SERMON PRÊCHÉ A GENÈVE EN
Ne soyez point en souci pour le lendemain. (Matth. VI, 34.)
C'est chez rhoinme une belle et précieuse faculté que celle de la prévoyance. C'est pour lui un beau privilège de n'être point, comme la brute, borné à l'étroit horizon du présent, mais de pouvoir, comme Dieu même, étendre son regard sur l'avenir, vivre dans des temps qui ne sont point encore, embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble de son existence.
dràce à cette faculté l'homme dispose en quelque manière de sa destinée. Il force les événements à le servir, il voit les maux avant qu'ils arrivent, et tantôt parvient à les éviter, tantôt s'apprête à les recevoir, et prend des mesures pour n'en être point trop accablé. — De même lorsqu'il a pourvu aux besoins du jour, au lieu de se livrer à l'indolence, il songe à ceux du lendemain, aux jours, aux années qui suivent; il pense à ses enfants, aux enfants de ses enfants; de là
ces efforts soutenus, cette activité non interrompue, ces progrés sans limites qui distinguent notre espèce. C'est en un mot à la prévoyance que l'humanité doit en partie sa force et ses plus glorieux développements.
Mais quel est le privilège dont l'homme n'abuse? Quel est le bienfait de Dieu qu'il ne fasse tourner à son préjudice ? Quel est l'aliment salutaire qu'il ne trouve moyen de convertir en poison ? — Ce don de la prévoyance, si précieux pour qui en use avec sagesse, il est des caractères malheureux, des esprits malades, qui s'en font une source intarissable de tourments. Ce regard qu'il leur est donné de jeter sur l'avenir, au lieu de le porter calme, confiant, résigné, comme dans le domaine d'un maître bienfaisant, ils le portent soucieux, plein d'inquiétude et de défiance; ils ne l'envisagent, cet avenir, qu'à travers un voile sombre ; ils n'y voient pour leur partage que malheurs, que privations, que bouleversements ; au moindre signe de danger ils s'alarment sans motif et sans mesure ; il semble qu'à chaque instant la terre soit prête à manquer sous leurs pas.
Cette maladie si commune dans notre siècle, particulièrement dans notre pays, et dont nous portons jusque sur nos traits la mélancolique empreinte, cette maladie a des racines profondes dans notre cœur : elle tient à un criminel oubli de Dieu, et à un attachement excessif aux choses de ce monde. On ne peut donc espérer de la voir entièrement disparaître, que lorsque l'homme aura brisé ses idoles et placé ses affections là
OÙ est son véritable trésor. Nous ne sommes point encore à la veille d'une si heureuse conversion.
Essayons toutefois par quelques sérieuses réflexions, sinon de nous guérir de tontes nos inquiétudes, au moins de nous prémunir et de nous fortifier contre elles. Voyons si quelques paroles de raison et de piété ne pourront nous engager à modérer nos craintes, à nous confier en Dieu et à lui remettre les soucis du lendemain.
Peu de travers de l'âme se présentent sous un aspect plus bizarre que celui que je me propose de combattre aujourd'hui.
J'entends parler d'un homme qui rassemble autour de lui tous les éléments de bonheur que l'on peut souhaiter ici-bas : ses entreprises ont réussi, sa famille prospère, ses enfants promettent d'être un jour sa couronne ; il a de la santé, de l'aisance, des amis, de la réputation, des succès. Je m'attends à le trouver rayonnant de joie, occupé sans cesse à bénir la Providence ; je m'apprête à me réjouir avec lui de son bonheur.
Quel n'est pas mon étonnement en le voyant rongé de craintes et de soucis, flétrissant chacun des avantages qu'il possède par la crainte d'en être privé ! — Sa
santé ! Tout jeune qu'il est, ne découvre-t-il pas qu'il a déjà perdu de sa vigueur, qu'il ne peut espérer longtemps encore échapper aux infirmités? — Ses enfants ! Comment faire fonds sur la durée d'une vie à peine commencée, et en supposant que la mort les épargne, que de dangers, que d'écueils où leur bonheur et leur vertu peuvent échouer ! — Ses biens I Dans ce siècle de convulsions politiques, ne sufTit-il pas d'un seul jour pour renverser les fortunes les mieux établies? — Ses succès ! L'envie n'est-elle pas toujours prête à les lui ravir ? — Ainsi tout revêt à ses yeux une teinte de tristesse. Je n'envisageais que les biens dont il jouit ; pour lui, il n'est occupé que des maux qui peuvent l'atteindre ; je ne voyais autour de lui que sujets de joie ; lui-même n'y voit que sujets d'inquiétude et de tourment.
Inconcevable disposition d'esprit I
Mais quand votre avenir serait aussi sombre que vous vous le figurez, pourquoi vous en inquiéter au point de troubler, d'empoisonner votre bonheur présent?
Dieu vous a préparé une coupe dont le fond peutêtre recèle un peu de lie : pourquoi remuer cette lie et corrompre par son mélange un breuvage délicieux ? Il vous a accordé un jour serein qui sera peut-être suivi d'un peu d'orage : pourquoi en obscurcir le matin par la perspective du soir? Pourquoi vous envelopper d'avance de crêpes lugubres? Pourquoi jeûner et vous affliger pendant que l'époux est encore avec
LES INQUIÉTUDES TEURESTRES. 7
VOUS ? N'est-ce pas de la folie ? N'est-ce pas pis encore ? N'est-ce pas de l'impiété ? N'est-ce pas flétrir à dessein les dons de Dieu, comme pour vous décharger du fardeau de la reconnaissance ? N'est-ce pas le défier de jamais réussir à faire votre bonheur? N'est-ce pas ressembler à ces ingrats qui n'acceptent un bienfait que de mauvaise grâce, en songeant au moment où il leur sera redemandé ?
Ahl jouissez avec plus de sagesse et plus de piété, tout à la fois, des biens dont la bonté de Dieu vous comble. Jouissez-en pendant qu'ils sont encore à votre portée. Le moment ne viendra que trop tôt d'en regretter la perte. Combien vous vous reprocherez alors de ne pas leur avoir souri pendant qu'ils vous souriaient I Combien vous regretterez tant de doux moments qu'il vous était permis de savourer, et que vous aurez troublés par vos inquiétudes !
Je dois en convenir cependant. Quelque funeste que soit cette disposition d'esprit, quelque atteinte qu'elle porte à votre bonheur actuel, si elle servait ou à détourner, ou seulement à affaiblir les maux dont vous êtes menacés, loin de la blâmer, je l'approuverais. J'approuve un homme qui, ne se laissant point éblouir par la prospérité, tourne de temps en temps ses yeux sur l'avenir, pense aux changements de fortune qui peuvent survenir, se familiarise d'avance avec l'idée du malheur, se demande où il trouvera des armes pour le repousser ou de la constance pour le souffrir.
Mais qu'y a-t-il de commun entre cette prévoyance ferme et calme qui pense aux maux pour se préparer à leur faire face, et cette autre prévoyance inquiète, maladive, qui n'y songe que pour se les exagérer? — A quoi servent ces tourments? De quels maux peuventils vous préserver ? Quelles pertes peuvent-ils adoucir ? Combien de coudées peuvent-ils ajouter à votre taille? — Autant une sage prévoyance inspire à l'homme de lumières et d'énergie pour résister au malheur, autant ces prévisions soucieuses lui ôtent à la fois toute force et toute présence d'esprit, troublent son jugement et énervent son courage . Celui-ci toujours tremblant à l'idée de quelque revers n'ose rien tenter, rien entreprendre, et languit toute sa vie dans une déplorable oisiveté. — Celui-là, pour éviter un malheur éloigné qu'il croit déjà sur ses pas, se jette dans des mesures désespérées qui ne font que précipiter sa ruine. Un troisième détruit sa santé par les soins exagérés qu'il ne cesse de prendre pour la conserver. Le monde enfin n'est plein que de malheureux qui se perdent par leurs inquiétudes; l'histoire, dont chaque page nous retrace les succès de l'homme courageux, nous montre aussi constamment les revers de l'homme pusillanime, et nous voyons dès ce monde même s'accomplir la menace du Sauveur : Celui qui voudra conserver sa vie la perdra.
Loin de nous donc, chrétiens, ces inquiétudes que notre Maître a si justement condamnées. Si le malheur
doit fondre sur nous, attendons-le de pied ferme. Gardons notre âme dans sa sérénité, afin de la trouver saine et forte au jour de l'épreuve. Armons-nous d'une sage prudence ; mais chassons des craintes excessives qui ne sont bonnes qu'à ternir notre présent et à compromettre notre avenir.
Jusqu'ici je me suis placé dans votre point de vue: j'ai supposé que les maux que vous redoutez devaient vous atteindre en effet ; je les ai supposés aussi terribles que votre esprit se les figure ; et j'ai cherché à vous montrer que, dans ce cas même, votre devoir serait de modérer des inquiétudes plus propres à aggraver votre sort qu'à l'adoucir.
Mais ce point de vue, où je me suis placé avec vous, est-il le véritable? Et d'abord, vous demanderai-je, ces épreuves que vous redoutez vous menacent-elles en effet ? >''est-ce point là un de ces vains rêves qui troublent si souvent votre imagination ? N'est-ce point une de ces fausses alarmes qu'elle vous a si souvent données ?
Que sont en réalité la plupart de ces maux qui sont l'objet de vos craintes ? Quel degré de terreur doiventils légitimement vous inspirer ?
Envisagés dans le lointain, ils vous paraissent insupportables. Après avoir vécu dans l'aisance et le bienêtre, il vous semble que vous ne pourriez jamais vous accoutumer aux soucis de la pauvreté. Du poste honorable que vous occupez et où vous êtes entouré de considération et d'hommages, il vous semble que vous ne pourriez, sans être profondément blessé dans votre amour-propre, tomber dans l'abandon et le délaissement. Vous frémissez à l'idée d'une longue maladie où l'ennui, le dégoût, la souffrance se partageraient vos jours.
Cependant regardez ceux de vos semblables qui ont été exposés avant vous à ces diverses épreuves. La plupart, non seulement s'y soumettent, mais encore les supportent sans en paraître accablés, ils ne repoussent pas toute distraction, le sourire n'est point entièrement exilé de leurs lèvres. — Vous-même, repassez celles que vous avez endurées dans le cours de votre vie. Combien n'en est-il pas qui, de loin, vous inspiraient un mortel effroi, et pour lesquelles vous avez trouvé néanmoins des forces, une patience inattendues.
C'est que Dieu y a pourvu dans sa bonté.
En exposant l'homme à des maux inévitables, il lui a donné en même temps la faculté de les souffrir. Il l'a doué d'une souplesse merveilleuse qui lui permet de se plier à tous les changements de condition, et, comme il l'a rendu propre à vivre sous tous les cUmats, il l'a rendu propre aussi à supporter toutes les situations.
Ce front, qui dans la prospérité s'élève et semble voiiloir toucher au ciel, est capable aussi, quand il le faut, de se courber sous le joug du malheur. Ce cœur, qui s'enfle comme une voile au vent propice du bonheur, et dont il semble alors que rien ne puisse combler les désirs, s'abaisse et s'humilie lorsqu'il est atteint par l'adversité. L'homme en un mot sait mettre ses besoins, son ambition au niveau de sa nouvelle fortune et finit par regarder comme un état naturel la vie de privations qu'il redoutait le plus.
Puis, non content de le rendre capable de supporter les maux, Dieu allège ces maux eux-mêmes pour les accommoder à la faiblesse humaine, il les entoure pour lui de toutes sortes d'adoucissements et de compensations. Lui cache-t-il le soleil de la prospérité, bientôt il fait luire à ses yeux l'étoile de l'espérance. Le livre-t-il aux soucis du présent, il écarte au moins de lui ceux de l'avenir ; et tandis qu'au milieu de ses greniers remplis, plus d'un riche rêve la disette, il fait souvent rêver au pauvre l'abondance et la joie. — Que ne fait-il pas encore ? Il appelle à son aide les mortels et met sa pitié dans leurs cœurs, il les force en quelque sorte à servir auprès de leurs frères ses vues bienfaisantes. 11 ménage à l'infortuné des appuis, à l'affligé des consolateurs. Il a préparé enfin un baume pour toutes les souffrances : il a mis partout le soulagement à côté du mal, afin, comme dit l'Ecclésiaste, que l'homme n'eût pas à se plaindre de lui. — Hélas !
dans ses aveugles inquiétudes, l'homme perd de vue trop souvent de si tendres soins ; il pense avec effroi aux maux qui le menacent, et il oublie les soulagements dont ces maux seront accompagnés ; il se demande avec anxiété : de quoi me nourrirai-je ? de quoi me vêtirai-je ? — Comme si celui qui revêt l'herbe des champs, et sans la permission duquel il ne tombe pas un passereau à terre, pouvait abandonner le chef-d'œuvre de ses mains ; comme si celui qui a fait le corps n'avait pas le pouvoir de le vêtir ; comme si celui qui a donné la vie était en peine pour la conserver.
Mais que dis-je ? N'y a-t-il donc que des consolalions, des adoucissements à faire espérer à l'homme qu'effraie la perspective du malheur ? N'est-il aucun bien sur lequel il puisse compter au milieu du naufrage qui menace toutes choses ? N'est-il point de rivage où il puisse fixer son ancre avec assurance, point de vallée où il puisse planter sa tente sans risquer de la voir emportée par les vents?
Ces biens impérissables, ces biens qu'aucun orage ne peut enlever, qu'aucun naufrage ne peut engloutir, c'est à toi, chrétien, qu'il est donné de les connaître. Un grand apôtre l'a dit : Les choses visibles ne sont que pour un temps; les invisibles sont éternelles. — Transporte-toi dans ce monde nouveau que saint Paul ouvre à tes regards. Perds de vue ce corps fragile et ces plaisirs d'un jour ; descends dans ton âme immortelle : affections épurées, nobles et pieuses méditations.
enthousiasme religieux, douce paix de la conscience, plaisirs inépuisables du perfectionnement, voilà les biens que peut renfermer cette âme, ils sont à toi, ils t'appartiennent en propre, et rien ne peut te les ravir. — Prends maintenant ton vol, quitte cette terre, séjour de vanité et de mort, visite ces régions éternelles où une place t'est préparée ; contemple cet héritage incorruptible qui t'attend, ces trésors que les vers et la rouille ne rongent point, que les voleurs ne percent ni ne dérobent, cette gloire future sans proportion avec tes souffrances du temps présent. — Éléve-toi enfin au-dessus des mondes passagers, pénétre dans le sein de ton Dieu ; contemple sa beauté, sa bonté infinies, son amour immense, qui, pour se manifester, n'a pas besoin des biens imparfaits qu'il t'offre sur la terre, mais se fait sentir directement à l'âme fidèle, se communique à elle sans intermédiaire, et qui, au sein même du malheur, l'inonde d'une ineffable joie.
0 chrétien I que sont maintenant pour toi tous les accidents, toutes les vicissitudes de ce monde visible? Que sont tous ces maux dont la perspective t'efîrayait ici-bas ? Ce qu'est pour l'habitant des montagnes la vaine fumée qu'il voit s'élever de nos demeures. — Que le mondain s'inquiète de son avenir, je le comprends ; les biens qu'il connaît sont en si petit nombre et de si courte durée ! Quand il a nommé santé, richesses, honneurs, plaisirs, il a tout énuméré, et tout cela, un souffle peut le faire disparaître. Mais toi, que peux-
14 liES INQUIÉTUDES TERRESTRES.
tu craindre du temps ? Ne puises-tu pas ta force en Dieu et n'as-tu point pour toi l'éternité?
Oui, tu peux jeter un coup d'œil assuré sur les misères de ce monde; tu peux fouiller sans crainte dans les entrailles de l'avenir, et défier d'avance tous les maux qu'il te réserve. — Que la maladie vienne à fondre sur toi, qu'elle enlève à ton palais ses jouissances, à tes membres leur vigueur, à tes yeux le glorieux spectacle de cet univers ; elle ne t'ôtera pas le spectacle plus glorieux encore du monde invisible ; l'homme intérieur prendra en toi une santé et une force nouvelles à mesure que l'homme extérieur se détruira. — Que la fortune capricieuse t'enlève tes trésors, elle ne pourra te ravir le fonds de vertus que tu auras placé sur l'autre vie. — Qu'elle te frappe d'un coup plus cruel ; que tes plus doux liens soient brisés par la mort; ta vie, je l'avoue, sera décolorée, ce monde ne t'offrira plus qu'un désert ; mais aussi ne sera-ce plus dans ce monde que tu vivras, ton âme prendra son vol vers le séjour qu'habitent ceux que tu aimes, et s'y unira avec eux par des liens toujours plus intimes. Enfin que tout te manque à la fois ; que l'édifice de ton bonheur terrestre s'écroule de toutes parts ; tu as de quoi braver encore l'ange de la destruction. Dieu te reste, ce Dieu qu'on ne perd jamais que lorsqu'on l'abandonne. Dieu te reste avec son amour, et cet amour, qu'est-ce qui pourra t'en séparer ? Sera-ce l'affliction ? Sera-ce l'angoisse? Sera-ce la persécution, le péril ou l'épée? Non :
rien au monde, ni la mort, ni la vie, ni le présent, ni l'avenir, ni aucune créature ne peut te séparer de l'amour de ton Dieu.
Voilà sur quoi repose la tranquillité du chrétien fidèle. Voilà les biens dont la possession doit le rassurer contre toutes les menaces de l'avenir.
Pour nous, chrétiens encore chancelants, si nous ne les goûtons que faiblement, nous serons sans doute longtemps encore la proie des inquiétudes terrestres. Mais puisque nous en connaissons le remède, travaillons du moins sans relâche à nous en guérir. — Développons en nous, suivant le conseil de saint Paul, une pleine démonstration, une vive représentation des choses invisibles ; vivons dans l'attente des biens que nous a révélés l'Évangile, et puissions-nous ainsi, portés et soutenus sur les ailes de la foi, nous élever de plus en plus vers cette atmosphère, paisible et sereine, où les soucis de la terre ne pénétrent jamais !