XIV PREFACE
avant de porter le premier coup à l'empire Turc. On craint le commencement d'une guerre et l'ébranlement de l'Europe; mais la nécessité des^ choses pousse à cette guerre ; elle est tôt ou tard inévitable ; et il vaut mieux s'y préparer sous de favorables auspices , en sauvant la vie d'un peuple. La politique y dans ses eutreprises , n'a pas toujours de si heureux commencemens.
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N Tanuée i453, «quelques Italiens de noble famille étaient venus pour visiter fe Sicile, et voir de près le mont Etna , dont le^ pimes fhmantes attirent depuis tant de siècles la curiosité des voyageurs. C'étaient dés jeunes gens de Venise et de Florence, qui avaient étudié la scolastique sous les phis habiles docteurs, connaissaient les lettres latines , et faisalent quelquefois des vers en langue vulgaire. Savans etpolis comme ils: étaient ^ 1^ Sicile leur semblait UQ pays barbare, oùxien ne leur rappelait les belles cités de l'Italie , -et le riche commerce de Gènes et de Venise- Ils passaient les jours à parcourir avec étoanement ces contrées malheureuses au milieu de tous les dons de la nature , et malgré la fécondité d un ^ol échauffé par le volcan. Ils erraient sous ces
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fraîches allées ( 1 ) de platanes qui descendent depuis Taurominiuin jusqu'au pîed de TEtna, tandis que d'un côté de riches vignobles s élèvent en amphithéâtre, tel que de l'autre la mer présente au loin la perspective continue de ses flots, et mêle ses mugissemens à ceux de la montagne.
Ces grands spectacles ne pouvaient détacher entièrement leur souvenir de ce qu'ils avaient admiré dans leur patrie. En voyant sur cette terre si fertile un peuple rare , pauvre , rude dans ses mœurs et dans son langage , ils comprenaient ce que les arts et le travail peuvent donner à Thomme; et ils redisaient, à la gloire de Tltalie , quelques vers de Pétrarque. Plus dune fois aussi, pour se délasser de la contemplation des ruines , assis sur les débris d'un temple grec, ou dans^un cirque romain, ils se rappelaient quelques-unes de ces Actions frivoles qui avaient rendu les noms de Boccace et du Pogge si fameux dans toute l'Italie : tel était alors le goût et le génie des Jtaliens. La ferveur enthousiaste et guerrière qui avait animé le moyen âge , et qui commençait à s'affaiblir dans toute l'Europe , n'avait depuis long-temps chez ce peuple presque aucun pouvoir. La cour de Rome, la démocratie de Florence, la politique, le commerce et les voluptés de Venise, tout cela repoussait également les mœurs chevaleresques.
Ces jeunes voyageurs avaient bien entendu dire, avant de quitter l'Italie, que le sultan des Turcs,
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Mahomet II , devait bientôt assiéjger Constantinople avec une formidable armée ; mais cette nouvelle ne leur avait paru exciter dans les esprits qu'un médiorre intérêt en faveur d un peuple schismatique , follement obstiné dans une erreur qu'il avait en vain promis de rétracter, au dernier concile de Florence. Ce n'était plus le temps des croisades, et Byzanee n'était pas Jérusalem. L'annonce du péril delà ville impériale n'avait donc sérieusement occupé que quelques marchands de Pise et de Venise, qui négociaient dans lés mers du Levant, et qui avaient saisi cette occasion de vendre à la fois aux Grecs et aux Turcs de la poudre et des armes. Maïs la Sicile était alors tellement dénuée- de commerce et d'industrie , qùé l'on ne s'y était avisé d'aucune expédition semblable ; et Ion ignorait, dans celte île , quel était le sort ou le danger de Constantinople. Un zèle aveugle pour la religion romaine rendail; seulement le nom de Byzanee odieux parmi le peuple, qui regardait les Grecs comme des impies, ennemis de Dieu et des saintes images.
Un soir que nos jeunes voyageurs s'étaient arrêtés à l'orient de Catane, pour contempler les derniers feux du soleil qui , près de s'éteindre , coloraient d'une lumière rougeâtre la cime enfumée de l'Etna, et semblaient répéter dans les flots l'incendie du volcan , la vue d'un vaisseau s'avançant vers la côte à force de rames frappa leurs regards. La voile latine demi-plîée autour du mât, la croix qui la surmonte,
tout annonce «u navire chrétien. Il approche , il aborde ; et tandis que les esclaves turcs , enchaînés sur les bancs de rameurs, laissaient voir, au milieu de leur misère , une sorte de joie insultante et féroce , des hommes d un maintien noble , mais abattu , des vieillards gémissant paraissent sur le tîllac , et saluent avec des cris de douleur la rive prochaîne. Ils descendent, et, tombant à genoux, nendent grâce à Dieu qui les a sauvés. Du navire scwtent des enfans, des blessés, des femmes. Couvertes de longues robes blanches , le visage caché sous un voile , étouffapt par pudeur même le désespoir , ces feihmes', immobiles sur le rivage , semblaient , à la beauté de leur taille, desMatues antiques.
Un homme qui , par la majesté de ses traits , paraissait commander aux autres, élève la voix : « Nous fuyons de Constantinople , dit-il ; nos frères sont morts ou captifs; Tempereur est tué ; le temple de Sainie-Sophie est souillé par Mahomet : et nous venons <îhercher un asile dans cette Europe chrétienne qui n'a pas voulu nous secourir. »
Ces paroles, cette image de deuil, cette soudaine apparition dune si grande infortune frappent* vivement les voyageurs italiens, et quelques habitans accourus au bord de la mer. L'aversion superstitieuse qui s'attachait au nom des Grecs semble vaincue dans les Siciliens eux-mêmes par Tempressenient du zèle et de la curiosité. On entoure les fugitifs; on les conduit dans un monastère élevé sur la côte ,
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et doBt les bâtim^ns extérieurs étaient , suivant 1 usage» un asile ouvert aux étrangers. Naguère, les religieux* de ce eouvent auraient craint d'en laisser franchir le seuil à des schismatiques de 1 église d'Orient V et tès^ Grecs de Byzance auraient euxmêmes cru de venir profanes , en approchant d'une église romaine; mais le malheur fait oublier uti mom:e'nt ces tristes haines.
Parmi les voyageuts italiens , un jeune Médicis surtout ne pouvait contenir sa vive douleur , en voyant ces derniers débris d'un grand peuple. « Qu'avons-nous fait? s'éôria-t-il. Comment Constantinopie, cette ville que l'on disait encore si puissante, est-elle tombée au pouvoir des Turcs? N'aviez-vous pas des richesses, d'immenses trésors enviés, par l'Europe? — Il n'y avait plus parmi nous d'amour de la patrie , répondît celui qui paraissait le chef de^ fugitifs; les citoyens ont gardé chacun leurs richesses, et l'état tout entier a péri. — Mais quoi! reprit Médicis, les Génois occupaient vos faubourgs, étaient vos alliés, vos hiarchands! — Ils nous ont trahis, répondit le malheureux' Grec. Pourquoi now auraicQt-ils été fidèles? Ils feront le même ccnnmerce avec les Turcs : c'était le courage désintéressé, c'était la foi religieuse de. l'Europe qui seule aurait pu nou« sauver, *
Alors l'étranger, retenant à peine ses pleurs, raconte en peu de mots que Mahomet avait amené de FAsîe contre Byzance un immense appareil de
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vaisseaux > de soldats, et fatigue tout son empire pour assiéger cette ville, qu'il regardait comme une capitale dérobée à ses conquêtes. «Seuls, dit-il, que pouvions-nous contre de telles volontés et une telle puissance? Depuis quarante jours, animés par le courage de notre empereur, nous supportions les attaques des Barbares. La mer, bie» que remplie de leurs vaisseaux, nous était encore favorable, et semblait nous promettre des secours de TOccident. Une chaîne de fer inexpugnable fermait l'entrée du port deByzance, et s'ouvrait pour donner passage à quelques vaisseaux amis. Mais , avec cette puissante et brutale obéissance d'un million de brai^ esclaves, Mahomet, dans une seule nuit, fait transporter par terre, et jeter tout à coup dans ce port inaccessible une flotte chargée d'armes et de soldats. Quel fut le réveil qui nous montra, dès l'aube du jour, la guerre dans notre plus sûr asile , le reste du monde séparé de nous, et partout Mahomet! Alors notre généreux prince , rappelant à lui toute l'antique majesté des Césars, réunit les grands, le peuple, et quelques étrangers fidèles, pour leur annoncer le dernier combat et le dernier jour. Lorsque Constantin , dans cette nuit fiméraire, après avoir demandé pardon à ses sujets, vint recevoir la communion au pied de l'autel, il semblait que cet empire romain qui, déjà vieux il y a douze siècles, avait une seconde fois reçu la vie par le christianisme , allait enfin mourir. Le Jour suivant ne trompa point.
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nôtre <l<?sespoîr. Nous avons vu dans cet horrible assaut l 'empereur 'combattre jusqu'à la dernière heure; nous Tavons entendu proférer ce dernier cri de mort de lempire : « IN y a-t-îl point ici quelque chrétien fidèle pour me couper la tête? a
En disant ces mots , Lascaris semble succomber à l'horreur d un tel souvenir; ses forces lui manquent; le sang coule d'une blessure récente que cachent à peine ses vêtemens. Ranimé par les soins hospitaliers des étrangers qui l'entourent : « Et moi aussi, s'écrie-t-îl , ne devais-je pas mourir , moi descendant des empereurs , et de si près allié à ce sang glorieux que le dernier Constantin vient de consacrer par son martyre. Malheureux fugitifs , ne sommes-nous pas coupables? Étrangers, Siciliens, dites-moi,, ne nous méprisez-vous pas? Nous vivons encore. » Tandis qu'un murmure de respect et d'admiration semble repousser l'injuste remords du brave Lascaris, il reprend ainsi: « La religion nous ordonnait de tenter tous les efforts pour sauver de la fureur des Barbares quelques-uues de ces faibles victimes que menace plus cruellement la licence de la victoire. Dans ce jour affreux, où, sur les débris de nos murailles, à travers nos rangs mutilés, la foule innombrable des Turcs inondait Constantinople , une pieuse croyance avait rassemblé , dans l'église de Sainte- Sophie , nos familles tremblantes , et les vierges de nos monastères. On espérait , sur la foi d'une antique légende , qu'à l'heure même où les Barbares ap-
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rocheraient dés portes du temple, on ange du Seîçneur se dévoilant exterminerait ces cohortes sacriéges; mais, hélas! j'avais appris de Thistoire et de a religion elle-même , que Dieu laisse tomber les împiresvieilli^, et que, s'il veut quelquefois les se-:
ourir, le miracle de sa main, c'est de leur envoyer un grand homme. L'héroïsme et la vertu du dernier Constahtin n'avaient pu nous racheter de la ruine: que pouvions-nous attendre encore? J'enlève loin du sacré, mais faible asile de Sainte-Sophie, quelques femmes illustres du sang-des Comnènes; ert réunissant des amis courageux , je traverse , le fer à la main , les spectacles de sang , de débauche et d'impiété qui remplissaient déjà la vaste enceinte de Constantinople. Dieti puissant ! que de crimes entassa devant nos yeux la barbarie de la guerre, cent fois redoublée par la fureur de ces peuplades sauvages, déchaînées au milieu du brillant séjour de la politesse et des arts {2) ! Exécrables ennemis ! ah ! que jamais ces vill-es d'Europe qui nous abandonnent à vous ne soient la proie dWe de vos victoires , et ne connaissent cette guerre impitoyable où le droit du meurtre ne s'arrête qu'où commence i'esclavage! Réfugiés à Galata, parmi des alliés d'une foi douteuse , nous «ommes parvenus , dans le tumulte dé cette horrible conquête , à nous embarquer impunément. Nous portons en Italie notre nom de ehrétfens, notre infortune, et d'immortels trésors; ce sont les ouvrages des grands génies de notre patrie ^
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ces dieux pénates de ia Grèce ancienne^ que j'ai sauvés du milieu des ruines de Conslantinople , comme Enée dans sa fuite emportait le feu sacré de Yesta. » Ces paroles de Lascaris , le tableau de cette grande catastrophe, redoublèrent l'intérêt et le respect de ceux qui T'avaient entendu ; et tandis qu'on le laissait avec se5 compagnons goûter quelque repos dans l'asile qui leur était oflFerl, la nouvelle de leur désastre et de leur arrivée se répandait au loin, et ne touchait pas tous les esprits d uûe égale pitié ; on se disait .que ce désastre était une punition de Thérésie. Les femmes se montraient plus attendries et plus effrayées , et faisaient des prières pout la conversion des Grecs , et pour l'extermination de leurs ennemis. Les dames grecques, qui étaient sur le vaisseau de Lascaris , furent aussitôt conduites dans le couvent des sœurs de Saint^Benoit , près de Catane. On les accueillit avec une charité toute chrétienne. La plupart avaient dit qu'elles étaient religieuses et consacrées au Seigneur; mais, lorsque ensuite elles levèrent leurs voiles, et laissèrent paraître les longs flots de cheveux noirs qui couvraient leurs têtes et animaient la régularité de leurs traits, cet usage particulier aux monastères de l'Orient sembla presque , parmi les sœurs de Saint-Benoît, une profanation scandaleuse , et ia preuve de toutes les erreurs tant reprochées aux Grecs par les docteurs d'Occident, Ainsi, quelques différences de costume, qucl(j[ues variétés dans les usages avaient entretenu des haines
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si longues , parmi des peuples chrétiens qui auraieaC dû s'éclairer lun l'autre et se secourir. Toutefois les sœurs de Saint-Benoît, avant de retirer aux pauvres fugitives l'asile qu'elles leur avaient accordé , se résolurent d'écrire à l'archevêque de Païenne ; et les jeunes Grecques restèrent dans cette demeure, sous la loi sévère de retraite et de pénitence qui leur est imposée , et se faisant une solitude au milieu môme du monastère.
Cependant les voyageurs italiens, dont l'esprit réunissait à l'enthousiasme de la jeunesse cette curiosité savante qui devenait alors commune dans leur patrie , étaient impatiens de revoir et d'entendre Lascaris. L'Italie moderne avait déjà reçu quelque reflet passager des arts de la Grèce ; mais ce que la tradition racontait du moine Barlaam n'avait rien de semblable à l'image de ce généreux Grec emportant du milieu de Constantinople les archives du génie antique. Jusque-là, presque tous les Grecs venus en Italie étaient ou des grammairiens assez obscurs, ou des théologiens plus occupes de controverse que passionnés pour le génie des arts. La trace de leur présence s'était bientôt effacée ; et les divisions excitées par le concile de Florence avaient interrompu ce commerce de lumière à peine renaissant. D'ailleurs, lorsque Constantinople existait encore , il semblait qu 'on serait toujours à temps de consulter ce dépôt des sciences que la fortune ne se lassait pas de conserver; mais aujourd'hui le foyer venait de
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s'éteindre , et tout avait péri sans retour. Cette pensée occupait le jeune Médicîs, digne du nom de son père, et zélé comme lui pour la renaissance des arts.
Lorsqu'au lever du jour Lascaris vint au bord de la mer, cherchant des yeux s'il n'apercevrait pas dans le lointain quelque navire chargé de ses malheureux concitoyens, il y trouva déjà Médicis et ses amis. L'un d'eux, jeune peintre dont les crayons devaient un jour honorer l'école de Florence , s'occupait à retracer le spectacle de la veille , au même lieu où il l'avait vu. Il esquissait ces fugiiifs descendus sur la rive , ce vaisseau à l'ancrç ; mais sur la poupe il plaçait une Mîuerve qui regardait l'Italie. Un autre de ces voyageurs, Bembo , élevé dans le sein de l'aristocratie vénitienne, plus curieux de rhistoire des peuples que de celle des arts , méditait sur cette décadence si longue et cette chute si soudaine de l'empire d'Orient; et il était tenté de moins estimer une science qui ne préservait pas les états de leur ruine.
Il ne put se défendre d'exprimer cette pensée à l'illustre fugitif. ^ Hélas! dit Lascaris, les arts sont le plus beau titre d'uîi peuple , et le seul testament qu'il puisse laisser à l'avenir ; mais les arts ne triomphent pas de la corruption des. lois ; il y succombent eux-mêmes. Depuis plusieurs siècles, nous mourions de langueur par le vice d'un gouvernement tyrannique et d'une société vieillissante ; c'est aux peuples de l'Europe qu'il appartient de nous remplacer.
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et d ouvrir une époque nouvelle. JeTavouerai, cette pensée depuis long-temps se noiêlak en moi à la triste prévoyance du destin de Constantinople. Jeune encore, quand Je vis nos querelles religieuses, la fai^ blesse de notre empire, le luxe de nos grands, je me tournai vers Tétude des monujnens d'un autre âge , dont notre langue était dejmeurée dépositaire , mais qu'elle ne pouvait phis égaler* Je rassemblais autour de moi ces précieux chefs-d'œuvre ; j'en multipliais les copies , comme un présent réservé pour le genre humain (3). Je me disais : Si nous devons périr, au moins que l'Europe hérite du génie de nos pères. J'étais semblable au navigateur qui^ près d'être e^nglouti par la tempête , chercherait à préserver des flots la carte de ses voyages et de ses découvertes, — La langue et les ouvrages des Grecs, reprit Médicis, trop peu répandus parmi nous, y sont cependant chers aux hommes les plus sages. Notre grand poiëte Pétrarque , ayant reçu d'Orient une copie d'Homère , gémissait de posséder ce trésor stérile dans ses mains. Boccace, son ami, s'instruisit dans l'idiome des Grecs , et interpréta pour lui les chants d'Homère. — Qu'ils soient entendus de tout le monde, ces chants sublimes! s'écri^ Lascaris; c'est l'imagination , la philosophie des Grecs, ce sont nos orateurs, nos poètes qui. doivent ranimer et enchanter ritalie, et qui de là passeront dans le reste de l'Europe , que vous-même appelez encore barbare. Sous le ciel de la Grèce, une race d'hommes
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habita long-temps favorisée du plus heureux climat et de la plus noble liberté. L'inspiration y naissait du patriotisme; et la gloire élevait incessamment les âmes aux grandes actions, qui sont le type secret des beaux -arts. Hpmère avait inventé le beau dans la poésie ; Platon le porta dans la morale : et la raison devint plus sublime que l'enthousiasme. Voilà sous quels auspices s'était formée, et s'est renouvelée, plus d'une fois, dans la Grèce une élite de grands poëtes, de philosophes, d'orateurs, que nous, malheureux bannis de Constantinople, nous allons donner à ritalie. Jamais vaincus n'auront emporté dans lcurfuit« un plus rare trésor; jamais hospitalité ne sera payée d'un plus magnifique présent ; nous don- Berons plus encore que nous ne possédions nous-mêmes. Chez nous, peuple déchu, les modèles du grand et du beau demeuraient fidèlement conservés, mais stériles et sans imitateurs; ils enrichissaient nos archives, et ae nous inspiraient plus. Notre esprit découragé demeurait immobile dans un cercle étroit, comme notre empire même étaitrenfermé tout entier dansByzance. Mais que cesmodèles transportés parmi vous, et parmi les peuples barbares d'Occident , viennent animer des idiomes et des peuples nouveaux , alors un nouvel âge de gloire et de lumière naîtra pour l'Europe. Vous surtout, Italiens, avec la liberté de vos mœurs, vos souverainetés pacifiques et vos villes républicaines, vous pouvez retrouver les premiers quelque chose des heureux
loisirs et du beau génie de la Grèce. Les arts chaagéant tour à tour de climats ressemblent à ces brillans signaux dont parle notre Eschyle , à ces feux allumés de rivage en rivage , qui, pour annoncer la victoire d*Aganiemnon, se succédaien tet se répétaient l'un l'autre , depuis les sommets de Tlda jusqu'aux montagnes voisines de Mycènes. Que cette flamme allumée par les Grecs, qui brûla sur les bords de rionie, de la Sicile, de TÉgypte et de l'ancienne Ausonie, renaisse aujourd'hui dans la Rome chrétienne. Quand les barbares s'agrandissent dans l'Orient, que l'Europe s'instruise et s'éclaire ; elle sera victorieuse. » Médicis, Bembo , le peintre Alberti, Calderino, qui depuis porta les lettres grecques en France , écoulaient avidement Lascaris, et semblaient s'animer de son enthousiasme. Lascaris continua quelque temps de les entretenir du génie de Platon ; il leur exposait rapidement quelques-unes de ces grandes pensées qui s'étaient presque élevées d'avance jusqu'à la sublimité de la loi chrétienne. Lascaris s'arrêtait quelquefois pour s'accuser luimême de se plaire à de tels discours. « L'empire grec n'est plus, disait-il; et moi, faible citoyen, je vais conter à des étrangers les merveilles du génie de nos pères qui n'ont plus de tombeaux! Je ressemble à ces Athéniens esclaves qui , dans cette même Sicile , allaient chantant les vers de Sophocle et d'Euripide; mais ces Athéniens n'avaient perdu que la liberté; leur patrie vivait encore et donnait
des regrets à leur esclavage ; moi , je suis libre , mais seul dans le monde : excusez^moi, si je cherche à retrouver une image présente de la Grèce dans le souvenir de nos arts; je n'ai plus d'autre patrie. » Ces entretiens furent interrompus par la nouvelle que d'autres malheureux Grecs étaient abordés non loin de Messine , et cherchaient leurs compatriotes; ces nouveaux fugitifs venaient du Péloponèse et de, TAttique où Mahomet n'avait pas encore porté la guerre. Le plus célèbre d'entre eux était Gémiste Plélho. Jadis appelé à la cour des empereurs , employé dans les négociations d'Italie, un amour invincible pour les plus beaux souvenirs de la Grèce l'avait ramené près d'Athènes ; c'était là qu'il avait nourri son enthousiasme pour la philosophie de Platon ; il lui semblait que Byzance môme , à l'extrémité de la Thrace , n'avait jamais été qu'une colonie demi-barbare, trop éloignée de la vraie metropole des apts et du génie. Entouré des monumens que renfermait encore Athènes, passionné pour tous les souvenirs de la Grèce antique, ce philosophe éloquent et bizarre avait attiré sur lui ces persécutions religieuses qui , jusqu'au milieu de la chute de l'empire, déchiraient les malheureux Grecs ; frappé d'anathème , il était banni de son pays , d'où tant d'autres fuyaient. On l'accusait d'avoir conservé une préférence impie , une foi sacrilège pour les anciennes divinités de la Grèce , et de ressusciter en lui les illusions et les voeux de Julien.. L'Olympe d'Homère
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était, disait-on, devenu pour cet idolâtre des arts une sorte de mystérieux symbole que son imagination adorait, auquel il croyait presque, mêlant Tenthousiasme et la subtilité, les extases et les allégories.
Gémîste , quoiqu'il eût autrefois vécu dans les honneurs de la cour de Byzance , portait le manteau des philosophes anciens : sa taille haute^ son front large et découvert, sa longue barbe blanche , ses regards pleins d un feu mystique, l'air de méditation et d'enthousiasme empreint d^ns la majestueuse singularité de ses traits lui donnaient quelque chose de semblable à Tidée qu€ Ion se ferait de Pythagore ou de Platon. Mais Gémiste, déchu de cette simplicité des beaux temps de la Gjpèce , n était qu'un imitateur des Plotin et des Porphyre. Toutefois il inspirait un respect mêlé de surprise. Beaucoup de Grecs amis des lettres s'étaient réunis autour de lui ; il avait e« dans Byzance et dans Athènes de nombreux élèves , et c'était de son école qu'était sorti le célèbre Béssarion, qui, prévoyant la ruine de sa patrie , avait dès long-temps quitté la foi d'Orient, pour s'attacher à l'église latine, et, se faisant Italien, n'avait conservé de son origine que l'érudition grecque et les finesses de la cour de Byzance. Elevé au cardinalat par le pape Eugène IV, Béssarion semblait devenu l'espoir des Grecs fugitifs , et Gémiste , par l'attachement de son ancien disciple , leur promettait un appui.
Sa vue frappa d'étonnement Médicis et S€S jeu-
nés amis ; son laûgage plein d'ëlëvatîoû les captivait plus encore; il n'avait rien de cette tristesse inquiète, de cette douleur d'homme et de citoyen, qui se mêlaient à toutes les pensées de Lascaris , et venaient -glacer jusqu'à son enthousiasme pour les arts. Gémisfe semblait habiter un monde idéal, où les chagrins de la terre n'arrivaient pas ; son ima«^înation voyait toujours au. delà des événemens , ou plutôt les transformait à son gré, et les teignait de ses couleurs. Peut-être dans ce moment regardait-ii avec mie sorte de jDÎe triste et douteuse la chute de lempire byzantin. Peut-être au milieu de la victoire de Mahomet et de T'ébrantement de l'Europe , il rêvmt le retour des fêtes de la Grèce et la liberté des temps antiques. Il remercia Médicîs et les jeunes Italiens des égards et du zèle qu'ils avaient marqués pour ses compatriotes ; et «on langage respirait une sorte de hauteur et de confiance dans l'avenir, c Jeune homme, dit-il à Médicis, vous faîtes bien d'admirer la Grièce ; vous êtes digne de votre père que j'ai vu dans Florence, à l'époque des inutiles débats du concile. Il fut curieux d'apprendre quelques-unes des vérités de nos sages. Mais son âme était trop occupée des soins étroits de la politique vulgaire; il songeait surtout à gouverner ses concitoyens, et il ne s'attachait pas aux grandes pensées du maître des sages. Le temps lui manquait pour les
hautesvérités;etilnecomprenaitpaslaréformequ'attend l'unît^rs, et qui peut encore sortir de Ja^èce. »
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« Nous sentons déjà , répondit Médicis , tout ce que les arts de la Grèce peuvent, donner de gloire et de lumière à notre patrie; venez en Italie; portez-y votre langue et les ouvrages des grands génies dont vous êtes les dignes interprètes. Lascaris nous a montré comment nos villes d'Italie peuvent imiter la politesse d'Athènes , et s'enrichir de ses antiques chefs-d'œuvre. La Grèce va renaître parmi nous; elle passera chez les peuples d'au delà des monts ; elle y portera les lettres et l'éloquence. » Un sourire du vieux philosophe semble annoncer que de telles paroles ne répondent pas à sa pensée et à ses espérances. « Nous en parlerons, dit-il, j'attends ici les lettres de Bessarion : je veux savoir ce qu'il offre à ses concitoyens et à la Grèce , dont il a deux fois apostasie les souvenirs. »
Gémiste évita de prendre un asile dans le monastère de Saint-Benoît, si généreusement ouvert à ses compatriotes ; mais il se promettait de les voir sans cesse , et de parcourir avec eqx quelques-uns des sites extraordinaires et des antiques monumens qui environnent Catane. Le lendemain , dans une de ces soirées où le souffle du vent de mer rafraîchit le climat brûlant de la Sicile, les fugitifs se reposaient après une longue course sur un des pics de l'Etna. Médicis et ses amis les accompagnaient , et un jeune frère du couvent de Saint-Benoit qui paraissait épris d'une vive curiosité pour leur science , les avait suivis. Là se trouvaient réunis, auprès de Lascaris et de
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Gémiste, plusieurs Grecs illustres, Hermonyme de Sparte, Argyropule , nourri dans la philosophie d'Arislote, Georges de Trébizonde, fameux par ses querelles et son éloquence , Androniqiae , qui fut le maître de Laurent de Médicis , Dëmétrius d'Athènes, le plus ingénieux interprète d'Homère, Théodore Gaza, Michaël Apostole , l'admirateur et l'élève de Gémiste. De récentes nouvelles venues de l'Orient occupaient leur entretien ; elles annonçaient la translation irrévocable de l'empire turc dans Byzance. Mahomet avait fait une mosquée de Sainte- Sophie, un harem du palais des Césars. D'innombrables familles, appelées des diverses parties de son empire , venaient remplacer dans Stamboul celles , que la guerre ou l'esclavage avaient détruites ou dispersées ; le culte grec était conservé dans la population des vaincus; et Mahomet leur accordait un patriarche qu'il avait décoré lui-même de la crosse pontificale. Du reste, le sultan allait dévorer tous les débris de l'empire , et menaçait Trébizonde et la Morée, devenus ses tributaires. Ces détails redoublaient la douleur de Lascaris. « Le faible reste de notre patrie, disait-il, est plus qu anéanti ; Mahomet arrête le carnage pour faire subsister dans la servitude une image du peuple vayicu ; il y aura dans Byzance un christianisme esclave de l'Alcoran , un évêqiie chrétien choisi par le profanateur de nos temples : je n'ose plus rien espérer, même de la religion. » Cette douleur, ressentie par tous les amis
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assemblés, paraissait ne pas se communiquera Gémiste; il était préofccupé dune autre pensée, et semblait animé d une espérance qu'il n'avouait pas. « Que parlez-vous, dit-il, de destruction et d'esclavBge? vous souvenez -vous des paroles que prononçait rhiérophaiïte à l'entrée du sanctuaire , à la lueur de la flamme sacrée : Veillez, et soyez purs? La Grèce meurt, parce qu'elle a perdu les traditions de ses aïeux; elle se retrouverait elle-même, en remontant aux sources sacrées oà puisaient nos pères. » Pendant qu'il s'exprimait ainsi avec un enthousiasme enveloppé de mystère , à son aspect vénérable , à sa longue barbe blanche , -on eût cru voir un pontife de Delphes ou d'Eleusis; ou plutôt ce lieu sauvage, où les Grecs étaient réunis, ce voisinage du volcan rappelait Empédocle tourmenté des grands secrets de la nature , dt prêt à, s'élancer dans les abîmes de l'Etna.
La préoccupation singulière qui semblait passionner Gémiste non-seulement pour les arts , mais pour les croyances de l'antiquité , n'était pas alors sans exemple , même en Italie. Le goût des lettres romaines, sans cesse éveillé par les monumeiis et les ruines qui couvraient le vieux Latium , ranimait aussi les souvenirs du polythéisme; et c'est dans ce même temps que vivait Pomponius Laetus, qui , né d'une famille illustre de Naples, avait adopté le nom d'un 'ancien romain , «t au milieu de ses disciples , comme lui fanatiques de Rome profane , dressait
des autels à Romuliis , et imitait furtivement les rites sacrés et les cérémonies chantés par Ovide-, Lejeune Bembo avait récemment vu Pomponius à Venise, où il s'était réfugié, son paganisme littéraire l'ayant fait soupçonner, av«c quelques autres savans , de complot contre le trône pontifical. Frappéde ce souvenir, Bembo n'en était que plus atteatîf aux paroles et à l'enthousiasme de Gémîste, etr récoutait cependant avec un léger sourire , tandis que le jeune religieux dé Saint-Benoît , témoin de cette scène extraordinaire, demeurait les mains^ jointes , presque saisi d'une muette terreur.
Tout entier aux illusions et aux poétiques images qui se pressenfe-dans son âme, Gémiste reprend bientôt avec chaleur :« N'était-ce pas, ô Grecs ! une admirable idée de notre maître Platon, que celle qui peuplait l'univers de tant de génies -protecteurs^, sous la haute puissance et le regard éternel d'un Dieu suprême ? 0 Lascaris , qui voulez porter nos arts en Italie î retrouverez-vous-sur cette terre, devenue barbare , Te Dieu qui dans la Grèce donnait Irnspiratibn et l'éloquence? Que ferez-vous de nos chefs-d'œuvre qui , pour des peuples ignorans de nos mystères antiques , ne seront plus qu'une lettre morte et stérile? Quand Platon alla visiter les sages d'Egypte, lui sufBsait*iI d'admirer la forme des caractères et des symboles gravés sur le frontispice des temples? Ne voulait-il pas en pénétrer le sens et le mystère ? Que sont nos arts séparés du culte
et des croyances, c'est-à-dire de la vie de nos pères? Souvenez-vous de ces mots qu un Romain écrivait à son ami : Vous allez à Athènes , adore;E donc les Dieux. 0 Lascaris! peut-être vous n'avez pas senti cette puissante union de nos souvenirs et de notre génie , de nos arts et de nos traditions antiques, vous à demi étranger, vous retenu parmi les taines querelles de Byzance, aux confins de la Thrace, loin de nos rives sacrées. Si vous aviez habité dans Athènes, si vos regards, au lever du jour, avaient rencontré le Parthénon, si vous aviez cru retrouver la trace des pas du divin Platon , si les ruines mêmes vous avaient paru immortelles et saintes, que vous seriez loin de réduire le génie de nos pères à la perfection des arts et de laparole! Cette image du beau que vous contemplez dans leurs écrits, et que vous voulez faire connaître aux peuples d'Occident , ne savez - vous pas qu'elle n'est qu'une copie dérobée au divin exemplaire qui se lit dans les cieux? Élevons les ailes de notre âme vers cette beauté céleste; alors nous la retrouverons plus vive et plus vraie dans les traditions et la poésie de nos pères. »
Pendant qu'il parlait ainsi , le jeune Michaël Apostole semblait s'animer à son exemple , mais d'un enthousiasme plus timide et moins confiant que celui du vieillard. Le doute se mêlait à son illusion; il apercevait comme de séduisantes promesses ce que l'ardente imagination du vieux platonicien réa-
JL ASCARIS. a 3
Usait en l'expriinant. Il n'était poiût persuadé » il était ému. Surtout il partageait cette espèce de mépris que les Grecs de Byzance avaient pour la civilisation des Latins. « Pour moi, dit-il , sans espérer la renaissance de la Grèce qui succombe sous les coups des barbares d'Asie , je n'irai point vivre dans rOccident. Je préfère me retirer dans quelquesunes des îles de la mer d'Ionie , à Chypre , ou (4) dans la Crète. Qu'iron^nous faire chez ces peuples qui sont étrangers à nos arts? Quand se dissipera l'ignorance de l'Europe , au milieu des guerres qui la divisent? Sur les ruines de Rome, qui fut elle-même barbare si on la compare à la Grèce , vingt peuples se sont élevés ; dans leurs langues les moins grossières , on ne fait que retrouver les débris de l'idiome des Romains. »
En ce moiÈnent l'attention des étrangers fut distraite par les accens d'un voyageur qui descendait de la montagne en chantant quelques-uns de ces vers du Dante que, depuis un siècle, l'instinct de l'admiration avait rendus familiers parmi les peuples d'Italie ; il redisait ce début admirable du poète * : « La douce couleur du saphir oriental , qui brillait dans la lumière d'un horizon limpide jusqu'au pre-
/ * Dolce color d'oriental zaffiro
Gbe s'accoglieva nel sereno aspetto
Dell' aer puro , infino al primo giro ,
Agli occhi xniei ricominciô diletto ;
Totto cb' io usci fuor dell' aora morta ^
Ch« m* av«a contiiitati gli ecc^ «') potto. i
mier cercle dps cieux, rendit à me» regards tous leurs plaisirs , sitôt que je fus sorti de cette morte vapeur, dont s'affligeaient mes yeux et mon âme. »
A ces beaux vers , qui semblaient tout ensemble une prédiction si heureuse et une si éclatante image du réveil des arts dans TOccident , les Grecs fugitifs etles Jeunes Italiens restèrent quelque temps muets d'admiration. « Croyez--vous, dit Médicîs, que Fidiome capable de tels accens soit peu préparé pour recevoir les nouvelles inspirations de la science des Grecs? Vous le voyez, dans le chaos de nos mœurs encore barbares , un esprit sublime a fait entendre parmi nous ces chants presque divins. Que ne poiirrions-nous pas , si les grands modèles et le beau génie de la Grèce venaient nous éclairer?
Lascaris , qui connaissait le Dante comme Homère , et dont l'esprit jugeait tout , parce qu'il pouvait tout comparer, saisit cette occasion d expliquer l'erreur de Géraîste, et se tournant vers lui ; « Vous avez entendu , dit-il , Ta réponse que les siècles font à votre système ; une ère nouvelle est née depuis long-temps pour l'esprit humain. Elle a sa religion, sa poésie, ses hautes vérités, ses croyances populaires ; elle peut recevorr encore di'às instructions et des modèles ; mais elle ne peut s'enfoncer dans le passé qui n'est plus , et se transformer en une autre époque. Dans nos jeux antiques, les coureurs ne s'arrêtaient pas au moment où ils venaient de saisir le (lambeau sacré. Ils s'élançaient avec plus d'ar-
LASCARIS. 2ù
deur , et la flamme s'animait agitée dans leurs mains; c'est Timâge de l'émulation q[Ukdoit exciter les peuples dans la carrière des arts et de la vie sociale. L'ancien monde est fini.; mais il régnera longtemps sur l'imagination des hommes. par les- monumens et les souvenirs qu'il a laissés. Nous serons les interprètes de cette savante antiquité ;• nous en publierons les merveilles; et, s'il se trouve dans la foule quelque heureux génie, sitôt qu'il aura été touéhé dti soufQe de nos paroles, il se sentira comme emporté au-dessus de ses contemporains et de lui-même. !► — « Nous avons déjà- commencé ce grand ouvrage, reprit Médicis; partout dans 11talie on s'occupe de fouiller les ruines, et de retrouver le génie des Romains. Cosme de Médicis , mon père, est l'ami des savans; il rassemble à grands frais les manuscrits les plus rares. Ses* vaisseaux qui commercent dans la Perse , dans l'Egypte et dans rinde , en ont quelquefois rapporté des livres qu'H estime plus que tous ses trésors. Combien n'aura^ t-il pas plus de joie à vous accueillir ! Nous sommes^ au milieu de l'Italie » comme des enfans abandonnés qui errent parmi les ruines des palais de leurs aieux. Montrez-nous- l'usage des richesses que nous décoii»vrons chaque Jour, en nous apportant celles que vous possédez vous-même. »
Lascaris reprit alors : « H ne s'agit pas pour vous de remonter vers les mœurs et les traditions des anciens Romains. Vous habitez l'Italie , mais vous
uQ LASCARIS.
êtes un peuple nouveau ; vos pontifes et vos savans parlent, l'ancienne langue de Rome ; mais tout est changé , excepté les mots dont ils se servent encore , et qui retentissent autour d'eux comme un stérile écho du passé. Au lieu de suivre servilement la trace des Latins , et d'être les copistes d'un peuple imitateur , allez droit à la source où puisèrent leurs grands hommes. L'ancienne Rome est tout ensemble trop près et trop loin de vous. Son génie vous accable ; le nôtre doit vous inspirer. Il y a dans les arts, comme dans la vie, une éternelle vérité et des formes passagères. La vérité, c'est ce qui touche au fond du cœur de l'homme ; le reste n'est qu'un vêtement qui change avec la saison et suivant les caprices de l'usage. L'erreur de l'enthousiasme , c'est de se passionner pour quelques-iinesdeces formes changeantes et secondaires, et de les prendre pour la réalité même. » — « Je sais bien , dit Bembo, que vous ne prétendez pas apporter avec vous le cortège des anciennes fables de la Grèce. Mais alors, de quoi nous servira de connaître le génie de vos aïeux qui vivaient sous des lois, des mœurs , un culte religieux si differens des nôtres? Célébrerons-nous, comme les Grecs, ces fêtes religieuses, où la poésie prodiguait sur la scène ses chefs-d'œuvre admirés par vos pères ? On joue quelquefois devant le peuple en Italie, et même dans les pays au delà des Alpes, les mystères de notre sainte religion; mais les hommes savans regardent en pitié ces amusemens
grossiers. Comment pourrions-nous jamais égaler ces pompes de la Grèce païenne , dont nous voyons encore ici les vestiges? » En même temps, Bembo désignait de loin ces restes immenses d un théâtre antique que Ton admire eneore aujourd'hui près de Taurominium, assemblage de colonnes à demi brisées, vaste et magnifique exxceînte, d'où se découvraient en perspective, au fond de la scène, le rivage de la mer et les cimes de TEtna : « Ah ! je ne sais, dit Lascaris , si vous ferez renaître les merveilles du théâtre d'Athènes. Il faudrait avoir vaincu les barbarespour étaler, comme Eschyle, leur défaite sur la scène. Mais les grands ouvrages de la pensée n'ont pas besoin d'inspirer des imitateurs pour être utiles au genre humain. N'est-ce rien pour un peuple que de recevoir de semblables leçons? Combien ne doivent-elles pas polir les mœurs , élever les esprits 5 et répandre partout cette chaleur d'enthousiasme qui précède et qui prépare les créations du génie? Je n'espère pas que la Grèce se délivre aujourd'hui des barbares par la vertu de ses souvenirs. Mais si , quelque jour , elle peut revivre , elle le devra sans doute à la civilisation et aux sciences dont elle asi long-temps gardé le dépôt. Il n'y a dans le monde que deux puissances, la force et la pensée j quelque inégale que paraisse d'abord la lutte entre ces deux puissances, la pensée triomphe toujours, car elle use la force et transforme la barbarie. Que les précieux écrits de nos grands hommes et de nos sages
28 LASGÂltlS.
soient conservés ^ voilà désormais le seul appui de la Grèce et l'espoir lointain de sa délivrance. »
En s'entretenant ainsi , Lascaris et ses amis retournaient vers la ville , dans Tiotention de hâter leur départ pour l'Italie. Ils y trouvèrent des lettres venues de Rome, qui leur apportaient de bien faibles consolations. Le sort de Byzanee y semblait déjà prévu; et Ton attendait la nouvelle de l'asservissement de toute la Grèce. Bessarion écrivait à ses anciens compatriotes avec l'expression d'une, vraie douleur, et cependant avec une sorte d'amertume, comme s'il n'eftt pas encore oublié les querelles du concile de Florence. Il déplorait la ruine inévitable de CoDstantînople, le triomphe des barbares, l'injure de toute la chrétienté. Il annonçait que le pape Nicolas V avait armé des vaisseaux pour secourir l'empire grec ; mais en même temps il laissait entrevoir combien l'obstination schismatique des Grecs avait blessé tous les cœurs zélés pour la vraie foi. «Vous l'avez voulu, écrivait-il, vous avez tenté Dieu, vous avez mieux aimé périr par la main des barbares, que de rétracter vos erreurs dans le sein de vos frères. Le souverain pontife a dit sur vous la parabole de l'Evangile : « Si le figuier ne porte pas de fruit d'ici à trois ans, il sera coupé dans sa racine, détruit, jeté au feu. Voici la troisième année. » Toutefois, dans cette lettre adressée à Lascaris, Bessarion promettait à tous les Grecs l'appui généreux du souverain pontife , zélé protecteur des arts.
11 pressait Lascaris de se rendre à Rome , et il terminait en disant que , pour lui , malgré les nombreux emplois et les légations importantes dont il était chargé, il ne négligeait pas les lettres et la philosophie grecque, et qu'il s'en occupiait dans ses ambassades à la cour des princes. Une autre lettre de Bessarion s'adressait à son ancien maître , le savant Gémiste. Elle ne renfermait aucun reproche , aucune réflexion sur les errenrs imputées à ce zélé sectateur de Platon. « Puisque Ton vous bannît de la Grèce, disait Bessarion, venez à Home; vous y trouverez un asile dans la bibliothèque du Vatican.» Le resie de la lettre touchait à plusieurs points de la philosophie de Platon, dont le savant cardinal était fort préoccupé, et sur lesquels ii consultait son ancien maître. A ces lettres était jointe une bulle de la cour de Rome*, en faveur du roi de Chypre. Bessarion l'envoyait comme une preuve de la sollicitude que le souverain pontife avait gardée pour les Chrétiens de l'Orient fidèles à l'église romaine. Lascariis, en jetant les yeux sur cet uniqae secours que l'Occident donnait à la Grèce , remarqua la forme nouvelle et la régularité des caractères qui ne semblaient pas tracés à la main. «Quelle est, dit-il, cette écriture inusitée? Nous ne la connaissions pas à Byzance ; et nous ne l'avons jamais vue dans les lettres que nous recevions quelquefois de l'église de Rome.» — «C'est, répondit le messager du cardi-
* LUUrtP' îndulgentiarum Nicatai V, Pont, Max» pro rcge Cypri data.
00 lASGARIS.
nal, une invention assez curieuse , qui vient d'être faîte au delà des monts , chez les barbares , dang une ville de Germanie. Ils ont imaginé de fabriquer avec du bois ou du plomb des caractères qui se gravent sur le papier autant de fois qu'on le veut. On accusait ces gens-là de magie et de commerce diabolique , mais bien à tort ; car notre saint-père le pape en a fait venir quelques-uns de Mayence, pour écrire ainsi les brefs et les lettres nombreuses de la chambre apostolique. Déjà même on commence à copier de cette manière de plus longs ouvrages. » Lascaris écoutait avidement ces détails, les yeux attachés sur la sainte bulle , et comme saisi de surprise et de joie. « Ah ! dit-il, heureux effort de l'industrie de l'homme, source de vérités nouvelles, sauvegarde immortelle des vérités découvertes ! Tous ces trésors de la pensée que je viens d'enlever aux flammes des barbares sont désormais en sûreté , même contre le ravage du temps. On va les multiplier sans nombre , ils vont pénétrer dans tous les points de l'univers , et porter partout le nom et le génie de la Grèce. C'est aujourd'hui , qu'au milieu de l'accablement de nos malheurs , je vois avec certitude l'aurore d'une grande époque commencer pour le genre humain. »
Le savant Gémiste, dont l'esprit vivait tout entier dans les traditions et les images de la Grèce antique, paraissait ne donner que peu d^attentîon à ce discours. Bien que le caractère de son esprit fût l'en-
ihousiasme, il ne savait se passionner que pour ce qui n était plus ; ses espérances même n étaient que des souvenirs. Mais les autres Grecs plus jeunes en- . trevoyaient toute la grandeur de ces nouvelles promesses. Médicis surtout en paraissait charmé; il tenait à la main une lettre de son père, et, la remettant à Lascaris: «Voyez, dit-il, Florence vous attend ; elle veut disputer à Rome la gloire de recueillir votre naufrage. » Voici quelques passages de cette lettre du grand Cosme de Médicis : « Les retours maritimes ont été très-iavorables cette année, mon fils ; nos derniers vaisseaux venus d'Alexandrie et de Bassora m'ont apporté beaucoup de tissus précieux, des parfums, des diamans et plusieurs 'manuscrits en grec et en arabe que j'ai placés dans notre muséum ; mais ils annonçaient de bien tristes nouvelles ^ur Constanlinople. Mahomet l'assiégeait de toutes parts ; et déjà sans doute vous aurez appris dans le lieu où vous êtes la ruine de cette malheureuse ville; on ne fera rien ici pour la secourir. Dieu et les princes chrétiens l'ont abandonnée. Le pape , quoique ami des sciences, n'a pu pardonner aux Grecs leur obstination dans le schisme. On parle cependant d'une nouvelle croisade ; mais on ne s'accordera pas plus pour reconquérir Byzance qu'on ne s'est accordé pour la défendre. Faisons du moins tout ce qui est en notre pouvoir pour les malheureux fugitifs qui échapperont à ce désastre. J'envoie des vaisseaux pour les recueillir sur toutes les mers de
la Grèce. Toi surtout, mon fils, pendant ton voyage, si tu rencontres quelques-uns^de ces Grecs illustres de Tessalonique ou de Byzance qui conservent tout le génie de rantiquité, prodigue- leur tes soins. Ce sont des hommes rares et sacrés, mon fils; ramèneles avec toi dans notre patrie, dans notre maison; ta présence même en sera plus.prédieuse pour moi. Mon fils, servons les lettres ; embellissons Florence de toutes les richesses du savoir ; c'est ainsi que nous mériterons d'être les premiers parmi nos libres concitoyens. Nous ne sommes que des mai^chands, disent les Abizzi ; mais favorisons les lettres et le génie, plus que ne l'ont fait les rois. » Quelques mots de cette lettre annonçaient aussi la découverte que Ton venait de faire en Germanie. Cosme de Médicis paraissait en avoir saisi d'abord toute Tiraportance. « Je fais venir d'Allemagne, écrivait-il, cette merveilleuse invention*; ne laissons aucun avantage à la cour de Rome. Qui sait les voies de la Providence? Peut-être cet art est-il un dédommagement du triomphe des Barbares dans l'Orient. »^
Lascaris ne pouvait retenir ses larmes en lisant l'expression touchante de si nobles sentimens. « Ah! dit-il, dans l'excès de nos malheurs nous ne serons pas du moins des fugitifs importuns à Ceux qui nous reçoivent ! Si nous n'avons plus de terre natale à servir, nous pourrons encore bien mériter du genre humain. Allons répandre dans l'Italie ces nobles j études, ces trçsors de la pensée dont nous sommes
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dépositaires, et qui sont attendus avec une si gonéreuise impatience. Profitons de ces découvertes qui viennent d'éclore; peut-être bientôt un héritier des Césars de Byzance (5) travaîllera-t-il de ses mains à cette nouvelle industrie, qui doit perpétuer et répandre les plus sublimes ouvrages de la raison et du génie. Nous vous suivons, cher Médicis, avec plus de confiance que n'en ont ordiilairement des malheureux et des bannis ! 4
Lascaris désirait d'autant plus hâter le départ de ses compatriotes, que l?i défiance et l'aversion re-. ligieuse des Siciliens pour les -Grecs semblaient se ranimer et s'accroître. Quelque chose des singulières illusions de Gémiste s'était répandu au deliors avec mille interprétations plus bizarres. Les matelots grecs, imbus de la haine aveugle des moines de Byzance pour l'église romaine , ne cachaient pas la répugnance que leur . inspirait le culte des Latins, et répétaient, en les voyant, le nom injurieux d'/^^mites^ Les Grecs n'avaient pas assisté aux prières de la liturgie romaine^ Un» bruit vague, une rumeur populaire \^% accusait d'impiété; on murmurait contre «jx'les mots à' infidèles et de schismatiques.
L'arrivée d'un martyr du christianisme oriental , de Marc Théodore, évêque d'Éphèse, fortifia ces bruits, loin de les détruire. Zélé pour les privilèges de l'Eglise grecque, 'il avait été le plus inflexible adversaire de la réunioir proposée dans le* concile de Florence; son nom était chargé d'anathèmes T. 11. V 3
par tous les docteurs de 1 église latine. Sa présence parut un sujet d'eflfroi dans le monastère , qui d'abord avait accueilli Lascaris. Echappé aux outrages des Turcs, et, malgré son dédain de la vie , sauvé par mille hasards , l'évêque d'Ephèse abordait en Sicile, dépouillé, meurtri, défiguré par le fer et par le feu, mais intrépide et résigné, comme un apôtre des premiers temps. Cette austère pureté de mœurs que l'église grecque opposait à la licence, trop commune alors, des prêtres d'Italie, était relevée en lui parle malheur et la trace encore récente des tourmens qu'il avait soufferts ; et jamais le patriarche de Constantinople, s'égalant au pontife romain, et célébrant la pâque orientale au milieu des splendeurs de la basilique de Sainte-Sophie , n'avait paru plus vénérable à la foule prosternée sur les parvis du temple , que ne l'était en ce moment, aux yeux des malheureux Grecs, l'évêque d'Éphèse , proscrit et mutilé pour la foi,
L'évêque était plein d'indignation et d'espérance. Malgré l'amertume de son 'zèle contre les Latins, il se promettait enfin le secours de leurs armes , pour venger la prise de, Constantinople et le sang de tant de martyrs. Il avait vu le triomphe de Mahomet, et le corps du malheureux Constantin tiré de la foule des morts et exposé à tous les regards comme le trophée de la conqbête. Mais il ne pouvait croire que Dieu eût permis pout long-temps -cette sacrilège victoire ; il lui semblait que l'Europe
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émue allait se soulever da ses fondemens » pour écraser Timpie. Il blâma sévèrement le peu de confiance de ses frères , la timidité de leur foi. « 11 nous faut, dit-il, avant tout, offrir^ le divin sacrifice de la messe pour les vivans et pour les morts, pour le salut des uns et pour la persévérance des autres. • Aucun lieu consacré , dans Catane , n'était ouvert aux fugitifs pour Taccomplissement d'un tel devoir. Us hésitèrent quelques momens sur le refuge où ils devaient cacher la cérémonie sainte. L'un d'eux proposa de se réunir aux portes mêmes de la ville ,« dans les ruines souterraines , monument de l'antique cité ensevelie par une éruption de l'Etna. f Non , dit l'évêque d'Éphèse , quelle que soit l'erreur ou l'injustice des hommes , la croix ne se cachera pas aujourd'hui dans les cavernes et dans les tombeaux , comme aux premiers jours du christianisme. C'est à la face du ciel, et près du rivage où voys êtes abordés que vous devez rendre grâce à Dieu qui vous a conduits. Notre foi n'est pas criminelle , et les chrétiens n'achèveront pas sur nous le martyre commencé par les Turcs. Demain, au lever du jour y que tous nos frères soient réunis sur cette colline entourée^ de bois épais, qui commence la première ehaine de l'Etna». Là j'ofirirai le divin sacrifice , avant que nous nous embarquions pour l'Italie, afin que Dieu nous doAne'la force de garder notre foi parmi les chrétien^ d'Occident, comme
parmi les barbares d'Asie. »
36 LASGARIS.
La foi vÎTc des Grecs leur fit saisir avec empresse* ment ces paroles du vertueux évoque. Lascaris, qui avait long-temps souhaito la fia du schisme de Byzance, respectait la prêté de l'évoque d'^phèse, et il admirait cette jmage de la religion conGante et immobile sur les ruines d'un empire. ^
Toute la colonie des fugitifs se rendit dans la nuit au lieu que Tévêque d'Éphèse avait indiqué. A la lueur de ces torches de résine quq* fournissent les bois de TEtna , ils traversèrent lentement la vallée; et laurore les vit réunis au sommet de la colline, sous cet arbre gigantesque qui subsiste encore aujourd'hui 9 et que l'on appelle (6) le châtaignier des cent chevaliers^ parce qu'il est assez vaste pour couvrir un tel nombre de combattans sous son épais feuillage.
Cet arbre , selon la croyance du pays , était consacré à sainte Agathe , dont le voile , conservé dans l'église principale de Catane, prolégeait la ville, di» sait-on, et pouvait seul, déplojié dans les airs., arrêter les feux de TEtna et les torrens de la lave en fureur. Sans connaître eette tradition des habiians, Théodoré prépara sous ce majestueux abri la cérémonie sainte. On avait apporté le calice d or donné jadis par le grand Constantin au sanctuaire de Sainte- Sophie , et sauvé dans la fuite des Grecs par une religieuse de Byzance y alliée à la famille du dernier empereur. On le plaça sur un quartier de roche, qui semblait artistement taillé pour quelque autre
usage* Le pain levé du sacriGce avait été 9 suivant la coutume, pélri par les mains d'une vierge; elle y avait gravé les caractères sacrés (7) qui promettent la victoire à JésUs-Christ. Revêtu de la longue robe blanche des pontifes grecs , la- tête ornée de la couronne, après s'être incliné trois fois vers TOrient, Févêque commença les cérémonies saintes avec le jnême soin religieux, la même lenteur qu'il aurait observés dans Épbèse ou dans Byzance. Les Grec$ étaient rangés àl'entour , debout, la lête couverte, et répétaient ces hymnes de l'Eglise orientale, em-« bellies des plus harnw^nieux accens de la parole humaine : Dieu sainte Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous l
Lorsque Théodore fut au moment où, selon le rituel de l'Eglised'OrientjJe pontife adresse la parole au peuple assemblé , il s'écria : « Grand Dieu ! la Grèce chrétienne n'est pas détruite, puisque dans ce lieu désert, sous cet abri sauvage, nous te prions encore. Mahomet a souillé ton temple, brisé les images de tes saints ; mais notre foi , toute spirituelle et pure, ne s'attachait pas à ces signes périssables. Daigne aujourd'hui , grand Dieu, soutenir la foi de nos frères parmi les épreuves de la captivité et les tentations du malheur \ Sauve notre religion sainte des cruautés et de la protection de Mahomet; daigne absoudre nos pontifes autorisés parce maître impie; et ne leur ôte pas, tout indignes qu'ils sont , le pouvoir de sanctifier le peuple par ta divine parole. Puis&é-
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je bientôt retourner en Orient , et mourir pour la foi que j'ai gardée ! Mes trères, dans les hasards de l'exil 9 sous les climats où le sort vous jettera, conservez le christianisme de vos aïeux. En vain la Grèce est soumise , et les Grecs esclaves ou dispersés; vous serez un peuple, tant que vous aurez un culte. La religion, le partage des mêmes autels, la foi aux mêmes espérances, voilà la première et la plus sainte de toutes les patries 5 avec elle vous retrouverez , ou plutôt vous n'aurez jamais entièrement perdu cette glorieuse terre de la Grèce. Les autels de votre Dieu vous rendront un jour les tombeaux de vos pères.
» Ne sommes -nous pas en effet les aînés de l'Europe dans la religion comme dans les arts? n'avons-nous pas donné l'Évangile à l'empire romain? Athènes et Corinthe ont entendu la voix de saint Paul. Ephèse est une des sept villes fidèles qu'avait comptées l'apôtre. On conservait dans Byzance la chaire pontificale où s'est assis le grand Chrysostome. Hélas ! quels torrens de lumières versait l'Eglise grecque pendant ces premiers âges et ce glorieux avènement du christianisme ! Et maintenant elle est obscurcie , couverte de deuil, répudiée par les Latins, outragée par les Barbares ! Qu'elle vive cependant ! qu'elle conserve dans l'esclavage , et sous les anatlîèmes, le feu sacré de l'espérance! Elle porte en soi le salut et la renaissance de la Grèce. Mes frères, on nous accuse d'avoir refusé l'union
des Latias; on. nous reproche notre inflexible résistance : j ai partagé cette sainte obstination avec de pieux évêques justifiés par le martyre; fiaudraitil aujourd'Iiui me rétracter? C'est aux vaincus 9 c'est aux fugitifs qu'il appartient d'être inébranlables dans leurs maximes, çt de garder la vérité pour unique et dernier trésor. Qui peut d'ailleurs prévoir les conseils de Dieu? Ce peuple du Septentrion, disciple de notre église, et dont les souverains se sont alliés jadis à la race de nos princes, ne serait-il pas l'instrument que le ciel réserve pour notre délivrance? Son ex^nple réveillera le zèle des Latins; on rougira -de nos malheurs, en respectant notre fidélité. Quoi qu'il en soit, c'est dans Byzance affranchie , c'est au milieu de la Grèce victorieuse et ranimée, que pourra cesser la division des deux Églises réconciliées par un si grand bienfait. Jusquelà, gardons notre foi entière et invincible : prions incessamment pour nos frères esclaves en Grèce et en Orient ; soufflons et espérons. La vie des peuples est longue , mes frères , et le christianisme est éternel. 1* Le pieux évêque ,1^ après avoir achevé ces paroles, récita dune voix fortç le symbole de l'Eglise de Byzance , en s'arrêtant sur le. terme unique et sacramentel qui sépare les deux communions; puis s'étant incliné trois fois vers la terre, il allait consommer le n>ystéri^ux sacrifice, quand tout à coup des cris affreux et de bruyantes menaces interrompent le recueil len^pnt de l'assemblée.
De tontes parts accourent des hommes au visage bîisanc', dont les traits, dont les yenx semblent animés pat* la fureuiv, et troublés en même temps d un superstitieux effroi ; c'étaient des pâtres, des laboureurs du bameau voisin , qui , frappés du vêtement des Grecs et de leur langue inconnue, croyaient voir l'arbre de sainte Agathe profané par quelque sacrilège, et déjà tous les feux de TEtna près den- .gloutir leurs campagties^ésorftiais sans défense. Ces hommes ignorans et féroces, plus terribles par leur, frayeur même, se précipitent sur le pontife. Lascaris s est élancé le premier devant le saint évêcjue , pour épuiser leffort de ces furîeox. Il repousse de son épée le plus hardi des agresseurs ; c'était un brigand de la montagne, vengeur superstitieux de sainte Agathe, et qui déjà avait le bijas levé pour égorger le pontife grec. L'intrépidité de Lascaris et de ses amis, qui se pressent autour de lui, arrête un instant l'aveugle rage des paysans siciliens ; mais leur nombre augmente ; les habitans du hameau de la Giari, au pied de la montagne , du côté de la jner, ont sonné le beffroi ; de nombreux signaux sont allumés, et partout, d'un sommet à l'autre-, des cris féroces retentissent et se répondent.
Dans ce péril, Lascaris fait placer au milieu du petit nombre des Grecs étroitement serrés l'évoque d'Ephèse portan t les choses saintes: lui-même marche à la tête de ses compatriotes , disperse la foule, et s'ouvre la route de Catane , malgré les foreurs dt?
LASGARIS. 4 ^
cette populace sauvage. Mais tandis que Tintrépide et sakate processioa traverse lentement les lisières du bois et le champ dô lave cultivé qui détend du canton dé "Montagnuole jusqua ia ville, partout, suj: le chemin défi Grecs , de nouveaux assaillans accpureat et s amassent. Sur ia vague rumeur que des hérétiques avaient profané l'arbre de sainte Agathe, le peuple même de Cataae, sans partager Taveugle férocité, des montagnards, était saisi d'indignatîoq. et -.d*efiroî* Le danger continuel où vivent ces hommes, les feux toujours suspendus sur leur tête , la terre toujours tremblante sous leurs pas, redoublent en eux cette superstitieuse vivacité des imaginatiops.* du Midi. Au-devant de la foule bruyante qui.suit et menace les Grecs, s*est précipitée de la ville même une autre foule d'hommes, de femmes, frappés de la même terreur. Partout des physionomies ardentes, effarées, des cris de colère, des récits effrayans que ce peuple écoute et répète avec Tinexprimàble mobilité qui se peint dan» tousses traits i on dirait la plus terrible des séditions populaires^
Cependant le capitaine espagnol, qui commandait dans la ville au nom d'Alphonse d'Aragon, souverain desDeux-Siciles, envoie quelques cavaliers shi milieu de ce désordre. Médicîs et ses amis, touchés d'un sentiment généreux, sont accourus pour s'interposer en faveur des Grecs. La vîoleace de l'émotion comnence à s'affaiblir par sa durée même. Cependaut^
42 LASGAttlS.
mille voix demandent toujours le sang des Grecs , la punition de leur impiété. Lascaris, qui aiwit méprisé les menaces de la foule et repoussé sa violence , se rend au palais du che£ espagnol 9 suivi par le peuple qui Taccuse. Ce chef était un vieux soldat^ nourri dans les révolutions d'Aragon et de Naples , fidèle îdstrument de la conquête d'Alphonse , et méprisant les Siciliens comme des vaincus. Fort indifférent aux souvenirs et aux traditions des Grecs, il savait cependant que le roi Alphonse aimait ces étrangers, et cju'il était curieux de leurs arts. Lui-même ayant un jour, dans le sac dune ville d-Italîe, ramassé un manuscrit (8) , en lettres grecques, qu'il alla porter à ce prince , en avait eu pour récompense une magnifique épée. 11 reçut les Grecs sans colère , ne parla pas même de quelques habitans de la campagne blessés en attaquant Lascaris. « Mais pourquoi , dit-il, vous autres hérétiques, vous être approchés de cet arbre qui protège la ville , et nous avoir tous exposés au danger d'être enterrés sous la lave , comme l'ancienne ville, qui est là près de nous? Tout ce peuple est furieux à force de peur; et si je n'étais pas Espagnol , j'aurais peur moi-même. Je ne peux pas vous laisser libres ici. Ces gens-là se révolteraient , comme ils ont fait à Palerme ; mais heureusement notre grand roi Alphonse arrive maintenant à Syraci^se. Je vais vous envoyer à sa haute justice. »
Les Grecs passèrent la nuit dans la citadelle de Catane, tandis que l'effroi et la fureur du peuple
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s'exhalaient en mille récits. Le lendemain , tout fat préparé pour les conduire à Syracuse. Le gouverneur espagnol les avertit en même lemps qu'il allait , sur la demande de Tarchevêque de Palerme , fiiire embarquer les religieuses grecques reçues au monastère de Saint-Benoît , pour les conduire à Rome , où elles seraient converties à la foi catholique. L'évêque d'Éphèse sollicita vivement la faveur de les voir avant leur départ. Au milieu de la ruine de sa patrie , du sort incertain de ses frères , il semblait surtout préoccupé de la crainte que des âmes faibles et sans défense ne fussent gagnées à la communion romaine. On ne rejeta point sa prière. L'évêque pénétra seul dans le couvent de Gatane, au lieu où les religieuses de^Byzance étaient retirées.
C'était un bâtiment de construction arabe, qui jadisavait servi de mosquée aux vainqueurs de la Sicile, €t q»i , depuis 9 avait été consacré à de plus saints usages. Les jeunes Grecques étaient assises dans une vaste salle , au milieu de laquelle jaillissait une eau limpide , suivant une coutume d'Orient transportée dans la Sicile. Pour ne point irriter les sœurs de Saint-Benoît , elles avaient couvert de voiles blancs leurslongs cheveux; mais elles refusaient d'assister aux prières communes du monastère. Seulement, elles observaient un jeûne rigoureux; elles chantaient dans leur langue des hymnes sacrées; ou quelquefois l'une d'elles, au milieu de ses compagnes en pleurs , célébrait , dans des vers soudaine-
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mêiit inspirés 9 Ja perte de ses pareas morts au siège de Byzance. Attirées par leurs voix , les religieuses du couvent venaient les écouter ; elles avaient peine à se défendre d'admiier leur beauté, leui* douceur, riiBrinonie de leurs oîiants, et leurs longues prières. Mais elles se plaignaient de ne pouvoir se faire comprendre d elles.
Élevées dans une solitude austère , les filles nobles de Byzance, avant même detre consacrées à la vie religieuse , ne voyaient jamais d'étranger», et ne parlaient que la langue grecque , conservée presque (9) dans son antique pureté ; l'idiome vulgaire leur était inconnu. Plus tard, la retraite profonde des monastères ne leur permettait de lire que les livres sacrés , et les écrits des grands apôtres de l'Eglise d'Orient. Mais un souvenir fidèle leur rappelait souvent des chants poétiques qu elles avaient entendus dans leur enfance, à côté de leurs mères; et dans chaque monastère d'Orient, l'instinct du climat et de la solitude inspirait à quelque religieuse le génie des vfers.
Quand l'évêque d'Éphès^ parufdans l'asile des jeunes Grecques , l'une d'elles , Aurélia , déplorait le martyre des pontifes de la Grèce égorgés par les Barbares. Des paroles de feu sortaient de la bouche de cette vierge timide. Elle invoquait Dieu ; elle accusait sa providence d'avoir laissé tomber la religion et l'empire. A la vue du saint évoque, elle s'arrêta pleine de trouble et de joie , et toutes lea sœur&
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tombèrent à genoux, comme si le Seigneur eût exaucé une partie "de leurs prières , en leur envoyant ce confesseur de la foi : « O mon père ! &*écria la jeune Aurélia , Dieu vous a conservé pour être un exemple vivant du martyre. Mais , dites-nous, fera- Uil triompher son saint nom dans la Grèce? Reverrons-nous la Panagia de Byzance? ou faut-il mourir sur une terre déserte (10) et profane? — Relevezvous, mes enfans, reprend le saint vieillard, et retenez mes paroles. Les jours d'épreuve sont à peine commencés ; Vous irez bientôt à Rome, dans la nouvelle Babylone. .Telle est notre infortune, qu*il n'y a plus pour vous de refuge que dans le lieu même où votre foi est en péril.- Vous allez à Rome. Promettezmoi que vous n'abandonnerez jamais les cérémonies saintes de nos pères ; que vous ne Ticconnaître^ jamais la parjure union de Florence. — O mon père! secrièrent-elles toutes ensemble , jamais. Que la Panagia nous^ protège ; que vos saintes paroles nous soutiennent et nous défendent ! Jamais nous ne suivrons Terreur des Azymites. Nous ne couperons pas nos cheveux noirs ; qous n Qterons pas nos voiles , comme les vierges profanes d'Italie. » Alors Tévèque d'Éphèse, découvrant le calice dor qu'il avait apporté avec lui : « Aurélia , dit-il , je vous rends ce gage sacré; il n'y a plus d'Église de Byzance. Q«ue le don du grand Constantin serve au moins à protéger la fille des empereurs. Ce nom est vénéré dans TOçcident ; il vous recommandera devant le pontife
de Rome. D'autres épreuves nous soat réservées, et ce trésor de la foi grecque sera plus en sûreté dans vos mains que dans les nôtres. » A ces mots , Théodore bénit les jeunes vierges , et se retire.
On préparait déjà leur départ , et , d'après la demande de l'archevêque de Palerme , un prêtre romain et deux religieuses de Saint-Benoît devaient les conduire. La supérieure du monastère de Catane recommanda vivement aux sœurs d'obtenir une bulle d'absolution pour le tort qu'avait eu le couvent de recevoir des schismatiques dans ses murs, et elle vit cependant partir avec regret ces Jeune* filles si modestes , et qui chantaient de si douces paroles dans une langue inconnue. Elles montèrent sur le vaisseau grec qui les avait amenées. Les matelots mirent à la voile, en répétant le cantique de la Panagia , et les jeunes vierges se redisaient entre elles les graves paroles de Théodore.
Cependant .Lascaris et les autres Grecs étaient partis pour Syracujte, sur des mules de Sicile, avec yne escorte de cavaliers espagnols. Médicis et les Italiens ses amis ne voularent pas se séparer d'eux, résolus de partager et d'adpucir leur mauvaise fortune. C'était un touchant i^ectacle que ces Grecs dont les ancêtres avaient, à plusieurs reprises, conquis et civilisé la 'Sicile , voyageant aujourd'hui captifs à travers ce beau pays où partout ils retrouvaient des monumens de leurs arts antiques, et où leur nom était odieux et leur langue
inconnue. Au neuvième siècle, les empereurs de Byzance possédaient encore la Sicile , qui leur fut enlevée par les Sarrasins. Partout s'offraient des édifices, des ruines, des inscriptions, qui rappelaient les âges divers de la puissance grecque; et nulle trace n'en restait dans les générations présentes renouvelées par la conquête. Tant il est vrai que la mémoire des hommes est le plus périssable des monumens !
L etart malheureux de la Sicile , la rareté des chemins praticables sur cette terre tant de fois désolée par les ravages de la nature ou de la guerre , obligeaient les Grecs et leur escorte de prendre d'assez longs détours pour arriver jusqu'à Syracuse. Ils descendaient vers la mer, afin d'éviter les hautes collines et les plaines entièrement désertes, où l'olivier de la Crèce et les plus heureuses plantes de l'Asie couvraient un sol sans culture. Ils se rapprochaient des villes, et quelquefois môme ils se détournaient un peu pour visiter les ruines. Il y avait pour ces fugitifs, qui portaient dans leurs cœurs tous les regrets de la patrie perdue , une sorte de diversion consolante et de charme douloureux à contempler des infortunes aussi grandes et plus anciennes que la leur; mais tout dans la Sicile semblait presque leur offrir cette pensée, les lieux habités comme les lieux déserts, et les cités comme les ruines. Après quatre jours de marche , à travers une plaine immense et sauvage, au midi de Catane, ils arrivèrent
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à Syracuse; et; malgré ce port, dont Tadmirable situation n'est surpassée que par le port de Byzance, malgré la magnificence de tant de débris, ils doutèrent un moment si c était là le formidable écueil où jadis s'était brisée la fortyne d'Athènes.
Alphonse venait de quitter Syracuse. Une sédition nouvelle le rappelait à Palerme. Syracuse n tétait plus qu^une vHJesans puissance, aisément contenue par quelques sol4ats espagnols. Un peuplepeu nombreux habitait les cinq grandes enceintes de l'antique cité. Race incertaine et dégradée de tous les vainqueurs qui avaient passé sur cette terre, ce peuple, au milieu des monumens grecs, romains, arabes, qu'il voyait tomber en ruines autour de lui ^ confondait tout dans son apathique ignorance : il priait dans la chapelle de saint Mercure , il montrait pieusement le puits de sainte Junon. Nos Grecs souriaient de cette erreur , et Géraî^te croyait y reconnaître l'invincible puissance de ces gracieux symboles qui avaient autrefois enchanté l'univers. Le jeune Michaël Apostole , anfmé des plus rians souvenirs de la poésie grecque , cherchait la fontaine d'Arétliuse ; mais la barbarie avait détruit même cet ouvrage de la nature ; il ne restait plus qu'une eau trouble et saumâtre, où s'amassaient lesdébrisdes monuniens dont le génie grec avait autrefois orné les bords de cette source sacrée. La^caris et ses jeunes amis étaient montés sur l'Épipole, pour contempler d'un 5eul regard ce que fut Syracuse. Quand ils virent
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cette vaste enceînte que le commerce n'animait plus, ces ports déserts, ces ruines inégales qui s'élevaient çà et là, ce Proscenium que les vainqueurs espagnols (i i) n'avaient pas encore achevé de démolir : € Athènes est bien vengée! » dirent-ils, et leurs yeux se remplirent de larmes en songeant à leur patrie»
Les jeunes Italiens regardaient plus tranquille^ ment ce triste spectacle ; ils naissaient à la vie sociale ; ils étaient pleine d'espérance. « Quelle situation favorable pour le commerce et pour l'empire ! disait le jeune Bembo, Venise elle-même n'est pas mieux protégée, mieuxservie parla mer! Mais quoi! le destin des lieuxchangecommecelui despeuplesmèmes! cen'est plus ici que le commerce apportera les richesses de l'Orient ; c'est à Venise , qui s'élevait à peine audessus des flots de l'Adriatique, quand Syracuse' était reine. » — « Oui, dit Lascaris, rien ne flétrit comme la conquête ; elle détruit même le génie des lieux et le bienfait de la nature. Venise le saura quelque jour. » Un ordre du gouverneur espagnol, qui commandait à Syracuse , avertit les Grecs de poursuivre leur route jusqu'à Palerme. Leurs guides, dont la rude indifférence ne voyait rien dans ces monumens antiques, les pressèrent de se mettre en route , pendant que la première fraîcheur du soir tempérait le ciel brûlant de la Sicile. Après avoir traversé l'Acranite , ils remontèrent lentement la haute colline que l'on appelle encore aujourd'hui r£-
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ehelU greeqm^ ^t s eloignèreot de Syracuse, oà tout, excepté lea hommes , retraçait l'image de la Grrèce.
Leur route prolo;)gée à travers le& hameaux de ia Sicile moderae ne leur offrait plus ces puissans souye- QÎrs. Quelquefois 9 cependant, les débris duo châ*t^afu moresque , et ee mélange d'architecture arabe et normande , commun dans la Sicile , attirait leurs regards. Le chef de Tescorle espagnole sortait alors de sa taciturne insouciance , et montrant le reste des petites tours crénelées des Arahes , il s'animait à cette vue, et contait les exploits de ses compatriotes contre les Maures de Grenade et de Xérès. C'était comme un lien nouveau que la haine des Musulmans formait entre les Grecs et les Espagnols. « II faut, disait le chef aragonais , que votre schisme soit une terrible chose , pour qu'on n'ait pas voulu vous défendre contre ces mécréans qui nous donnent tant de peine en Espagne. » En même temps , il ne pouvait se défendre de regarder avec admiration le recueillement austère , le visage majestueux et les cicatrices de l'évêque d'Ephèse; il disait avec sa naïveté guerrière : « C'est pourtant chose étrange que l'on soit martyr sans être bon. chrétien. »
Une marche de plusieurs jours , tantôt sur quelques débris de routes anciennement construites par les Romains, tantôt sur ces landes désertes qui hérissent la Sicile, n'avait offert aux voyageurs que des raines diverses habitées par, quelques pauvres familles. Enfin , à leurs regards brillent au loin de
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hautes colonnes , de vastes murailles dont respect annonce une grande cité* Toute la troupe presse le pas pour arriver dans ce lieu avant la chute du jour. Les rayons affaiblis du soleil éclairent d'une lumière plus douce ces monumens qui semblaient terminer rhorizan. Hors de la vaste enceinte qui les enferme, on aperçoit çà et là d'immenses blocs de pierre et de marbre qui semblaient transportés par une force plus qu'humaine. « Nous trouverons toujours là un asile, » disait le guide sicilien, qui s'était écarté de la route ordinaire. Après un effort de quelques heures, on arrive auprès de cette ville que la transparence limpide du climat de Sicile montrait de si loin. Elle était déserte, et ses monumens n'étaient que des ruines plus grandes et plus entières. Les voyageurs éprouvèrent une surprise presque mêlée d'effroi en se voyant au milieu de cette grande destruction , qu'ils avaient crue vivante. Leurs regards se portèrent sur un temple d'une hauteur immense , dont les colonnes étaient encore debout, et gardaient la trace de rancienne architecture dorique. Deux autres tempjles s!élevaient à quelque distance ; l'intervalle était rempli par des fûts de colonne , des marbres de la Grèce , et des murs à demi détruits que couvraient de leurs fleurs des rosiers sauvages. « Eh quoi ! dit Lascaris, serait-ce ici l'une des plus antiques colonies de la Grèce, Sélinonte (12), que nos historiens montrent comme détruite avant même la conquête romaine? Trjste image de la. destinée !
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la vie des ixiines est plus longue que celle des états ; et nous trouvons encore aujourd'hui tant de grandeur dans les. débris de ce qui nest pins depuis deux mille ans ! »
Tandis que , frappé de ce sentiment , il parcourait les vastes détours de ces débris qui. couvrent tout le plateau d'une montagne , et qu'il s'étonnait de la solitude de ce lieu , le son confus d'une voix humaine attira Lascaris et l'évèque d'Ephèse vers une hutte grossière, dont l'aspect était caché par quelques ruines , et qui était appuyée d'un côté sur le pronaos du grand temple. Ils approchent, et quelle est leur inexprimable surprise d'entendre les accens de la langue grecque sortir de cet abîme de silence et de solitude ! Une voix forte et pure répétait les belles paroles de Chrysostôme pour la prière du soir: « Qui ôtes-vous? » s'écrient les deux Grecs; et ils se précipitent dans ce réduit, où un homme d'une figure majestueuse était agenouillé devant l'image du Christ, près de laquelle brûlait une torche , suivant le rit de TEo^lise orientale. Ils hésitent un moment; ils reconnaissent Nicéphore d'Héraclée, le plus illustre des Grecs qui s'étaient réunis à la foi des Latins, dans le concile de Florence. Depuis cette époque , Nicéphore, voyant l'union repoussée avec fureur par le peuple de Byzance, et lui-même en butte aux soupçons et aux reproches, avait quitté la Grèce, et l'on ignorait Iç lieu de sa retraite. A peine ses yeux se sont-ils arrêtés sur Lascaris :
« Vous ici ! s'écria-t-il. ^h ! je le vois, Byzance est ' détruite , et j'avais vainement tenté le grand sacrifice que Dieu n'a pas voulu recevoir, ou plutôt dontîl nous a punis, 0 Byzance! lumière du monde, paradis de l'Orient! comment es-tu tombée sous les coups des enfans d'Agar? » Il se tut à ces mots, en reconnaissant l'évêque d'Ephèse ; et son visage se couvrit de rougeur et de larmes.
Cependant l'éii^êque d'Ephèse s'était retiré en arrière , à la vue du pontife d'Héraclée , comme si les divisions qui avaient préparé la niine de Byzance devaient lui survivre. Ainsi, ces deux hommes vénérables par leur âge, leur vertu, leur génie, l'un portant la trace du martyre , et l'autre courbé sous le poids d'une rigoureuse pénitence, semblaient pourtant séparés par une insurmontable barrière. Leurs regards même craignaient de se rencontrer. Lascaris, interrompant ce silence plein de reproches, confirme le triste pressentiment de Nicéphore sur les malheurs de la Grèce; et il le presse d'abandonner cette solitude, et de se joindre à ses coinpatriotes exilés. «M'admettront-ils aujourd'hui? reprend vivement Nicéphore. Je me suis moi-même banni de notre patrie. Loin de la Grèce qui me réprouvait, loin de l'Italie dont les honneurs auraient récompensé le changement de ma foi, j'ai vécu dans ce désert, parmi ces ruines qui m'annonçaient la chute de Byzance. Là, chaque jour, j'ai gémi devant Dieu sur les funestes divisions des
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peuples chrétiens 9 sur rindifférence qu la haine qui les rendent inutiles lun à l'autre. Souven^t j'ai rétracté, par ma douleur , la fatale abjuration de Florence : le dîrai-je? j*ai repris dans ce désert tous les rites de notre culte sacré ^ comme une image de notre patrie : mais où est maintenant le temple de Sainte-Sophie, pour me réconcilier solennellement à la foi de nos pères? y ^ A ces mots, Tévèque d'Éphèse, qui demeurait jusque-là silencieux et irrité , tendit la main à Nicephore: « Venez, dit-il; soyez absous en partageant notre infortune. » D'autres Grecs s'approchaient en ce moment, et tous apprirent avec une grande joie la rencontre inattendue de Kicéphore. Il y ayait pour ces fugitifsi une sorte de charme à trouver un compatriote que leur accueil pouvait consoler , et qui s'honorait de rentrer avec eux dans la communion du même malheur. Us s'empressent autour de lui, avec des paroles d'amitié; ils recommencent le récit des derniers malheurs de Byzance ; ils redisent leurs vœux, leurs espérances, leurs projets, ils se rappellent leurs divisions passées. Triste hasard de la fortune ! ainsi se trouvaient rassemblés dans ce désert les débris , et comme les images de toutes les croyances , de toutes lés opinions qui avaient partagé la Grèce mourante , le platonicien enthousiaste et presque idolâtre, l'amant passionné des arts, le vertueux sectaire, le pénitent et le martyn Assis sur les marbres mutilés de Sélinonte , ces homt-
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mes s'entretenaient a?ec la vive imagination de leur pays, et cette mobilité d'espérances qtii survit à tous les malheurs. Près d'eux , Médicis regardait avec attendrissement ce spectacle , cette joie mêlée à tant d'infortunes ; et il prenait part quelquefois à leurs discours^ en les avertissant de ne pas trop espérer dans les armes et la générosité des rois de l'Europe. Le pontife d'Héraclée, long-^emps retenu parmi les débats de Florence , parlait la langue Italienne avec autant de force que de grâce ; élevé jadis dans le couvent célèbre du mont Liban , i[ y avait puisé ces trésors d'érudition antique ignorés de l'Europe, et quelque chose du génie oriental : ses paroles étaient pleines d'élévation et de douceur. Il n'avait rien de l'austère véhémence de Théodore ; il semblait fait davantage pour persuader et pour émouvoir. Les Ita*liens i en l'écoutant, admiraient ce peuple cbe^qui la supériorité de l'esprit se montre sous tant de forâmes diverses. A quelques pas de cette scène si vive , le chef espagnol , immobile , fumait une longue pipe arabe. Â son attitude sérieuse et insouciante , à la monotone apathie de ses regards , on eût crû voir un Turc d'Occident. Le lever du jour éclaira la petite colonie fugitive, campée sur ces ruines antiques ;k elle ne les quitta point sans émotion et sans regret, ^iicéphore s'agenouilla pour la dernière fois dans l'humble réduit où il avait passé tant d'années de pénitence. Gémiste et Lascaris contemplèrent longtemps les magnifiques frontons du temple , illumi-
nés par les. premiers feux de l'aurore, tandis que les soldat s espagnols détachaient négligemment leurs chevaux du pied des colonnes, qu'ils ne regardaient pas.
On se met en route : peu de jours suffisaient pour arriver jusqu'à Palerme , où le sort des Grecs devait se décider. Médieis, en les suivant, doutait s'il pourrait les servir auprès d'Alphonse , qui était alors en guerre avec Florence ; mais il comptait sur la générosité de ce prince, que l'on avait surnommé le magnanime , et qui n'avait été cruel qu'une fois , en précipitant du trône l'infortunée Jeanne de Naples. Il entretenait les Grecs de cette espérance ; et plus souvent il les interrogeait sur leurs sciences, comme s'il eût voulu ravir quelque chose de ce précieux dépôt. En approchant de Palerme,les Italiens et les Grecs ne purent se défendre de comparer avec uu sourire les faibles monumens de l'a^t moderne aux ruines de Sélinonte. Entrés par la porte du Midi , leur escorte s'arrêta près d'un palais énorme et bizarre, bâti en différens siècles par les Goths , les Normands et les Arabes. Les avenues de ce palais étaient bordées, pour tout ornement, de lourds canons en fer, qui menaçaient la ville : c'était la demeure royale d'Alphonse. Une garde espagnole veillait aux portes; et l'on apercevait la trace. des punitions que s'était attirées l'humeur mobile et séditieuse des habitans. Les Grecs pénétrèrent avec une sorte de répugnance dans cette citadelle du conquérant espagnol ; mais
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ils étaient attendus ; et Ton avait ordre de les conduire à l'audience du roi. Us sont introduits dans une vaste salle, qui présentait aux regards la plus étrange variété. A la voûte , étaient suspendus des drapeaux déchirés , des armes , des étendards enlevés aux Maures de Tunis ,* aux Génois , aux Vénitiens. Au milieu de ces trophées brillait sur un bouclier la devise singulière du roi : c'était un livre ouvert ( 1 3) . Sur une table immense de marbre étaient placées quelques médailles antiques des Césars ; dans une cassette d'ivoire, quelques instrumens d'astronomie, encore rudes et grossiers; et près de là, plusieurs manuscrits couverts de lames d'or ou de bois odorant, et fermés ayec de fortes agrafes d'acier. Sur les vastes murailles de la salle, étaient retracées les batailles -et les plus fameuses aventures d'Alphonse. On le voyait dans la solennité de son sacre, au milieu de la cour d'Aragon , déchirant la liste des seigneurs qui avaient conspiré contre lui. Un autre tableau le montrait dans Marseille prise d'assaut, arrêtant les fureurs des soldats, et refusant le riche présent que lui offraient les dames de la ville. Ail- ' leurs, il était représenté vaincu, mais plus grand que dans la victoire , captif sur un vaisseau génois , conduit en présence de l'île d'Ischia, et refusant, au péril de sa vie, d'enchaîner par un ordre le courage de la garnison qui combattait en son nom ; enfin , on le voyait entrer vainqueur dans. INaples, avec la pompe d.Qs anciens triomphateurs romains.
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Cette salle était encore ornée de quelques statues que le roi avait enlevées dans ses guerres , et dont la perfection donnait l'idée des arts sublimés de la Grèce , au milieu de ce palais d une architecture barbare. Les Grecs éprouvèrent un mouvement de joie à cette vue. Au fond de la salle , le roi était assis, entouré de quelques-uns des hommes célèbres qui faisaient alors la gloire de lltalie ; il avait près de lui le Pogge , profond érudit , dont l'Europe ne connaît que les contes badins , Antoine de Palerme , le plus savant des Siciliens, iEneas Sylvius , que son amour des lettres et son éloquence portèrent au trône pontifical , et beaucoup d'autres oubliés aujourd'hui.
Alphonse tenait à la main une vie d'Alexandre; et il s'entretenait de cette lecture avec -les doctes confidens qui composaient toute sa cour. Le visage de ce roi était singulièrement spirituel et guerrier : l'âge avait blanchi ses cheveux ; mais sa taille haute et fière , ses yeux mobiles et pleins de feu , jetant partout des regards expressifs, lui donnaient encore toute la vivacité de la jeunesse. Il portait le court manteau et l'habit militaire espagnol. Sa devise chérie était empreinte sur le pommeau de son sabre; et l'on remarquait sur sa poitrine l'écharpe qu'il avait reçue de Lucrèce Alania , dernier objet de ses inconstantes amours. C'est dans ce lieu, c'est auprès de ce roi , que les Grecs étaient introduits presque comme des coupables : « Regardez autour de vous.
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leur dit d abord Alphonse ; vous n'êtes pas sur une terre ennemie. »
Toutefois, comme il rendait lui-même la justice à ses sujets arec beaucoup d'attention , il ouvrit les lettres du gouverneur de Catane, et voulut apprendre de Lascaris tous les détails de 1 événement qui conduisait les Grecs devant lui. Après avoir écouté ce récit, il se livra tout entier à la vive curiosité que lui inspiraient ces .étrangers , et donna des regrets amers à la perte de Constantinople. «Malheureux chrétiens! disait-il, pourquoi nous déchirons-nous de guerres perpétuelles , tandis que les barbares s'avancent chaque jour dans l'Europe ! Quel avertissement pour nous , que la prise de Constantinople ! 9 En même temps le roi demandait quels monumens des arts, quels livres on avait sauvés : il paraissait presque s'en occuper autant que de la chute d'un empire. « Que n'ai-je pu m'armer, disait-il , pour cette cause si sainte ! Mais j'étais en guerre avec Florence, qui vient enfin de m'offrir une bonne paix ; et aujourd'hui il me reste à me venger de Venise et dé Gênes. Cependant la vieillesse approche; mais j'espère bien, en dépit d'elle, avoir encore assez de force po^r chercher les Barbares sur le Bosphore, comme je les ai vaincus dans Tunis. J'exciterai les princes chrétiens ; j'appellerai les Francs d'au-delà les monts. Mais vous, payez-moi mon hospitalité; répandez vos sciencesdans mesEtats; nous avons des écoles à Naples , où je vais souvent
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écouter les maîtres habiles. Restez parmi nous , ô Grecs! Rome vous abandonoe; moi, je veux vous accueillir et vous venger. » En même temps le roi fit apporter le présent que venait de lui envoyer la seigneurie de Florence , et qui avait désarmé son ressentiment; c'était un précieux manuscrit de Tite- Live *. Heureux temps, que celui où, pour acheter la paix , on cédait un livre au lieu d une province \ Les Grecs eux-mêmes furent ëtonnés d« ce prix extraordinaire que Ion attachait dans TOccident aux ouvrages de la pensée; ^t ils en conçurent l'espoir dW meilleur avenir. Leur empressement de passer en Italie redoubla. Vainement Alphonse prodigua tous ses efforts pour les retenir à sa cour ; ils devaient préférer la libre hospitalité de Florence. Le roi leur fît promettre seulement que quelques-uns d'entre eux s'arrêteraient à Naples , pour y répandre les arts de la Grèce.
Embarqués au port de Palerme, sur une. galère espagnole , ils touchèrent bientôt l'Italie , où la nouvelle de leur désastre était déjà partout répandue, et adoucissait en leur faveur l'amertume des haines religieuses. En abordant sur la côte de Naples, ils virent tout un peuple qui poussait des cris de consternation et d'effroi. Le nom de Mahomet retentissait dans cette foule , avec des prières à Dieu et à tous les saints du ciel, pour détourner de l'Italie le fléau de sa colère. De longues processions.
* Tirabotchi, t. VI.
sortaient des églises , et promenaient les choses saintes au milieu des habitans , qui se jetaient à genoUx sur leur passage. Ils racontaient entre eux mille prodiges précurseurs de la chute de Byzance. On avait entendu des armées s'entrechoquer dans l'air ; des pluies de sang étaient tombées du ciel , et l'on avait trouvé les reliques des saints dispersées hors du sanctuaire. La vue des fugitifs augmenta cette pa« nique terreur : il semblait que les flottes de Mahomet et ses terribles janissaires allaient apporter le ravage et la mort dans l'heureuse Italie. Des femmes fuyaient avec leurs petits enfans dans les bras ; et les hommes se faisaient bénir par les prêtres, comme s'il eût fallu bientôt combattre et mourir.
Au milieu de cet efiroi , les Grecs trouvèrent des dispositions hospitalières et généreuses. La crainte avait produit la pitié. La vie douce de ces peuples, la mollesse de leur climat et de leur génie leur rendaient plus redoutable l'invasion de ces Barbares d'Asie , qui profanaient les temples , détruisaient les villes, et enlevaient les peuples en esclavage. Lascaris , en voyant cette terreur , disait : « Où donc sera l'asile des arts et de la pensée contre l'oppression des barbares? Où se conserveront ces nobles trésors de l'esprit humain , que nous possédons encore? — Vous ne devez pas, lui répondait le Vénitien Bembo, juger de l'Italie par Naples , par une ville subjuguée. Ces pauvres gens! ils, ont peur comme s'ils n'étaient pas déjà conquis. C'est ma H-
bre patrie qui peut lutter contre les Turc». Ses flot-, tes seront le rempart de l'Europe. » Il parlait ainsi : il était jeune , il aimait la gloire , et ne siégeait pas encore au sénat de Venise : mais quelque$ jours après, étant retourné dans sa patrie, il apprit qu'elle avait fait un traité d'alliance avec les Turcs , pour se ménager la conquête peu durable de quelques villes de la Morée, et une part dans Toppression de la •Grèce.
Cependant , on disait que le souverain pontife allait enfin armer tous les princes de l'Europe pour reprendre Byzance ; on parlait d'une flotte de dix galères qui devait mettre à la voile ; et les Grecs , avec un triste sourire , écoutaient le récit de ce faible appareil , en songeant aux innombrable^ soldats de Mahomet. A mesure qu'ils avançaient en Italie, ils sentaient s'appesantir sur leurs têtes la ruine irréparable de leur empire : ils voyaient partout un asile , nulle part un secours et une vengeance.
Divisée en états rivaux et nombreux , l'Italie semblait agitée d une émulation de savoir et d'élégance sociale inconnue jusqu'alors. De toutes parts l'antiquité sortait de ses ruines, et l'amour des arts renaissait avec elle. Dans les villes, des maisons, d'une architecture encore imparfaite et grossière , étaient décorées par des statues, que Fon tirait du milieu des décombres , ou du lit des fleuves qui les avaient ensevelies. La vue des Grecs excitait la curiosité: on se pressait autour deux pour les écouter; on
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s'oocupait de leurs sciences , bien plus que de leurs malheurs.
Impatient de ces vains égards, Tévèque d'Éphèse avait hâte de se rendre à Rome, et ne pouvait renoncer à l'espoir de cette croisade tant promise. « Séparons-nous, dit-il à Lascaris, faites parler pour la Grèce nos arts et le génie de nos pères. Dieu permet cette voie profane pour intéresser à son culte les princes de la terre. » Lascaris suivit le jeune Médicis à Florence. En approchant des bords de TÂrno , il sentit plus vivement tous les regrets de la patrie perdue. C'était le doux climat des plus belles contrées de la Grèce ; et c'était une terre d'exil ! Mais la générosité de Cosme de Médicis avait déjà recueilli beaucoup de familles grecques fugitives; etles vaisseaux de son commerce ramenaient chaque jour quelques-unes de ces tristes victimes. Tous ses soins lui semblèrent payés par la présence de Lascaris apportant les arts et les monumens de la Grèce.
Là commença cette noble mission du génie grec au milieu de lltalie. Florence vit alors briller cette Académie platonicienne, qui répandait l'enthousiasme , meilleur que la science. Cosme de Médicis la reçut dans son palais, agrandi par l'art de Donatello. Là se réfugiaient ces hommes que nous avons vus errant avec Lascaris. De là leurs paroles éloquentes interprétaient les grands génies de la Grèce : c'était une vive lumière partout répandue. On abandonnait une scolastique étroite etbarbare pour se tour'
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ner vers ces nobles études. L'idée sublime du beau reparaissait dans les arts du dessin^ comme dans les inspirations de la pensée; et les Italiens eux-mêmes appelaient Florence la ville d'Homère.
Délivré des longues agitations qui avaient troublé la république, maître paisible de ses concitoyens, Médicis n'aspirait qu'à les occuper par les lettres et les arts. Il touchait à la vieillesse ; le feu de vivacité qui l'animait autrefois était tempéré maintenant par une douceur majestueuse. A l'activité du commerce, aux intrigues de la place publique, il aimait à subs^ tituer d'agréables entretiens dans ses belles retraites de Fésolles et de Careggi. Là le dictateur adroit de Florence n'était plus qu'un philosophe ingénieux, passionné pour tous les plaisirs de la science. Ses deux fils l'imitaient; et Laurent de Médicis, encore enfant, promettait de continuer cette belle tradition dans une même famille. Cosme avait rassemblé près de lui quelques jeunes Italiens , épris de ce même attrait pour les ai ts. Leur vive imagination se laissait ravir à cette philosophie des Grecs, où la raison était parée de poésie. Cosme de Médicis se délassait en méditant avec eux sur ces théories sublimes. «Venez, écrivait-il un jour à Marsile *, le plus célèbre disciple des Greojs; apportez-moi le livre de Platon sur le souverain bien .11 n'est pas (Je recherche qui m'occupe davantage : venez, et n'oubliez pas la lire d'Orphée. »
Ce culte pour les arts et le génie de la Grèce fut
* FabronK Vita Gosmi.
porté si loin , que Ton eélébra dans le palais des Médicis la fête de Platon, qui, depuis douze siècles, avait cessé dans Athènes. L'image du philosophe fut inaugurée dans les jardins de Careggi , ornés des marbres les plus précieux de la Grèce et dessinés comme les bosquets d'Acadème. Le ciel de la Toscane jetait sur cette fête une lumière aussi brillante que le climat de la Grèce. Les disciples de Platon semblaient réunis : on lut un passage de ses éloquens écrits sur Timmortalité de Tâme , et la beauté de la vertu. On récita des hymnes à sa gloire. On remercia la Providence d'avoir accordé jadis à la terre cet homme vertueux et ce divin génie. Les Italiens étaient saisis d une ivresse d'admiration ; les Grecs fugitifs éprouvaient une sorte d'orgueil en voyant honorer après tant de siècles les souvenirs de leur patrie. Gémiste se croyait dans Athènes affranchie des barbares.
Mais Lascaris, qui, dans les lettres, ne cherchait qu'une espérance de servir et de ranimer la Grèce , vivait malheureux parmi les fêtes et le repos de Florence. Souvent , lorsqu'au milieu d'une jeunesse accourue de toute l'Italie pour l'entendre, après avoir redit les grandes pensées de l'ancienne Grèce, il parlait de l'oppression de sa patrie , toutes les âmes étaient émues de colère et de pitié. Mais cette noble chaleur passait avec la mobile vivacité des imaginations d'Italie. La politique de Cosme ne songeait pas d'ailleurs à prendre la moindre part dans
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des guerres ayen tu reuses; et il croyait faire asset d'embellir Florence par le commerce et par les arts. « So^ez heureux parmi nous , » disait-il à Lascaris. Quand on annonça le projet du souverain pontife de marcher lui-même à la tête d'une croisade : < Voilà, dii-il, un vieillard qui fait une entreprise de jeune homme. 9
Cependant levêque d'Ephèse et Nicéphore étaient arrivés dans Rome , qui retentissait encore des prières ordonnées pour la délivrance de la chrétienté. Ils apprirent qu au-delà des monts la ruine de Byzance avait excité la colère des Francs. Plusieurs pèlerins, venus à Rome pour les indulgences de la croisade , racontaient une fête célébrée dans le palais du puissant duc de Bourgogne , et où le courage des chevaliers s'était enflammé par un spectacle extraordinaire. Au milieu des joies du banquet, on avait vu paraître dans la salle, sur un éléphant -conduit par un Sarrazin de taille gigantesque , une femme vêtue de deuil, et qui semblait captive. Tandis que tous les yeux étaient fixés sur elle, cette .femme, comme si elle eut représenté l'Église prisonnière des infidèles, avait chanté d'une voix douloureuse une complainte, pour appeler à son secours les preux de France et de Bourgogne. La foi , l'espérance , la charité et toutes les vertus chrétiennes figurées par autant de jeunes filles vêtues de blanc, étaient venues ensuite chantant tour à tour des v^rs pour émouvoir le cœur des
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iidèles. A cette me, tous les chevaliers, et le duc à leur tête , avaient juré de prendre la croix ; ils avaient juré sur la Toison d'Or, sur le nom de la Vierge , et sur le faisan , symbole de cette chevalerie tl'Occident
Ces idées, ces coutumes étaient bien nouvelles '{)our des Grecs de Byzance et d*Ephèse ; ïnais la réputation du courage des Francs (14)9 toujours célèbre dans l'Orient , ranimait la confiance ^es fugitifs. Théodore, dans l'ardeur de sa foi, contemplait déjà ia croix victorieuse relevée sur les murs de Constantinople , et le temple de Sainte*Sophie , sanctifié de nouveau par le culte du Seigneur.
Cet espoir l'emporta sur sa répugnance pour un déserteur de la foi grecque , et il se pressa de voir le cardinal Bessarion. Il se rendit à son palais , au pied du mont Quirinal , près de l'église des Saints- Apôtres. En traversant le péristyle, les yeux del'évêque d'Éphèse furent frappés des richesses de la cour romaine. Sous un immense portique étaient réunis des marbres précieux de l'ancienne Grèce , des vases d'airain , des statues , monumens immortels du paganisme aboli. Tous ces trésors récemment découverts, tout ce luxe de l'antiquité renaissante, ornaient avec un peu de désordre la demeure du savant cardinal : et des prêtres de l'église de Rome prenaient garde, en passant, d'embarrasser leur robe dans les magnifiques débris de quelque dieu mutilé.
Tous ne louaient pas également le zèle curieux de
Bessarion. QiieIques*UDs remarquaient avec ironie, qu'à ces soins profanes il était facile de reconnaître un Grec d'origine , un néophyte , ancien disciple de Terreur, Retiré dans le Jieq le plus solitaire de son palais, le cardinal était dans ce moment occupé d'une question de philosophie qui lui semblait mal expliquée par Aristote. Cependant , averti de la présence de Théodore , il abandonna tout pour voir un compatriote ; et quelle que fût la division de ces deux hommes, leurs premières paroles, dans cette langue qui leur était commune , furent pour eux pleines de douceur. Bessarion n'était plus jeune : et les voyages, l'étude, les chagrins de l'ambition avaient vieilli les traits de son visage, où brillait une empreinte italienne et grecque à la fois , un mélange de vivacité , de fmesse et d'enthousiasme , tempéré par la fierté d'un cardinal. Ses manières étaient simples : son vêtement rappelait celui des religieux de saint Basile ; et il portait, suivant l'usage d'Orient, cette barbe longue dont se moqua Louis XI, dans l'audience solennelle qu'il lui donnait un jour, comme ambassadeur de la cour de Rome.
Accueilli par son ancien adversaire, Théodore s'informa promptement du sort des jeunes Grecques appelées en Italie , et du respect qu'on avait eu pour leur foi. Bessarion interrogeait l'évêque d'Éphèse sur les monumens de la Grèce profane ; il se reprochait de n'en avoir pu recueillir encore qu'un bien petit nombre, a Mais quoi, disait Théodore , quelle
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est cette vaine curiosité? sachez-le donc : TÉvangiie est sous les pieds de Fimpie. Nos frères de Grèce et d'Orient sont entre Tapostasîe et l'esclavage. Il n'y aura bientôt plus de chrétiens dans la Grèce. Pontifes d'Italie , vous accueillez les traditions d'Athènes et les livres des gentils, mais vous laissez périr la vraie foi. — La vraie foi , dit Bessarion , elle est à Rome dans le sacré collège. — La vraie foi, reprend l'évêque d'Ephèse , est celle des martyrs ; elle est gravée sur la dernière pierre de nos églises détruites et dans le cœur de nos pontifes égorgés. » En achevant ces mots , il sortit plein de cplère.
Cependant Bessarion prodigua ses soins et sa richesse aux Grecs fugitifs. Retirées dans un saint asile, les religieuses de Byzancey conservaient leur règle austère. Un grand nombre de familles du Péloponèse et des îlesétaient accueillies au port d'Ostie. Beaucoup d'autres étaient rachetées de l'esclavage. Le souverain pontife montrait également de la charité pour le malheur, et de l'admiration pour la science. Il enviait à Florence cette académie platonicienne fondée par les Médicis. 11 encouragea ies mêmes études dans Rome.
Parmi toutes ses dignités apostoliques , Bessarion était supérieur du monastère de Crypta F errata , bâti dans la villa àe Cicéron, à Tusculum. Là souvent il réunit quelques-uns de ses éloquens compatriotes ; et il semblait que l'ombre du génie de la Grèce vînt errer sur ces ruines' qu'avait illustrées le
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génie de Rome. Que de fois, dans ces entretiens^ an espéra de voir la Grèce affranchie des barbares ! Que de fois on se promit d'armer les princes d'Occident pour une cause si sainte ! Lasca^is quitta le repos de Florence et l'amitié des Médicis, pour venir exciter Bessarion , et ranimer en lui le zèle de la patrie par l'amour des arts. Souvent, sur les débris de Tusoulum , il montrait à ses yeux la barbarie menaçant toute l'Europe , et Mahomet poursuivant bientôt dans l'Italie la Grèce renaissante. Le cardinal était touché de ses images : de telles paroles étaient plus puissantes sur lui que les prières hautaines de Théodore. Quand il voyait près de lui ces hommes ingénieux et enthoui^iastes , dont il était le compatriote ^ il oubliait les querelles religieuses et les défiances de la cour de Rome , il s'animait, comme eux, au souvenir des grands génies de la Grèce ; il versait des larmes , en pensant que cette patrie d'Homère et de Platon était la proie des barbares; il écoutait avec une sorte d'illusion les vives paroles de son maître Gémiste rêvant la liberté d'Athènes, qui serait encore quelque jour le temple de la philosophie et des arts ; il était ému de cette pensée , il redevenait Grec à force d'être platonicien : et il promettait d'employer son zèle , ses efforts, son crédit dans le sacré collège, pour hâter une croisade, surtout si l'église grecque voulait enfin reconnaître ses erreurs, et accepter avec une foi , docile l'union de Florence.
Mais rien de cela ne répondait aux vœux ardens de Théodore. Il était inquiet du séjour de Rome pour la foi de ses frères; il était plus inflexible dans l'exil qu a Byz^nce ; il s'accusait d'avoir désiré le secours si tardif et si dangereux des Latins. En vain Nicéphore, dans son zèle plein de douceur, cher-r chait à calmer cette âpre véhémence. Il était faible devant Tévêque d'Éphèse; il respectait son invincible fermeté ; il s'effrayait à l'idée de paraître luimême abandonner encore la foi de ses frères malheureux; il eût craint, en combattant Théodore, de sembler parjure.
Ainsi l'évêque d'Éphèse , dans une longue attente , vit passer les espérances qu'il avait formées pour le salut de la Grèce. Les pontifes romains se succédèrent. Bessarion lui-même fut près d'obtenir le trône pontifical ; et l'ancienne jalousie des Latins contre les Grecs, la défiance pour un nouveau converti, tout zélé qu'il était, l'écartèrent seules de cet honneur, où l'appelaient son savoir et son génie. Déchus de l'espoir. d'un si grand appui, les Grecs se consumèrent en vains efforts. Leur zèle même nuisait à leur puissance. L'orgueil de l'église latine s effrayait de la hauteur de ces prêtres d'Orient qui, proscrits, fugitifs, sans patrie, sans autels, ne perdaient rien de l'inflexibilité de leur foi, et n'auraient pas acheté d'un repentir le salut de la Grèce.
Enfui cependant l'Europe parut touchée de leurs plaintes, ou plutôt de ses propres périls. /Eneas
Sylvhis, ami passionné des arts et zélé pour la gloire du nom chrétien , fut élu souverain pontife , tandis que Mahomet étendait son empire jusqu'au Danube, et envahissait à la fois le Nord et le Midi de TEurope. Venise menacée , Belgrade assiégée , tous les pays voisins de la Grèce subjugués comme elle, effrayèrent l'Occident. Le pontife romain fit un dernier effort pour apaiser les inimitiés des princes chrétiens, exciter l'ardeur des peuples, les réunir dans une croisade, et rejeter enfin les barbares audelà- de l'Europe. Il convoqua, dans cette espérance , un concile à Mantoue. Oii y vit les ambassadeurs de France et de Pologne, ceux du roi de Naples, des ducs de Bretagne et de Bourgogne, et des républiques d'Italie. Le duc de Milan , François Sforce, y parut. Les envoyés de l'île de Lesbos, de l'Épire et de Monembasie dans la Morée , retracèrent les maux de leur pays. Le souverain pontife et Bessarion parlèrent avec éloquence. La guerre fut résolue. Bessarion repartit alors pour solJiciier les secours des princes d'Allemagne ;• et le souverain pontife annonça la réunion de la croisade dans la ville d'Ancône.
Mais les rois, malgré leurs promesses, étaient distraits par leur ambition et leurs querelles. Alphonse d'Aragon était mort, avant d'avoir fait la paix avec Venise. Le duc de Bourgogne avait vieilli , ^n projetant une croisade dans les fêtes de sa cour; et maintenant il redoutait l'ambition de Louis XL
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L'Allemagne était pauvre et divisée; l'Angleterre était agitée par les guerres sanglantes des deux familles royales. Les princes d'Italie se surveillaient l'un l'autre. Les dîmes réclamées par la cour de Rome cpmmençaient à peser aux peuples. L'empereur d'Allemagne abandonnait la Hongrie. Il n'accotii*ut à la voix du pontife romain que des hommes obscurs et sans pouvoir. Toutefois le cœur des réfugiés palpita de joie ; ils crurent toucher au moment de revoir leur patrie , et de combattre pour la délivrer. Mais la mort du pontife romain vint détruire toutes ces espérances. Faible vieillard, épuisé par les efforts d'une si grande entreprise, il expira dans Ancône, en faisant des vœux pour les chrétiens de la Grèce, et en recommandant à l'Europe de venger cette cause sacrée. Le zèle religieux , ranimé par un grand homme, s'éteignit avec lui; les mœurs pins douces, l'activité du commerce refroidissaient les esprits pour ces guerres lointaines. Les Vénitiens seuls voulaient combattre, parce qu'ils avaient besoin de se défendre. Leur ambition fit la paix, quand elle n'espéra plus tirer parti de la guerre.
Ainsi livrés à la politique intéressée de l'Europe, les Grecs continuaientd'éclairer de leurs sciences des peuples qui les abandonnaient. Ces apôtres des lettres eurent en peu d'années répandu leur langue et leur philosophie dans les villes d'Italie. Les chefsd'œuvre, de l'antiquité grecque, révélés de toutes
parts , excitèrent un enthousiasme inconnu jusqu'alors. Le zèle exclusif, qui d'abord attacha les esprits à la co^ntemplation du génie antique, semblait ralentir Toriginalitë nationale ; mais elle germait ayec plus de force sous cette riche culture. Les grands hommes du seizième siècle allaient naître ; les bannis de la 'Grèce, qui travaillaient à préparer cette grande époque , ont laissé peu de gloire ; leur puissance fut toute entière dans la parole, et fugitive « comme elle. Ils répandirent autour d'eux l'admiration et le goût des arts j ils agitèrent l'esprit humain; ils sauvèrent la plus belle moitié des monumens antiques; mais, eux-mêmes, ils n'ont pas créé de monumens. Ainsi leur souvenir a disparu dans la gloire des hommes formés par leur exemple , et la grandeur même de leurs services en a plus rapidement fait perdre la trace.
Après la mort du pontife romain, l'évêque d'Héraclée , n'espérant plus rien de l'Europe, retourna dans l'Orient pour y soutenir la foi de ses frères contre les épreuves de l'esclavage. « C'est là seulement, dit -il, que je dois expier mon ancienne faiblesse, dont Rome me fait souvenir. » On raconte qu'il vécut quelque temps à Constantinople et dans la Morée, portant partout l'ardeur de sa charité, s'introduisant dans les bagnes des esclaves chrétiens, bravant chaque jour la peste et le cimeterre des Turcs. Doux autant qu'intrépide, il calmait ces haines religieuses que les chrétiens des deux communions
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eoDservaient en Orient jusque sous le poids de leurs fers. Il leur prodiguait également ses secours et leur prêchait le même Évangile. Il n'ëtait plus sectaire » il était chrétien; et dans sa Bouche la divine parole inspirait un zèle plein de force et de patience. Il périt au milieu de ces œuvres saintes. Les Turcs 9 ea permettant aux Grecs vaincus de racheter leur nie et lexerclce de leur culte par un tribut annuel , leur enlevaient une partie de leurs enfans pour les convertir à la foi musulmane ; et ils punissaient avec une grande cruauté tout prêtre chrétien qui cherchait à inspirer à ces jeunes Grecs Thorreur dune telle apostasie. Accusé d'avoir voulu ramener à la religion de leurs pères quelques-uns de ces otages de l'Islamisme .i. élevés parmi les Azamoglans de Byzance^ Nicéphore subit un affreux supplice. Son corps brise à coups de marteaux de forge fut jeté à la mer, de peur que les chrétiens ne l'honorassent ;. mais son nom resta consacré dans la Grèce comme celui d'un martyr.
Avant d'apprendre cette fin glorieuse de Nicéphore, l'évêque d'Éphèse avait aussi quitté l'Italie , conduit par une autre espérance. Sur les plus âpres^ sommets de l'Épire, vivaient des pâtres à demi sauvages, dès long-temps traités de rebelles par les souverains de Byzance, mais qui, n'ayant jamais été souillés par le mélange d'une barbarie étrangère^ conservaient dans leurs mœurs, et dans leur courage la plus vive empreinte du génie national. Ces Grecs ^
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autrefois invincibles à la puissance romaine , n avaient été domptés que par le christianisme ; et ce joug, le seul qu'ils eussent porté jamais, leur inspirait d'autant plus de haine pour l'oppression des Turcs. C'est parmi eux que Théodore alla chercher un asile où il pût long-temps souffrir pour la foi et pour la patrie. Jeté par un navire italien sur les côtes de l'Epire, il traversa le pays désolé, et parvint dans les montagnes , sans autre trésor que son Évangile et sa croix d'évêque. Ces hommes belliqueux qui vivaient dans un continuel péril , entre les assauts des Turcs et toutes les privations d'un climat rigoureux, accoururent avec joie près du saint prêtre qui leur semblait envoyé par le ciel. Leurs villages avaient été brûlés dans les incursions de leurs bar* bares ennemis. Ils n'avaient plus d'autre refuge pour leurs familles, que le creux des rochers, et quelques huttes grossièrement construites aux lieux les plus inaccessibles , et sous les coups de la tempête. Ils campaient la nuit en plein air près des feux allumés; le jour, ils avaient à combattre sans cesse les postes des janissaires ; et lorsqu'ils tombaient aux mains de leurs ennemis, ils périssaient dans d'horribles tortures. Mais jusque-là ils étaient libres; et cette vie dure entretenait en eux le patriotisme et le courage. Théodore bénit le ciel d'avoir à partager de si rudes épreuves, qui promettaient d'être couronnées par le martyre.
On dit qu'il habita long-temps parmi ces bandes
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guerrières dont la race s est perpétuée sur les montagnes de la Grèce. De là , il visitait quelquefois les saints monastères qui couvrent les hauteurs de Tancienne Ârcadie. Il ranimait, la foi des religieux découragés par l'oppression des Turcs. Il apparaissait au milieu d'eux comme une image de l'antique église : et lorsqu'au retour de la solennité de Pâques il célébrait sur la montagne le divin sacrifice , et chantait l'hymne du Christ glorieux , à ces mots te Christ est ressuscité , le Christ est vainqueur ^ les pâtres, les laboureurs accourus de toutes parts, croyaient entendre une voix prophétique annoncer l'affranchissement et la renaissance de la Grèce. On répétait les paroles sacrées ; on les mêlait au salut du matin et à l'adieu du soir. Une commune joie se répandait depuis les sanctuaires du couvent de Méga- Spiléon, et les sommets d'Agrapha , jusqu'aux villages de la plaine asservis par les barbares. Ainsi la religion soutenait ce peuple affligé , «t faisait vivre son espérance. Que de fois Théodore , dans les plus âpres retraites de l'Épire et de la Thessalie , célébra les cérémonies sacrées , au milieu des klephtes adoucis par ses paroles ! Que de fois il ranima leur constance dans la défaite , ou les rendit humains après la victoire ! L'Évangile par sa voix enseignait à ces' Grecs sauvages des vertus dignes de leur valeur. Parmi les représailles d'une vengeance journalière et terrible , souvent on vit briller en eux la générosité , la pitié pour les faibles , le respect pour les
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femmes captives. Le saînt évêque, disaient- ils, notii bénira. Il était comme une conscience visible pour ces hommes incultes et farouches.
Il leur rendait une patrie par la religion ; et quand ses paroles pleines de foi leur montraient le teraple de Sainte-Sophie souillé , la croix d or et la table sainte brisées par les infidèles, tous voulaient mourir chrétiens et libres. Souvent, dans les montagnes de rÉpire et de la Thessalie , et sur les sommets du Pinde , on entendit répéter le chant de la ruine de Byzance. Au milieu de lesclavage et du désert, on redisait cette prophétie poétique , où respire tout l'espoir de la Grèce chrétienne : « O Vierge sainte, souveraine maîtresse ! Silence , ne pleure pas , ne gémis pas ; avec le temps et les années , et la ville et le grand monastère, toutes ces choses seront à toi de nouveau. »
Ainsi révêque d'Éphèse entretenait l'amour du pays et Tespoir de la délivrance parmi ces peuplades fidèles et ignorées , qui avaient à peine connu l'empire au temps de sa splendeur. Il se consolait lui-même dans la pensée qu un jour , de ces retrai* tes sauvages, sortiraient les vengeurs de la croix, et les libérateurs du tempje. Il préférait leur rude simplicité et leur foi naïve à la mollesse et aux arts nouveaux de rOccident. Il vécut jusqu'à la plus extrême vieillesse dans cet apostolat , où le soutenait l'espé- , rance. Quelquefois , par l'entremise d'un marchand étranger, ou d'un moine voyageur du mont Athos,
il fil parvenir dès nouvelles de la Grèce à ses compatriotes dispersés à Rome , à Florence , à Mantoue. 11 leur parlait de ces Grecs sauvages , autrefois dédaignés par lempire , et où se retrouvait la patrie : « Tâchez d'émouvoir vos peuples polis , écrivait-il à Lascaris : moi , j'anime nos barbares. Répandez les arts dans l'Europe ; je conserve la religion dans la Grèce. » Au milieu de ces soins , il mourut plein de jours. Les pâtres de la montagne lui creusèrent «ne tombe dans la roche qu'il avait habitée. On se partagea ses vêtemens , comme de saintes reliques. Les feuillets de son Évangile furent distribués entre les familles errantes de la peuplade. On allait prier sur sa tombe , d'où jamais , dans leurs combats et leurs fuites , les montagnards ne laissèrent approcher les Turcs. Long-temps après les pères montraient à leurs enfans la pierre où le saint évêque s'était assis, le torrent desséché où il avait célébré le divin mystère , l'arbre auquel il avait suspendu une image de la Vierge sainte, le sommet de la montagne où il avait ranimé le courage des Grecs , l'étroit et sombre défilé où il avait obtenu la vie des prisonniers turcsenlevésdanslaplaine; et lesouvenir d'un homme conservait tout un peuple.
Tandis que la Grèce se renouvelait lentement pair la barbarie , ses arts antiques éclairaient l'Occident Protégée d'abord par la cour pontificale , l'imprimerie faisait connaître à l'Europe les chefs-d'œuvre d'Athènes ; Tignorance se dissipait à la lueur dé ces
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sublimes modèles. Ainsi s'accomplissait Theureuse révolution qu'avait annoncée Lascaris.. Pour lui, satisfait d'avoir mis la main à ce grand ouvrage, il tournait incessamment ses regards Vers la Grèce. Ce sentiment était plus vif encore dans ce vieux adorateur de Platon , dans Gémiste chassé de son pays esclave. Le séjour de Rome et même de Florence ne put le retenir long-tei^ps. Il aima mieux aller achever sa vie sous la domination des Turcs, au milieu des ruines d'Athènes. Arrêté par un charme puissant , il voulut mourir dans ces lieux sacrés pour lui, comme ces prêtres du polythéisme, qui, au milieu du renversement de leurs idoles , lorsque les temples étaient détruits , la flamme du sanctuaire éteinte , ne pouvaient être arrachés du lieu où ils avaient adoré des divinités qui n'étaient plus.
Sans partager ce culte aveugle pour le sol de la Grèce défigurée par l'esclavage, Lascaris voulut aussi se rapprocher de son infortunée patrici; Après avoir rempli à Florence , à Rome, à Mantoue, cette noble tâche de multiplier , de répandre les sciences et la philosophie de la Grèce, quand il vit une génération nouvelle se former autour de lui, quand il fut assuré que l'inestimable dépôt conservé par ses efforts était désormais acquis au genre humain, malgré la faveur des républiques et des princes d'Italie il revint en Sicile (i 5). Il préféra cette contrée pour son dernier asile , parce qu'il y recevait plus vite des nouvelles de la Grèce , et qu'il pouvait y
recueillir par intervalle quelques malheureux compatriotes échappés à loppreâsioD des barbares. La civilisation de la Sicile était toujours imparfaite et grossière , les arts de la vie presque ehtièrement né* gligés, les sciences inconnues, lusage du papier fort rare. Lascaris, par sa seule présence, y fonda ce- ^ pendant une école qui fut bientôt célèbre , et qui attira des disciples de toutes les villes d'Italie^ et des autres contrées dé TËurc^e , même des . Sles Britanniques.
G est là que ce généreux Grec, plus de trente ans après la ruine de Cbnstantinople ,< s'entretenait en* core de ses tristes souvenii^ et de ses nobles espé* rances déjà presque accomplies. 11 avait vu, dans ce loDg intervalle de temps , beaucoup de projets formés en Europe pour la délivrance de la Grèce : les pontifes de Rome l'avaient souvent réclamée, les rois Tavaient promise. Rien ne s'était fait. La mort de Mahomet avait affranchi l'Italie de la terreur, mais avait laissé la Grèce dans les fers de Bajazet.
Cependant l'esprit humain s'était éclairé ; les arts avaient fait de rapides progrès ; une industrie d'à* bord merveilleuse était devenue presque populaire. Lascaris recevait de Rome ou de Venise ces ouvrages , dont il avait apporté en Italie les précieux originaux, maintenant reproduits par un art indestructible. Un jour qu'entouré de ses disciples il achevait de leur interpréter le sublime passage de Platoin, racontant , sous une forme à demi fabuleuse , les vieil-
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les traditions de TËgypte sur Tile Atlantide, il apprit qu'un pilote génois venait de découvrir un nouveau monde 9 et de retrouver cet autre hémisphère que les siècles antiques avaient connu , ou que Platon avait deviné.
Belle époque de l'histoire moderne ! Heureux âge de lesprit humain où les âmes encore jeunes et naïves avaient incessamment le plaisir de la science et rémotion de la découverte!
Lascaris; avec une vivacité d'imagination que la vieillesse n'avait pas affaiblie, versa des larmes, en apprenantcette nouvelle conquête du génie de l'homme. Dans les derniers temps de sa vie , il entretenait souvent les jeunes étrangers de cette grande révolution du monde ; il parcourait avec eux tout ce qui- s'était fait en Europe de grand et de nouveau depuis trente ans, les lettres florissantes, le génie des anciens retrouvé, leurs pensées entendues et inspirant des pensées nouvelles, enfin l'univers s'agrandissant à la même époque où les esprits s'éclairaient. Préoccupé de ces réflexions, et toujours animé par ce prosélytisme des arts qui avait passionné sa jeunesse, Lascaris, avant de mourir, conduisit un jour les jeunes étrangers rassemblés près de lui au lieu où , pour la première fois, il était débarqué , dans sa fuite de Constantinople. Il voyait parmi ses disciples les successeurs de ces généreux Italiens, dont il avait alors reçu les secours. Le plus brillant d'entre eux, le plus zélé pour les arts de la Grèce , était le jeune Bembo (16),
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fils. du sénateur de Venise, aux yeux duquel Lascaris avait ..autrefois justifié , sur ce même rivage, les arts et les sciences calomniés par la ruine de la Grèce.
Le sage vieillard prenait plaisir à rappeler ce sou* venir, et à retracer l'image de ces premiers entretiens, comme assuré de les transmetti'e à la postérité en les confiant à la mémoire et au talent de ses
élèves. « Je vais bientôt quitter la vie , disait-il , je ne laisse rien de moi ; mais je vous ai formés dans lamour des arts et des nobles sentimens qui les inspirent. Aprè$ ma mort, vous retournerez dans votre patrie; vous. suivrez, dans la carrière des arts et du génie, ce mouvement qui doit entraîner l'Europe et qui commence par l'Italie. Combien de belles créations vous verrez éclore ! A quelle gloire vous serez vous-mêmes associés! L'esprit de l'homme, échauffé par l'heureux levain de l'antiquité, fermente de toutes parts. Notre maître Platon a dit que les âmes arrivées à la vie retrouvaient par réminiscence tout ce qu'elles avaient su dans un autre monde , et cpie pour elles apprendre c'était se souvenir. Ainsi , le génie de l'antiquité devient chaque jour l'inspiration , et comme la pensée des temps modernes. Quand vous jouirez de cette heureuse révolution , quand vous en partagerez la gloire , songez à la Grèce esclave et malheureuse; souvenez - vous du jour où notre vaisseau fugitif vous apporta les rao-
numensdes anciens Hellènes. L'Europe ne sentira-t-
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elle pas enfin la dette de reconnaissance qui 1 engage envers notre patrie? Faudra-l-il attendre que ce nouveau monde qui vient à peine de sortir de rOcéan , instruit quelque jour par nos arts, dont il ne connaît pas encore le nom, s'intéresse à notre malheur, et nous envoie ses soldats et sa liberté! Et la civilisation doit*elle prendre un si long détour, avant de reparaître sur cette terre , d'où elle est sortie tant de fois? Oui, poursuivit Lascaris avec une sorte de chaleur prophétique, l'Europe entière n'abandonnera pas cette gloire. Quelque jour, l'enthousiasme des arts nous suscitera des vengeurs parmi les héritiers du génie de nos pères. »
Le vieillard ne survécut pas long-temps à cet entretien. Sa mort fut pleurée de laJSicile, à laquelle il avait donué l'idée d'une civilisation plus douce et d'une vie meilleure. Ses disciples se répandirent dans l'Europe , emportant avec eux le souvenir de ses paroles , et cette heureuse tradition de la Grèce qui vivait en lui. On a vu long-temps à Messine, dans l'église des Carmélites, un tombeau de marbre blanc , que les premiers citoyens de la ville avaient élevé à Lascaris; mais ce monument, négligé dans la suite , a péri sans retour. Car l'indilTérence est plus destructive que le temps : et le sauveur des arts de la Grèce , Lascaris , à qui l'Europe doit tant de reconnaissance, n'a laissé trace de lui-même que dans quelques souvenirs transmis par se» disciples, et que nous avons essayé de rassembler.
(i) Ces descriptions appartiennent à la Sicile du quinzième siècle , telle que Bembo la représente dans un dialogue plein dMmagination sur l'Etna. Les mêmes lieux sont aujourd'hui incultes et stériles.
(2) Les Grecs s'exagéraient sans doute à leurs propres yeux la splendeur et la beauté de Constantinople; maiscett^ ville n'en était pas moins ^ à l'époque de la conquête ^ remplie des plus précieux monumens^ de l'art antique. Elle renfermait plus de livres et de sciences que tout le reste de l'Europe. Telle était l'idée que s'en faisaient les Latins. Le pape Pie II, 'dont Gibbon a céléb^é la sagesse et les lumières , nous donne ^ à cet égard, un témoignage qui n'est pas douteux : «CoDstantinople, dit-il, était restée jusqu'à présent l'asile des lettres et le temple de la philosophie. Cette grande renommée de savoir qu'Athènes avait eue dans le temps de la puissance romaine, Constantinople la gardait de nos jours.»
Les peuples d'au-delà les monts n'avaient pas moins d'admiration que les Italiens pour cette ville savante. Comines, qu'il faut regarder comme un témoin des opinions de son temps, dit en parlant de la renaissance des lettres : « Ce rétablissement ne se fût guère avancé, si Constantinople n'eût été prise et saccagée par Mahomet II, et nous n'eussions pu dire encore une fois :
Ot'a3Cia câpta fpnnli victorctn cet>it, et artps Inloiit iigrrs^ fittio.
Car ce fut alors que Lascaris , Chrysoloras , Ghalcondyle , Bessarion, Trapezunce, Argyropule, Marulle, en un mot tous les hommes doctes de la Grèce, se retirant à sauyeté vers les princes de r£urope, y apportèrent aussi quant et quant eux tous les anciens auteurs, sans lesquels on ne pouvait passer plus outre. »
Il y a bien quelque confusion dans cette date, et dans ces noms; et probablement l'esprit humain aurait fini par passer outre sans cette catastrophe ; mais ce qu'il s'agit de remarquer ici, c'est l'opinion des contemporains, et la manière dont ils virent la ruine de Byzance et l'émigration des Grecs.
(3) La précieuse collection rassemblée par Constantin Lascaris existe encore , et porte en effet la marque du soin prévoyant que nous avons attribué à ce zélateur des lettres. Transportée dans la Sicile et dans l'Italie, elle servit à faire connaître à l'Europe les plus célèbres écrivains de l'antiquité grecque > et maintenant elle est reléguée dans la bibliothèque de l'Ësûurial. On y voit la trace des efforts de Lascaris, pour conserver, pour réunirces débris du génie antique, et l'intention généreuse qui l'animait. Plusieurs ouvrages, transcrits de sa main, portent des épigraphes qui rappellent quelque détail curieux, ou témoignent de quelque noble sentiment. Surune belle copie de la Politique d'Aristote , sont écrits ces mots : « Louange à Dieu , auteur de tout bien ! Ce livre est le travail et la propriété de Constantin Lascaris de Byzance, et, après lui , de quiconque saura le comprendre. IIaciVtii x«p<^
rof 0£« eùrîM irtunt a^oeêov. KMvo-ravTtvov Aao^xapCMf rov BvÇfltTTi'tv xai 0 xovof xflU rt xrtr/u.fl(, xfltt fi.tr «vrov rov o-vviivror. »
Les manuscrits d'Hérodote > de Thucydide, d'Euripide, de Sophocle, de Platon, etc., portent diverses inscriptions relatives au séjour de Lascaris en Sicile et en Italie. Il se trouve aussi dans cette collection des lettres adressées à
d'autres fugitifs de Byzance , et des fragmens historiques qui o'ont jamais été publiés. Un abrégé d'histoire universelle , que Lascarîs avait conduit jusqu'àla prise deConstantinople, dont il fut témoin , se termine par le récit de la mort de Tempereur, et par ces paroles touchantes : « Avec lui périt Tempire, et la liberté, et la civilisation, et les sciences , et tout ce qu'il y a de bon. » Kou €-«■< tovtov «TCtfAfTo n' fittriKùa. rw P«-
fAOUm^ HOU H fiAfvOsp/tt) K«(* €V>€V(i«, KAl AO^Sf, XflCl TTOLI a>a6»/.
(4) Ce Grec, Tun des plus savans et des. plus ingénieux qui aient passé en Italie, vécut quelque teinps dans Tile de Crète, qui, sous le pouvoir de Venise, conservait une civilisation détruite dans le dix-septième siècle par la conquête des Turcs. Il était poète et platonicien.
(5) Plusieurs écrivains avaient remarqué cette heureuse coïncidence de la découverte de l'imprimerie avec l'émigration des lettres grecques en Occident. L'imprimerie fut inventée î\ l'époque précise où elle était le plus nécessaire , et sans doute parce qu'elle l'était. En effet, ces prétendus hasards, qui ont fait trouver tant de choses admirables , n'étaient presque toujours qu'une réponse aux besoins et à l'activité de l'esprit humain tourné plus particulièrement sur un objet. Toutes les allusions que nous avons faites à ce mémorable événement sont d'une exactitude littérale. La bulle du pape Nicolas V en faveur du roi de Chypre est le plus ancien mo- Dûment connu de l'imprimerie^ et se rapporte à Tannée de la prise de Constantinople. Il est également vrai qu'un Grec, allié à la famille impériale, Jean Lascaris, travailla dans une imprimerie de Florence, vers la fin du quinzième siècle. Ce Grec, qui était enfant à l'époque de la prise de Byzance, fut amené en Europe, où il devint célèbre par son esprit et son savoir. Laurent de Médicîs l'envoya plusieurs fois en Orient pour recueillir des manuscrits antiques; Louis XII et
François V remployèrent ôomuie ambassadeur à Venise ; Léon X se servit de ses conseils. Jean Lascaris était poète , et il a célébré la découverte de ^imprimerie dans une pièce de vers que Ton peut traduire ainsi :
« Sur ces pages en lettres d'^rain, le dieu des Muses de la Grèce antique a reconnu les caractères qu'autrefois il montra le premier , et dit aux Muses : Que tardons-nous encore ? nouâ sommes rappelés à la vie. La Grèce va refleurir. Par l'industrie deVulcain et la sagesse db Minerve, Pâme humaine a reçu d'immortels remèdes à son infirmité. L'imprimerie, comme un don céleste détaché du séjour éternel de la vérité, aplanit les routes glorieuses du poëte. Voyez ces fleurs nouvelles; voyez, à l'entrée de ces pages impérissables, le rameau suppliant qui vous est présenté. Les poètes implorent en foule votrç divin secours; conservez, ô Muses, la gloire de la patrie. Apollon dit ; et, pressé d'accomplir sa promesse, il les conduit en Italie. Jupiter le permet ; et ces filles brillantes de la liberté y fixèrent bientôt leurs pas, en regrettant le séjour divin de la Grèce. »
Ces vers un peu chargés de ufylhologie sont un monument Curieux de l'époque, mais ils ne valent pas sans doute les chants populaires de la Grèce moderne, publiés dans un précieux recueil où tout est neuf, la découverte et le commentaire.
(6) « J'arrivai au lie^ où est situé le fameux châtaignier connu , à cause de sa prodigieuse grosseur, sous le nom de Castagno dicento cavalU, parce qu'on assure que cent chevàux pourraient se mettre à l'abri sous ses branches. Cet arbre est isolé, et placé sur une pente douce. Il était consacré autrefois à sainte Agathe , etc. , etc. C'est à la protection de sainte Af^the que les habitansde Catane se croient. redevables de n'aroir pas été ensevelis sous des torrens de lave. Cependant
tous lès anciens édifices ont péri, et sous le règne de Guillaume-le^-BoD , YÎngt mille babitans avec leurévêque furent abîmés avant qu'on eût pu tendre le voile sacré de sainte Agathe , qui a la vertu d'arrêter les flammes. » Voyage de Swinbume dans Us deux SlciUs , tome'III.
(7) ^^ P^^i^ ^^^ ^^ P^^^ ^^ froment levée 9 sur laquelle on a imprimé les premières lettres de ces mots , Imrws XpiVrof YiH«, Jésus-Christ est vainqueur,
(8) Antoine de Palerme, dans son livre de Gesiis Alphonsi,^ rapporte ced détails et beaucoup d'autres sur la passion d'Alphonse pour les lettres.
(9) Philelphe, savant italien qui avait habité Constantin nople, a fait cette remarque. « Yiri aulici veterem sermonis dignitatem atque eiegantiam retinebant; imprimisquc ipsœ nobiies mulieres, quibus, cùm nullum esset omnino cum viris peregrinis commercium , merus ille ac purus grœcorum serpio servabatur intactus. »
(10) Cette expression est familière dans la langue actuelle. Les Grecs modernes appellent déserte la terre étrangère :
Ta cpn/^a rcL ^tia,
(11) 11 ne reste plus de vestiges du Proscenium ; les pierres en furent employées dans les fortifications de la ville ^ par les. ingénieurs de Charles-Quint. Voyage de Swinbume dans les deux Sîciles , tome Ht.
(la) Les ruine» de Sélinonte ont été souvent décrites 1, et tout récemment elles "viennent d'être retracées y sous le rap*port de l'art, avec une admirable pureté de dessin. L'illusion qui les fait prendre de loin pour une ville habitée est indiquée dans I«s récits de plusieurs voyageurs, «r De loin, dit Swin-
go NOTES.
burne, ces ruines ressemblent à une gratm^» vme arec ses clochers; mes gens y furent trompés, et se réjouissaient d'arriver à un si bon gîte. Mais ils furent bien désappointés en ne trouvant qu'un morne silence et des objetis de désolation. » M. de Forbin, duns ses ingénieux souvenirs de Sicile, raconte qu'il rencontra dans ce lieu désert une pauvre famille qui l'habitait.
(i3) Cette devise, dont parle Antoine de Palerme , est gravée sur plusieurs médailles du règne d'Alphonse.
(i5) On a conservé quelques lettres de Constantin Lascaris, datées de la Sicile; elles n'ont été publiées que dans le catalogue d'Yriarté. On y retrouve cet amour des arts et de la patrie que nous avons essayé de dépeindre. Souvent aussi le découragement d'un trop long malheur s'y fait sentir. Lascaris accuse avec amertume l'ingratitude des cours d1talie, pour quelques-uns de ses savans compatriotes. Il refuse de retourner à Rome , qu'il appelle la nouvelle Babylone, et il se plaint de la barbarie de la Sicile , où il veut pourtant demeurer. Voici un fragment d'une lettre qu'il adressait à Jean Pardo, savant italien : « L'avarice des princes a relégué dans la Calabre Théodore élevé si haut dans l'étude de la philosophie. Elle a fait fuir Andronic, fils de Caliste, jusque dans les îles Britanniques où il est mort sans amis. Elle a forcé Démétrius de retourner dans sa patrie, pour vivre esclave des barbares. Je ne parle pas de mon maître, Argyropule , qui souffre la pauvreté dans Rome , et vend successivement ses livres. Rome n'est plus. Us n'existent plus ces grands citoyens de Rome qui aimaient également les lettres latines et les lettres grecques. Elle n'est plus cette Naples, colonie de Chalcis et d'Athènes , gymnase de l'éloquence grecque où les Romains accouraient pour s'instruire. Tout est changé. Préoccupé de ces pensées et d'autres semblables , je demeure
NOTES. g l
ici , les yeux attaj;hés sur la mer , sur Charybde et Scylla, et sur ce périlleux détroit. Je m'afflige de rester en ce lieu , je gémis de ne pouvoir m'embarquer, je ne sais que faire ni dans quelle terre aller. »
Le recueil d'Yriarté contient un autre fragment des écrits de Lascaris. C'est une espèce de préface de ses leçons publiques. Il y retrace les premiers efforts de l'Italie moderne , pour étudier les lettres antiques5 surtout depuis que beaucoup de Grecs sarans se furent retirés en Italie^ à cause des malheurs de leur patrie. Il désigne dans ce nombre Argyropule , Théodore Gaza, Andronic y Démétrius : « Ces hommes, dit-il , et beaucoup d'autres se dispersèrent dans toutes les villes d'Italie , la langue grecque fleurit , enseignée nonseulement par les Grecs, mais par les Italiens même, au point qu'il fut honteux d'ignorer notre littérature , et que notre langue devint plus commune en Italie que dans la Grèce même , désolée par tant de malheurs; et si la jalousie de quelques savans et le peu de générosité de quelques princes ne s'y fût opposé , tout serait rempli des monumens du génie gre.c , comme aux jours de l'empire romain. » Lascaris rappelle ensuite ses effoits pour répandre à Milan , à Naples, à Messine , le goût des lettres et de la philosophie grecque; et se livrant à l'enthousiasme, qui seul l'avait soutenu dans cette tâche souvent ingrate et laborieuse : «Quel bien plus grand que les lettres ! dit-il. Comment un homme peut-il l'emporter sur un autre, si ce n'est par la science ? Le riche y trouve la parure de sa prospérité , le pauvre , la consolation de ses maux, et le courage de mépriser toutes les peines de la vie. Il faut donc se livrer à l'étude , et orner notre âme du trésor le plus précieux, de celui qu'on ne peut ravir, et qui se conserve pendant et après la vie. »
(16) Bembo rappelle dans ses lettres et dans le dialogue sur l'Etna, le souvenir des années qu'il a passées en Sicile, près
de Constantin Lascaris. Il le nomtne le ]plu6 vertueux et lé plus éclairé des botnmes. « Nihil ilio s^m àutfïanius , nilùl sanciias. » Il parle de son éloquence^ de son goût exquis pour les arts 9 et de sa philosophie sublime. Tel fut Tascendant de ces Grecs expatriés sur les hommes les i^lus célèbres de ritalie.
SUR