickenham : c< Champ, dit-il désormais, assez vaste pour mon » ambition ; » et il le félicite de les avoir si fort embellies par le charme des vers. Pope paya noblement le secours de Bolingbroke par le magnifique hommage qu'il lui adressait à la fin de la quatrième épître. Ce qui relève encore cet hommage, c'est qu'il s'adressait à Bolingbroke, déchu tout à la fois de ses honneurs et de sa popularité , au moment où, revenu d'un exil injuste , ayant gâté son malheur par des fautes, il perdait aux yeux du public le mérite de ses grandes actions et celui de ses disgrâces.

Bolingbroke, en efiet, poursuivi par la haine implacable des Whigs , pour cette paix d'Utrecht d'abord si glorieuse, accusé;, peut-être sans motif, d'avoir voulu trahir la maison d'Hanovre, avait fui

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sa condamnation , et était venu en France fomiiir des preuves à ses ennemis en se faisant secrétaire du prétendant, qu'il abandonna bientôt avec de lâches insultes, pour obtenir un rapp^el bumiliant qui le ramenait en Angleterre sans • rang -politique , sans parti, et même sans persécution.

Dans une respectueuse pitié pour tant de génie et d'abaissement , Pope , voulant rendre à cette grande âme, abattue par ses fautes, la conscience d'ellemême , lui adressa oe pompeux éloge , cette apothéose vengeresse qui termine Y Essai sur l' Homme ^ et que Ion peut placer au rang des plus beaux vers qu'un noble sentiment ait jamais inspirés à un poëte. On peut remarquer même que ce secours si généreux fut la date des nouveaux et heureux efforts de Solingbroke pour reprendre, par ses ouvrages, de l'ascendant sur l'Angleterre , et pour retrouver l'estime publique à défaut du pouvoir.

Bolingbroke , en effet , ne rentra pas dans la chambre des pairs , d'où il avait été banni par cette espèce de coup d'état légal qui fait un peu de honte à la liberté anglaise ; mais il secoua le joug d'inaction que le rusé Walpole faisait peser sur lui par de fausses proniesses. Il éleva dans des écrits publics une voix éloquente contre un ministère astucieux et corrupteur. Il ne fut plus jacobrte ou tory , mais citoyen anglais. Repoussé vers la liberté par l'injustice, il défendit avec chaleur tous les vrais principes, tous les droits populaires qu'avaient méconnus les

Stuarts. 11 donna des leçons d'indépendance aux Whigs eux-mêmes ; et s'il ne renversa pas le pouvoir • de Walpole fondé sur la base trop solide d'une servilité vénale, du moins il concourut puissamment à maintenir la constitution et l'honneur public ; il pro-» testa par ses écrits contre la soumission intéressée de la chambre des communes ; il exerça constamment et il entretint par l'exercice cette liberté de la presse, sauvegarde de tous les droits , indispensable appui de toute constitution, tellement sacrée pour les Anglais que dans une administration de vingt ans , Walpole lui-même n'osa jamais y porter la moindre atteinte, et que, ne pouvant l'acheter, il avoua qu'elle était plus forte que lui , et n'essaya pas de la détruire.

Pendant cette lutte difficile et longue , Bolingbroke n'avait pas d'ami plus fidèle, de confident plus intime, que le poëte de Twickenham. Il visitait souvent le modeste asile de' l'Horace anglais; il s'y reposait de la controverse politique par des entretiens de littérature et de philosophie. Dans ces allées irrégulières, qu'il appelle lui-même la nouvelle académie , il retrouyait au milieu de quelques amis le feu de son éloquence , et répandait avec profusion le trésor de ses idées et de ses souvenirs. Pope lui avait consacré une espèce de monument. Son jardin , sur les bords de la Tamise , se terminait par une grotte artistemént formée de rocailles , et qu'il a décrite plus d'une fois. A l'entrée de ce ré-

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duit poétique on Ifcait cette ioscriptlon gravée sur \fi marbre : « 0 vous. qui aime^ le spectacle de la s nature jsans soupirer après ses trésors, regardez et » admire^ ! C'est ici la grotte sacrée où Bolingbroke » vint se reposer et méditeir; où Windham , prêt à » quitter la vie , ne Caisait de vœux que pour la gloire » de ses concitoyens.; où le zèle pur de Windham » passait dans le coeur de Mardamont. . • Mais éloi- » gnez-vous de cet asile , ô vous qoi n'avez pas le » courage d'aijner la patrie et la pauvreté. »

L'Esiai sûr l'Homme suscita contre Topp un nouveau genre de crit;ique» On accusa la philosophie chantée par le poëte d'être irréligieuse, au moins dans les conséquences. Par bonheur , le savant et fougueux Warburton , jusque-là censeur assez amer de Pope, s'avisa de prendre parti pour les principes de Y Essai sur t' Homme ^ et défendit le disciple de Bolingbroke en le couvrant de son orthodoxie théologique et anglicane.

Pope , rassuré par un iel appui, continua , dans quelques épîtres, de s'exercer sur ces problèmes philosophiques auxquels la précision savante et les formes habiles de son style se prêtaient heureusejo^ent. On voit même , par une de ses lettres , qu'il avait formé le projet de parcourir , dans plusieurs poèmes, toutes les grandes questions de la métaphysique et de la morale.

Mais sa faible santé , détruite aux approches de la vieillesse , ne lui permit pas de suivre ce grand

travail. Le plus cruel chagrin dé sa tie fîit la perte de sa mère , qui mourut à l'âge de quatre^yiogl^ treize ans ; cet homme , si capricieux et si chagrin ^ n'avait jamais eu pour sa mère que la plus inaltérable douceur, et Tâge si avancé où elle parvint aiVait transformé la tendresse de Pope en un culte presque religieux. Son cœur, trop accessible à la colère et à la haine , connut aussi l'amitié. Il parait avoir aimé , de l'affection la plus constante , le poëte Gay , esprit sage et doux , auteur de plusieurs ouvrages élégans*, mais sans géttie« Il le perdit prèsqu'en même temps que sa mère , et ne fit plus qile languir, affaibli clitqtie jour, et découragé par les souffrances de l'âme et du corps.

Une autre affection qu'il avait éprouvée ne fut pas heureiise. Il aima long«temps une jeune et spi-*^ rituelle Anglaise , mis& Blount ; et les journaux satiriques du tepips n'épa^naient pas les aHusions sûr cette tendresse, qui, sans doute, était fort pure. Dans les derniers temps de sa vie , lorsque Pope était déjà malade d'une hydropii^ de poitrine , miss Blount négligea cebii qui l'aimait depuis tant d'an** nées. Bile' vint enfin , à la prière des amis du poëte. Lorsqu'elle parut sul* la petite terrasse du jardin au fond duquel Pope était as^ , il se leva avec empre^ sèment malgré sa faiblesse. Quelques amis s'avancèrent pour recevoir la jeune dame , qui laissa échapper quelques cruelles paroles sur soii étonnement que Pope vécût encore.

Accablé d'infirmités et^de vieillesse à l'âge de 56 ans, Pope mourut le 2 mai 1744 9 pleuré de quelques amis y et surtout de Bolingbroke, dont 1 esprit supérieur et Tâme ardente, mobile, capricieuse, paraissent avoir éprouvé pour Pope une affection à peu près invariable.

Popeméritait et sentaitl'amitié. Une des dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci : < Il > n'y a de méritoire que la vertu et l'amitié ; et en » vérité, l'amitié est elle-même une. partie de la 9 vertu. » Par son testament, il disposait de sa fortune en faveur de miss Blount, et léguait quelques livres et d'autres marques de souvenir à ses principaux amis.

Les biographes anglais se sont attachés à nous transmettre beaucoup de particularités minutieuses sur la vie et la personne de Pope. Elles prouvent que ce grand poëte fut sujet à bien des petitesses; mais elles n'altèrent en rien l'idée qu'on aime à se former de la droiture et de l'honnêteté de son cœur. Il eut les impatiences et les caprices de l'amourpropre gâté par le succès , l'humeur irritable d'un poëte , et la malignité d'un homme d'esprit. Il vécut avec les grands ; mais il ne porta dans ce commerce ni calcul , ni flatterie , et abusa même habituellement, avec tout l'égoîsme de la mauvaise santé» des complaisances qu'il trouvait dans le monde , et qui venaient à la fois d'admiration pour son talent, et de pitié pour sa frêle existence. On rap-

ET LBS OUVRAGES DE POPE. [yjX

porte qu'un jour, dans une reunion à hible chez lui, il s'endormit, pendant que le prince de Galles, son illustre convive , dissertait sur la-poésie. La vie de Pope fut constamment tourmentée par- des quereUes littéraires ; on s'étonne de trouver parmi ses ennemis la spirituelle lady Montague qui , pendant qu'elle voyageait en Orient, lui avait écrit des lettres charmantes. Mais la vanité du poëte, et sa car pricieuse humeur se blessaient aisément.

Lady Montagne se ci*ut désignée , par quelques allusions assez obscures , dans une des satires de Pope; elle s'en vengea par une méprisante froideur. Pope dans son dépit , l'attaqua dès-lors en style de Juvénal ; et ce qui peut nous surprendre sans justifier Pope, lady Montagne répliqua sur le même ton, et accabla le poëte des plus libres sar- «sasmes , sur sa personne et sur sa taille.

Le déchaînement des ennemis de Pope ne lui épargnait aucune des humiliations de la satire. Il jouissait cependant d'u&e grande renommée dans le monde , et conservait d'illustres amis. La reine Caroline marqua plus d'une fois le désir de le visiter dans sa retraite ; et Pope évita cet honneur. Walpole lui-même respectait dans l'ami de Bolingbroke le plus grand poëte de l'Angleterre ; et l'on assure que ce ministre qui avait, comme on sait, beaucoup de crédit sur le cardinal Dubois, fit donner un évêché en France, à la recommandation de Pope ; dans tous les cas , au reste , cette reconiman»-

dation était plus orthodoxe que celle dont sëtait servi Dubois lui-même, pour obtenir le cardinalat. Le talent de Pope, si pur , si brillant et même si fécond, à l'invention près, semble avoir été mêlé de petitesses, comme son caractère. Uniquement occupé de vers et de style , il tenait note d un mot, d'une expression : il mettait en réserve le moindre trait heureux qui lui échappait , et ne perdait rien de son temps , ni de son esprit. Des critiques ont même prétendu qu'une étude attentive et une adroite imitation de tous les poëtes qui l'ont précédé , était la source presque unique de son talent, et qu'on trouverait à peine dans ses vers, si habilement faits , une expression remarquable qui ne fût dérobée quelque part; mais peu importe d'où viennent les mots ; le tissu de la fiction fait le grand écrivain ; et l'on ne peut nier que Pope, sous ce rap port, ne se place parmi les premiers modèles du style et du goût. Il appartient beaucoup plus , sans doute, à cette école savante et correcte dont Boilèau fot le chef parmi nous , qu'à l'école irrégulière et brillante que Shakspeare a créée , sans le savoir : mais la sève vigoureuse du génie anglais anime et colore la sfigesse de son style.

Si on le rapproche de Boileau , dans les ouvrages où ces deux grands poëtes ont traité dés sujets analogues, l'avantage paraît du côté dô l'auteur français. Sans comparer VJlrt poétique et VEssai sur ia Critique , c'est-à-dîre un chef-d'œuvre et une pre-

mière ébauche ^ le Lutrin nous semble avoir plus de feu , de naturel et de poésie que la Boucle de che^ veux enlevée. Les Gnomes assez péniblement ramenés dans la fiction du poëte anglais , ne valeut pas la charmanjte et malicieuse allégorie de la Mollesse; et Pope met en scène de jolies femmes avec moins de grâce et d'enjouement ((ue Boileau n'y met des chanoines. Enfin, la Duneiade, si on Toppose aul satires de Boileau , est une inspiration de malice et de gaieté beaucoup moins heureuse , et parce qu'elle est plus longue , et parce qu'elle ofire moins de force, de finesse et de variété. La satire à mon es* prit vaut mieux, à elle seule, qtie toute la Dunciade. Une semble pas non plus que Pope ait connu au même degré que Boileau , cet art d'une louange noble 0t délicate , cette ingénieuse urbanité de langage qui rehausse même la flatterie.

Mais si le poète anglais est inférieur quand il veut imiter l'école française du dix-septième siècle , il a , sous d'autres rapports, une incontestable prééminence. L'épître d'Hélotse à Abailard , par la peiflture naive et libre de la passion , par une sorte dé mélancolie amoureuse et mystique , alors nouvelle , et toujours difficile à bien rendre , est une des créations les plus heureuses de la poésie moderne. Dans un genre bien opposé , VEssai sur YHomme , par le caractère élevé , par Je tour philosophique des pensées, par l'application heureuse et neuve de la poésie à la métaphysique, ne fait pas moins d'hon-

near au génie du poète anglais : mais le grand titre , le monument du talent de Pope , c'est la traduction de V Iliade y vaste entreprise que dans notre langue Boileau et Racine avaient voulu tenter en commun , et qui les effraya bientôt.

Les critiques anglais ont exalté' eet ouvrage , comme un trésor d'éloquence poétique r ils lui attribuent rhonneur d'avoir fixé l'harmonie de leur langue ; ils ont remarqué même qu'il n'existait pas une heureuse combinaison de leur idiome , pas une beauté de style , qui ne fût dans cette version. Il resterait peut-^lre à demander si le beau naturel , si la grande simplicité d'Homère s'y retrouvent également. La même question s'appliquerait à TOdyssée , qui , dans quelques parties , n'est pas travaillée par le traducteur avec moins d'art , et une élégance moins curieuse. En admettant , comme le veut Johnson , que les progrès du temps , le raffitiement des mceurs ne permettaient pas de reproduire tout entier le caractère antique ; en convenant que Virgile est moins simple qu'Homère , il resterait encore le regret de voir tous les ornemens, tous les artifices de la diction moderne parer cette belle statue grecque , si grande dans sa négligeoce.

On en concluerait que si la politesse plus raffinée du langage est inévitable , le choix d'un nouveau sujet devient alors nécessaire , et qu'il vaut mieux ne pas traduire , même avec génie , que d'altérer les mœurs et l'expression en gardant les person

nages. Les traductions de Pope, et surtout son Iliade ^ n'en demeurent pas moins un beau monu* ment de 1 art d'écrire dans une langue perfectionnée. Toutefois la gloire de Pope , appuyée sur ce grand ouvrage , ne supposant pas le mérite de l'originalité, a subi plus d'une contradiction et d'une censure dans la patrie même de ce grand écrivain.

On lui a prodigué le reproche de timidité , de médiocrité ; et la nouvelle école littéraire , surtout, a paru le rejeter assez dédaigneusement. Il est à ' croire que la force , la pureté , l'élégance du style de Pope survivront à ces injustes dégoûts. Lord Byron déjà lui rend un hommage expiatoire. « La tourbe » de nos poëtes modernes , dit-il , demande l'ostra- » cisme de Pope , parce qu'ils sont , comme l'Athé- »nien , fatigués de l'entendre nommer le juste. >Ils ' » ont élevé une mosquée à côté d'un temple grec » de la plus magnifique architecture. » Sans doute la postérité ne le mettra point au rang d'un Shakespeare ou d'un Milton ; mais il doit demeurer le type de la correction et de l'élégance poétique , dans une langue qui s'étend sur une vaste partie de l'univers

Au talent de la poésie, Pope joignait celui d'écrire en prose avec beaucoup de pureté et de verve satirique. Le Traité de l'art de ramper en poésie , et le Martin ScribleruSj ont la malicieuse énergie de Swift. Parmi les lettres nombreuses de Pope , il en est de charmantes , et qui semblent plus naturelles qu'on ne l'espérerait d'un écrivain si correct et si soigné.

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