QUATRIEME PÉRIODE
Guillaume III et Anne : 1689 à 1 7 14-
Passons à la période qui est incontestablement la plus importante pour l'histoire des relations continentales plus modernes de l' Angleterre , celle de Guillaume III. Le mérite d'avoir posé le fondement de l'intérêt continental qui s'est soutenu jusqu'à nos temps , lui appartient sans doute. Dans le siècle à' Elisabeth ce fut , comme nous l'avons montré ci-dessus , le protestantisme qui fixa les rapports de l'Angleterre avec les puissances du continent ; et certes, ce ressort delà religion agit dans ce royaume plus long- temps et plus fort que dans aucun autre état de l'Europe, de manière que la force s'en faisait sentir puissamment encore même sous le règne de Guillaume III; mais par la
(a) Les conditions du traité secret avec la France , de 1670 , que Hume a fait connaître , en fournissent la preuve évidente. .Vol. XI , p. 21 3 , note de l'édition de Baie.
î5a INTÉRÊT CONTINENTAL
raison même qu'il commençait déjà à se relâcher dans le reste de l'Europe, comme nous l'avons montré dans le traité du Développement des suites politiques de la réformation pour l'Europe , il fallait nécessairement que ce fût aussi bientôt le cas eu Angleterre. Les rapports de localité et de famille de la maison régnante pouvaient lui conserver encore ici cette force, mais seulement tin peu plus long -temps qu'ailleurs. Il fallait donc qu i! fui alors remplacé par un autre grand ressort, si l'intérêt aux affaires, du continent devait être excité par des motifs plus puissans que les rapports personnels ou les inclinations du prince. Ce nouveau ressort, qui depuis ce temps-là jusqu'à nos jours a été proprement l ame de la politique de l'Angleterre, était la rivalité avec la Fiance, fondée pour toujours. Depuis ce temps, l'Angleterre est bien rarement entrée dans des liaisons politiques avec le continent, lesquelles ne découlassent immédiatement ou médiatement de cette source. Cette rivalité est même devenue un des premiers ressorts de la politique du système d'états de l'Europe en général ; et plus cet objet est souvent jugé avec partialité, plus il mérite qu'on saisisse d'avance le véritable point de vue d'où il faut le considérer.
Entre les grandes guerres qui plus d'une fois ont désolé non -seulement l'Europe, mais non moins encore les parties du monde les plus éloi^ gnées, plusieurs ont eu pour cause soit de leur
origine , soit de leur extension , soit enfin de leur prolongation , la rivalité de ces deux nations puissantes. En les considérant de ce côté , il est donc aussi incontestablement bien pardonnable de les regarder comme une source principale des maux multipliés qui, dans cette période, ont affligé l'humanité ; mais certainement c'est une fausse opinionde regarder cesmaux incontestables comme surpassant les avantages qui en ont résulté. Un coup d'oeil plus libre dans l'histoire universelle nous mène plutôt à de tout autres résultats.
Qu'est-ce que c'est que la rivalité des nations en général , sinon l'aiguillon , et même le plus puissant aiguillon qui les excite à développer leurs forces? Est-ce donc quelque chose d'autre que le principal ressort pour les faire parvenir à la culture dont elles sont capables , selon leurs dispositions et leurs rapports? La marche du développement est ici pour les nations entières la même que pour les individus ; et comment pourrait-elle être différente, puisque celles-là sont composées d'individus ? Tout comme parmi ceux-ci l'émulation forme un homme de l'adolescent, de même ce sentiment hâte les progrès du perfectionnement parmi celles-là: et peut-être chercherait-on en vain dans l'histoire entière un exemple qu'une nation fût parvenue à quelque chose de grand sans rivalité, Jamais les Grecs ne seraient devenus le premier peuple de leur temps sans les victoires sur les Perses ! Jamais Rome ne fût parvenue à l'empire
du monde sans la lutte contre Carthage ; et Carthage n'eût jamais vu un Amilcar et un Annibal , si elle ne fût devenue la rivale de Rome. Rome même, maîtresse du monde, qui semblait enfin être presque sans rivales, aurait à peine vu la fin du premier siècle de notre ère , si la lutte contre les nations de la Germanie , qui plus tard l'accablèrent, ne l'eût soutenue; et l'histoire moderne de l'Europe n'offre-t-elle pas tout autant de preuves de cette vérité ? Depuis le seizième siècle, l'Espagne , la France , la Hollande ne se sont-elles pas élevées par leur rivalité réciproque ? La jalousie entre le parti catholique et le protestant , ne futelle pas le principe de la vie du corps germanique? Pierre-le-Grand , Frédéric II seraient-ils parvenus à ce faîte de grandeur, s'ils n'eussent eu à combattre, celui-là les Suédois, l'autre les Autrichiens? et cependant la jalousie nationale n'a sans doute agi dans aucun de ces cas , autant que dans la concurrence entre la France et l'Angleterre. Ce fut par cette jalousie que se développèrent les plus nobles dispositions des deux nations ; ce fut par elle que ce sentiment de liberté et d'indépendance fut fondé sur le patriotisme , que le plus sublime sentiment de l'homme fut entretenu ; ce fut elle qui , nonseulement mûrit la culture de ces peuples, mais qui la transplanta aussi dans le sol des parties du monde éloignées; et ce qui , aux yeux du mortel à courte vue, ne parut souvent que comme la source du malheur etde la misère, devint dans les
DE LA GRANDE-BRETAGNE. l55
mains de la Providence le moyen dont elle se servit pour faire croître et pour propager le perfectionnement de notre espèce.
Et c'est ainsi que de ce point de vue se dissipe de soi-même cette partialité qui est sans doute inévitable aussitôt qu'on le choisit plus bas. Celui qui ne se met qu'au point de vue d'une nation ou de l'autre , ne pourra jamais juger de manière à ne pas mériter d être taxé de partialité: quiconque choisit ce point de vue plus haut, évite facilement ce reproche; il n'a pas besoin de nier de faux pas qu'il a faits, de pallier des injustices commises; il avoue sans difficulté que cette jalousie fut la saurce de quelques maux ; mais il ne voit non plus ici que la confirmation de la loi universelle , que ce qu'il y a de grand et d'excellent ne peut être atteint dans sa pureté et sans mélange , par des êtres aussi bornés que nous le sommes, parce qu'ils ont besoin de l'aiguillon des passions pour agir avec toute la force dont la nature lésa pourvus.
Quand Guillaume III parvint au trône d'Angleterre, par la révolution, la rivalité des nations existait déjà, quoiqu'il n'y en eût pas eu entre les gouvernemens ; la dissension même entre le gouvernement et la nation en fournit la preuve, L'intérêt de la religion conservait encore en Angleterre toute sa force , parce que la nation était convaincue qu'il tenait par des liens indissolubles à la liberté et à l'indépendance. Mais par l'esprit du gouvernement de Louis XIF, d'autres causes via-
l56 INTÉRÊT CONTINENTAL
rent encore augmenter cette rivalité. Ses guerres de conquêtes avaient dû d'autant plus réveiller l'attention des Anglais, qu'elles étaient principalement dirigées contre les Pays-Bas , tant contre les provinces espagnoles, que contre les Provinces-Unies. La conquête de celles-là devait nécessairement et de soi-même, entraîner la dépendance des autres ; et ce qui a été déjà dit nous a fait connaître les liens par lesquels ces provinces tenaient à l'Angleterre , liens que les guerres même de Cromwell et de Charles II n'avaient pu détacher que passagèrement. Mais la France devenait pour l'Angleterre un voisin d'autant plus dangereux , qu'elle prenait réellement sa place au rang des premières puissances maritimes; et ce qui devait encore plus que tout cela enflammer la rivalité des deux nations , c'était le système de commerce et de colonies que Colbert créait. Sous le règne des deux derniers Stuarts , le commerce des Anglais avec leurs colonies avait fait des progrès également grands [a) ; on en sentait toute l'importance, et l'on ne pouvait voir d'un œil indifférent une nation voisine si puissante , qui tâchait de les égaler ou même de les devancer dans cette carrière. Le système colonial des Français reçut alors une étendue égale et même presque plus grande que celui des Anglais. Ce fatal
(a) A la paix de Breda , en 1667 , ils reçurent la province de la Nouvelle- Yorck ; et en 1680, Guillaume Penn fonda son établissement en Pensylvanie,
DE LÀ GRÀNDEHBRETAGBîÈ. l5j
enclavement des colonies des deux nations , par leur situation géographique (a), qui a coûté tant de sang , et en coûtera peut-être encore plus , en était la conséquence: aux Indes occidentales, aux Indes orientales , dans l'Amérique septentrionale , les Français devenaient les voisins des Anglais. L'intérêt national se croisait de plus en plus des deux côtés ; il ne fallait plus chercher les points de contact en Europe seulement ; ils se trouvaient aux extrémités du monde. Aussi la rivalité des nations s'était-elle déjà montrée sous les Stuarts , malgr él'accord des souverains des deux royaumes. L'Angleterre avait accédé en 1668 , contre l'inclination de Charles II, à la triple alliance contre la France ; et quoique dans la guerre suivante de 1672 , Charles s'alliât avec Louis contre la Hollande , cependant les cris du peuple le forcèrent au bout de deux ans de se détacher de cette alliance. Il y avait donc , lors de la révolution en Angleterre , une véritable rivalité nationale déjà fondée; ce c'était pas seulement un fruit de la politique de Guillaume III.
Les sentimens personnels et les relations de ce prince contribuèrent sans doute de plusieurs ma-
(a) J'ajoute , des colonies européennes en général. S'il y avait un pas à faire vers la paix , sinon éternelle , du moins durable pour l'Europe, ce serait celui d'une telle séparation géographique des terres coloniales. Ceci n'est sans doute qu'un rêve; mais ce qui n'est pas moins certain , c'est que jusque-là chaque paix ne sera qu'une trêve.
l58 INTÉRÊT CONTINENTAL
nières à l'augmenter , en ce qu'il en fit une ferme maxime d'état. Déjà dans sa jeunesse (en 1672), opposé comme l'appui de la république des Pays- Bas au puissant souverain de la France, qui voulait la renverser, qu'il haïssait personnellement, et dont il était haï lui-même (a), il semblait déjà dès ce moment ne vivre que dans la seule vue de contrecarrer Louis, et il devint l ame de toutes les coalitions qui se formèrent contre lui. Élevé sus le trône d'Angleterre , il avait alors à le défendre contre lui, puisque Louis prenait son rival sous sa protection ; la guerre amenée d'ailleurs par une quantité d'autres causes à la fois éclata donc nécessairement, et mit en flammes presque toute l'Europe (de 1689 à 1697 )» jusqu'à' ce que Louis consentît par la paix de Ryswick à reconnaître Guillaume comme roi d Angleterre.
On aurait de la peine à trouver dans l'histoire un autre exemple que la rivalité de deux nations éclairées se fondât tout à la fois sur un si grand nombre de raisons, que celle entre l'Angleterre et la France. Les intérêts de l'indépendance , de la religion, du commerce, se confondaient ici d'une — -— — —
(a) Les Mémoires de Saint-Simon nous apprennent que cette haine personnelle provenait du refus de Guillaume , à qui le roi avait fait offrir , lorsqu'il n'était encore que simple prince d'Orange, la main d'une de ses filles naturelles. Il ne faut pourtant pas attacher trop d'importance à de telles anecdotes, pas même lorsqu'elles sont vraies ; sans cet accident , les affaires n'en seraient pas allées autrement.
DE LA. GRANDE-BRETAGNE. l5o,
manière étonnante avec ceux du prince. Faut-il donc s'étonner qu'une telle rivalité fût une des plus fortes , et en même temps des plus durables? Mais il est temps de développer les suites qu'elle eut en général pour former l'intérêt subséquent de l'Angleterre à l'égard du continent : nous verrons ici se former plusieurs des fils principaux auxquels tint dans la suite tout le tissu de la politique en Europe.
Dans des circonstances telles que celles de ce temps-là ? il fallait que des alliances sur le continent fussent pour F Angleterre une des suites inévitables de cette rivalité. C'était une concurrence avec une puissance qui, sur mer, était alors à peu près l'égale de l'Angleterre qui lui était bien supérieure comme puissance continentale, et qui devait d'autant plus conserver cette supériorité, qu'on tarda long-temps à sentir que l'augmentation des troupes réglées est en même temps l'affaiblissement de la liberté nationale. L'Angleterre ne pouvait donc alors se flatter d'être en état de soutenir toute seule une lutte contre la France; et cette idée une fois fondée, resta une idée dominante jusqu'aux temps même où l'on pouvait avec raison en révoquer en doute la justesse ; et c'était de là que découlait en même temps le principe de la politique continentale.
Des liaisons avec la puissance qui , comme puissance continentale, tenait le premier rang à côté de laFrance,et la contrebalançait ^étaient donc une
i6o intérêt continental
suite naturelle de cette rivalité ; et ce fut ainsi que se forma cette alliance étroite entre l'Angleterre et l'Autriche, qui devint le véritable fondement des relations de la Grande-Bretagne avec le continent; et qui, quoique rompue passagèrement, se renoua bientôt, et vraisemblablement se formera toujours de nouveau, tant que durera la rivalité entre l'Angleterre et la France. Mais aussi long-temps qu'une branche de la maison de Habsbourg régnait encore en Espagne, cette rivalité amena encore une alliance avec cette puissance, d'autant plus que les plans de conquêtes de Louis XI F se dirigeaient toujours encore contre les provinces des Pays-Bas. Mais l'influence de la politique de la Grande-Bretagne sur les Provinces- Unies des Pays- Bas , devait nécessairement devenir encore plus grande, parce que leur stathouder était alors en même temps roi d'Angleterre; et ce fut ainsi que se forma à Vienne, en 1 689, cette grande alliance, dans laquelle l'Angleterre montra pour la première fois, dans toute sa force, sa puissante influence sur les relations du continent.
Cette alliance et la guerre qui s'ensuivit, jusqu'à la paix de Ryswick en 1697, donnèrent au système d'états de l'occident de l'Europe la plupart des formes principales qui leur sont ensuite demeurées propres. La ligue des puissances maritimes , de l'Angleterre et de la Hollande , avec l'Autriche contre l'état qui, comme puissance continentale et maritime , était presque aussi redou-
DE LA GRANDE-BRETAGNE, ï6t
table j en forme la base ; et les intérêts de ces puissances exigeaient si clairement cette union, qu'il serait difficile que des sophisme* politiques pusse n t pro u ve r I e con 1 1 ai re > Ces éta ts du < ro n t i n en t, qui avaient déjà tous fait l'expérience que Louis voulait s'agrandir à leurs dépens , ou les anéantir, devaient voir dans leur réunion la ressource la plus naturelle contre sa supériorité, et ce qui pré* cède montre clairement à quels égards c'était également le cas pour l'Angleterre-.
Dans ces circonstances , la situation géographique de ces états faisait que les Pay^Bas, alors encore Espaguols, ensuite Autrichiens, devaient devenir comme le point central pour les alliés. Ils étaient d'un côté le but principal de la politique française , et de l'autre , comme le pont par le moyen duquel l'Angleterre communiquait avec ses. alliés du continent. La route d'Allemagne passait par ces provinces, de même que celles qui aboutissaient au point de réunion des armées confédérées; ces provinces servaient , pour ainsi dire* de conducteur pour tenir la guerre éloignée des principaux pays de la monarchie autrichienne; leur indépendance de la France décidait de celle de la Hollande et de l'empire germanique; et c'était avec tout cela que l'équilibre de l'Europe devait se perdre ou se soutenir. Il fallait donc que la conservation des provinces belgiques devînt une des principales maximes de la politique continentale de l'Angleterre, pour laquelle cet état avait plus
d'une fois , et non sans cause , sacrifié ses meilleures forces.
Pendant que l'Angleterre resserrait de cette manière de tous les côtés ses liaisons sur le continent, elle ne pouvait manquer d'y faire entrer aussi plusieurs des petits états. Mais il n'y a que ceux pour qui elles furent plus durables qui méritent que nous en fassions mention ici ; et parmi ceux-ci , c'est la Savoie qu'il faut nommer la première. La funeste activité de Louvois contraignit ? dans la guerre de 1689 , le duc V ictor - Amédèe II , de prendre part, pour la première fois, à ces grandes tragédies qui alors se jouèrent plusieurs fois en Europe ; la situation et la nature de ses états , la porte et le boulevart de l'Italie, devaient, aussitôt que ce pays devenait le théâtre de la guerre, donner à l'accessiônde cette maison un degré supérieur d'importance que la politique déliée de ses princes sut mettre à profit, dans ces jeux dangereux avec de plus puissans , d'une manière rare et avec un bonheur plus rare encore. Comme Naples était alors une province, aucun des autres états de l'Italie n'était d'assez grande importance pour qu'on pût former des alliances avec lui ; on avait encore moins besoin de rechercher celle des princes de l'Allemagne en particulier, puisque l'Empire entier suivait ordinairement son chef, et que chacune des grandes guerres de l'Autriche devenait une guerre de l'Empire.
Ce fut donc par la guerre de 1689 que furent
DË LA GRANDE— BÏlËTÀGi\TÈ. 1 63
proprement organisées les relations de PAngleterre avec le continent ; et l'on ne fit ensuite que continuer l'édifice sur le fondement qui avait été posé ici. La guerre de la succession d'Espagne , qui commença quatre ans après, en fournit la preuve. Par les négociations qui la précédèrent, l'Angleterre s'était engagée bien avant dans les relations du continent , et quand même Louis XIV ne l'aurait pas forcée à la guerre, en reconnaissant le prétendant, contre la paix cle Ryswick, elle ne serait sans doute pas restée neutre. Il s'agissait ici de décider une querelle de laquelle dépendait l'équilibre en Europe, selon les principes dominans de la politique de ce temps-là* que ce fût à raison, ou à tort? cela n'entre point ici en considération.
Les alliances de l'Angleterre étaient donc sur le continent à peu près les mêmes dans cette guerre que dans la précédente , à l'exception des relations changées en Espagne, quoique le créateur de ces alliances ne vécût plus lorsque la guerre éclata (a). La circonstance que, malgré le changement des personnes qui avaient de l'influence, , la reine Anne , qui lui succéda , suivit la même politique , fournil la preuve la plus claire, qu'au milieu même des querelles des partis eh xingleterre , la politique de Guillaume avait été non la sienne seule, mais celle de la nation. L'alliance avec l'Autriche
(«) Guillaume III mourut en 1 702.
ï64 INTÉRÊT CONTINENTAL
fut l'anneau principal auquel s'enchaîna tout le reste , puisque non-seulement la république des Provinces-Unies, fidèle à sa politique, nonobstant l'abolition du stathouderat , mais aussi l'empire germanique, prirent une part active à cette guerre, et que le duc de Savoie , d'abord du parti de la France , fut bientôt gagné par les alliés. Cependant la guerre de la succession en Espagne a autrement modifié, et de plus d'une manière, la politique de l'Angleterre à l'égard du continent, et lui a donné tout à la fois plus de force et une plus grande étendue. Ces points ont ici besoin d'un éclaircissement particulier.
Premièrement. Cette guerre affermit beaucoup plus les anciennes alliances, particulièrement celles avec l'Autriche. La confédération de ce temps-là trouva ce qui seul commence à rendre redoutable chaque alliance , des chefs capables de lui donner de la consistance et de lui inspirer un esprit. Où est-ce que l'histoire présente un duum virât comme celui à' Eugène et de Marlborough ? Et où rie serait-ce pas l'heureux succès qui imprime à une telle alliance le sceau de la fermeté? Quoique la fédération se rompît vers la fin de la guerre, c'était néanmoins un exemple sans pareil qu'elle eut pu durer si long-temps; et cette rupture même ne fut que passagère, l'alliance se renoua aussitôt que les circonstances l'exigèrent.
Secondement. Lalliance étroite avec le Portugal fut une suite stable de cette guerre pour la poli-
DE LA GRANDE-BRETAGNE. l65
tique continentale de l'Angleterre. Si cet état avait raison de craindre pour son indépendance lorsqu'un Bourbon monta sur le trône d'Espagne , et si pour cette raison il était prêt à s'unir aux alliés, ceux-ci avaient besoin de lui pour faire la guerre en Espagne même avec quelque vraisemblance de succès , et pour pouvoir chasser du trône Philipped'Anjou. Mais une telle alliance amenée par les circonstances du temps n'eût été que passagère, si elle n'eût été affermie par de plus forts liens. C'est ce que fît le fameux traité de commerce du ministre anglais Methuen ( de 1 705 ) , qui établit la libre importation en Portugal des marchandises de manufacture anglaise, en particulier des étoffes de laine, comme aussi celle des vins de Portugal en Angleterre. Il est connu qu'il y a eu à peine un autre traité de commerce aussi avantageux que celui-ci pour l'Angleterre , parce que le débouchement qui s'ouvrait ici devenait immensément riche par la découverte des mines d'or faite peu auparavant au Brésil. Ce fat ainsi que par la liaison la plus étroite des intérêts du commerce avec les intérêts politiques , se forma cette union du Portugal et de l'Angleterre , que même les plus violentes tempêtes de la révolution n'ont pu rompre.
Troisièmement, Dans la guerre de la succession en Espagne, l'Angleterre agit pour la première fois en donnant de grands subsides. La richesse de l'Angleterre, jointe au système de finances, dont le fondement fut posé sous le règne de Guil-+
l66 INTÉRÊT CONTINENTAL
laume 111 , de se procurer un crédit immense en fondant la dette de l'état, aurait dû amener tôt ou tard Un tel événement, s'il n'était pas déjà dans le caractère des états commerçons qui font de grandes guerres sur terre, de se servir plus ou moins de troupes étrangères payées par eux, que ce soit en donnant des subsides ou en prenant des troupes à leur solde, c'est au fond le même système, et les suites, bonnes ou mauvaises, doivent aussi rester les mêmes. Cette guerre de la suc^ cession donna, pendant sa prolongation inutile, par la rupture des négociations de la paix en 1708, un exemple dangereux de la facilité à tirer de telles guerres en longueur, aussitôt que l'intérêt du parti qui tient le timon des affaires le demande; mais l'expérience a aussi montré de nouveau , que le dommage devait en retomber sur l'Angleterre même.
Quatrièmement Les conditions de la paix d'Utrecht durent donner , de plus d'une manière, encore plus de force aux relations continentales de l'Angleterre , sans cependant les changer essentiellement, à l'exception des nouveaux rapports avec l'Espagne. Ceci se fit en partie par la cession d'une partie des possessions de l'Espagne dispersées en Europe, en partie par les acquisitions de l'Angleterre en Amérique. Gomme les Pays-Bas, possédés auparavant par l'Espagne, passèrent alors à l'Au** triche, celîe-ci demeura l'alliée naturelle de l'Angleterre sur le continent , par les raisons qui ont
déjà été exposées; et la cession des possessions en Italie, partie à la Sardaigne, partie à l'Autriche, forma de nouveaux points de contact d'un intérêt commun pour ces états et pour l'Angleterre dans la Méditerranée, où cette dernière puissance s'était d'ailleurs établie solidement en gagnant Gibraltar et Minorque. Mais les cessions faites par l'Espagne dans le traité d'Assiento , et l'acquisition de l'Acadie dans l'Amérique septentrionale , devinrent le germe de guerres subséquentes; le développement ne s'en fit cependant que long-temps après dans la période suivante.
Le résultat de tout ce qui a été dit jusqu'ici est donc : « Que vers le temps de l'avènement de la » maison de Hanovre au trône d'Angleterre , l'inté- » rêt continental de cette puissance était déjà en-* » tièrement fixé quant à ses parties principales ». La rivalité avec la France était le fondement sur lequel il était établi; et aussi long-temps que cette rivalité durera, il demeurera essentiellement le même, malgré tous les changemens momentanés. Les liaisons d'amitié dans lesquelles l'Angleterre, sous George Ier, entra avec le régent, semblaient, il est vrai, mettre fin à cette rivalité; mais il n'y en eut que l'apparence. Ces liaisons n'étaient que la suite d'une dissension domestique dans la maison de Bourbon, et elles cessèrent aussi avec cette dissension. L'alliance entre la France et l'Au triche 2
l68 INTÉRÊT CONTINENTAL
"vers le milieu du siècle passé, laquelle força l'Angleterre de rechercher celle de la Prusse, produisit Lien un changement plus durable et plus grand; mais l'expérience a déjà montré de nouveau que le renouveliez eut des relations antérieures entre la France et l'Autriche fit renouer aussi celles entre l'Autriche et l'Angleterre; et même la tempête de la grande révolution ne pourra pas les désunir pour toujours Quoique la conquête des provinces belgiques ait fait disparaître l'ancien point de contact entre l'Angleterre et l'Autriche, il paraît qu'il s'en forme un nouveau à un autre bout de l'Europe. I^e soit de l'empire turc intéresse également ces deux puissances ; si ce colosse chancelant vient tôt ou tard à tomber, ni l'une ni l'autre ne pourra demeurer indifférente. Mais il nous faut encore auparavant des -expériences ultérieures pour hasarder un jugement là^dessus : qn'il me soit donc permis de réserver pour la seconde partie de cette dissertation, le développement des intérêts de la Grande Bretagne à l'égard du continent , pendant Ja dernière période.