‹ Mélanges historiques et politiquesChapitre 9 sur 9 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Période de la maison de Hanovre.

Sous la maison de Hano^ re, les relations de l'Angleterre avec le continent deviennent plus étroites et plus compliquées qu'elles ne lavaient été auparavant. La discussion de ce point exige donc absolument que nous pénétrions plus avant dans l'histoire générale du système d'états de l'Europe; elle en deviendra d'autant plus difficile, mais aussi plus instructive ; peut être serait-il permis d'ajouter qu'elle en aura d'autant plus de mérite, puisque toute cette période de l'histoire d'Angleterre n'a encore été traitée par aucun écrivain digne d'elle, quoiqu'elle soit unique dans son genre, et que la matière qu'elle offre soit des plus brillantes. Quand donc même ce qu'on peut donner ici n'en serait qu'un faible travail préparatoire J il vaut cependant bien la peine de suivre l'histoire de cet état pendant cette heureuse période , dans un de ses points de vue les plus importans, et de dissiper peut-être en même temps quelques-uns des préjugés qui se sont établis, parce qu'on ne la considérait que d'un seul côté.

Je crois avoir suffisamment démontré, dans la première partie de cette discussion, que lors de l'avènement de George Ier au trône d'Angleterre, en 1714, les principales ba'sons de la politique continentale de la Grande-Bretagne étaient déjà

entièrement formées. Mais les liens en furent sans doute en partie resserrés ; il en survint aussi quelques nouveaux. On regarde ordinairement comme le premier et le plus fort de ceux-ci, la circonstance que la maison qui montait sur le trône de la Grande-Bretagne, avait aussi des possessions sur le continent. Ce qui a été déjà dit jusqu'ici, doit montrer clairement que c'est une idée entièrement fausse de chercher dans ces possessions le principal fondement de la politique continentale de l'Angleterre; elles ne furent pas, à la vérité, sans influence , mais les écrivains, les Anglais surtout , l'ont dépeinte dans certaines périodes avec beaucoup d'exagération. Pour en juger impartialement, il faut commencer par bien considérer la situation politique de l'Angleterre au commencement du règne de George Ier > tant à l'égard de son état intérieur, qu'à celui de ses relations avec le reste de l'Europe. Les relations intérieures de l'Angleterre auraient dû toutes seules amener des liaisons plus étroites avec le continent, quand même les relations extérieures ne se seraient pas jointes à celleslà. Quoique la maison de Hanovre fût appelée à la succession par la voix de la nation, il est néanmoins connu qu'il y avait alors bien peu de concorde dans cette nation; on sait que les partis des Whigs et des Tory s devinrent de véritables factions politiques , et que de grands désordres en furent les suites. Il y avait un prétendant qui avait de nombreux partisans dans l'intérieur et depuis-»

sans amis dans l'étranger. Aussi long-temps qu'il trouvait de J appui au dehors , ou qu'il y avait seulement l'apparence qu'il en trouverait, il fallait s'opposer à ses entreprises; et cette opposition, lors même qu'elle ne consistait qu'en négociations, amenait nécessairement une chaîne de relations politiques sur le continent. L'existence, et même la longue existence d'un tel prétendant, qui tout au moins pouvait avoir une importance politique, et qui l'eut réellement à ceriaines époques, fut nn grand bonheur pour l'Angleterre elle-même, comme pour la nouvelle maison régnante. La continuité du danger tenait la nation ainsi que le gouvernement dans une vigilance soutenue, et devint un des plus forts liens entre eux Quelque grande que fut pour celle-là la conviction que le maintien de sa constitution tenait à la succession protestante, la grande masse du peuple avait pourtant besoin de quelque chose qui le lui rappelât continuellement ; et que pouvait-il y avoir de plus propre à cela , que les prétentions continuelles d'un prétendant catholique? Et quelque grandes que fussent les quali tés personnelles des princes régnans de la nouvelle maison, quelle que fût la pureté de leurs vues, quelque fort que fût leur attachement à la constitution , rien n'était plus capable que ces prétentions long-temps soutenues de les avertir vivement , que c'était par la constitution et pour la constitution qu'ils étaientrevêtusdeleur hautedignité. Ainsi, le roi et la nation devaient s'accorder dans

la conviction de regarder la constitution comme le palladium , celle-ci de sa liberté, l'autre de son trône ; c'était ainsi que se développait de soi-même la persuasion que l'intérêt du roi et celui du peuple était un et indivisible; ce fut ainsi , enfin, que la constitution ne demeura pas un vain nom , mais qu'elle se grava dans le cœur du peuple et dans celui de chacun de ces princes.

Cependant ce qui contribua le plus à donner plus de force à la politique continentale de l'Angleterre, ce furent les relations extérieures de ce temps-là, qui l'engagèrent bien avant dans les affaires de l'occident et de l'orient de l'Europe.

L'occident de l'Europe venait de sortir d'une lutte de treize ans, dont la monarchie espagnole était le prix. Une alliance, dont l'Angleterre peut être appelée lame, avait soutenu cette lutte, qui se relâcha et finit bientôt quand cette puissance se retira. La paix , dans laquelle elle stipula en sa faveur des avantages de grande importance, quelque peu suffisans qu'ils parussent aux yeux des Whigs, avait été son ouvrage; il était de son intérêt qu'elle fût maintenue. Mais on vit rarement une paix plus chancelante que celle d'Utrecht , car il n'y avait point encore de convention entre deux des principaux intéressés, l'Espagne et l'Autriche, quoique la guerre eût cessé par l éloignement de leurs pays et les relations du reste de l'Europe* L'Espagne ne pouvait oublier la perte des pays qu'elle avait été forcée de céder en Italie et dans

les Pays-Bas , à la Savoie et à l'Autriche; elle n'attendait qu'une occasion pour s'en emparer de nouveau. L'intérêt de l'Angleterre et celui de l'Autriche, son principal allié, s'accordaient donc pour le maintien de la paix, et leurs liaisons devaient rester les mêmes 9 ou se resserrer encore davantage. Mais la tournure que prirent les relations intérieures de la maison de Bourbon procura encore à l'Angleterre, sur le continent, un autre allié qu'elle venait de combattre avec les plus grands efforts, la France. Après la mort de Louis XIV en 1 7 1 5 , ces relations se développèrent sous la régence du duc d'Orléans > d'une manière toute différente à celle à laquelle on s'était attendu. Au lieu de l'union étroite qu'on avait espéré de voir s'établir entre les deux branches de la maison de Bourbon en France et en Espagne, la jalousie et la discorde ramenèrent la guerre. La faible santé du jeune roi rendait vraisemblable la vacance prochaine du trône de France. Qui est-ce qui devait succéder dans ce cas ? Le régent , ou le roi d'Espagne, qui avait été obligé de renoncer au trône de France pour lui et pour tous ses descendans? Mais on savait bien, par l'exemple de Louis XIV \ ce que c'est qu'une telle renonciation. D'un autre côté, il y avait bien peu de vraisemblance que le régent se laissât arracher le sceptre, si l'on attendait jusqu'à la mort du jeune roi. Il paraissait bien plus aisé de lui ôter la régence ; et cette idée trouva accès dans la tête iïJlbéroni , ministre d'Espagne.,

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d'autant plus qu'elle s'accordait avec ses autres projets de reconquérir les pays qui, par la paix d'Utrecht, avaient été donnés à l'Autriche et à la Savoie, particulièrement ceux d'Italie, de bouleverser même le système d'états de l'Europe, en replaçant le prétendant sur le trône d'Angleterre. Mais la tentative de culbuter le régent par une conjuration fut éventée et déjouée; et le commencement des hostilités entre l'Espagne et la France, en 1719, en fut la conséquence.

Dans de telles circonstances, l'union du régent et de l'Angleterre étaient une politique naturelle. Leur intérêt était le même , celui de maintenir en Europe l'état des choses établi parla paix d'Utrecht; le soin de sa propre conservation obligeait le régent de s'opposer aux vues de l'Espagne. D'un autre côté , quoiqu'il soit étonnant de voir l'Angleterre s'allier avec la France, on trouve cependant que ce n'était pas un changement essentiel de la politique continentale de la Grande-Bretagne. L'Espagne, sous Albèroni , voulait dominer en Europe , comme la France sous Louis XIV. L'intérêt qui portait alors l'Angleterre à s'opposer à l'Espagne , était donc le même que celui qui, peu d'années auparavant, l'avait décidée à combattre la France.

Mais, à l'égard de l'Espagne, il y avait encore des raisons particulières fondées sur les intérêts» du commerce britannique , qui déterminaient l'Angleterre à agir contre l'Espagne , et ( ce qui n'était pas moin^i important) à faire du maintien

de la paix d'Utrecht dans toute son étendue l'objet de sa politique : savoir les grandes concessions que l'Espagne avait faites dans cette paix par le traité d'Assiento. En vertu de ce traité, les Anglais avaient le droit de pourvoir l'Amérique espagnole d'esclaves nègres pendant trente années, et d'envoyer chaque année un vaisseau de 5oo tonneaux à la grande foire de Porto-Bello (a), concessions qui devaient presque inévitablement leur assurer le commerce de l'Amérique espagnole , par la contrebande qui en était inséparable. Plus ces privilèges devenaient lucratifs d'année en année, plus le gouvernement britannique s'efforçait d'assurer la durée de ces avantages par la continuation de la paix. Il serait superflu de rapporter les événemens qui après 1 7 r 9 amenèrent la chute à'Âlbèroni , et ensuite l'accession de l'Espagne à la quadruple alliance, par laquelle ce but-là fut atteint.

Cet exposé montre bien suffisamment que la part que l'Angleterre prit aux affaires de l'occident de l'Europe, pendant la première moitié du règne de George 1er, était fondée non-seulement sur l'intérêt du prince, mais aussi sur celui de la nation. Il ne s'agissait pas alors de l'empire des mers; il n'était question que de la conservation de l'équilibre et

(a) La foire de Porto-Bello était alors une des plus importantes du monde, parce que c'était là que se faisait l'échange des marchandises d'Europe pour l'Amérique méridionale espagnole , contre l'or et l'argent du Pérou.

de celle des avantages assurés à la nation , ainsi que du maintien de la tranquillité de l'Europe. Mais l'influence des possessions coloniales sur la politique continentale, commençait déjà alors à devenir d autant plus importante; il ne faut pas perdre de vue les progrès que cette influence fit dans la suite.

Pendant que le cabinet britannique agissait à l'occident de l'Europe, de nouveaux liens de la politique continentale s'attachaient du côté de l'orient* La grande guerre qui ravagea le Nord de cette partie du monde pendant vingt-un ans (de 1700 a 1721), exerçait aussi son influence sur l'Angleterre. On fait à George Ier le reproche répété par presque tous les historiens anglais , d'avoir confondu ici ses intérêts comme roi avec ceux qu'il avait en sa qualité d'électeur, et de s'être laissé engager comme roi dans ces querelles pour plaire à ses sujets en Allemagne. Ce reproche rend d'autant plus nécessaire l'examen impartial des questions suivantes, (Et quels obstacles cette impartialité pourrait-elle bien rencontrer encore à présent?) A quels égards l'intérêt de l'Angleterre exigeait-il qu'il prît part à ces guerres? Sous quels points de vue cet intérêt s'accordait-il avec celui de l'électorat?Sous quelles vues les suites en furent-elles préjudiciables ou avantageuses pour l'Angleterre?

On a vu dans la première partie de ce traité, que déjà long-temps auparavant l'Angleterre n'avait pas été spectatrice oisive des démêlés politi-

ques du nord. La navigation dans la mer Baltique était le motif qui la faisait agir. Depuis qu'elle devenait considérable, les changemens survenus dans ces pays ne pouvaient que lui être aussi peu indifférens qu'ils Tétaient aux Hollandais, avec lesquels elle prenait part à cette navigation, quoique ce ne fût encore alors que bien inégalement. Ces changemens pouvaient d'autant moins lui être indifférens , que la disposition naturelle de la Baltique , où l'on ne peut entrer que par des détroits fort resserrés, dont celui du Sund est proprement le seul praticable pour la navigation > faisait qu'il ne pouvait lui être indifférent qui est-ce qui resterait le maître de ce détroit , et par conséquent de l'entrée de cette mer. Si une seule puissance du nord s'en fût emparée, s'il se fût formé ici une seule grande monarchie, comme la Suède fut plus d'une fois sur le point de le devenir, et qu'elle eût fermé réellement ce passage ? ou qu'elle eût pu en interdire, pour ainsi dire, l'entrée , en haussant arbitrairement les péages , le commerce et la navigation des Anglais et des Hollandais dans ces parages fussent devenus extrêmement précaires et incertains.

C'est pourquoi l'Angleterre ne commença de prendre une part active aux querelles du nord, que dans la période de la supériorité de la Suède > lorsque celle-ci commença de menacer le Danemarek ; et son but était la conservation d'un certain équilibre, ou du moins la sûreté de l'exis-

tence de chacune de ces deux puissances. L'Angleterre ne pouvait, il est vrai, suivant ses relations , agir ici que par des négociations ou par l'envoi de flottes ; mais à cause de la situation de ces pays, où chaque guerre, sitôt qu'elle devient sérieuse, se fait encore plus par mer que sur terre , de tels secours devaient être de grande importance, et pouvaient même devenir décisifs, ce qui est d'ailleurs rarement le cas dans des entreprises sur mer.

Les troubles et les discordes intestines qui désolaient l'Angleterre vers la fin de la guerre de trente ans, l'empêchèrent de prendre vivement part à la fâcheuse situation où le Danemarck fut alors réduit par la Suède, et qui finit par la paix de Broemsebroe (en 16/p). Mais la période de Cromwell est le temps où elle commença. Ses desseins étaient même, comme nous l'avons fait voir dans la première partie, de procurer à l'Angleterre des possessions dans la mer Baltique. Lorsque Charles-Gustave menaçait d'anéantir totalement le Danemarck, en 1637 , l'Angleterre prit vivement le parti de celui-ci. Ce fut par la médiation de l'Angleterre que fut conclue la paix de Rothscheld (le 28 octobre if>58 ) ; et quand ce roi de Suède , ayant subitement rompu cette paix , alla assiéger Copenhague, l'Angleterre entra dans l'alliance conclue à La Haye, et envoya avec la flotte hollandaise dans la Baltique des vaisseaux de guerre qui , par la victoire sur la flotte suédoise, contribuèrent

beaucoup à faire lever le siège de Copenhague, en 1 65g. Le corn raerce dans la Ba Itique , la conservation du péage du Sund sur le pied précédent, sont les motifs de ce vif intérêt, dont il fut fait mention dans le traité conclu alors.

Lès changemens survenus peu de temps après en Angleterre, par le rétablissement du trône, loin de faire cesser cet intérêt, ne firent que l'affermit beaucoup plus. On attachait tant d'importance au commerce dans la Baltique , qu on le régi : par de nouveaux traités, tant avec la Suède qu'avec le Danemarck, qui sont encore actuellement h hase des relations mutuelles. Celui avec la Suéde fut conclu déjà en 1661, par Charles 11 , avec la régence sous laquelle se trouvait Charles XI ; quelques points en furent changés en 1666; celui avec le Danemarck fut fait en 1671 {a). Dans l'un et l'autre , on s'attacha particulièrement à fixer ce qui devait être regardé comme contrebande ( les décisions sur ce point ne sont cependant pas exprimées dans les mêmes termes ) , comme aussi à prévenir ce qui aurait pu troubler cette navigation en temps de guerre. Mais ce qui excitait le plus l'attention des i\nglais relativement à la Baltique, c'étaient les efforts continuels des Hollandais pour y prendre l'avantage sur eux, pour les en exclure même tout-à-fait, s'il était possible; c'est pour-

(a) Us se trouvent dans l'ouvrage intitulé, Corpus Juris gentium 9 par Schmauss , vol. II , p. 7 53 et 23s &.

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quoi les relations des deux états réagissaient aussi ordinairement sur le nord. On en trouve une preuve claire dans les négociations pendant la guerre de ces deux puissances ( de i665 à 1667 qui fut terminée par le traité de Breda. Les Hollandais gagnèrent alors à leur parti les Danois aussibien que les Suédois; et ceux-là devaient interdire entièrement aux Anglais l'entrée de la Baltique (a). Mais la paix de Breda , qui suivit peu après (en 1 687) , et les nouveaux événemens bien plus importans , à l'occident de l'Europe , lorsque Louis XI V commença ses guerres dans les Pays-Bas, changèrent les relations politiques, et les autres négociations demeurèrent sans suitè.

Les secousses que produisirent les entreprises ambitieuses de Louis , s'étendirent, il est vrai, jusqu'au fond du nord ; et quand la France parvint à gagner la Suède , le Danemarck fut aussi entraîné ; mais la guerre ne se fit pas par mer et n'eut point de rapport au commerce. Il ne faut d'ailleurs que se rappeler les relations intérieures de l'Angleterre aussi-bien sous Charles II et Jacques II que sous Guillaume III , pour concevoir pourquoi sa politique pouvait dans ce temps-là se diriger moins vers le nord.

Mais la grande guerre du nord , qui après une lutte de vingt ans changea totalement les relations

(a) En conséquence du traité qui fut conclu à La Haye , entre la Hollande et le Danemarck, le 1 1 de février 1666.

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du nord, devait nécessairement exciter l'attention de l'Angleterre. On en voit déjà les preuves dans la paix de Travendal, en 1700, qui fut conclue entre le Danemarck et la Suède , par la médiation et sous la garantie de l'Angleterre. La guerre de la succession d'Espagne, qui aussitôt après mit en flammes l'occident de l'Europe , et que l'Angleterre fit sur terre avec des efforts qu'on n'avait encore jamais vus, et avec un bonheur tout aussi grand, ne permettait sans doute pas à la politique britannique de se mêler avec énergie des querelles du nord. On se bornait à observer le héros suédois, et Ton était content de pouvoir empêcher qu'il lui prît envie d'entrer dans la lice , 1 epée à la main , comme allié de là France. Mais la paix d'Utrecht ayant mis fin à cette lutte, en 1713, on pouvait bien s'attendre que l'activité de l'Angleterre recommencerait bientôt à se montrer aussi de l'autre côté.

Ce n'était certainement pas un problème aisé pour la politique britannique, de savoir quel parti il fallait ici prendre. Toutes les relations étaient ici changées; la Suède était ruinée et épuisée; et pendant que la Russie développait ses forces, il ne pouvait plus être seulement question de la conservation de l'équilibre entre le Danemarck et la Suède. Mais sous quel point de vue l'Angleterre devait -elle considérer cet accroissement de la Russie relativement à son propre intérêt? — D'un côté, il ne pouvait pas être indifférent à la politique britannique qu'il se formât au nord une puis-

sance qui, non-seulement menaçait l'indépendance et même l'existence ries autres états , mais qui , encore, avait particulièrement en vue de devenir une grande puissance maritime et d'usurper l'empire de la Baltique. De l'autre côté, il ne fallait pas une grande sagacité pour supputer ou du moins pressentir les avantages que l'Angleterre devait retirer de la civilisation de la Russie. La connaissance des arts et des besoins du luxe dans un empire si immense, ouvrait aux peuples commerçans et fabricans de l'Europe, un débouché aussi immense pour leurs productions ; il était impossible d'exclure entièrement les Anglais de ce marché , quoiqu'on ne pût alors prévoir quelle supériorité ils y auraient un jour par la chute du commerce de la Hollande.

Mais la politique de l'Angleterre ne partait pas , à ce qu'il paraît, de telles considérations générales. Sans porter au loin ses regards, on agissait selon les rapports du moment. On profitait des occasions particulières qui s'offraient; et ce fut ainsi qu'on se trouva engagé dans ces démêlés, sans suivre un système fixe. Ce qui y donna lieu, ce fut la circonstance que la guerre du nord s'étendit jusquVn Allemagne , et que George Ier s'y trouva entraîné comme électeur de Hanovre.

La Suède avait perdu , par les attaques de ses ennemis, presque toutes ses possessions en Allemagne ; et en particulier les duchés de Brème et de Verden , acquis par la paix de Westphalie,

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étaient tombés entre les mains des Danois. Le Danemarck vendit, comme on sait, ces provinces à Hanovre par un traité signé le 26 juin 171 5. La Suède ne voulant pas reconnaître cette vente, au contraire, Charles XII ne dissimulant pas que tous ses efforts tendaient à jouer de nouveau , s'il était possible, le rôle de maître dans le nord de l'Allemagne, Hanovre devait tout naturellement se trouver engagé dans cette guerre du nord , quand même il n'eût pas été expressément arrêté que George Ier déclarerait la guerre à la Suède (a). Il la déclara effectivement comme électeur de Hanovre. Il ne la fit non plus sur le continent qu'en cette qualité ; mais il envoya en même temps dans le Sund une escadre de huit vaisseaux de guerre anglais, qui se joignirent à la flotte danoise (b). Ce ne fut pas sans raison que Charles XII se plaignit de cette dernière mesure, qui du reste n'eut point de suite d'importance. Dans sa haine implacable contre George Ier, il distingua plus le roi de l'électeur , et chercha à se venger par une révolution en Angleterre , en faveur du prétendant , de laquelle le baron de Goerz , son ministre, fit le plan; mais il ne put le mettre à exécution.

Cependant les grandes entrevues auxquelles le

(a) Voyez les pièces dans les Mémoires de Lamberti, IX, p. 299.

(b) L'amiral anglais Hopson servait alors sous le commandant danois. Tant les choses changent !

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commerce de la Baltique était exposé par la guerre , donnèrent lieu à des plaintes de l'Angleterre qui concernaient immédiatement son intérêt. Aucune puissance n'a jamais poussé si loin les prohibitions de commerce à l'égard de ses ennemis , que Charles XII par rapport aux puissances neutres, dans ses règlemens sur cette matière (#). Il avait sans doute des raisons particulières pour cela. Suivant les relations de ce temps-là, il était fort intéressé à empêcher autant que possible, que la Russie ne prît la supériorité sur lui , comme puissance maritime. Mais la marine était l'objet favori des soins de Pierre Ier et déjà en 1 7 j 6 , il fut en état de paraître dans la Baltique avec une flotte supérieure à celle de la Suède. Les neutres , particulièrement les Hollandais, lui en procurèrent toutes les facilités possibles. Le grand profit qu'il y avait à faire les engageait non-seulement à lui apporter d'autres objets nécessaires , mais aussi à lui amener des navires qu'on pouvait employer comme vaisseaux de guerre. Ce fut là-dessus que se fondèrent les mesures de Charles, d'abord contre les Hollandais, ensuite contre les Anglais, lesquelles anéantissaient presque leur navigation dans la Baltique , lorsque les navires marchands n'étaient pas convoyés par des vaisseaux de guerre, ^'intérêt de George Ier ', comme électeur de Ha-

(a) Voyez, ses édits du 8 de février et du 19 décembre 171.5.,, &ms Jjamberilj, IX , p. 2518.

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novre, n'était donc pas le seul qui lui fît prendre des mesures contre Charles ; il avait aussi raison de se plaindre comme roi d'Angleterre. Cependant le reproche répété par tous les écrivains anglais est qu'il distingua trop peu cette double sorte d'intérêt , que le souriait de garder les duchés de Brème et de Verden , qui ouvraient la communication entre son nouveau royaume et ses états en Allemagne , le déterminèrent à engager aussi l'Angleterre dans les querelles du nord. Après ce qui a été déjà dit, il neseraitpasdifficiledetrouver des raisons pour la défense de George Ier; mais quoiqu'on laisse à chacun son propre jugement là-dessus, il reste un point de vue qu'aucun des écrivains anglais qui me sont connus , n'a saisi , et qui est le pi us important pour le jugement de cet objet. C'est la décision de la question : pour l'intérêt de qui l'acquisition des duchés de Brème et 'de Verden était-elle la plus importante , pour celui de l'Angleterre on pour celui de Hanovre ? Je crois qu'il n'est pas difficile de faire voir que c'était pour l'intérêt de l'Angleterre.

Hanovre gagnait à bon marché, il est vrai , par cette acquisition , deux provinces , dont l'une n'était pourtant que d'une importance modique; l'autre était de bien plus grande conséquence ; mais elles n'ont l'une et l'autre une plus grande fertilité que sur les bords des rivières. Mais la dernière de ces provinces domine les embouchures des deux principaux fleuves, et par conséquent les deux principales routes de commerce du nord de l'Aile*

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magne; et cette situation géographique lui donne une grande importance. Pour Félectorat de Hanovre, pays qui en proportion exporte peu, et dont on ne pouvait guère avoir raison d'empêcher l'exportation, parce que les objets n'en sont pas du nombre de ceux que l'on regarde d'ordinaire comme contrebande , le gain n'était pas grand ; mais il l'était d'autant plus pour l'Angleterre. Depuis que la province qui domine les embouchures de ces fleuves , et avec elles les deux premières villes maritimes de l'Allemagne, appartenait aux domaines de son roi , ces grandes routes de commerce étaient constamment ouvertes à l'Angleterre; les communie;! lions avec l'Allemagne ne dépendaient plus des conjonctures politiques; elle n'avait pas à craindre que l'entrée des articles de son exportation fût gênée par l'augmentation des péages ou qu'elle fût entièrement défendue ; la perspective de s'assurer du commerce du nord de l'Allemagne était ouverte pour elle.

Pour sentir la vérité de cette observation , il faut en considérer l'objet , non rîaprès les relations actuelles , mais d'après celles de ce temps- là. Sur le pied où l'Angleterre et la Suède étaient alors ensemble , ce n'était rien moins qu'une vaine inquiétude que Charles saisirait chaque occasion pour se venger. Supposé qu'il se fût relevé ( et n'était-ce pas fort vraisemblable, sa réconciliation avec la Russie étant presque parvenue à sa maturité ? ) et qu'il eût recouvré ses possessions en Allemagne,

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la conséquence n'en aurait-elle pas éîétout de suite, ou à chaque contestation qui se serait éle\ée par la suite, qu'il fermerait ces fleuves de même que la mer Baltique, et qu'il équiperait des corsaires dans cette mer aussi-bien que dans la mer du Nord ?

Mais plus les rivaux que l'Angleterre avait encore alors étaient puissans, plus ces avantages devaient paraître importans pour son commerce. Il s'en fallait encore beaucoup alors que les Anglais eussent déjà la primauté dans le commerce avec l'Allemagne, particulièrement sur l'Elbe et sur leWeser. C'étaient encore sans contredit les Hollandais. Pour soutenir la concurrence avec la Hollande, pour l'égaler peu à peu, s'il n'était pas possible de la débusquer, cette acquisition était d'une importance doublement grande. Il serait aisé de trouver encore d'autres avantages, tels que celui de faire sans obstacle des embarquemens ou des débarquemens de troupes qui étaient assurés par-là à l'Angleterre , et dont l'importance dépendait chaque fois des conjonctures politiques.

Tout ceci , à ce que je crois, fait voir suffisamment (et je n'avais pas ici d'autre but) que ce n'est que pour avoir pris un point de vue très-borné , que les écrivains anglais reproc hent à George Ier d'avoir pris part à ces affaires du nord ; ce qui procura à l'Angleterre des avantages plus essentiels que ceux que Hanovre en retirait.

Il reste cependant toujours vrai que George Ier

agissait alors,, non en conséquence de principes politiques fermes, mais des circonstances; c'est pourquoi le changement de celles-ci amena aussi celui de sa conduite.

Charles XII f u 1 1 u é à 1 a tranchée {a)\ son ministre, son ami et son conseil porta sa tête sur l'échafaud: avec eux s'écroula tout l'édifice de leur politique au moment où il était près d'être achevé. On sait que ce plan était fondé sur une réconciliation avec ia Russie, pour trouver des dédommagemens aux dépens des autres ennemis , particulièrement du Danemarck. Le nouveau gouvernement suédois ne suivit pas ce plan , parce qu'il était l'ouvrage de Goerz , qu'il haïssait. Mais si Charles XII , avec sa volonté inébranlable et son bras de fer , n'avait plus été capable de se tirer d'embarras tout seul , comment ce gouvernement Faurait-il pu? Il ne restait donc point d'autre parti, en rompant de nouveau avec la Russie, que celui de chercher du secours auprès de ceux que peu de temps auparavant on Voulait combattre avec toute l'énergie possible , mais surtout auprès de l'Angleterre. Le traité de paix avec George Ier, comme électeur de Hanovre, par lequel la Suède renonça aux duchés de Brème et deVerden, contre un équivalent en argent, fraya la voie , et peu après il s'ensuivit un traité

-d'alliance avec l'Angleterre (&), lequel était exprès- — — ■

{a) 11 décembre 1718. Déjà le 28 de février 1719, Goerz fut assassiné judiciairement.

(b) La paix avec Hanovre fut conclue le 20 de novembre

sèment dirigé contre la Russie, et dans lequel on stipula les secours d'une flotte et de troupes de terre, pour arrêter le cours des dévastations du Czar.

En conséquence, le système de la politique britannique, à l'égard du nord, changea subitement, et l'Angleterre se présenta comme ennemie déclarée de la Russie , et en qualité de médiatrice auprès de la Prusse et du Danemarek, les autres ennemis de la Suède. On sait par l'histoire comme cette alliance tourna au détriment de la Suède : elle fut obligée d'acheter la paix avec la Prusse, au prix de la cession de la plus grande partie de la Poméranie , celle avec le Danemarek au prix de la renonciation à la franchise du péage dans le Sund. Malgré ces sacrifices, le but qu'on s'était proposé fut manqué. Nonobstant l'envoi des flottes , les côtes de la Suède n'en furent pas moins dévastées par le Czar de la manière la plus barbare, parce que ces flottes arrivèrent trop tard ; et le prix auquel elle fut forcée d'acheter la paix de Nystadt (du 10 septembre 1721 ) acheva de ravir à la Suède toute espérance de pouvoir jamais rentrer dans le rang des premières puissances de l'Europe.

Quoiqu'il fallût que la Suède expiât ses fautes politiques d'une manière si dure, le changement de la politique britannique se laisserait peut-être excuser par la raison que l'Angleterre voulut em-

1719; et l'alliance avec l'Angleterre, déjà le 21 de janvier

pêcher l'agrandissement redoutable de la Russie 9 et conserver le système de l'équilibre dans le nord. Mais dans ce cas ci elle entreprenait ce qu'elle ne pouvait exécuter; et déjà dans ce temps-là elle fournit la preuve qu'elle était biets peu capable d'apprécier au juste ses forces et de mesurer la sphère de son activité. Le seul mal qu'elle pût faire à la Russie , c'était de gêner pendant quelque temps sa navigation dans la Baltique. Mais ceci ne suffisait certainement pas pour arrêter l'accroissement de cette puissançÊi C'était en général trop tard pour le maintien de l'équilibre dans le nord. Après que la Suède eut cédé à la Russie , par la paix de Nystadt, les plus beaux pays sur les bords de la Baltique, la L: vonie , l Esihonie, l'Ingrie et une partie de la Carélie, quel appui , quelque fort qu'il eût été, aurait été capable de tenir la Suède en état de balancer la Russie?

La paix de Nystadt n'avait, à la vérité , rien fixé pour l'Angleterre; elle devint néanmoins la base de sa politique continentale à l'égard du nord. A mesure que les suites de cette paix se développaient lentement et d'autant plus sûrement , en commençant de rendre la Russie florissante; à mesure que non-seulement son exportation augmentait depuis qu'elle possédait les principaux ports de la Baltique, mais aussi que le luxe d'Europe , en se répandant, accroissait sa consommation intérieure , on se convainquit toujours de plus en plus en Angleterre que, loin d'avoir quelque chose à craindre de

ces succès de la Russie , on en tirait de grands avantages , puisque les débouchés pour les marchandises anglaises s'agrandissaient d'autant plus , et que le commerce du côté de la Baltique devenait toujours plus important. A cela se joignait le besoin de se pourvoir des matériaux nécessaires ponr la construction des vaisseaux , surtout de bois et de chanvre , que l'immense Russie offrait le plus libéralement , besoin qui croissait à mesure que la marine anglaise s'augmentait. En un mot, ces deux pays sentaient toujours plus qu'ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre , non pour faire la guerre en commun, mais pour satisfaire leurs besoins mutuels : liaisons plus fermes et plus indissolubles que tous les traités dalliance.

Sous de tels rapports la politique continentale de l'Angleterre devait devenir dans le nord pics passive qu'active. La bonne intelligence entre la Russie et la Grande-Bretagne, devenait un besoin pour l'une comme pour l'autre , et il n'y avait rien qui pût troubler cette union. Bien que les réactions des relations politiques de l'occident de l'Europe sur le nord pussent le faire craindre quelquefois, elles demeurèrent pourtant sans suites considérables. Ceci continua jusqu'à ce que la Russie prit part immédiatement et fortement non-seulement aux affaires du nord et de l'orient , mais aussi à celles de l'occident et du midi de l'Europe. Depuis que cela arrivait, il fallait aussi qu'il se formât de nouveaux liens de la politique continen-

I92 INTÉRÊT CONTMENTÀL

taie de l'Angleterre dans le nord, comme la suite de cette discussion îe fera voir.

Les suites heureuses de la quadruple alliance, pour l'occident de l'Europe, avaient fait que l'Angleterre s'était non-seulement engagée fort avant dans ses relations , mais qu'elle en demeurait même lame. Après la chute d' Albèroni ( 26 janvier 1720) , l'Espagne ayant accepté les conditions que lui prescrivit cette alliance, il s'ensuivit sinon une paix stable, du moins un^état de tranquillité; les autres points en contestation devaient être réglés à un congrès général. Dans ces circonstances, on devait s'attendre que la part que l'Angleterre prendrait aux affaires du continent ne pourrait être que bien vive ; en effet elle surpassa presque toute attente. L'activité politique et les négociations étaient devenues un besoin pour George Ier. Il peut bien se faire que d'abord l'envie de montrer qu'il était capable de gouverner non-seulement un petit état, mais aussi un plus grand, et de diriger les affaires communes d'Europe, y eût quelque part ; mais s'y étant engagé si avant , il n'aurait pu si facilement s'en retirer, sans se compromettre luimême et sans compromettre aussi l'Angleterre , quand même c'eût été son inclination.

Mais d'ailleurs vers ce temps-là ( en avril 1721 ), le timon des affaires en Angleterre fut confie à un ministre qui s'accordait avec son maître en ce que, sans craindre la guerre, il employait pour l'éviter tous les moyens que les négociations et les démon-

strations pouvaient offrir; et ce ministre se soutint vingt et une années dans son poste. Le long ministère de Robert TValpole , presque toujours paisible* laissait donc d'avance attendre de tels résultats.

On peut toujours considérer les relations continentales de l'Angleterre sous un double point de vue, en tant qu'elles furent avantageuses on préjudiciables pour elle, et en tant qu'elles le fu rent pour tout le système d'états de l'Europe. Bien èniendu que dans le cabinet britannique le premier de ces deux points de vue était toujours le plus important et le point dominant ; c'est pourquoi il faudra aussi que nous considérions d'abord notre objet de ce côté: mais rien ne doit pourtant nous empêcher de l'examiner aussi de l'autre, et de remarquer l'accord et les différences des deux.

On ne saurait nier que , si l'on jette un regard sur la politique de la Grande-Bretagne , dans les dernières années de George Ier, il ne s'y présente point de plan ferme. Le gouvernement d'un peuple insulaire, qui prend part aux affaires des puissances du continent , ne pourra le faire qu'au moyen d'un système d'alliances fondé sur la véritable politique et suivi avec fermeté. Nous avons vu comment les liens en furent formés jusque alors par l'Angleterre. Mais dans la période dont il est ici question , ces liaisons changèrent si singulière^ ment , qu'on sembla oublier ces principes L'alliance avec la France fut renouvelée , celle avec l'Autriche fut rompue. Les alliances dans le Nord

ne sont déterminées que par les réactions des liaisons dans l'Occident. L'ignorance des véritables projets des états étrangers, qu'on a si souvent occasion de reprocher au cabinet britannique , se montra d'une manière frappante. Mais la justice exige aussi que nous remarquions que les relations mutuelles des puissances du continent n'étaient pas moins variables et incertaines , parce qu'elles étaient pour la plupart déterminées par l'instigation d'une haine personnelle et passionnée. De-là la versatilité générale de la politique de ce temps-là, qui ne pouvait demeurer sans toute réaction sur l'Angleterre. Il se présente cependant dans toute l'activité du cabinet britannique d'alors , une idée qui était un très-grand bienfait non - seulement pour l'Angleterre , mais aussi pour l'Europe , la conservation de la paix. Ou peut seulement douter si l'on employait toujours pour cela les véritables moyens.

Un des fruits de cette idée fut le congrès de Cambrai , qui sous la médiation de l'Angleterre et de la France commença de s'assembler en 1721 , pour se dissoudre en 1725 , après un long temporisement et de vaines négociations. C'était ici que devait se terminer l'ancienne querelle entre l'Autriche et l'Espagne ; ici devaient s'arranger les nouveaux démêlés , surtout ceux relatifs à la marotte de Charles VI, la compagnie des Indes d'Ostende, qui faisait crier tous les autres états commerçans , comme si leurs plus grands intérêts eussent été

DE LA. GRANDE-BRETAGNE. Tq5

compromis; enfin , c'était ici qu'on devait extirper le mal. Mais où l'histoire confirme-t-eile d'une manière plus frappante la vérité, que les grandes assemblées sont ordinairement inutiles, souvent extrêmement nuisibles , si elles ne sont pas dirigées par de grands hommes qui s'élèvent au-dessus des petites passions , et qui savent voir en grand ce qui l'est réellement , comme aussi en petit ce qui est minutieux , et traiter l'un et l'autre en conséquence? Les voix des médiateurs se perdirent au milieu des criailleries sur des objets pour la plupart insignifians ; les passions ne furent pas calmées, mais bien animées i et le congrès aurait pu à peine avoir une autre issue que celle qu'il eut , quand même d'autres incidens ne l'auraient pas dissous.

C'est un bien triste spectacle de voir comme un projet de mariage d'un enfant décida alors, en échouant, de la politique de presque toute l'Europe, et combien peu s'en fallut qu'il n'en résultât une guerre générale. Une infante d'Espagne , alors âgée d'un an, fut destinée en mariage à Louis XV 9 lors de l'acceptation de la quadruple alliance ; elle fut envoyée à Paris, et y était élevée. Le duc de Bourbon, premier ministre, avait ses raisons de souhaiter que le jeune roi fût bientôt marié ; î âge de l'infante pouvait à peine le permettre au bout de dix ans. En conséquence ce ministre chercha pour Louis une épouse déjà nubile ; son choix tomba sur la fille de Stanislas Lecsinsfyj ci-devant

roi de Pologne (i). L'infante d'Espagne fut renvoyée, Cet événement , mortifiant dans tous les cas, excita au plus haut degré l'animosïté à'Élisabeth, d'ailleurs si fière, qui se sentait offensée comme mère et comme reine (a). Mais les liaisons d'amitié entre ]a France et l'Angleterre permettaient d'autant moins à l'Espagne de risquer une rupture avec la France, que le congrès de Cambrai n'avait pas encore produit l'entière réconciliation avec l'Autriche : la disposition des esprits ne permettait pas non plus d'espérer qu'on pût y parvenir par ce congrès. C'est pourquoi on prit promptement en Espagne la résolution d'essayer de s'arranger immédia lem en t avec l'Autriche. Cette tentative n'était pas blâmable en soi ; elle pouvait à peine manquer , puisque déjà depuis long-temps on était tacitement d'accord sur les principaux points des renonciations mutuelles , et que sur le reste il n'y avait point de collision d'intérêts; on fit seulement la faute de ne pas mettre assez de prudence dans le choix du négociateur , ni dans toute la manière de

(ij Voyez le récit de l'intrigue de ce mariage dans le Siècle de Louis XV , chap. III , p. 28 et suiv.

[a) Elisabeth de Parme était, comme on sait, la seconde épouse du roi Philippe V} depuis 1715. C'était proprement elle qui gouvernait l'Espagne. Ses premiers soins furent de placer ses propres enfans sur des trônes ( celui d'Espagne appartenant de droit aux fils issus du premier mariage); cela entraîna l'Espagne dans plus d'une guerre. La perspective que sa fille occuperait le trône de France , était un des principaux points de son plan , qui échoua alors.

procéder. Jamais il n'aurait été plus nécessaire de calmer," par une politique sage et réservée, les inquiétudes que ce dénouement inattendu de cette intrigue politique devait causer aux puissances étrangères , que lorsqu'on s'arrangea avec l'Autriche, par le traité de Vienne, du 3o avril 172 5, et par le traité de commerce conclu aussitôt après. Mais on avait confié les soins de cette négociation à un des hommes les plus vains , un des plus grands hâbleurs , au duc de Ripperda (a) , qui , enivré de sa fortune inespérée, sut si peu s'y accommoder, que bientôt il s'attira par là sa disgrâce. La conduite inconsidérée de cet homme, qui se croyait alors le premier homme d'état en Europe , sa suffisance , ses procédés choquans envers les ambassadeurs des puissances étrangères, devaient précipiter l'Espagne dans une crise dont l'issue devait être bien plutôt la guerre que la paix.

Cette réconciliation entre l'Espagne et l'Autriche réveilla toute l'activité politique de George Ier. Le traité de Vienne ne contenait proprement que ce que l'Angleterre avait toujours poursuivi, l'achèvement de la paix d'Utrecht, et une alliance défensive. Mais on prétendait qu'il y avait des articles secrets , qui devaient être dirigés particulièrement contre l'Angleterre, non-seulement pour procurer

(«) C'était proprement un fabricant hollandais <\y? Albéroni avait attiré en Espagne. Après sa disgrâce , il errait en aventurier dans la Turquie.

à l'Espagne Gibraltar (a) , et à Charles FI la garantie de sa compagnie d'Ostende ; mais encore pour mettre le prétendant sur le trône d'Angleterre : car dans quelles négociations politiques de ce temps-là ce fantôme devait-il manquer? La suite fit voir qu'on n'avait en effet vu que des fantômes: le cabinet britannique ne s'était pas instruit à fond du véritable état des choses; on ajoutait foi aux bruits et aux ouï-dire; la conséquence parut cependant en devenir extrêmement sérieuse.

Cette nouvelle alliance offensive supposée devait être balancée par une contre -alliance que George Ier , pendant son séjour dans ses états en Allemagne, conclut avec la France et la Prusse, à Herrenhausen , le 3 de septembre 1726. Ces secousses politiques se firent sentir même jusqu'au fond du Nord : l'Autriche réussit à attirer la Russie dans son parti, et même d'abord la Suède. Pour avoir également ici un contre-poids , les alliés de Herrenhausen gagnèrent le Danemarck, et bientôt après la Suède, à qui l'on promit des subsides. C'était la période des alliances ! mais loin de les fonder sur des intérêts réciproques bien entendus , on ne les établissait que sur des relations qui devaient nécessairement être passagères. L'Angleterre se sépara de l'Autriche, la seule puissance continentale du midi de l'Europe avec laquelle elle pût

(a) L'Espagne formait bien des prétentions sur Gibraltar mais Charles VI n'avait promis que sa médiation.

être unie par des intérêts stables. Elle s'unit avec la France et la Prusse : les conséquences en étaient infaillibles ; Frédéric- Guillaume Ier entra bientôt après dans des négociations particulières avec l'Autriche , parce qu'il y voyait son intérêt par rapport à l'ouverture des duchés de Berg et de Juliers qu'il avait bientôt à espérer; il s'attendait au moins à y trouver son avantage, pour se procurer ces possessions.

Mais dans le fait, une guerre fort étendue semblait devoir être la suite de l'alliance de Herrenhausen. L'Angleterre fit équiper trois flottes , dont l'une fut envoyée aux Indes occidentales , l'autre à Gibraltar, et la troisième dans la Baltique. Les deux premières étaient donc destinées contre l'Espagne, qui de son côté commençait déjà le siège de Gibraltar ; la troisième devait soutenir le Danemarck et la Suède, eti cas que la Russie vînt à faire des mouvemens. Cependant tous ces envois de flottes restèrent sans suites importantes, parce qu'un bon génie éteignit encore le feu de la guerre lorsque la flamme commençait à s'en élever.

L'Europe en fut redevable principalement au changement dans le ministère en France, qui eut lieu en 1726. Le duc de Bourbon disgracié fut remplacé par le cardinal de Fleurj , qui apporta dans le ministère français les mêmes sentimens pacifiques que TValpole dans le britannique. Les négociations particulièrement digirées par les nonces du pape prirent une tournure favorable , et une

des principales difficultés fut levée lorsque Charles VI consentit à suspendre avant tout pour sept ans sa compagnie de commerce d'Ostende. Encore du vivant de George Ier , on signa à Paris et à Vienne les préliminaires de la paix acceptés aussi par l'Espagne après quelque retardement, en conséquence desquels l'Angleterre devait rappeler ses flottes , et l'Espagne lever le siège de Gilbralar (a). Ces préliminaires furent confirmés par ces deux puissances, par le traité du Pardo (château près de Madrid) (b). Mais George 1er était déjà mort peu de jours après la conclusion de ces préliminaires (le 21 de juin 17^7) , dans le cours d'un voyage dans ses états d'Allemagne.

Cet exposé sera sans doute suffisant , pour qu'on puisse poi ter un jugement général sur la politique continentale de l'Angleterre sous George Ier } et pour fixer plus exactement les conséquences tant sur le système d'états de l'Europe en général, que sur l'Angleterre en particulier.

La part que l'Angleterre sous George Ier prit aux affaires du continent, eut évidemment une influence très-avantageuse sur le système d'états de l'Europe en général. Le maintien delà paix en était le but ; et la paix fut conservée ou rétablie. A quelles guerres longues et sanglantes l'exécution des pr >jets ÏÏAibéroni n'aurait-elle pas dû mener

(a) i3 juin 1727.

(b) 6 mars 1728.

selon toute vraisemblance, si l'Angleterre n'eût mis la paix et ne l'eût conservée par la quadruple alliance qui était son ouvrage? L'exécution de ces projets , par rapport au recouvrement des provinces perdues , aurait été tout aussi peu un bonheur pour 1 Europe, que, suivant toute apparence , pour l'Espagne elle-même, qui plus d'une fois avait appris par expérience ce que coûtent des provinces éloignées. La guerre avait été terminée dans le Nord par la médiation de l'Angleterre; et quoiqu'il lui fût impossible d'y établir un équilibre, elle avait du moins conservé la Suède dans le rang des états indépendans , duquel elle aurait vraisemblablement disparu faute de secours.

L'Angleterre elle-même ne gagna pas , il est vrai , de nouvelles possessions par ses relations continentales (quoique je croie avoir fait voir que l'acquisition des duchés de Brème et de Verden était aussi un gain considérable pour l'Angleterre ) ; mais elle recueillit des fruits d'une autre espèce et de grand prix.

Je compte de ce nombre d'nbord raffermissement de la maison de Hanovre sur le trône d'Angleterre. La nation a dé^à trop hautement et trop généralement reconnu ceci comme le plus grand bonheur qui lui fût échu , pour qu i! fût nécessaire de le prouver : il ne peut être question que de savoir si ce fut une conséquence des relations continentales. On objectera peut-être qu'en se ïuëlan t des affaires du continent, l'Angleterre oc-

casionne les tentatives de rétablir le prétendant sur le trône. Mais aussi long-temps que les Stuarts avaient dans l'étranger des amis puissans, ou qu'ils pouvaient en avoir, la nouvelle maison régnante n 'avait-elle pas besoin d'en avoir aussi? Le trône de cette maison n'était pas encore assez affermi, pour qu'elle ne dût pas. profiter de chaque appui qui s'offrait à elle. Ce fut proprement la longue durée de la bonne intelligence avec la France qui y contribua le plus : cette puissance était la première, peut-être la seule qui pût mettre en grand danger la nouvelle maison, en soutenant le prétendant. Ce fut certainement un grand bonheur, dont il ne fallait pas manquer de profiter, qui permit à cette maison, par cette alliance, d'agir conformément à ses intérêts, sans nuire à ceux de la nation !

De plus , en prenant vivement part aux affaires du continent, l'Angleterre conserva dans le système d'états de l'Europe cette haute considération qu'elle avait acquise sous Guillaume et sous Anne. Il faudrait avoir la vue bien bornée, pour ne pas voir de quelle importance est l'opinion qu'on a d'un état dans un système tel que celui de l'Europe. C'est de cette opinion que dépend la conduite des autres, tout comme dans la vie privée entre les individus. Même des états déchus y ont souvent trouvé leur appui pour un temps considérable, comme Venise et la Porte; un état qui s'élève ne doit pas non plus y être indifférent. Quand même

DE LA GRANDE-BRETAGNE. 2o3

il ne retirerait point d'avantage positif de cette opinion, l'avantage négatif, qu'on n'entreprend rien d'importance, à Finsçu d'un tel état, ni par conséquent contre lui et contre ses intérêts, cet avantage, dis-je, est en soi inappréciable. Il.n'y a point de meilleur commentaire sur cette vérité, que la comparaison de l'Angleterre et des Provinces-Unies dans les temps dont il est ici question , et dont il le sera encore. Depuis la paix d'Utrecht, le principe fondamental de la politique de cette république était de se tenir éloignée autant que possible de toutes les querelles étrangères, ou de n'y prendre part qu'à demi forcée. Dans l'opinion elle fut encore pendant un temps dans le rang des états du premier ordre ; mais peu à peu elle commença à déchoir dans cette opinion ; et l'expérience a fait voir où ceci conduisit !

Enfin , la continuation de la paix fut aussi pour l'Angleterre un des fruits de sa politique; et ce ne fut pas un des moindres. Elle lui assura nonseulement la paisible jouissance des avantages du commerce de l'Espagne, mais aussi celui du commerce avec ses colonies, qui précisément alors commençaient, dans l'Amérique septentrionale et aux Indes occidentales, à devenir bien florissantes, surtout depuis que la consommation des productions des Indes occidentales, en particulier celle du café, allant d'année en année en croissant commençait à leur donner une valeur que personne n'avait présumée auparavant. Les temps n'étaient pas

encore comme actuellement, que l'Angleterre est assez puissante pour continuer son commerce même en temps de guerre , sans qu'il en souffre beaucoup/

Mais quoique tout ceci prouve au total la convenance de la politique continentale de l'Angleterre sous George Ier, ce ne doit absolument point être une apologie de chaque mesure en particulier qu'on prit eu égard à cette politique. On ne saurait nier que, particulièrement dans les six dernières années de ce règne, cet intérêt que le cabinet britannique prit aux affaires du continent, n'eût le caractère d'une activité outrée, sans cette fermeté qui est une condition indispensable des liaisons durables. On ne saurait nier non plus qu'on ne prît quelquefois des mesures précipitées, comme celle en particulier qu'occasionne l'alliance de Herrenhausen , qui sans un concours de circonstances heureuses, qui n'étaient pas au pouvoir de l'Angleterre , auraient eu vraisemblablement des suites préjudiciables. C'est peut être aussi de ce temps-là qu'il faut dater la présomption de pouvoir plus effectuer par le moyen de ses flottes , que la nature des choses ne le permet ; de même que l'opinion de gagner beaucoup en donnant des subsides, quoiqu'elle n'eût pas encore alors de grandes conséquences.

A la mort du roi on s'attendait à de grands changemens dans le ministère , mais ils n'eurent pas lieu : Walpole, soutenu par le crédit delà reine

DE LA GRAXDE-ERETAGXr.. 203

Caroline, resta à la tète du ministère. On ne pourra donc que s'attendre d'avance à voir l'esprit de la politique continentale de l'Angleterre, demeurer à peu près le même les premières années du règne de George II. Mais quoiqu'il n'y eût point de changement rapide, cependant les vicissitudes dans les relations sur le continent, amenèrent aussi pour l'Angleterre un changement de rapports qu'on ne peut se dispenser de remarquer.

A l'avènement de George //au trône, la bonne intelligence entre l'Angleterre et la France se soutenait encore dans toute sa force. Il y avait une harmonie trop parfaite dans le caractère des deux ministres, Fleurj et TJralpole , pour qu'il pût facilement en résulter quelque changement. Le maintien de la paix était le vœu de l'un et de l'autre , et leur liaison fut encore plus affermie par Horace ÏT'alpole , frère du premier ministre d'Angleterre, qui était ambassadeur à la cour de France. La Prusse, l'autre allié de Herrenhausen , avait déjà entamé des négociations particulières avec l'Autriche, comme nous l'avons remarqué; la république des Provinces-Unies était dans la meilleure intelligence avec l'Angleterre et la France: encore accoutumé a la voir prendre part aux grandes alliances en Europe, on supposait toujours son accession à chaque nouvelle confédération; tandis que, prenant pour but la conservation de la paix, elle croyait ne pouvoir v apporter assez de circonspection, Quant aux alliés, l'Espagne et l'Au-

triche, on était en négociation avec celle-là. Quoiqu'il parût d'abord que la mort du roi George Ier lui faisait prendre une tournure défavorable , la continuation du ministère de ÏValpole lui fit reprendre son train, et elle fut heureusement terminée par le traité du Pardo. Les liaisons d'amitié avec l'Autriche semblaient aussi se renouer depuis la suspension de la compagnie d'Ostende; mais de nouveaux incidens en arrêtèrent le cours, ou du moins le suspendirent.

Il était évident que le cabinet britannique attachait beaucoup plus deprix à l'amitié de l'Espagne qu'à celle de l'Autriche. Les avantages que l'Angleterre retirait alors de la possession de Gibraltar et de Minorque, qui lui était assurée , le commerce lucratif en Espagne et surtout dans ses possessions en Amérique, tel qu'il était stipulé par les traités, lui paraissaient trop importans. Mais il n'était guère possible de conserver cette amitié sans entrer dans les plans intéressés de la reine d'Espagne pour l'établissement de ses enfans, et sans s'exposer par-là au danger de choquer l'Autriche. Mais le gain qui semblait résulter pour l'Angleterre d'une rupture entre l'Autriche et l'Espagne, l'emporta sur ce scrupule. Par les conditions de la quadruple alliance on avait promis à la reine d'Esp;igne pour don Carlos, son fils aîné, la Toscane avec Parme et Plaisance, à la vacance prochaine de ces duchés ; jusque-là ils devaient être occupés par des troupes neutres. Mais de crainte qu'on ne lui opposât des

obstacles , elle voulut s'en assurer dès lors en y mettant en garnison des troupes espagnoles. L'Angleterre entra dans ce plan , quoiqu'il fût contraire à cette condition de la quadruple alliance ; et à l'insçu, et sans la participation de l'Autriche, elle conclut à Séville (à) , de concert avec la France un traité avec l'Espagne , par lequel non-seulement on consentit à cette condition, mais encore l'Angleterre s'engagea même à contribuer à ce que don Carlos fût envoyé dans ces provinces avec 6000 hommes de troupes espagnoles. Une violente animosité de l'Autriche en fut la conséquence naturelle.

Quelque vif que fût le ressentiment de l'Autriche, quoiqu'elle déclarât hautement qu'elle ne souffrirait point de troupes espagnoles dans ces princes , ÏValpole parvint cependant à l'apaiser. Son plan était d'essayer de passer entre deuxécueils; et il y réussit. Après avoir évité le plus dangereux, la rupture avec l'Autriche , il s'agissait d'éviter aussi l'autre. Mais JValpole connaissait le talisman à l'aide duquel on pouvait conjurer le ressentiment de Charles VI Quiconque reconnaissait sa pragmatique sanction , qui réglait l'ordre de succession à l'avantage de ses filles , pouvait être sûr de l'attirer à son parti , et de le décider même à faire des sacrifices. Ce fut à ce prix qu'en négociant en secret avec l'Autriche, comme il l'avait fait auparavant

{a) Le 9 novembre 1729.

avec l'Espagne, Walpole obtint pour l'Angleterre la suppression formelle de la compagnie d'Ostende, pour 1 Espagne la promesse de 1 investiture de la Toscane etdeParme, avec le consentement d'y faire passer des troupes espagnoles; et le traité de Vienne du ib' mars i^3i fut conclu.

Dans chaque élat du continent, avec cette politique, ÏF al pôle aurait dû vraisemblablement échouer. L'Angleterre était alors l'amie de tout le monde , sans avoir un véiitable ami dans le sens politique du mot. L'amitié de l'Espagne ne pouvait être durable , parce qu'il y avait dans les relations de commerce un germe de discorde, qui croissait toujours; l'amitié 4e la France se refroidit après ce traité de Vienne, qui avait été conclu sans sa participation; Fleurj de son côté rétablit la bonne intelligence avec l'Espagne , et sut aussi la raffermir toujours davantage. L'amitié renouvelée avec r Au t r i c h e d e v a i t ê t r e so u m i se à u n e g r a n d e ép re u ve , avant qu'on pût compter sur sa sincérité. L'Angleterre s'était engagée dans un tissu de traités disquel elle paraissait à peine pouvoir se démêler elle-même. Voulait elle remplir tous ses engagemens , il était à peine possible qu'il pût éclater line guerre à un bout de l'Europe, dans laquelle elle ne fût engagée, dans laquelle même elle ne fût obligée de fournir des secours a plusieurs à la fois. Mais le gouvernement d'un peuple insulaire a ici de grands avantages sur tout autre. Par sa situation géographique il reste d'abord en tous cas hors de

tout embarras ; et que d'expédiens ne trouve-t-on pas, pourvu qu'on ait du temps pour se tirer d'embarras , sans manquer précisément à ses promesses ! C'est une règle sûre, qu'un état insulaire , dans ses liaisons avec les puissances continentales, risque toujours moins que celles ci dans les leurs avec lui. Mais ce n'était pas vraisemblablement par de telles considérations que Walpole se décidait. Ce n'était pas un homme à fonder sa politique sur des principes généraux , ou à jeter des regards bien profonds dans 1 eloignement. Son but était la conservation de la paix. Il lui était indifférent à travers quels obstacles passait le chemin qui devait y aboutir , pourvu qu'il réussît à les éviter heureusement l'un après l'autre.

La vérité de ces observations est confirmée d'une manière frappante par les événemens qui eurent lieu en Europe les années suivantes. La vacance du trône de Pologne par la mort du roi A auguste II [a] , plongea la plus grande partie du continent de l'Europe dans une guerre qui , pour la plupart des puissances, avait non pour cause, mais seulement pour prétexte l'élection au trône de Pologne. Charles VI fit la folie , pour la reconnaissance de sa pragmatique sanction de la part de la. Saxe, de prendre parti avec la Russie et la Prusse en faveur & Auguste III ; et par-là mit les armes à la main contre lui-même aux puissances de la maison

(a) Le 1er février 1733.

de Bourbon. Attaqué par la France , l'Espagne et la Savoie , Charles FI se vit au bout d'une année dépouillé de toutes ses possessions en Italie , pendant que les rives du Rhin devenaient en même temps le théâtre de la guerre en Allemagne.

Après tant de négociations et d'alliances formées de tous les côtés, qui est-ce qui aurait dû s'attendre que l'Angleterre restât neutre dans cette crise et lorsque le plus nouveau de ses alliés venait d'être attaqué? L'Autriche ne manqua pas non plus de réclamer dessecours ; mais parce que le traité avec cette puissance n'était qu'un traité d'alliance défensive , il n'était pas difficile d'éluder ces réclamations. L'Angleterre, de concert avec la Hollande , se borna doncà ce qui était le plus près,à assurer la neutralité des Pays-Bas autrichiens (<z), et à faire des propositions de paix, qui ne furent pas acceptées. L'issue est connue. La France signa à Vienne les préliminaires de la paix avec l'Autriche, sans l'entremise de l'Angleterre (b). Elle acquit pour soi le duché de Lorraine, contre la vaine promesse de reconnaître la pragmatique sanction ; et la reine d'Espagne se contenta de Naples et de la Sicile pour son fils don Carlos 9 au lieu de Parme et de la Toscane, dans l'espérance d'avoir à la première occasion les autres états en Italie pour son second fils.

La conduite de ïTalpole dans ces conjonctures

{a) Par un traité avec la France , signé à La Haye le 24 novembre 1733.

{b) 3 octobre 1 735-

était peut -être la plus conforme aux avantages momentanés de l'Angleterre; mais elle n'était pas conséquente. Ce ministre , dont presque toute l'activité se mettait en mouvement sitôt qu'une branche de l'arbre de la politique se remuait, voit que le tronc entier est ébranlé, sans rien faire d'essentiel. Comment pouvait-il encore espérer de trouver dans la suite un fidèle allié, lui à qui des alliances importaient tant, s'il voyait dépouiller de ses possessions le plus nouveau de ses alliés , et presque le seul, sans le secourir? Il pouvait bien être indifférent à l'Angleterre à qui le trône de Pologne resterait; mais, après tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors, pouvait-elle voir d'un œil indifférent le sort de l'Italie, et même l'agrandissement de la France? Loin de moi la pensée de prétendre que l'Angleterre dût prendre les armes dans chaque cas de cette nature! L'opinion de pouvoir décider ici a déjà assez coûté au monde! Ce n'est, je le répète, qu'en comparaison de sa politique précédente que cette conduite n'était pas conséquente. L'histoire ne s'avise jamais de décider ce qui serait arrivé dans un cas donné ; mais au moins ne seraitce pas sans fondement qu'on pourrait présumer qu'un secours considérable fourni à l'Autriche eût peut-être épargné à l'Europe toute la guerre de la succession qui suivit bientôt après.

Cependant les temps approchaient où tous les efforts de ce ministre pour le maintien de la paix furent vains, parce que la nation ne pouvait plus

ara intérêt continental

supporter les bienfaits de la tranquillité. L'Angleterre fut plongée dans deux guerres tout à la fois, celle de la succession d'Espagne, et celle de la succession d'Autriche, qui bientôt n'en formèrent qu'une. Mais elles tirent époque dans la politique de l'Angleterre à l'égard du continent; et c'est sous ce point de vue qu'il faut les considérer ici.

La guerre qui éclata contre l'Espagne en 1739, ne peut être regardée que comme une suite éloignée des relations continentales , savoir , en ce que les concessions de commerce faites à la paix d'Utrecht par le traité d'Assiento en étaient le fondement. Mais, considérée d'un autre côté, elle est pourtant toujours cle grande conséquence, comme un événement qui procédait du développement de la politique commerciale de l'Angleterre, celle-ci devenant toujours plus importante pour les relations extérieures. C'était la première guerre que faisait l'Angleterre sous la maison de Hanovre; on peut même dire que c'était la première en générai qu'elle entreprît uniquement à cause du commerce, et même parce que la voix de la nation la demandait hautement. Et quoique le traité d'Assiento et quelques autres contestations, telles que celle sur la coupe du bois de Gampêche, et d'autres, y donnassent occasion, la vraie cause en était proprement plus profonde. Les Anglais se répandaient aux Indes occidentales , et l'accroissement du commerce de leurs colonies dans ce pays-îà ne pouvait saecorder avec les prétentions au droit de pro-

priété de ces mers, que les Espagnols faisaient encore toujours; et la guerre fut faite au commencement pour protéger non-seulement la contrebande, mais aussi la navigation dans ces parages. La question n'était pas et ne pouvait pas être non plus de savoir si l'Angleterre pouvait faire la contrebande dans les colonies espagnoles ; mais ce fut dès le commencement la suivante : si les vaisseaux anglais devaient être soumis à la visite* des Espagnols en pleine mer, aux Indes occidentales? Les Espagnols avaient jusqu'alors exercé ce privilège qu'ils regardaient comme une suite de leur souveraineté, et comme le seul moyen de mettre des bornes à la contrebande. Les Anglais au contraire ne voulaient pas se soumettre à ces visites. Considérée de ce côté, l'importance de cette guerre n'aura pas besoin par la suite de rlouvelle preuve.

Tous les efforts sincères du ministre tendaient cependant à éviter la guerre, si c'était possible, sans nuire aux intérêts de la nation. C'est pourquoi il commença des négociations; et comme il savait bien que l'Espagne ne renoncerait jamais expressément et directement à la prétention du droit de visite des vaisseaux, il chercha à éluder ce point autant que possible, et ce fut ainsi qu'il parvint à conclure, le 1 5 de janvier 17'% , avec l'Espagne, un traité qui fut signé à Madrid. Mais il ne contenait que des préliminaires, l'arrangement ultérieur sur toute la sûreté future de la navigation des Anglais aux Indes occidentales, étant renvoyée à l'examen

3l4 INTÉRÊT CONTINENTAL

de commissaires qu'on devait nommer de part et d'autre. Quelque prudence que le ministre eût apportée à cette négociation , tout son plan n'en échoua pas moins : îe parti de l'opposition l'emporta ; et il se vit contraint de déclarer la guerre à l'Espagne. Mais n'eût-il pas mieux valu laisser faire cela par un autre, et donner alors sa démission, que de se laisser supplanter par ses antagonistes après une lutte inutile?

Le théâtre de cette guerre s'établit aux Indes occidentales, comme on devait s'y attendre. C'était la première fois que des flottes de vaisseaux de guerre anglais se rendaient dans ces parages, où l'on n'avait vu jusqu'alors que quelques vaisseaux isolés, ou tout au plus de petites escadres. L'importance des colonies, qui alloit toujours en croissant, jointe à la jalousie du commerce, fit ensuite que les puissances d'Europe se firent aussi la guerre dans leurs colonies.

Mais bientôt cette guerre ne fut pas la seule. L'année 17/io, où Marie~Thèrèse et Frédéric M montèrent sur le trône, fit époque dans l'histoire générale d'Europe, ainsi que dans celle des relations continentales de l'Angleterre. Nous avons fait voir comme ces relations étaient chancelantes depuis vingt-cinq ans; nous avons montré aussi que, quoique dans certains temps on eût dû s'attendre à plus de fermeté de la part du ministère britannique, la cause principale en était dans la politique chancelante des puissances du continent , et

dans leurs relations mutuelles. Mais la guerre de la succession d'Autriche, qui éclata à l'instigation de la France, et qui ne tendait à rien de moins qu'à morceler la monarchie autrichienne autant que possible, produisit un intérêt commun des puissances qui se liguèrent, pour cette fin, avec la France, de l'Espagne, de la Sardaigne, de la Bavière et de la Prusse, quoique ce ne fût de la part de celle-ci que pour quelque temps et pour des vues déterminées. La vieille inimitié entre l'Autriche et la France se réveilla donc dans toute sa force ; et si le but qu'on se proposait eût été atteint, la France eût dominé sur le continent de l'Europe sans concurrent.

Que le morcellement de la monarchie autrichienne serait un malheur pour l'Angleterre sous un double rapport, en ce que le sort des Pays-Bas autrichiens ne pouvait lui être indifférent , ni l'équilibre des puissances du continent non plus : c'est sur quoi l'on était d'accord dans la Grande- Bretagne. D'ailleurs l'Angleterre avait non-seulement garanti la pragmatique sanction en général, mais elle s'était aussi engagée en particulier (a) à fournir douze mille hommes de troupes auxiliaires contre l'Autriche. L'honneur et l'intérêt semblaient donc lui faire un devoir de fournir des secours actifs pour sauver l'Autriche. Mais comment pouvait on le faire conformément au but? C'était une autre question.

(i) Par le traité de 1731.

IïÔ INTERET CONTINENTAL

Les relations de l'Autriche et celles du continent en général s'étaient changées essentiellement depuis l'avènement de George 1er au trône d'Angleterre, par l'accroissement de puissance de la Prusse qui, pour le militaire, se plaçait au premier rang. L'Angleterre avait en soi peu de points de contact avec la Prusse; mais si celle-ci s'alliait avec les ennemis de la Grande-Bretagne , c'est ce qui ne pouvait lui être indifférent; et d'ailleurs aussi longtemps que les intérêts de Hanovre n'étaient pas encore totalement séparés de ceux de l'Angleterre, il y avait ici un point de contact de grande importance. L'alliance de Herrenhausen semblait aussi en avoir posé le fondement : mais la défection de la Prusse, et encore plus une antipathie personnelle qui régnait malheureusement entre George II et Frédéric- Guillaume Ier malgré leur proche parenté, avait détruit cette perspective, et même rendu inutiles toutes les tentatives faites pour rétablir la bonne harmonie. Cependant le cabinet britannique ne perdit pas de vue cette mesure; et même encore peu d'années avant la mort de Charles VI , le projet favori de IFalpole était une grande alliance entre l'Autriche, la Russie et la Prusse pour contre-balancer la maison des Bourbons. Mais ce projet ayant manqué, et la guerre de la succession d'Autriche ayant éclaté, on espéra cependant au commencement de réaliser en partie cette idée, en amenant entre l'Autriche et la Prusse une paix séparée, qui devait être suivie d'une»

alliance défensive entre elles. Mais Marie-Thérèse , qui ne voulait rien sacrifier, se refusa à cette réconciliation ? déterminée principalement par les grandes espérances qu'on lui donna maladroitement à Londres Ça). Le plan de Walpole , considéré seulement du côté politique, aurait été excellent; mais les ministres oublient trop souvent que les plans politiques doivent être psychologiquement praticables, aussi long-temps que les passions feront encore des ressorts politiques. Comment eût-il été possible d'effectuer une union solide entre deux puissances dont l'alliance devait avoir pour base la cession forcée de provinces considérables que l'une devait faire à l'autre?

Il ne restait donc à l'Angleterre d'autre parti que celui d'abandonner l'Autriche à sa destinée, ou celui de lui fournir des secours. Elle choisit ce dernier parti, malgré le peu de succès de la guerre

(a) Nous n'avons reçu les explications les plus sûres et les plus satisfaisantes sur toutes les relations et les négociations diplomatiques du cabinet britannique que dans ces temps-là , le tout tiré et appuyé de pièces justificatives , que depuis qu'ont paru les deux ouvrages de W. Coxe : Memoirs of Robert "YYalpole , 1798, 3 vol.; et Memoirs of Horace Walpole , in-!±. 1802. Je me réfère ici particulièrement au dernier, pages 211, 224 et suivantes. Quels précieux matériaux en tout genre , historiques et psychologiques, ces ouvrages ne fournissent-ils pas à l'historien qui entreprendra l'histoire de la Grande-Bretagne sous la maison de Hanovre ! Il n'y a que ces ouvrages qui aient rendu possible une telle histoire pour toute la période des deux Walpole*

2l8 INTERET CONTINENTAL

contre l'Espagne, parce que la voix de la nation le demandait trop hautement. Mais ïValpole ne démentit pas son ancienne politique aussi longtemps qu^il fut au timon des affaires : il voulait donner des secours , sans s'engager dans la guerre ; il fournit des subsides, et prit des troupes allemandes à la solde de l'Angleterre.

Ces deux moyens, des subsides et prendre à sa solde des troupes étrangères , caractérisent particulièrement la politique continentale de l'Angleterre depuis ce temps-là. C'est pourquoi ils méritent que rious les considérions de plus près l'un et l'autre dans leur nature et dans leurs effets. Ils le méritent d'autant plus, que les jugemens qu'on en a portés dans ces derniers temps manquent de justesse ou d'impartialité.

L'usage de donner des subsides à des puissances étrangères, ne fut pas établi en Angleterre par les rois de la maison de Hanovre , ainsi que nous l'avons fait voir dans la première partie; mais déjà sous Guillaume III y et particulièrement dans la guerre de la succession d'Espagne , sous la reine Anne. C'était en général une suite de l'inégalité du partage des richesses dans les pays qui formaient le système d'états de l'Europe si étroitement lié dans ses parties; et cet usage devait se répandre toujours plus à mesure que cette inégalité augmentait. Gomme les pays à l'occident de cette partie du monde s'appropriaient par l'avantage de leur situation le grand commerce du monde, les richesses

en numéraire s'amoncelaient dans ces pays : c'étaient en conséquence ceux-ci qui se trouvaient en état de donner des subsides à ceux qv\i en avaient besoin. Ce n'était pas l'Angleterre seule qui suivait ce système ; la France et la Hollande le faisaient aussi; mais la situation et les relations de l'Angleterre devaient la mettre le plus souvent dans ce cas.

Les subsides peuvent être un gain considérable tant pour l'état qui les donne, que pour celui qui les reçoit; mais ils peuvent aussi devenir un grand mal, qui peut réagir même sur le système d'états, selon qu'une saine politique, mais non des passions odieuses et de purs caprices politiques, en dirige l'usage. L'indépendance et la sûreté sont d'un plus grand prix que l'argent ; et si l'on peut se procurer ou conserver l'une et l'autre, pour soi et pour ses- alliés, à prix d'argent, celui-ci n'est certainement pas employé en vain. Dans un système consistant en parties, constitutives si différentes que le sont celles du système d'états en Europe, il n'est pas possible que le système d'équilibre, la seule garantie de la durée du tout, puisse se maintenir sans secours réciproques. Mais les remarques que nous venons de faire , font voir clairement qu'il fallait nécessairement qu'il y eût ici des états, pour qui des secours en argent étaient plus avantageux que ceux en troupes , aussitôt qu'ils manquaient plus d'argent que de bras. Les subsides fournis par les états plus riches , qui leur

épargnaient des hommes que sans cela il leur eût fallu sacrifier, étaient donc dans de telles circonstances une condition presque nécessaire du maintien de l'équilibre politique. — * Mais d'un autre côté, il est incontestable qu'on pouvait abuser excessivement d'un tel moyen, aussitôt que c'était ou une aveugle passion qui remployait poux satisfaire sa haine, ou cette horrible politique qui voit son avantage dans la prolongation des guerres des autres, et qui ne craint pas même de faire des sacrifices considérables pour atteindre son but. Les maximes que suivra une politique raisonnable n'ont encore été développées nulle part, que je sache. Peut-être est-ce de l'idée elle-même que découle le développement le plus juste. Les subsides sont des secours en argent fournis à une autre puissance immédiatement, afin qu'elle puisse défendre ses propres intérêts, qui médiatement sont aussi les nôtres. C'est ici que semble se trouver îa destination principale, qui change sitôt que 3a défense de nos propres intérêts en devient le but immédiat. Ce n'est que dans le premier cas qu'on peut raisonnablement en espérer un gain assuré , et une histoire complète des subsides mènerait vraisemblablement au résultat, que de grands hommes d'état ne se sont pas écartés de cette maxime fondamentale; et que ceux qui la blessèrent , le firent à leur propre préjudice. Dans un cas particulier il peut bien quelquefois être difficile de décider quel est l'intérêt qui doit prévaloir ? si c'est

celui de l'état qui donne les subsides , ou celui de l'état qui les reçoit. Mais ceci ne pouvait jamais être moins douteux qu'à l'égard des subsides donnés cette fois-là à l'Autriche par l'Angleterre ; et les ennemis même de cette dernière puissance n'osèrent lui faire des reproches à ce sujet.

La ressource de prendre à sa solde des troupes étrangères pour faire ses propres guerres , est un moyen analogue au premier. Elle résulte, comme l'histoire nous l'apprend , de la nature même des grands états maritimes et commerçans, où il n'y a pas un nombre d'hommes qu'on pût employer au service militaire , sans trop préjudicier aux métiers, et que le service y est ordinairement moins honorable que chez les puissances du continent (a). Mais il y avait encore pour l'ilngieterre une cause particulière qui devait inévitablement faire, recourir à ce moyen , savoir l'opposition de la nation à l'augmentation des troupes réglées, opposition fondée sur la crainte de la perte de la liberté nationale. Il suffit de connaître un peu l'histoire du parlement dans le siècle passé, jusqu'aux vingtcinq dernières années, pour savoir que presque, à chaque occasion, cet objet devint la pomme de discorde entre le parti de l'opposition et le minis-

(<z) C'est ce que j'ai déjà montré amplement à l'égard d'un ancien peuple, les Carthaginois, dans mon ouvrage intitulé, Idées sur la Politique 3 etc., tome Iï, p. 284 de la dernière édition.

tériel. Si celte méfiance n'était pas tout-à-fait sans cause, il n'est point douteux qu'on la poussait trop loin, et qu'elle pouvait avoir des suites fort nuisibles. Tandis que les autres états de l'Europe augmentaient leurs troupes réglées presque d'année en année, le gouvernement d'an peuple insulaire ne pouvait pas demeurer tout-à-fait en arrière , cet état étant non-seulement un membre actif du système général d'états de l'Europe, mais encore se trouvant menacé, non en vain, d'irruptions du dehors. De ces besoins et de ces obstacles résultait donc de soi-même le système de se tirer d'embarras autant qu'on pouvait , en prenant à sa solde des troupes étrangères. Ceci pouvait également avoir ses bonnes suites et ses mauvaises, selon qu'on agissait avec modération, ou qu'on abusait de cette mesure et qu'on la poussait trop loin. L'Angleterre pouvait , à l'aide de ce moyen , épargner des hommes ; mais d'un autre côté , cette mesure pouvait devenir excessivement préjudiciable, si la confiance en ses propres forces et le courage guerrier de la nation en étaient affaiblis. Le désavantage semblait être le plus du côté de ceux qui fournissaient des troupes pour de l'argent. Mais d'abord ( et ceci, est une circonstance de bien grande importance ) selon le droit des gens , dans ce temps-là , ceux qui donnaient des troupes en solde, n'étaient pas pour ceia regardés comme ennemis par ceux contre qui ces troupes servaient ; et si l'on ne considère pas la chose sous

un point de vue trop borné , il n'est pas difficile de faire voir combien étaient partiales les déclamations de ceux qui ne parlaient que d'un trafic d'hommes , ou d'un marché où* il y avait des es* claves à vendre. A Dieu ne plaise que ce que nous venons de dire ne fasse croire que c'est une maxime politique généralement excellente de donner ses propres troupes à la solde d'états étrangers! Mais si des pays accablés.de dettes ont trouvé dans cette ressource non-seulement le moyen de les acquitter^ mais encore celui de fonder le bien-être public, (et qui est-ce qui ne sait pas qu'il y a de tels états? ) n'a-t-on pas raison de dire que les troupes qui passaient à un service étranger étaient plus utiles à leur patrie qu'elles n'eussent pu l'être sur le champ de bataille pour leur propre cause ? Ce sont ici les rapports sous lesquels la chose se fait, et les buts qu'on a pu atteindre par là, et qu'on atteignit réellement, qui sont la mesure de l'approbation ou de l'improbation. Combien de fois n'arriva-t-il pas d'ailleurs, comme dans presque toutes les guerres sur le confinent, que les pays qui donnaient des troupes en solde, étaient euxmêmes intéressés à îa guerre î Quel avantage n'est-ce pas dans un tel cas, non-seulement de s'épargner les frais de la guerre à laquelle il aurait fallu prendre part, mais encore de la tenir éloignée de ses frontières , avantages pour lesquels des états petits et faibles ne sauraient faire de trop grands sacrifices !

Avant que la guerre éclatât, l'Angleterre avait fait avec la Hesse et le Danemarck des traités pour des troupes auxiliaires. Mais lorsque Carteret eut remplacé TFalpole (en 1742), qu'il eut été résolu de prendre une part active à la guerre sur le continent, et que le Danemarck eut rompu le traité, on prit le corps hanovrien de seize mille hommes à la solde de l'Angleterre. On sait combien il contribua à l'heureux succès. Jamais les mesures du gouvernement, dans toute la période de la maison de Hanovre , n'occasionnèrent une opposition plus vive que dans cette circonstance, où l'observateur calme aurait certainement dû s'y attendre le moins. Jamais les anciens reproches sur l'intérêt hannovrien ne furent réitérés plus hautement et d'une manière pl us indécente qu'alors.

C'est en vain que l'on croit trouver dans quelque écrivain anglais (autant que je les connais) un examen calme et impartial sur ce sujet : les principes d'où ils partent le rendent impossible. Ils ne voient que l'Angleterre, et c'est un crime à leurs yeux, non-seulement de ne pas donner la préférence à l'Angleterre (inculpation dont ils ne peuvent eux-mêmes donner aucune preuve fondée), mais même d'essayer de concilier les intérêts de l'Angleterre avec ceux de Hanovre. Mais, demandera tout naturellement quiconque examine impartialement cette question, leurs rois avaient-ils cessé detre électeurs de Hanovre? lAingleterre Favait-elle exigé d'eux? N'avaient-ils pas comme

tels des devoirs envers leurs sujets d'Allemagne? Ne devaient-ils pas à ceux-ci la protection que des négociations et des alliances sur le continent pouvaient procurer? On ne saurait croire à quel degré on poussa à cet égard les prétentions en Angleterre, et sur quel ton on le fit. Il faut avoir lu les discours prononcés dans ces temps-là au parlement, particulièrement dans la chambre des pairs (a) , pour se faire une idée de ces diatribes furieuses, pleines des emportemens les plus grossiers de l'orgueil national et des offenses les plus grièves contre un peuple qui avait plus d'une liaison avec eux. Le temps lui-même n'a déjà que trop réfuté ces fables de projets d'agrandissement de l'électorat, qu'on renouvelait à la moindre démarche qui se faisait à l'avantage de Hanovre, ou qu'on ne pouvait même que présumer..

Mais pour apprécier ces reproches comme ils le méritent , il faut en connaître la véritable source^ Ils venaient bien moins de la persuasion que de l'esprit de faction, Ce furent les cris de l'opposition qui, lorsqu'il lui réussit de culbuter IFalpole,

(a) En 1742 et 1 74^ ■> sous le ministère de Carteret. Le licenciement du corps hanovrien qui était à la solde de l'Angleterre , est le lieu commun des orateurs. Ce corps faisait alors presque la moitié de l'armée des alliés , et l'on pouvait par conséquent supporter facilement les suites de Son éloignement- Je doute que l'histoire entière présente un pareil exemple du triomphe des passions sur la saine raison , dans des gens qui se disent hommes d'état,

parvinrent à gagner en sa faveur la voix de la grande foule. Où est-ce que ce parti aurait pu trouver matière à ses discours plus facilement qu'ici, où elle ne pouvait jamais manquer sitôt qu'on ne partait que des principes de l'égoïsme? Ce ne peut être le but de ce traité d'entrer dans le détail de cet objet ; des lecteurs qui ne connaissent pas à fond l'histoire de ces temps-là verraient d'ailleurs avec étonnement jusqu'à quel degré d'aveuglement et de folie peut mener l'esprit de faction!

L'histoire d'Angleterre dans le dix -huitième siècle est aussi riche et peut-être plus riche qu'aucune autre en exemples de grandes vertus et de grandes actions; mais elle a un côté sur lequel l'homme à sentiment juste ne peut que jeter un regard de pitié : c'est l'histoire de l'opposition. Ce n'est pas l'opposition en elle-même, sans laquelle il ne saurait y avoir de liberté politique; ce n'est pas non plus l'effervescence de l'esprit de parti, qui, dans certains temps, en est inséparable, que je censure ici. On peut bien surmonter le dégoût qu'excitent ces cris perpétuellement répétés, souvent même dans des occasions insignifiantes, sur la ruine prochaine de l'Etat, qui n'avait jamais lieu. Mais c'est la triste perspective qui se renouvelle si souvent, que des hommes même à grands talenset à grand caractère, donnant à leurégoïsme le nom de patriotisme, parlent contre leur propre conviction ; de voir comme ils blâment chaque mesure du ministre, parce que c'est sa mesure ;

comme dans tout cela ils ne peuvent cacher que leur but est moins le bien de l'État que celui de se faire place. Bornons-nous à citer ici comme exemple la conduite de ce grand homme que l'Angleterre regarde encore toujours avec raison comme le premier de ses hommes d'Etat, du grand Pitt9 lorsqu'il était dans le parti de l'opposition contre JValpole , conduite sur laquelle il ne jeta ensuite lui-même que des regards d'improbation ! Le véritable caractère de l'opposition doit être celui d'une censure continuelle des ministres. Mais une censure qui blâme toujours, qui ne fait que blâmer, perd sa force et n'atteint pas son but. C'est dans cet esprit pervers de l'opposition que se trouve un des principaux fondemens de l'accroissement progressif de la supériorité du gouvernement. L'opposition a souvent triomphé en Angleterre et produit la chute du ministre, lorsque le mal était déjà fait; mais elle n'a presque jamais pu empêcher à propos l'exécution de fausses mesures.

L'histoire de la guerre de la succession d'Autriche ne nous intéresse ici qu'à cause de ses suites pour la politique continentale de l'Angleterre. Aussitôt que l'ancienne inimitié entre la France et l'Autriche se ranima, non-seulement l'ancienne alliance entre cette dernière puissance et la Grande- Bretagne fut renouvelée, mais encore on renoua sur le continent d'autres liaisons qui étaient près* que les mêmes que celles qui avaient eu lieu sous Guillaume 111 et sous la reine Anne. L'Angleterre

eut pour allié en Italie le roi de Sardaigne, à qui elle s'obligea , par le traité de Worms , de payer des subsides; la république des Provinces-Unies fut entraînée dans cette guerre; et, après la paix de Dresde, en 1-745, l'Angleterre conclut même une alliance avec Frédéric IL La suite de cette discussion exige que nous nous arrêtions ici quelques instans sur la conduite de ce grand prince dans ce temps-là. Ce fut proprement lui qui, dans cette guerre, créa un nouveau système politique, la conquête de la Silésie ayant fondé la rivalité entre l'Autriche et la Prusse, qui dès lors fut pour longtemps comme le pivot de la politique en Europe; L'histoire de Frédéric dans les années suivantes peut avoir plus d'intérêt pour Fart de la guerre et pour celui du gouvernement; mais pour la politique, c'est cette période antérieure. Sa conduite offre un aspect nouveau, on peut même dire surprenant : comme en 1740 il prit d'abord tout seul les armes; comme il s'allia avec la France, et fit cependant tout seul la paix en 1742 ; comme deux ans après il reprit les armes, s'allia de nouveau avec la France, et posa de nouveau les armes tout seul seize mois après. Mais pour le comprendre et pour l'admirer, il faut que le regard embrasse toute la suite de ses relations extérieures dans ce temps, et surtout celles avec la France. C'est ici qu'on peut apprendre de lui et de lui seul l'art jusque alors inconnu en Europe de faire des alliances sans s'abandonner, de rester libre en pa-

DE LA. GRANDE-BRETAGNE. I'aQ

raissant se lier, de se retirer à propos. Il semble, il est vrai , que cet art se soit perdu pour l'Europe; mais il fallait bien qu'il se perdît : car toute sa politique ne procédait pas immédiatement de la supériorité de son génie, mais de l'indépendance de son caractère, qui certes n'est pas héréditaire. De là cette hardiesse de conduite, cette liberté de mouvemens, cette droiture qui n'était pourtant pas sans finesse; enfin cette supériorité sur ses contemporains, qui ne se montrait pas moins dans le cabinet qu'au champ de bataille. De là nulle trace de cette basse politique efféminée, qui rampe devant celui qui est plus puissant , pour braver dans l'occasion celui qui est plus faible ; qui ne connaît point de but plus élevé que de se démêler au travers des affaires du jour, et qui demain célébrerait une fête en action de grâce si elle pouvait aujourd'hui éviter d'être battue. Personne n'a, par son exemple, enseigné d'une manière plus frappante que Frédéric, dans ces temps-là, cette vérité éternelle, que l'indépendance de caractère dans la conduite vaut mieux qu'un talent brillant, et qu'elle est d'autant plus importante que celui qui la possède est à un poste plus élevé.

Il savait positivement ce qu'il voulait ; c'est pourquoi il se retirait du théâtre de la guerre aussitôt qu'il avait atteint son but [a). Les autres

(a) Par la paix de Dresde, du 27 décembre 1745.

2 3o INTERET CONTINENTAL

grandes puissances continuèrent encore la guerre trois ans; il serait difficile de dire pourquoi, à moins qu'on ne voulût mettre en ligne de compte les passions animées par des incidens. La France pouvait tout aussi peu se flatter de détruire encore la monarchie autrichienne , que d'ôter la couronne impériale à François Ier après qu'il eut été élu, et que Frédéric l'eut aussi reconnu; et quelque éclatantes que fussent ses victoires dans les Pays-Bas, l'expérience fit voir cependant qu'on ne pouvait pas compter de faire ici des conquêtes durables. Elles firent toutes la paix (a), parce qu'elles étaient épuisées. Quelles en furent les conséquences pour l'Angleterre?

On sait que l'Angleterre ne gagna rien en possessions par la paix d'Aix-la-Chapelle : mais il serait bien inconséquent de chercher ici matière à blâme. L'Angleterre n'avait pas entrepris cette guerre pour faire des conquêtes, mais pour donner des secours à l'Autriche contre la France. Elle avait atteint ce but; et ne devrait-on pas regarder comme bonne toute paix par laquelle on parvient au but qu'on s'était proposé en commençant la guerre? Ce n'est pas, il est vrai, l'opinion commune, qui ne mesure les avantages que sur les conquêtes qu'on a faites. Plus la vertu de l'indépendance politique est rare, plus est fréquente l'expérience que les, plans ambitieux ne se forment que pendant la

(tf) A Aix-la Chapelle , le 3o avril 1748-

DE LA GRANDE-BRETAGNE. a3l

durée des guerres, et font de celles-ci, en les prolongeant, le fléau des peuples. Mais cette guerre eut pour la politique de la Grande-Bretagne d'autres conséquences de haute importance.

La première fut l'enchaînement plus profond de l'intérêt colonial dans les relations des Etats de l'Europe. Aucune des guerres précédentes faites par l'Angleterre ne s'était répandue sur les colonies autant que celle-ci. La guerre contre l'Espagne fit tout naturellement des Indes occidentales et des mers de l'Amérique le théâtre des entreprises. Mais alors pour la première fois l'Inde devint aussi le champ de bataille des Anglais et des Français. Deux hommes des plus extraordinaires, Mahé de la Bourdonnais et Dupleix , avaient déjà avant la guerre jeté ici le fondement d'une domination qui aurait vraisemblablement procuré à la France la possession de l'Inde, s'ils eussent été d'accord, La jalousie des Anglais se réveilla; les hostilités commencèrent également ici, et quoique par la paix d'Aix-la-Chapelle les conquêtes fussent rendues de part et d'autre, l'étincelle de la discorde ne s'éteignit pourtant pas, et à chaque guerre suivante l'Inde fut, comme le Nouveau-Monde, la cause et le théâtre de la lutte.

La supériorité de la marine anglaise fondée depuis ce temps-là se trouvait aussi dans un grand rapport avec cela. Dans les guerres précédentes la balance entre la marine anglaise et celle de ses ennemis n'avait jamais été rompue. Mais lorsque

oS.% INTÉRÊT CONTINENTAL

cette guerre commença , la marine française se trouvait dans le plus grand délabrement, par la îésinerie de Fleury ; et par cette guerre elle fut presque entièrement anéantie. Le succès de cette tentative produisit à chaque nouvelle guerre des plans semblables, qui menèrent enfin à cet empire des mers, qui devint l'objet de la jalousie des autres puissances, et pour l'Europe la source de tant de malheurs.

Les relations avec les états du continent semblaient alors être solidement fixées pour long-temps. Le renouvellement de la rivalité avec la france avait fondé l'alliance avec l'Autriche, qui paraissait devoir durer aussi long- temps que cette rivalité même. La source des différens avec l'Espagne avait été tarie par la révocation des concessions du traité d'Assiento (a) ; et l'inclination personnelle de Ferdinand VI \ successeur de Philippe F, depuis 1745 , faisait que l'Espagne était pour l'Angleterre sinon une puissance alliée, du moins une puissance amie. Les relations avec la Prusse étaient du même genre; celles avec les Provinces-Unies étaient restées les mêmes et s'étaient même resserrées. Si l'union mutuelle de ces deux puissances était auparavant fondée sur la rivalité avec la France , il fallait que la révolu tion produite par cette guerre amenât de nouvelles liaisons. On sait que lorsque l'armée française pénétra dans les Pays-Bas autri-

(a) Par le traité de Buenretiro , en 1 ySo.

chiens en 1 747 , le stathouderat fut rétabli dans les Provinces-Unies en faveur de Guillaume 1 V ' , gendre de George II, et que la puissante influence ? ou plutôt la domination de la maison d'Orange fut raffermie. Après une guerre qu'on avait faite et finie en commun, la continuation de l'alliance était bien naturelle 5 lesr relations de famille en resserrèrent alors les nœuds encore plus étroitement.

Enfin , cette guerre avait aussi affermi l'union avec la Russie. Marie-Thérèse parvint à gagner la Russie à son parti , et en 174& 0° vit pour la première fois une armée russe venir en Allemagne, en conséquence d'un traité de subsides fait avec l'Angleterre et la Hollande. Cependant ce ne fut que passagèrement que la Russie se mêla des affaires de l'occident de l'Europe ; ce n'était pas encore le temps où elle devait tenir entre ses mains la balance de l'équilibre.

Pendant les premières années après cette guerre, surtout depuis qu'on s'était raccommodé avec l'Espagne, l'Angleterre s'occupa plus de soi-même et de ses finances, que de l'étranger; et par la réduction des intérêts de la dette de l'état, à trois pour cent, Pelham éleva (a) un monument plus glorieux pour son ministère, que ceux qu'on au-

(a) Pelham et son frère , le duc de Newcastle , furent , depuis la retraite de Carteret, en 1744 » à la tête du ministère y Jusqu'à ce que Pelham mourût , en 175/j.

rait pu lut dresser pour le gain de batailles. Cependant on vit alors se développer pour la politique continentale de l'Angleterre les conséquences du système fondé par Frédéric II , par lequel le maintien de l'équilibre dans l'empire germanique, entre l'Autriche et la Prusse fut considéré, pour ainsi dire , comme la pierre fondamentale de l'équilibre de l'Europe. Il était bien naturel que l'Angleterre demeurât ici plus du côté de l'Autriche son alliée ; c'était d'autant plus naturel, que vers ce même temps l'occupation de l'Ostfrise , qui venait de vaquer, et peu après les démêlés sur la compagnie des Indes d'Emden avaient produit une grande froideur entre George II cl Frédéric. Mais la conduite du cabinet britannique mit alors entre les mains de l'opposition des armes dont elle sut se servir adroitement. Marie-Thérèse souhaitait déjà alors de faire élire Joseph , son fils encore mineur, roi desPvomains. Non-seulement l'Angleterre la secondait, elle répandait même à pleines mains les subsides parmi les électeurs, pour parvenir à ce but. On fit effectivement des traités avec les électeurs de Bavière, de Saxe, de Cologne, et l'électeur palatin; ou du moins on leur promit des subsides, pour gagner leurs suffrages. Il est étrange de voir Pitt lui-même {a) parler en faveur du traité avec la Bavière, parce que , disait-il , on détacherait par là cet état des intérêts de la France. Nous n'exa-

(«) Life of JFill. Pitt, I,p. 144,

DE LA GRAINDE-ERETAGNE. 1 35

minerons pas ici si l'Angleterre avait en général raison de s'ingérer si avant dans les affaires de l'Allemagne; ce principe dominait alors dans le cabinet britannique. Mais non-seulement ces subsides an milieu de la paix (comme Horace Walpole s'exprime dans ses plaintes si a m ères à ce sujet) (a), ne menèrent pas au but, Frédéric //ayant su faire échouer tous ses plans ; mais encore ils entretenaient la froideur qu'on aurait eu alors les plus fortes raison d'éviter. C'était un exemple frappant de l'abus des subsides.

Mais le grand changement qui se préparait alors dans les relations continentales, et qui suivit réellement bientôt , détourna l'attention de l'élection du roi des Romains, pour la fixer sur des objets plus importans; il devait aussi produire dans la politique de l'Angleterre une variation qui était inévitable. Le rapprochement et peu à près l'étroite alliance entre la France et l'Autriche (6) , était un événement qui semblait se jouer de toutes les espérances des politiques. Aucune démarche du

(«) On trouve un excellent développement des relations continentales de l'Angleterre, dans ce temps-là, surtout à cet égard, dans le Mémoire que Horace Walpole fit alors ( 1 75 1) remettre au cabinet : Coxe , Mémoirs of Horace Walpole , p. 386 et suiv. Déjà avant et après la paix d'Aix-la-Chapelle , il s'efforça , mais en vain , de conclure une alliance avec Frédéric II. Il avait certainement raison de dire qu'on avait grand tort de l'aigrir.

(&) Conclue en iy56,

cabinet français n'a été blâmée ni avec plus de force, ni avec plus d'aigreur; et si l'on considère le but le plus proche de cette démarche, celui de faire la guerre à Frédéric //pour anéantir sa puissance , on doit trouver que c'était avec raison qu'on la blâmait. Mais les écrivains et les publicistesaliemands , dont plusieurs n'étaient que les échos des autres, en répétant ces reproches, ne devraient pas oublier qu'ils ont eu la plus grande raison d'être reconnaissans de cette démarche. Si , après que Frédéric II fut sorti vainqueur de cette lutte , il parut encore pour l'empire germanique une période de près de trente ans, la plus heureuse, la plus florissante qu'il eût jamais eue , n'était-ce pas une suite de la bonne intelligence entre la France et l'Autriche? Put-on jamais en Allemagne , sans cette concorde, penser à une tranquillité durable? Ce fut avec raison que la Pompadour fut livrée aux imprécations de la France ; l'empire aurait bien eu raison d'élever un monument en son honneur!

Non-seulement cette alliance entre la France et l'Autriche priva l'Angleterre de son premier confédéré , mais encore, à cause des grands différens avec la France , qui s'étaient élevés au sujet des frontières de la nouvelle Ecosse , des forts sur les derrières des colonies de l'Amérique septentrionale , et sur la possession des îles neutres des Indes occidentales, elle amena la vraisemblance et presque la certitude d'une guerre dont le but , comme guerre continentale ? devait entraîner aussi, par

DE LA GRANDE-BRETAGNE. iZj

ia ruine de la Prusse, la perte de l'équilibre nouvellement établi en Allemagne ; et cet empire devait nécessairement devenir le théâtre le plus important de cette guerre , puisque les Pays-Bas autrichiens ne pouvaient plus alors servir de conducteur. George II devait considérer cette alliance sous un double point de vue, comme roi d'Angleterre, et comme électeur de Hanovre. Il fallait s'attendre que dans ce concours de rapports, ses états en Allemagne seraient les premiers exposés : en conséquence s'il commençait par pourvoir à leur sûreté , il ne faisait que remplir ses devoirs de souverain. Mais dans quelles circonstances les intérêts de l'Angleterre et ceux de Hanovre auraientils pu s'accorder plus qu'alors? Il ne pouvait y avoir alors sur le continent qu'un seul puissant allié pour l'Angleterre , Frédéric II ; et quelle eût été sa situation après renvahissemeut de Hanovre? Il s'en fallait pourtant de beaucoup que cette vérité aussi claire que le jour fût généralement reconnue en Angleterre. Les cris sur l'intérêt de Hanovre se renouvelèrent ; l'homme même qui comme ministre soutint ensuite le principe, que c'était en Allemagne qu'il fallait faire la conquête de l'Amérique, blâmait alors les liaisons que George II cherchait sur le continent par des traités de subsides {a).

(a) Cependant Pût ne parlait pas en général. Il ne blâmait que les liaisons avec la Russie et la Hesse , que George //cher-

Les premiers regards du roi se portèrent sur la Russie. Les subsides donnés à cette puissance dans la dernière guerre avaient accoutumé à voir des troupes russes en Allemagne; et il fut conclu un traité avec Élisaheth > pour mettre l'électorat à couvert de l'invasion des Français (ci). On peut bien douter si , dans les rapports de la Russie qui se développèrent bientôt, ce but eût été atteint, puisque le parti de l'Autriche et de la France triompha aussi en Russie. Mais Frédéric 11 , qui déjà connaissait trop bien ces rapports pour vouloir souffrir des troupes russes dans les pays de Hanovre , et qui savait aussi trop bien quelles suites l'occupation de cet état par une puissance étrangère pouvait avoir pour lui, s'éleva au-dessus de tous les doutes et de toutes les petites passions : il offrit de couvrir lui-même la neutralité de l'électorat de Hanovre ; George 11 laissa les Russes, et

chait alors. Mais qui ne lirait volontiers soi-même les propres paroles d'un tel homme dans cette occasion? «Il est impos- » sible ( disait-il ") de défendre Hanovre avec des subsides. * Un pays ouvert ne peut être protégé contre un voisin qui » peut y faire une irruption avec cent mille hommes, et y en » envoyer ensuite tout autant. Si Hanovre est attaqué à cause » de ses liaisons avec la Grande-Bretagne , nous lui devons à » la paix un dédommagement complet de toutes les pertes » qu'il a faites. Mais l'idée de défendre Hanovre par des sub- » sides est ridicule et inexécutable ». Life of IV. Pitt, I, p. 1 36. L'exagéraîion de cette assertion est le mieux réfutée par le fait. (<?) Au printemps de iy55.

DE LA GRANDE-BRETAGNE. I^g

s'allia avec lui («), de même qu'avec plusieurs princes voisins dans, le nord de l'Allemagne.

L'histoire de la guerre à jamais mémorable qui éclata alors , n'appartient pas ici. Les jours glorieux des Frédéric et des Ferdinand sont passés , et il ne nous en est resté que le souvenir. Suivis de presque tous les héros leurs compagnons, il y a long-temps qu'ils sont descendus dans l'empire des ombres, pour faire place à une génération dont il sera plus aisé d'apprendre l'histoire, parce qu'il y a moins de noms à retenir.

Revenons à l'Angleterre. Le timon de l'état fut remis entre les mains d'un homme dont la nation ne perdra pas la mémoire, et dont nous pouvons d'autant moins nous dispenser de parler ici, qu'il devint l'appui des relations continentales de l'Angleterre : c'est William Pitt, depuis lord Chatam(b), membre du Parlement déjà depuis 1735, et déjà sous Pelham revêtu de la charge de trésorier, qu'il perdit en 1755 (c) , il avait été long-temps dans le parti de l'opposition contre TValpole. Mais déjà alors son crédit était si grand , que non-seulement au- ' cun ministère ne pouvait se soutenir sans lui, mais qu'on fut même obligé de lui laisser le soin de former celui dans lequel il devait de nouveau prendre place. Ce fut ainsi qu'encore avant qu'il

(a) Par le traité de TVh.iteh.all , du i5 janvier 17 56\

(b) Il était né le 17 novembre 1708. Il fut créé comte de Chatam en 1766 ; et mourut le 1 1 mai 1 778.

(c) Le 20 novembre.

se fût écoulé une année ( le 20 octobre 1756), il rentra dans le ministère, comme secrétaire d'élat, lorsque le roi accepta les propositions qu'il avait faites pour remplir les autres places; il conserva cette place importante jusqu'au 5 octobre 1761 , qu'il en donna lui-même sa démission , lorsqu'on ne voulut pas suivre son avis. Les cinq années de son administration , furent la période la plus brillante que l'Angleterre eût encore vue. Ses panégyristes n'ont pas manqué de louer le grand nombre des batailles gagnées, des vaisseaux pris et des conquêtes faites pendant son ministère (#). Mais ce ne fut pas lui qui fit ces grands exploits ; il les fit faire. Son véritable éloge peut être contenu dans deux lignes : par la grandeur de son caractère il éleva ï esprit de la nation. C'était un homme dans tout le sens du mot. Une indépendance fortement enracinée formait le centre de tout son être , d'où partaient les rayons de son génie et de son éloquence si souvent admirée, de même que les maximes de sa politique. Tout comme il avait une ferme confiance en lui-même, de même la nation devait apprendre à ne compter immédiatement que sur ses propres forces. De là cette habitude des entreprises hardies ; de là ces réformes dans les milices et dans la marine; de là surtout cette impulsion qu'il donna à l'esprit

(a) On en trouve l'énumëration dans l'ouvrage intitulé , Lfe of Pitt, X, p. 198.

national, en se montrant lui-même à .chaque occasion non comme fauteur de l'extension des pré^ rogatives, des droits et de l'autorité de îa couronne, mais plutôt comme le défenseur des droits et de la puissance de la nation , dans le sens constitutionnel du mot. 11 fallait donc bien nécessairement que Pitt fut par caractère peu porté en général en faveur du système des subsides et de la solde de troupes mercenaires, en ce qu'il pouvait paralyser la confiance de la nation en elle-même et en sa propre force. Mais il prouve aussi, que les grandes têtes ne tiennent pas aveuglément à certaines maximes. Aussitôt qu'il n'en résultait rien de nuisible à cet intérêt majeur , il adoptait lui-même ce système et le mettait en pratique avec autant de sagesse que de bon succès. Quand est-ce qu'on a fait un usage plus convenable de troupes auxiliaires , que cette fois-là de celles des alliés? Quand aurait-on donné des subsides plus à propos que ceux que Pitt donna à Frédéric II ? C'est un .spectacle bien particulier de voir l'union de ces deux grands hommes ; eux dont chacun ne comptait en premier que sur lui-même , et agissait pour lui-* même , sans cependant perdre de vue les avantages qu'il retirait de l'alliance avec l'autre.

La politique continentale de l'Angleterre peudant la guerre de sept ans , aussi long-temps que Pitt tint le timon des affaires, peut à mon jugement être regardée comme le plus parfait modèle où le cabinet britannique eût pu puiser pour

toujours ses maximes fondamentales à cet égard. Je ne parle pas ici du choix des alliés ; celui-ci ne peut dépendre qu'à demi du cabinet, parce que les relations avec les puissances du continent sont variables ; mais de la manière d'agir. On s'en tint alors bien exactement à l'idée des subsides. On en donna à ceux qui , dans les circonstances de ce temps-là , étaient les alliés naturels de la Grande-Bretagne, et qui avaient le même intérêt principal ; non à quiconque en voulait. On en donna, afin que ceux qui les recevaient pussent d'abord s'aider eux-mêmes , et l'on attendait le gain médiat pour l'Angleterre; mais non dans la vue qu'ilss oubliassent eux-mêmes et qu'ils dussent avant tout servir l'Angleterre. On ne fut point avare de subsides; mais on ne les donna pas non plus mal à propos. On ne promit pas plus qu'on ne voulait donner ; mais on tint ce qu'on promit. On rendit plus forts ceux qui étaient faibles , en les mettant à la place convenable , et en les rapprochant de soi. Ce fut ainsi que Pitt et Frédéric , tous deux également indépendans, pouvaient suivre chacun son chemin , sans moins agir pour cela en parfaite harmonie. Pitt lui-même a par la suite exposé dans un discours , ses principes et sa manière d'agir dans ces temps-là , avec tant de clarté , que les lecteurs ne seront sans doute pas fâchés de les trouver ici. « On m'a beaucoup reproché, mylords ( dit-il » d'avoir appuyé une guerre qu'il était à la mode » de nommer ma guerre d'Allemagne. Mais je puis

» soutenir en toute pureté de conscience que ces i) reproches me furent faits par des hommes qui ne » connaissaient point l'état des choses , ou qui » avaient intérêt de le défigurer. Je vais m'expli- » quer franchement là-dessus, comme en toute au- . » tre occasion. Il est bien vrai qu'au Parlement je » me déclarai de toutes mes forces contre le projet » de nous immiscer dans la guerre d'Allemagne; et » si les circonstances étaient les mêmes, je le fe- » rais encore. Mais lorsque je fus chargé de prendre » part à l'administration , cette mesure était déjà » décidée. Avant que je fusse nommé au poste de » secrétaire d'état , le premier traité avec le roi de » Prusse était déjà signé (a) , et il était ratifié non» )) seulement par la couronne, mais aussi par les » deux chambres. C'était un fardeau qu'on m'im- » posait. Dans ce traité, l'honneur de la couronne w et celui de la nation étaient également engagés. y> Comment pouvais-je revenir sur un pareil en- » gagement? Comment pouvais-je conseiller à la » couronne d'abandonner un grand prince au mi- » lieu des dangers où sa confiance dans la loyauté » de notre pays l'avait engagé en partie? Ce sont » des questions que je vous laisse à décider. Peut- «être cet homme extraordinaire se fùt-il tiré de » ces difficultés sans notre secours. Il possède .des % » talens qui, aussi loin que les forces de l'homme

(«) Life of Pitt , II, p. 80. Ce discours fut prononcé en 1770, dans la chambre haute.

244 INTÉllET CONTINENTAL

» puissent atteindre , font honneur à l'esprit hu~ » main. Mais comment l'Angleterre eût- elle pu » conserver cette réputation de loyauté qui nous » distingue en Europe? Quelle autre nation étran- » gère eût à l'avenir recherché notre amitié ? Quelle » autre puissance étrangère eût fait des alliances » avec nous? Mais, mylords, quoique je désap- » prouve en général que nous prenions part aux » guerres du continent, je ne prétends pas pour » cela que toutes les liaisons avec quelques princes » d'Allemagne soient nuisibles ou sans utilité. Elles » peuvent , mylords, être non-seulement utiles , » mais même nécessaires ». Non, comme il ajoute, pour transporter des troupes étrangères en Angleterre, qui est assez forte pour se protéger ellemême, mais pour les faire passer en Irlande, afin de la garantir d'une invasion.

L'alliance avec la Prusse et ses confédérés ne fut pas le seul événement nouveau que la guerre de sept ans produisit à l'égard des rapports de la politique continentale de l'Angleterre. C'en fut encore un autre (a), qu'il fut possible à la république des Provinces-Unies, malgré ses liaisons étroites avec l'Angleterre , de rester neutre pendant cette guerre , ce qu'elle n'avait pu faire dans aucune des guerres précédentes. Mais l'alliance de la France et de l'Autriche devait nécessairement réagir sur

[a) Savoir , le traité par lequel Frédéric II garantit la neutralité de Hanovre.

la conduite de cette république, et affaiblir son union avec l'Angleterre. Dans les révolutions dit continent , elle n'avait qu'un intérêt principal, la continuation de l'état antérieur des Pays-Bas autrichiens. Aussi long-temps que ces provinces restèrent dans la possession d'une puissance étrangère , elles lui servirent de boulevard avec des barrières et sans celles-ci. Dans les circonstances de ce temps-là, elles ne pouvaient pas comme autrefois devenir un théâtre de la guerre ; la France, par son alliance avec l'Autriche, avait renoncé à toutes ses vues sur elles , et par conséquent cette alliance considérée sous ce point de vue devait être pour la république un des événemens les plus agréables. On sait généralement quels avantages sa neutralité procurait à son commerce, qui excitait même la jalousie de l'Angleterre. Quelle période pour cet état, s'il n'eût déjà depuis long-temps été atteint de maux dont aucun remède ne pouvait plus empêcher les suites!

Ces changemens des relations firent aussi qu'il fut superflu pour l'Angleterre de renouer en Italie les liaisons que dans les guerres précédentes elle avait formées avec la Sardaigne. Mais aux négociations de la paix on se servit de sa médiation , et ce ne fut pas en vain. Il restait encore à l'Angleterre un ancien allié , qui fut entraîné dans le tour-* billon , et qui avait besoin de secours : c'était le Portugal.

Nous avons déjà fait voir quand et corn meut les

liaisons avec cet état furent formées et affermies. Depuis la paix d'Utrecht il y avait eu des liaisons de commerce très-avantageuses pour l'Angleterre, sans conséquences politiques d'importance pendant la longue période de la paix dont le Portugal jouit. Les plans même de Pomhal n'avaient pu ni les rompre, ni les changer essentiellement. Mais l'alliance plus étroite qui par le pacte de famille engagea l'Espagne dans cette guerre , fut aussi la cause qui y entraîna le Portugal. Il fallait donc qu'il pût compter sur les secours de son ancien allié. Ce pacte si fameux de la famille des Bourbons semblait réaliser enfin l'appréhension qu'on avait eue pendant la guerre de la succession d'Espagne et la paix d'Utrecht. Quoique les couronnes d'Espagne et de France restassent séparées, l'intérêt des deux puissances était pourtant réuni. Mais les craintes qu'on avait à cet égard ont été bien peu remplies. Il fallut, à la vérité, que l'Espagne prît part aux guerres de la France; mais ceci ne servit qu'à faire que l'Angleterre se refit aux dépens de l'Espagne, et qu'elle entretint ses matelots en bonne humeur par les riches prises qu'ils faisaient. C'était peut-être aussi le gain le plus important. Des particuliers s'enrichissent par les corsaires et le pillage ; mais une nation n'y a encore jamais gagné réellement.

L'effet de ce pacte de famille (a) se manifesta

(a) Signé le 10 août 1761, mais tenu encore secret. Les deux

aussi alors; l'Angleterre eut guerre avec l'Espagne; et il fallait bien qu'elle l'eût. Comme le Portugal était menacé d'être attaqué par les Espagnols , on y envoya non-seulement des troupes auxiliaires , mais aussi un général allemand, le comte Guillaume de Lippe-Buckebourg , l'un des héros de la guerre de sept ans. S'il ne fut pas en son pouvoir de réformer la nation , il lui laissa du moins le souvenir ineffaçable de son nom. Qui est-ce qui ne connaît pas le grand comte encore actuellement en Portugal? Ce pays se tira de cette guerre sans perte , et les liaisons avec l'Angleterre furent resserrées.

Mais une autre conséquence du pacte de famille, accidentelle , il est vrai , mais beaucoup plus importante pour la politique continentale de l'Angleterre, ce fut la retraite de Pitt* Quoiqu'en Espagne on tînt fort secrète la conclusion de ce traité, afin de gagner le temps de recevoir chez soi les trésors de l'Amérique , Pitt avait pourtant trouvé moyen de s'en faire donner avis. Il demanda, comme on pouvait l'attendre de son caractère, qu'on prévînt l'Espagne et qu'on lui déclarât une guerre devenue inévitable. Mais on ne voulut pas le croire, et la majorité des voix fut contre son opinion. N'étant pas accoutumé à capituler avec sa conviction , il tourna le dos et se retira (a).

premiers articles du traité contiennent une alliance offensive et défensive , ainsi qu'une garantie mutuelle de toutes les possessions.

(a) Le 5 octobre 1761.

Ce qu'il avait prédit arriva ? et l'Angleterre se vit bientôt forcée de déclarer la guerre. Mais quoiqu'on fît alors avec le plus grand succès cette courte guerre contre l'Espagne, l'éloignement de Pitt réagit sur les mesures du cabinet de Londres tellement , qu'il fallut que tout le système de sa politique continentale s'écroulât à peine achevé. On cessa de prendre part avec ardeur aux guerres sur le continent; on discontinua de payer les subsides à Frédéric II, et l'Angleterre fit séparément la paix, sans avoir pour son allié les égards qu'il aurait été en droit d'exiger.

Ce procédé du cabinet britannique , considéré sous le point de vue du simple avantage momentané, pourrait s'excuser ; mais selon les règles d'une politique plus relevée, ce serait impossible. Il est bien vrai que Frédéric H fît alors voir la vérité du jugement de Pitt, que même livré à lui seul il se tirerait d'embarras ; mais aussi long-temps que l'intimité des relations entre l'Autriche et la France subsistait, n'eût-il pas été plus conforme à la saine politique de conserver l'alliance avec la Prusse ? Les conditions de la paix en eussent-elles été plus désavantageuses, si on l'eût faite en commun avec Frédéric P Un heureux concours de circonstances fit qu'il ne survint point de nouvelle conjoncture où l'Angleterre eût besoin de lui. Sa répugnance pour cet état s'était depuis ce moment trop enracinée, pour qu'il fût vraisemblable qu'il eût pu la vaincre.

Après la guerre de sept ans , l'Angleterre se trou-*

vait donc isolée et sans alliés, du moins sanspuissans alliés ; et après la profonde humiliation de la puissance avec laquelle elle rivalisait, elle n'eut pas non plus d'occasion prochaine d'en chercher. Dans la paix profonde dont l'occident de l'Europe continuait de jouir, un tel besoin ne pouvait guère se faire sentir. L'activité de la nation se restreignit d'abord à ses affaires intérieures, les contestations avec Wilkes ayant fait élever des questions de la plus grande importance pour les droits de la chambre des communes. Le différend avec l'Espagne sur les îles de Falkland, en 1770, produisit des menaces , mais point de guerre ; et bientôt le commencement des démêlés avec les colonies de l'Amérique septentrionale fixa toute l'attention. Le récit de toute cette contestation, et la guerre qu'elle occasionna sont étrangers à cette discussion, si ce n'est à l'égard de l'influence que cette guerre eut sur les relations continentales.

Les réactions sur ces relations furent de plusieurs sortes : la première fut le renouvellement du système des subsides. Aussitôt qu'on fut résolu à faire passer une armée en Amérique, on sentit le besoin des secours étrangers. C était donc ici le cas de l'opinion du lord Chatham, qu'il peut y avoir des cas où l'on ne pourrait se passer des alliances avec les princes d'Allemagne. Il n'avait certes point compté sur un cas tel que celui-ci; et dès le commencement des contestations il avait parié en faveur de la liberté de se taxer pour l'Ame-

2 5o INTERET CONTINENTAL

rique (a). Supposé cependant , ee que je suis bien éloigné de prétendre, qu'il fût expédient de faire la tentative de soumettre l'Amérique par la force, on ne peut douter que la méthode de se servir de troupes prises à la solde ne fût ici la meilleure. On épargnait des hommes dont un état comme l'Angleterre est le moins capable de se passer.

Quoique cette guerre d'Amérique n'en occasionnât point sur le continent de l'Europe, il en résulta pourtant une avec des puissances européennes , la France ayant pris le parti des Américains , et l'Espagne y ayant été aussi entraînée , en conséquence du pacte de famille. L'Amérique même ne fut pour ces puissances qu'une scène du second ordre; leur guerre devint presque entièrement une guerre coloniale, dont il était survenu de nouveaux sujets depuis la paix de Paris. L'enclavement des colonies par leur situation géo-

{a) Pour bien connaître les idées de Chatham sur l'Amérique , il faut lire le projet de bill qu'il présenta à la chambre haute le 1er février 1775 , après le commencement des troubles, mais qui fut rejeté. On le trouve dans l'ouvrage intitulé , Life of Pitt, II, p. 129. Les colonies devaient rester dépendantes, mais avoir le droit de se taxer elles-mêmes par leurs assemblées provinciales. Le congrès de Philadelphie (alors déjà assemblé) devait faire la répartition des taxes entre les provinces , et fixer la somme pour laquelle elles devaient contribuer à l'extinction de la dette nationale de l'Angleterre, etc. Un Chatham même ne pouvait s'élever à la hauteur de la conception du gain immense qui devait résulter pour l'Angleterre même de la liberté entière de l'Amérique ! comment les autres l'eussent -ils pu?

graphique est un des grands maux qui pèsent sur l'Europe. C'était une cause pareille qui avait le plus contribué à la guerre de sept ans; et quoique la paix qui la termina, et par laquelle la France perdit toutes ses possessions sur le continent de* l'Amérique septentrionale {a), eût en quelque sorte remédié à ce mal, elle contribua pourtant à l'empirer ailleurs. La puissance de l'Angleterre et celle de la France se contrebalançaient presque aux Indes occidentales; mais aux orientales, la balance penchait entièrement du côté de la Grande-Bretagne, depuis qu'elle s'était mise en possession du Bengale, en 1763. Il restait pourtant à la France l'espérance de rétablir l'équilibre, trouvant dans l'un des princes du pays un allié qui , par son propre intérêt, devait être l'ennemi de l'Angleterre, et qui avait déjà trouvé en lui-même assez de ressources pour lui tenir tête tout seul. Ce fut ainsi que l'Inde devint un des principaux théâtres de la guerre, et elle aurait été perdue pour l'Angleterre , malgré tous ses efforts , si sa dépendance politique du gouvernement n'eût été fondée par la réforme de l'organisation de la compagnie des Indes, en réunissant les quatre présidences sous un gouverneur général , et par le bill du ministre actuel.

La guerre dans les colonies rompit aussi un lien politique sur le continent, la république des Pro-

fit) Elle avait cédé la Louisiane à l'Espagne en 1765,

l5l INTÉRÊT CONTINENTAL

vinces-Unies y ayant été entraînée. L'Angleterre, il est vrai , ne perdit rien par cette guerre : elle fit la conquête de Saint-Eustache , de Trinconomale et de Negapatnam ; elle conserva cette dernière possession après la paix. Mais cette rupture avec la république tenait à un autre événement qui devait devenir bien critique pour l'Angleterre.

Cette guerre avait engagé l'Angleterre dans une lutte avec toutes les puissances maritimes de l'occident de l'Europe ; et toute seule elle les contrebalançait. C'était une grande preuve des progrès que, depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, on avait fait pour parvenir à l'empire des mers, quoiqu'on fût encore bien éloigné d'en être réellement en possession. Mais aussitôt qu'on cherchait à atteindre ce but, les efforts qu'on faisait pour cela devaient nécessairement amener aussi d'autres événemens qui mettaient l'Angleterre en danger de s'attirer l'inimitié de la plus grande partie du continent. En affaiblissant, en détruisant même la marine ennemie , on n'avait encore gagné que peu , si. l'on ne mettait point d'obstacle à son rétablisse- ment. Celui-ci dépendait en grande partie du commerce avec çîes puissances neutres , de qui la France devait tirer les matériaux nécessaires pour cela, C'était déjà une des causes des entraves qu'éprouvait la navigation des puissances neutres. Il fallait que ces entraves fussent encore extrêmement augmentées, sitôt que le but en était l'anéantissement du commerce maritime des ennemis, et la ten-

dance à se l'approprier , ce qui était inséparable de la domination des mers. Dans les guerres précédentes , le commerce des puissances belligérantes s'était, pour la plus grande partie, mis à couvert sous pavillon neutre, et quelque chancelante qu'eut été l'assertion du principe : vaisseau franc , marchandise franche , la contestation ne pouvait pourtant devenir d'une telle importance dans la pratique, que lorsqu'une seule puissance maritime se sentait assez forte pour prétendre le contraire. Mais l'oppression qu'on éprouvait par là produisit la résistance : Catherine II établit la neutralité armée («), à laquelle les puissances du Nord, et même le Portugal, accédèrent. La Hollande l'aurait fait aussi, si l'Angleterre ne l'eût prévenue en lui déclarant la guerre.

La neutralité armée était un événement dont l'Angleterre pouvait tirer de grandes leçons, ce qu'elle ne fit pas. Il fallut alors céder, pour ne pas s'exposer au danger d'être en guerre avec toute l'Europe; mais on céda tacitement, sans reconnaître formellement ces principes. Le tout ne fut donc qu'une ligue, qui en temps de guerre pouvait être d'importance dans la pratique. On sentait plus vivement que jamais le besoin indispensable d'un droit des gens maritime ; et Catherine l'avait proclamé hautement par cette ligue. Mais la politique n e se rv i t i c i qu'a u besoi n d u m o m e n t , co m m e

(a) En 17 81.

d'ordinaire , et il fallait une seconde expérience sanglante pour rendre l'Angleterre plus juste à l'égard des puissances neutres, du moins de manière à ménager celles dont on avait besoin , ou qui pouvaient se venger.

Mais les changemens dans les relations avec les Provinces -Unies furent d'un effet plus durable pour la politique continentale de l'Angleterre. La tranquillité ne fut pas rétablie dans cette république par la paix; et ceci fournit à l'Angleterre l'occasion d'y conserver son influence.

C'est un phénomène surprenant dans l'histoire de la politique continentale de l'Angleterre, que quoiqu'elle fût engagée bien avant dans les démêlés des pays étrangers , cependant dans toute la période de la maison de Hanovre , on peut même dire dans celle des Stuarts 5 l'esprit de faction n'y fut point excité ou entretenu (?). Que la France a agi tout autrement sur la Suède, la Russie sur la Pologne ! La raison en était incontestablement que l'Angleterre, pour parvenir à son but, n'avait pas besoin de factions, mais seulement des gouvernemens; elle était aussi en partie dans les conjonctures qui donnaient peu d'aliment à l'esprit de faction dans les pays avec lesquels l'Angleterre était en liaison. Je ne veux donc pas fonder làdessus des louanges d'une plus grande moralité des ministres britanniques; mais cela prouve toujours que l'influence de l'Angleterre dans les affaires des puissances étrangères a été jusqu'à présent, selon

DE LA GRANDE-BRETAGNE. a55

son but, bien moins dangereuse que celle des puissances continentales les unes à l'égard des autres.

Les événemens de ce temps-là en Hollande en rirent une exception. Depuis que par la dernière guerre cet état s'était rapproché de la France, après que celle-ci eut trouvé occasion de lui rendre quelques services essentiels dans ses différends avec Joseph II, il n'avait pas été difficile au ministère français de se conserver ici un parti qui, sous le nom de parti des patriotes , se déclara l'adversaire de la maison d'Orange, sans savoir positivement ce qu'il voulait, autant qu'on peut le voir. Le moment où l'Angleterre aurait pu vraisemblablement s'attacher la république par des liens moins pesans et certainement plus fermes, comme cela arriva ensuite, c'aurait été le moment de la paix ; mais on le négligea. La générosité envers un ancien ami, avec qui l'on ne s'était brouillé qu'occasionnellement, eût-elle jamais été employée plus convenablement que dans cette occasion ? Mais bien loin d'en montrer, on le força (a) de céder une de ses colonies, celle de Negapatnam , établissement de médiocre importance ; et ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint qu'on ne le contraignît pas également à céder Triuconomale. Par cette dureté déplacée, on força la république à faire la paix par la médiation de la France; on montra clairement qu'aussitôt qu'il était question d'agrandissement colonial,

(rt) Par le traité de paix du 20 niai 1784'

on ne faisait pas difficulté de dépouiller même ses anciens amis, et que par conséquent il ne tiendrait plus qu'à l'occasion qu'on ne prît davantage. Ce fut ainsi qu'on se priva pour toujours de la confiance d'une nation avec laquelle on avait eu si long- temps d'étroites liaisons d'amitié, et cela d'une manière qui en rendait le rétablissement impossible : et à quel prix !

La fermentation intérieure obligea, il est vrai, le parti d'Orange de s'attachera l'Angleterre , parce qu'il ne trouvait point d'autre appui aussi longtemps que Frédéric II vécut encore. Mais cet appui lui fut peu utile. Le cabinet britannique ne jugea pas à propos de donner clés secours efficaces, lorsqu'on dépouillait le stat bouder héréditaire d'une de ses prérogatives après l'autre; et bien vraisemblablement on l'eût dépossédé tout-à-fait, si la politique prussienne n'eût changé. On sait dans quelles circonstances et avec quel succès, dans l'automne de l'année 1787, les troubles furent apaisés en Hollande par l'arrivée d'un corps de troupes prussiennes; le stalhouder fut rétabli et raffermi clans toute sa puissance.

Jusqu'à ce moment , l'Angleterre était restée sans un seul allié considérable sur le continent; mais le changement dont nous venons de faire mention amena de nouveau une alliance qui ne resta pas sans suites pour. l'Europe. L'Angleterre et la Prusse s'allièrent toutes deux avec la Hollande , en la prenant, pour ainsi dire, au milieu; et ce

point commun de contact amena aussi bientôt une alliance entre ces deux puissances (a).

L'alliance de la Prusse avec la Hollande était une suite de l'intérêt de famille, dont l'appréciation plus particulière n'appartient pas ici. Quant à l'Angleterre, la parenté n'était pas assez proche pour qu'on pût faire dériver son intérêt de cette source. Quoique les maisons régnantes fussent parentes , le motif principal qui les faisait agir était de s'opposer à l'influence de la France, en opprimant le parti patriotique ; mais à la conclusion de la paix, le moment eût certainement été bien plus favorable pour cela. L'Angleterre ne pouvait pas sans doute être indifférente au sort de la république; elle devait souhaiter la conservation de son indépendance; mais le rétablissement forcé d'une forme politique à laquelle une grande partie, peut-être la plus grande partie de la nation s'opposait , ne pouvait certainement pas être regardé par celle-ci comme une base de l'indépendance. Par cette voie , on s'allia avec le gouvernement rétabli, mais non avec la nation. L'expérience a fait voir quelles en furent les suites.

Cependant cette triple alliance avait renouvelé les liaisons de l'Angleterre avec la Prusse; mais elles ne portaient pas sur un intérêt commun, comme celles qui eurent lieu sous Frédéjic IL La conservation du stathoudérat en Hollande ne pou-

fa) Parle traité du i3 août 1788,

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vait pas être assez importante pour elles, pour former un lien durable. Chatham, selon ses principes, n'eût jamais fait une telle alliance, comme son fils le fit; il eût encore bien moins approuvé les suites qu'elle entraîna.

Ces suites se montrèrent particulièrement à l'orient de l'Europe. Ce que nous avons dit a fait voir que l'Angleterre prit fort peu de part aux événemensdans ces pays après la paix deNystadt; elle • y commerçait tranquillement ; l'agrandissement de la Russie favorisait ce commerce, sans devenir redoutable à la Grande-Bretagne. Cependant les changemens les plus décisifs s'étaient faits dans ces pays-là, tels que l'établissement de l'indépendance de la Crimée (a), l'apparition de flottes russes dans la Méditerranée (b), et même le premier partage de la Pologne (c), sans que l'Angleterre parût y prendre une part active ; et nous sommes bien éloignés de vouloir lui en faire un reproche. Le cabinet britannique s'y sentait trop peu intéressé (et l'intérêt de l'équilibre politique en Europe?!); il n'avait de liaisons politiques ni avec la Pologne, ni avec les Turcs, et n'avait point d'obligations à remplir à leur égard; le commerce dans la mer Baltique, et celui dans le Levant, qui était peu considérable, n'en souffrait point; et ces pays-là

(a) Dans l'année 1771.

(b) En 1770.

(c) En 1772.

DE LA GRAïïDE-BRETÀGINE. %5c)

en général étaient hors de la sphère de son activité (?) politique. Mais depuis cette dernière triple alliance, ces maximes changent visiblement, et non-seulement l'Angleterre cherche à se procurer de l'influence sur les affaires de ces pays, mais encore elle essaye même d'y tenir le langage d'un dictateur. S'il fallait en croire des écrivains français (a), la cause en était dans la jalousie produite par le traité de commerce que la Russie avait fait avec la France en 1787, et par lequel celle-ci avait été si fort favorisée; ce qui avait même déterminé l'Angleterre à tout faire pour engager la Russie dans une guerre avec les Turcs, laquelle éclata en effet en 1788, comme on sait. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner la vérité de cette assertion sans preuves; mais le ministère fit bientôt l'expérience désagréable que la politique britannique sortait ici de sa sphère, qu'on avait cru pouvoir commander là où l'on ne pouvait penser à commander. La médiation de l'Angleterre au congrès de Reichenbach, en 1788, ne fut pas sans utilité; mais quand cette puissance voulut aussi prescrire à Catherine II les conditions de la paix avec les Turcs , cette impératrice déclara qu'elle ne faisait la paix que pour elle-même; la démonstration de l'équipement d'une flotte ne lui en imposa point; elle conclut effectivement la paix à Jassy (b), pour elle

(a) Voyez l'Histoire de Frédéric- Guillaume , par M. de Ségur.

(b) Le 19 décembre 1790. L'impératrice garda le district du

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seule , et comme elle la voulait : et le cabinet britannique ne retira de ses menaces d'autre gain que celui d avoir menacé en vain.

Il semble que les premiers soins de chaque cabinet devraient tendre à se faire une idée claire de la sphère que lui présentent la situation et les forces de son état, à la fixer d'une manière ferme, et d'en faire dériver toutes les maximes fondamentales de sa politique extérieure. Ou ne croira pas sans doute que nous prétendions qu'on doive, pour ainsi dire, faire parade de cette théorie, et l'étaler dans des déclarations publiques ; mais c'est une vérité éternelle , qu'il y a des bornes pour la sphère d'activité de chaque état, quelque puissant qu'il soit, et ce serait une absurdité de vouloir nier la conséquence qui en est déduite. Cependant si nous jetons nos regards sur l'histoire, qu'il est rare que nous trouvions qu'on ait rempli cette condition! Que de tentatives et d'entreprises manquées , et dont on pouvait bien prévoir l'impossibilité du succès ! Il semble bien qu'il ne faille ici que du sens commun et une masse médiocre de lumières, pour pouvoir fixer les bornes de cette sphère. Mais il faut connaître l'influence des passions sur la politique; il faut avant tout connaître l'opinion outrée que chaque ministre a ordinairement dé l impor tance de l'état à la tète duquel il se trouve, ■ — — — — Niester , au lieu de l'ancienne frontière , que l'Angleterre avait voulu lui prescrire.

pour expliquer les nombreuses et tristes méprises dont presque aucun état n'est resté exempt. L'Angleterre en donna aussi dans ce temps-là un exemple qui n'est pas le seul dans son genre. Cependant la justice exige que nous remarquions qu'il est beaucoup plus difficile pour une puissance maritime, et pour un état commerçant , que pour une puissance du continent, de fixer les bornes de ses intérêts et de la sphère de son activité. Il y a ici tant de points de contact, non-seulement immédiats, mais encore plus de, médiats; !e calcul du dommage qu'on peut causer à d'autres puissances par le moyen de flottes, part d'élémens qui ne sont pas fixes; et c'est pour cela qu'il est extrêmement indéterminé. Le dommage indirect est plus grand que le direct; et la haute opinion de sa propre puissance ne porte que trop à se l'imaginer encore plus grand , et surtout beaucoup plus décisif qu'il ne Test réellement, et qu'il ne peut l'être de sa nature. Toute Thisioire la plus moderne de l'Europe fournit pour ce texte un commentaire qui n'est que trop triste ! Et ce qu'il y a de plus triste encore, c'est que tous les commentaires ne suffiront pourtant pas pour le rendre plus clair pour ceux qui devraient le comprendre.

Nous avons suivi la politique continentale de l'Angleterre , jusques au temps où les grandes révolutions en Europe firent non-seulement rompre la dernière triple alliance , mais aussi détruire d'abord avec violence toutes les liaisons politiques,

pour les faire entrer de force dans de nouveaux joints , où malgré tant de combats sanglans elles n'ont encore pu être affermies d'une manière durable. Comment dans de telles conjonctures, les anciennes relations de l'Angleterre eussent-elles pu durer? Mais ce ne fut pas seulement pour quelques-unes en particulier que ce changement eut lieu ; toute sa politique continentale prit une autre forme. C'est pour cela qu'il faut s'arrêter ici, afin de mettre en ordre quelques résultats généraux, dont les recherches faites jusqu'ici présentent la matière.

Nous avons fait voir dans cette discussion que l'Angleterre fut engagée dans les démêlés du continent, tantôt plus, tantôt moins, et toujours sans une interruption totale. Mais il s'en faut de beaucoup qu'elle ait jamais été la puissance dominante dans le système d'états de l'Europe , ou qu'elle ait jamais prétendu à cette domination, excepté peutêtre dans le temps de la quadruple alliance sous George Ier. Les relations intérieures de ce système ne furent pas fixées, dans la règle, par l'Angleterre; ce fut bien plutôt elle qui se régla sur ces relations. C'était précisément la raison pourquoi la politique continentale de ce royaume put si peu être fondée sur des principes fermes. Mais à quel égard on peut faire là-dessus des reproches au cabinet de Londres , c'est ce qui a besoin d'être examiné plus particulièrement. Il n'était absolument pas au pouvoir de l'Angleterre de déterminer constam-

ment les relations réciproques des puissances du continent : c'aurait été une folle et vaine prétention. Ce fut à cause de cela qu'elle ne put non plus donner une base durable et inébranlable à son système de fédération à l'égard du choix de ses alliées. L'Angleterre n'était pas comme la France , comme la Prusse, etc. , entourée d'états plus faibles, qu'elle eût pu s'attacher par la supériorité de sa puissance; il fallait qu'elle cherchât ses alliés; et elle ne put pas même rendre indissolubles les liens qui l'attachaient à l'Autriche, le plus important de tous. L'Angleterre ne peut, à cause de sa situation , avoir que des alliés qui sont séparés d'elle par des mers. Sont-ce des états plus faibles , tels que la Hollande, le Portugal, la Sardaigne? Ils dépendent plus, à cause de cela , de leurs voisins immédiats plus puissans? Sont-ce de plus puissans, comme l'Autriche, la Prusse? L'alliance ne peut durer qu'aussi long-temps qu'il y a un point d'intérêt commun. L'Angleterre ne peut donc se former un système de fédération comme les puissances du continent.

Ce n'est donc pas sur le changement dans lé choix de ses alliés qu'on peut faire des reproches à l'Angleterre ; si elle se trompait en cela , c'étaient des fautes politiques dont il fallut qu'elle portât elle-même la peine; mais on peut lui en faire de ne pas avoir rempli les engagemens qu'elle avait contractés. Dans les trois grandes guerres continentales , celle de la succession d'Espagne , celle de la succession d'Autriche, et celle de sept ans,

elle fit chaque fois la paix séparément, ou seulement conjointement avec la Hollande; et elle abandonna ses principaux alliés. La raison en était non dans une politique artificieuse , adoptée par système, ni dans le manque de loyauté; mais dans la variation des principes politiques, qui, selon tout l'esprit de la constitution britannique, tient presque nécessairement au changement du ministère. Jamais le ministre qui avait commencé la guerre ne la termina ; son successeur était ordinairement du parti opposé, et apportait par conséquent, dans le ministère , des principes opposés. L'influence et le crédit du premier ministre en Angleterre ne se fondent pas, comme dans les monarchies absolues, sur le caractère personnel du prince régnant; mais ils découlent immédiatement de l'esprit de la constitution, des rapports entre le roi et son parlement, dont le ministre forme le lien. C'est pourquoi il ne peut arriver rien d'important sans lui. De là résulte, à l'égard des puissances étrangères, la conséquence nuisible sans doute , que le gouvernement anglais ne peut pas garantir avec la même sûreté que les au très, l'exécution des engagemens qu'il a pris. La période des Marihorough et des Chatham en fournit la preuve. Mais au contraire , il peut aussi survenir du côté des puissances du continent, par une grande nécessité , ou par un assujettissement total, une impossibilité physique de remplir ses promesses, laquelle n'est pas si facilement à attendre du côté de l'Angleterre.

Malgré les fautes particulières qu'on ne peut nier avoir été faites par la politique britannique, cependant l'influence de l'Angleterre sur le continent paraît avoir été, durant toute cette période, d'un très-grand avantage , et cela, sous un double point de vue. D'abord l'Europe lui dut la conservation de la paix pendant long- temps. Nous avons déjà fait voir que c'était le but de la politique de l'Angleterre sous George Ier , et encore sous George II , aussi long-temps que les circonstances le permirent. Ce n'était donc rien moins qu'une influence bostile. En second lieu, dans les grandes guerres auxquelles l'Angleterre prit part, elle fut toujours l'appui du faible contre le plus fort. Elle s'allia avec l'Autriche dans la première guerre, avec la Prusse dans la guerre subséquente, lorsque ces deux monarchies furent menacées de leur ruine par l'Europe liguée contre elles. Peut-être se fussent-elles sauvées l'une et l'autre sans l'Angleterre; mais cela ne pourrait affaiblir le mérite de celle-ci. Elle contribua essentiellement , peut-être plus qu'aucune autre puissance de l'Europe, au maintien de l'équilibre dans l'ancien monde.

Les événemens qui viennent de se passer sous nos yeux, ne sont pas encore mûrs pour l'histoire ; et si c'est le cas à l'égard de la guerre de la révolution en général , ce l'est encore bien plus particulièrement par rapport à la part que l'Angleterre prit à cette guerre. On peut sans doute raconter les événemens ; mais on est encore trop peu en état

d'en juger. Ce n'est qu'à une certaine distance qu'on peut saisir de Fceil chaque grand objet; et les objets de l'histoire ne sont pas moins soumis à cette loi que ceux de la nature. En cas même que cette discussion pût avoir contribué en quelque chose à faire juger sans prévention de l'influence et de la nature des intérêts de la Grande- Bretagne à l'égard du continent , jusqu'à l'époque de la grande révolution , il serait peut-être à craindre que la continuation de cette discussion jusqu'au temps actuel, où les passions ne sont pas encore à beaucoup près assez calmes, n'affaiblît ces impressions utiles. En conséquence, nous allons l'interrompre ici , afin de pouvoir trouver place pour une couple d'observations auxquelles nous mènent les événemens de ces dix dernières années (a).

On regarde ordinairement comme un tout la part que l'Angleterre prit à la dernière guerre, d'après le plan et les vues de cette participation. Cependant il n'y a pas de point de vue moins exact que celui-ci; il ne l'est pas moins à l'égard des puissances du continent. Quand la guerre commença, tout l'édifice du système d'états de l'Europe , à l'exception de la France , subsistait encore. Il était donc impossible qu'on renonçât tout d'un coup à toutes les idées de la politique pratique , qui dominaient jusque alors.

Mais en conséquence de ces idées, il fallait ab-

(a) Ceci fut écrit en 1804

solument que la conquête des Pays-Bas autrichiens faite par la France , rendît inévitable une guerre avec la France. Qu'elle commençât quelques mois plus tôt ou plus tard , c'était indifférent ; il fallait qu'elle éclatât. La réunion de ces provinces à la • France était , sous le point de vue politique , sous le militaire , et sous le mercantile, le coup le plus rude qui pût frapper l'Angleterre sur le continent de l'Europe. Il rompait le lien qui attachait l'Angleterre au premier et au plus ancien de ses alités ; il donnait à la France des ressources immenses pour rétablir sa marine et pour menacer les côtes de l'Angleterre ; et quoique les suites pour ie commerce ne puissent se développer que lentement, elles ne manqueront pas de le faire. On ne pouvait donc , à cause de ces provinces, s'attendre à rien d'autre, sinon que l'Angleterre tenterait tout pour empêcher qu'elles ne fussent prises, d'autant plus que de leur sort dépendait celui de la Hollande ; et nous avons vu dans quelles liaisons l'Angleterre était avec celle-ci , quels engagemens elle avait pris avec son gouvernement , qu'elle avait rétabli et garanti.

Quand même on voudrait donc compter pour rien le besoin de défendre sa constitution contre un ennemi qui se déclarait hautement contre toutes les constitutions existantes, les raisons dont nous venons de faire mention, étaient plus que suffisantes pour déterminer à la guerre. Il serait bien superflu de prouver que l'union plus étroite avec l'Autriche et ses alliés en était une suite néces-

sa ires, malgré le nom odieux de coalition, dont on a cherché à flétrir cette alliance.

Si cette prétendue coalition se fût bornée à ce qui était son premier but , à protéger ses pays , et à maintenir Tordre des choses tel qu'il existait, y aurait-il jamais eu de ligue plus légitime, et qui méritât plus que celle-ci le nom de ligue sainte, dont on a si souvent abusé? Mais le destin en avait ordonné autrement! On oublia ce qu'on avait d'abord voulu , et de nouveaux projets prirent la place du premier. Le manque de grands caractères indépendans se fit sentir d'une terrible manière précisément lorsque l'on en avait le plus de besoin; il fallut qu'au milieu des périls d'un bouleversement général on pût jeter ses regards sur plus de la moitié de l'Europe, sans trouver un seul nom auquel la confiance générale s'attachât!

Dans ce renversement général, le seul égoïsme politique prit la place des principes qu'on avait suivis jusque alors. Chacun prit autant qu'il pouvait obtenir, de la Pologne, de l'Allemagne, de l'Italie. L'Angleterre prit aussi sa part; non pas ici, il est vrai , mais aux deux Indes. Cette partie était sans doute la plus précieuse ; mais l'Angleterre n'en agissait pas pour cela ni mieux ni pis que tous les autres. Qui de ceux-ci n'en eût fait autant s'il l'eût pu?

Dans ces grands changemens, les liens qui jusque alors avaient attaché l'Angleterreau continent, rompirent. Les provinces belgiques restèrent à la France; qu'est-ce qui aurait donc pu l'attacher

encore à l'Autriche? La Hollande devint l'alliée de îa France. Les états du roi de Sardaigne ne furent plus qu'une province. Il ne pouvait donc plus y avoir de politique continentalecomme auparavant; mais malheureusement à sa place il en vint un autre , qui semblait n'avoir d'autre but que la prolongation de la guerre ; bientôt il n'y eut point detat en Europe, ni plus grand, ni plus petit, avec lequel on n'eût fait ou cherché à faire des alliances pour des subsides. Chacun prit l'argent, et chacun fit sa paix séparément ; de sorte qu'à îa fin , l'Angleterre , sans alliés , resta seule dans l'arène. Elle termina aussi la lutte par la paix d'Amiens, la plus inexplicable qui fut jamais faite. Pour la possession dune couple d'îles éloignées, l'Angleterre parut renoncer à toutes ses relations continentales; il n'y eut même rien de décidé sur l'évacuation de la Hollande. Fut-ce le seul sentiment de son erreur qui la détermina à reprendre si tôt les armes? Ou , puisque la foudre est de nouveau tombée le 7 mars, d'un ciel sinon serein, du moins médiocrement couvert, verrons -nous un jour se confirmer encore ici l'expérience : qu'il tonne ailleurs que là où l'on forgeait les carreaux?

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