SERMON PRÊCHÉ EX
Tandis qu'il parlait ainsi, une femme de la foule, élevant la voix, lui dit : Heureux le sein qui t'a porté, heureuses les mamelles qui t'ont allaité ! Mais plutôt, reprit Jésus, heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique !
(Luc XI, 27-28.)
Les Évangiles sont pleins des témoignages d'admiration que la doctrine et les discours de Jésus arrachaient à ses compatriotes. Dès l'âge de douze ans, nous le voyons, dans le temple de Jérusalem, charmer les docteurs par la profondeur de ses questions, par la justesse et la vivacité de ses réponses. Dix-huit ans plus tard, lorsqu'il reparaît pour commencer son ministère et se met à enseigner dans les synagogues, un murmure d'étonnement s'élève parmi ses auditeurs ; ils se demandent d'où lui vient tant de sagesse : N'est-ce pas là, disent-ils, le fils du charpentier, celui dont les frères et les sœurs habitent au milieu de nous ? Tout en s'éton-
nant, ils ne peuvent s'empêcher de lui rendre témoignage et d'écouter avec ravissement les paroles pleines de grâce qui sortent de sa bouche. — Il était, nous dit l'un des évangélistes, honoré dans toute la Judée, et sa renommée se répandait rapidement dans les pays voisins. Paraissait-il aux portes d'une cité, le peuple sortait enfouie pour l'entendre, le suivait pendant de longues marches, et célébrait au retour celui qui venait de parler si excellemment. Les agents du Sanhédrin eux-mêmes, ces hommes serviles que les sacrificateurs apostaient pour le saisir, oubliaient en l'écoutant leur funeste message, et, interrogés sur ce qu'ils n'amenaient point Jésus, répondaient pour se justifier : Jamais homme n'a parlé comme cet homme.
Mais parmi ces témoignages rendus à notre Maître, l'un des plus touchants peut-être, sinon le plus éclatant, c'est celui qui nous est rapporté dans notre texte, c'est ce cri d'enthousiasme qu'une femme juive laissa un jour échapper de ses lèvres au moment où Jésus achevait un de ses discours : « Heureux le sein qui t'a porté ! Heureuses les mamelles qui t'ont allaité ! » — Que cette exclamation est vive ! Qu'elle est naturelle dans la bouche d'une femme ! Qu'elle rend bien le sentiment que les contemporaines de Jésus devaient éprouver en l'écoutant ! C'est pour lui-même qu'un homme ambitionne la renommée et les succès ; plus modeste et plus^ dévouée, une femme les ambitionne pour ceux qui lui appartiennent. Est-elle épouse, elle cherche sa gloire
dans le mérite de son époux ; est-elle mère, elle la cherche dans celui de ses enfants. C'est sur eux qu'elle concentre tout son amour-propre. Qu'elle est heureuse et fiére, à la vue de leurs talents et de leurs vertus, de penser que c'est elle qui les a portés dans son sein, qui les a nourris de son lait ! Quelle joie rayonne dans ses yeux, lorsqu'elle entend prononcer leurs louanges ! Voyez le bonheur de Marie, quand Siméon lui prédit les glorieuses destinées de son fils ! Écoutez le cantique d'action de grâces que l'amour maternel lui inspire. El plus tard, lorsque ces destinées commencent à se réaliser, voyez avec quel orgueil elle paraît en jouir ! Oui, si les fils d'Israël durent ambitionner alors la gloire de Jésus, toutes les femmes de Jérusalem durent envier le bonheur de Marie.
Hélas! savaient-elles bien ce qu'elles enviaient? En effet, plus les dons que Dieu accorde à ses enfants sont relevés, plus lourde aussi est la tâche qu'il leur impose, plus terribles sont les obstacles qu'il place sur leujchemin, plus amer est le calice qu'il leur donne à boire. Ceux qu'il charge ici-bas de l'accomplissement de ses plus beaux desseins, il les expose aux plus rudes atteintes de la haine et de l'envie ; il n'y a point de grandes œuvres sans de grands dévouements ; et de même que Samson n'avait pu détruire les Philistins qu'en succombant avec eux sous les débris de leur temple, c'était de son sang que Jésus devait sceller la délivrance ^tle salut du genre humain. Bientôt s'accomplira pour
Marie la seconde prédiction de Siméon. Bientôt une épée lui transpercera l'âme. Bientôt, ce fils qui faisait sa joie et son orgueil, sera condamné, maudit, traîné sur le Calvaire. Femme juive ! porteras-tu encore envie à la mère de Jésus ? Quand tu la verras, au pied de la croix, attendre son dernier soupir et compter toutes les. minutes de son agonie, t'écrieras-tu encore : heureux le sein qui t'a porté ? Ne t'écrieras-tu pas plutôt : heureuses les stériles !... A moins que, par une force d'âme dont Marie fut peut-être incapable, t'élevant au-dessus des angoisses maternelles et l'associant à la pensée qui dictera le sublime sacrifice de Jésus, tu n'envies, même à ce prix, la gloire d'avoir enfanté le Sauveur des hommes.
Mais n'anticipons point sur ces scènes qui vous seront retracées dans la suite'. C'est lorsqu'aprés vous avoir raconté toutes les circonstances du supplice de Jésus on vous annoncera son exaltation glorieuse, que, pesant ensemble cette gloire et ces humiliations, ce martyre et cette récompense, vous jugerez si le sort de Marie était ou non à envier. — Pour aujourd'hui, ne considérons dans l'exclamation de la Juive que le sentiment d'admiration qui l'animait au moment où elle lui échappa.
' Le discours de M. Chastel faisait partie d'une suite de méditations bibliques (dite sermons de Congrégations) que les pasteurs de l'Église de Genève prononçaient, chacun à son tour, le jeudi matin dans la chapelle de l'Auditoire.
Ce sentiment, qui de vous à sa place ne l'eût éprouvé? Supposez-vous pour quelques instants au nombre des contemporains et des auditeurs de Jésus. Transportezvous à l'époque où il parut, au milieu des circonstances dans lesquelles il enseigna. Qu'était alors, je ne dis pas les honteuses superstitions des païens, mais la religion juive elle-même, qu'était-elle devenue entre les mains des sacrificateurs et des scribes '?
Une doctrine desséchante, d'où toute vie spirituelle et morale était bannie, où l'esprit de la Loi était étouffé sous la lettre, où les plus saints commandements étaient dénaturés par les interprétations des docteurs ; la piété réduite à quelques actes extérieurs, à quelques prières machinales, la charité restreinte dans les bornes les plus étroites, ces deux vertus mises sans cesse en opposition ; les devoirs de l'amour filial lui-même subordonnés aux intérêts sacerdotaux ; les encouragements terrestres les plus grossiers donnés à la vertu ; le pécheur, tantôt terrifié par la crainte d'un juge impitoyable, tantôt égaré par l'espoir sacrilège d'un pardon sans amendement ; l'homme enfin, laissé dans l'incertitude sur son avenir, instruit à désirer pour tout bien quelques prospérités temporelles, et ainsi le malheur sans consolation, la vertu sans ressort, le juste sans espérance.
C'est au milieu de ces ténèbres que Jésus apporte le flambeau de sa doctrine. La religion, jusques alors morte et comme pétrifiée, reprend vie entre ses mains. A ce tissu de rites froids et formels, il substitue le
culte libre et pur de l'amour, celui qui ne se rend ni à Garizim ni à Jérusalem, mais dans le sanctuaire de l'âme. A ce vain balbutiement et à ces longues redites que les Juifs prenaient pour des prières, il substitue la prière du cœur, cette prière courte mais complète, qui s'élève au Père commun des hommes pour lui demander avant toutes choses l'avancement de son règne et l'accomplissement de sa volonté. Chez lui la piété n'est plus séparée de la charité, il les unit, il les fait découler d'une source commune, il veut que l'amour de Dieu se montre par l'amour des hommes, il veut que l'amour des hommes procède de l'amour de Dieu. Il agrandit même la charité, il la fait sortir des limites où la resserraient l'égoïsme et les préjugés du peuple juif. Ton prochain, dit-il à l'homme, c'est le Samaritain aussi bien que le Juif; c'est celui qui ne t'a jamais fait de bien et de qui tu n'as rien à attendre, c'est celuilà même qui t'a voulu nuire, c'est ton ennemi aussi bien que ton ami.
Non content d'élever si haut l'idéal de la vertu, Jésus en purifie les motifs ; ce n'est plus l'espoir de quelque récompense mondaine qu'il propose à ses disciples ; c'est la gloire de ressembler à Dieu, c'est le suprême bonheur de jouir de sa présence. S'il effraie le pécheur par la crainte des justes châtiments de ce Dieu, en même temps il l'encourage par le souvenir de sa clémence, il lui annonce le pardon gratuit promis au pécheur repentant, et en le remettant sur le droit che-
min, il lui montre son Père céleste lai-même qui vient à sa rencontre, l'embrasse plein de joie et met en oubli le passé.
Enfin c'est Jésus qui, en dévoilant à l'homme ses immortelles destinées, l'a rendu non pas insensible, je l'avoue, mais, ce qui vaut bien mieux, supérieur à toutes les épreuves, à toutes les tribulations de cette vie ; c'est lui qui a osé débuter par ces paradoxes sublimes : Heureux les affligés ! Heureux les pauvres I Heureux ceux qui pleurent ! Heureux ceux qui, pour la cause de la justice, sont maudits et persécutés !
Que d'élévation, et en même temps que de profondeur, que de sagesse ! Quelle majesté, quelle harmonie dans l'ensemble de cette doctrine, quelle beauté, quelle perfection dans ses détails !
En admirant ce diamant de haut prix, ne semblerat-il point puéril d'en examiner la monture ? Et toutefois la forme des enseignements de Jésus lui était tellement propre ; elle portait une empreinte si vive et si caractéristique, et en même temps elle était si parfaitement assortie à l'intelligence et aux besoins de ceux auxquels il s'adressait, qu'elle mérite de fixer un instant notre attention.
Écoutez-le parler au peuple : quelle admirable clarté dans ses enseignements ! Quel art inouï de captiver l'esprit de ses auditeurs, de les faire rentrer en euxmêmes, de faire servir à leur instruction les moindres événements, les moindres circonstances. Quelle variété
inépuisable d'images et d'emblèmes, tantôt familiers, tantôt poétiques et gracieux, mais toujours d'une justesse merveilleuse !
Au milieu de cette foule attentive, on remarque des hommes qui semblent ne point partager l'enthousiasme général. A peine Jésus a-t-il achevé de parler que des pharisiens s'approchent de lui, et, sous prétexte de s'éclairer, lui adressent des questions captieuses et recourent à mille artifices pour le mettre en défaut. Avec quelle présence d'esprit alors, et avec quelle adresse il leur propose à son tour des questions auxquelles ils ne savent que répondre, retourne contre eux cette loi qu'ils lui opposent, les place constamment dans l'alternative de blasphémer ou de se contredire euxmêmes ; puis, lorsqu'il les a réduits au silence, avec quelle hardiesse, quelle force nouvelle, il presse la vérité qui était l'objet de leurs attaques, et tombe à coups redoublés sur leur hypocrisie et leur corruption ! Malheur à vous, scribes ! Malheur à vous, pharisiens !
Mais ce Jésus, si véhément contre les ennemis de la vérité, voyez-le avec le pécheur humilié qu'il espère convertir. Quelle onction, quelle douceur, quelles touchantes avances : Zachée ! hâte-toi de descendre, car il faut que je loge aujourd'hui dans ta maison. Voyez-le encore avec ses apôtres, avec ces hommes simples qui s'étaient donnés à lui : quelle patience à les instruire, et sur le point de les quitter, quelle effusion àans ses recommandations et dans ses adieux ! — Je ne
cite point, car il faudrait tout citer. — Supposezvous donc, je le répète, au nombre des contemporains et des auditeurs de Jésus ; n'eussiez-vous pas été ravis comme eux à l'ouïe d'une doctrine tellement supérieure à leur siècle et néanmoins si parfaitement mise à leur portée ? N'eussiez-vous pas été comme la femme juive pénétrés d'attendrissement et d'admiration en l'écoutant?
Dix-huit siècles sont écoulés. Ce n'est plus de la bouche même de Jésus que nous recueillons ces enseignements ; le prestige que leur prêtaient sa physionomie et sa voix ne les entoure plus ; la langue qu'il parlait n'est plus la nôtre, les emblèmes dont il se servait ne sont plus en rapport av.ec nos mœurs et nos usages. Son langage toutefois est encore pour nous plein de grâce, d'énergie et de fraîcheur, si bien que nous souffrons à peine de voir ses pensées revêtues d'autres expressions que de celles dont il se servit luimême.
Dix-huit siècles sont écoulés ; le plus ignorant des hommes de notre temps en sait plus peut-être que n'en savait alors le plus éclairé des scribes ; toutes les sciences ont marché à pas de géant : leur reine, la philosophie, a profité de leurs découvertes. Et cependant la philosophie, quels qu'en soient le prix et les incontestables progrés, n'a rien produit, jusques à présent, qu'on puisse mettre à côté de l'Évangile, rien qui soit, tant s'en faut, cà la hauteur de la doctrine de Jésus. Jésus-Christ est
28 excellencf: de la doctrine de jésus.
toujours à la tête de la civilisation. Son Évangile est demeuré le code à la fois le plus parfait et le plus populaire, le plus clair et le plus profond de la morale religieuse, le livre chéri de tout homme qui se connaît en vraie beauté, le livre qu'on admire toujours davantage à mesure qu'on s'éclaire, le livre dont on ne se lasse jamais, le livre qui enchante les philosophes et qui édifie les simples, le livre qui a le plus avancé, et qui avance le plus encore le développement du genre humain. Quelle n'est donc pas sa valeur pour qu'il ait pu soutenir ainsi l'épreuve des siècles ! Quels trésors de sagesse son auteur n'a-t-il pas dû recevoir, pour enrichir de sa plénitude tant d'apôtres, tant de docteurs, tant de grands esprits qui confessent lui devoir la meilleure partie de leur gloire ! Dans quelles profondeurs n'a-t-il pas dû puiser, pour se trouver ainsi en avant des âges les plus éclairés !
Que dans ses enseignements tout ne soit pas également à notre usage ni à notre portée, qu'il s'y rencontre plus d'une grave difficulté, le nier, ce serait nier l'évidence, et faire reposer notre foi à l'Évangile sur un fondement qui lui manquerait tôt ou tard. Mais ces difficultés fussent-elles beaucoup plus nombreuses, et n'y eût-il, pour les racheter, que trois ou quatre de ces traits que tant de pages de l'Évangile nous présentent, n'y eût-il que le sommaire de la Loi, la parabole de l'enfant prodigue, celle du Samaritain, je me proclamerais avec orgueil l'admirateur et le disciple de Jésus;
n'y eût-il que l'Oraison dominicale et la prière de Gethsémané, l'Évangile serait encore à mes yeux le premier de tous les livres.
Nous nous sommes laissé entraîner trop longtemps peut-être à partager l'enthousiasme de la femme juive. Prêtons maintenant l'oreille à la réponse du Sauveur.
Si .Jésus, en donnant son Évangile au monde, n'avait voulu qu'attirer sur lui les hommages de ses contemporains, il y aurait eu dans ce concours de peuple qui se pressait pour l'entendre, dans ce concert d'admiration dont il était l'objet, et jusque dans ce cri involontaire, sorti d'une bouche naïve, de quoi satisfaire l'ambition d'un chef de parti.
Mais vous savez si Jésus rechercha jamais la gloire qui vient des hommes ; si ce vain bruit de popularité, si flatteur pour un amour-propre vulgaire, le trouva jamais sensible un seul instant. Souvent au milieu de ses plus grands succès, et lorsque le peuple ravi voulait le couronner roi, au milieu de cette foule en extase, il faisait tout à coup tomber comme la foudre une parole dure et choquante qui révoltait ses préjugés, et tandis qu'enflammée de courroux elle se dispersait, lui, toujours calme, demandait aux disciples demeurés fidèles : Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? Est-ce ainsi que parle un homme qui recherche les hommages de ses semblables?
.Jésus n'était point non plus un philosophe, un mora-
liste qui se proposât seulement d'instruire les hommes, ou d'approfondir avec eux les grandes questions qui intéressent la religion et l'humanité. Ce n'était ni un Platon enseignant paisiblement sur le cap Sunium, ni l'un de ces docteurs qui, dans les écoles de Jérusalem ou de Capernaum, dissertaient savamment sur quelque point de la Loi. Sa mission était plus relevée. Il venait instruire, sans contredit ; c'était même là, comme il le dit lui-même à Pilate, l'essence de son ministère ; mais il venait instruire afin de régénérer. Il était la lumière et la vérité, mais il était aussi la vie ou plutôt il apportait la vie par la lumière ; il venait éclairer les esprits afin de sauver les âmes, il venait dissiper l'erreur pour terrasser plus sûrement le péché. « Convertissez-vous, » voilà l'exhortation qu'il fait entendre, voilà la mission qu'il vient remplir. Dans son enseignement, rien de spéculatif, rien pour la curiosité, rien pour une contemplation oiseuse et stérile. Rarement l'entendrez-vous expliquer, disserter ; sans cesse au contraire il presse, il conjure ; non, ce n'est pas le titre de docteur qui lui convient, il est plutôt le bon berger qui va chercher la brebis égarée, l'ami qui donne sa vie pour ses amis, le Sauveur enfin qui vient au prix de son sang arracher les âmes à l'empire du péché ; ce sont là les titres qui conviennent à Jésus.
Que lui importait donc que les hommes recueillissent et admirassent ses paroles, s'ils ne les faisaient servir à leur salut? Que lui importait qu'on glorifiât le médecin.
si l'on repoussait le remède, qu'on l'appelât Seigneur, Seigneur, si l'on négligeait de lui obéir ? Savez-vous, disait-il, à qui est semblable celui qui écoute mes paroles sans les mettre en pratique ? Il est semblable à un homme qui a bâti sur le sable, et dont la maison s'écroule bientôt. Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime. Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui font la volonté de mon Père qui est au ciel.
C'est dans le même sens qu'il répond à la femme juive. Sans repousser son enthousiasme, il l'encourage à ne point s'en tenir à une admiration stérile, mais à montrer sa foi par ses sentiments et par ses œuvres. « Heureux, dis-tu, le sein qui m'a porté et les mamelles qui m'ont allaité : heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique. »
Ne sommes-nous plus coupables aujourd'hui de l'inconséquence que Jésus reprochait à ses contemporains? Combien en est-il parmi nous qui, non contents d'admirer la doctrine du Sauveur, y conforment sérieusement leur conduite? Nous admirons Jésus, lorsqu'il met en évidence la vie et l'immortalité par son Évangile : agissons -nous, pensons -nous habituellement comme des êtres immortels? L'attente des biens célestes modére-t-elle, comme elle le devrait, nos chagrins, nos soucis, notre ambition pour la vie présente ? Nous l'admirons, lorsqu'il dit : « Ne craignez point ceux qui n'ôtent que la vie du corps, » et cependant, qui de
nous ne demeure esclave des jugements des ihommes, et n'est prêt à déserter la vertu même, si la louange ne l'accompagne pas? C'est une chose pénible à dire, mais que le spectacle de l'Église ne justifie que trop, hélas I on peut aimer l'Évangile, être capable d'en discerner les beautés, on peut professer pour lui la foi la plus implicite, l'admiration la plus profonde, et cependant ne faire que peu de progrés dans les vertus qu'il recommande. On peut être un héros dans la connaissance de l'Évangile, et un enfant dans l'observation de ses préceptes ; on peut l'avoir sans cesse entre les mains, et ne point l'avoir dans le cœur ; on peut savoir ce qu'il prescrit contre chaque passion, et n'en savoir dompter aucune. Rien en un mot de plus commun que d'entendre préconiser l'Évangile ; rien de plus rare que de voir des hommes qu'il ait entièrement convertis.
Quoi donc! Y aurait-il en nous de l'hypocrisie? Notre admiration pour la parole de Dieu serait-elle jouée? Non, il faut nous rendre cette justice ; l'admiration de la plupart d'entre nous est sincère. Mais il s'y joint tant de légèreté, tant d'irréflexion, si peu de véritable concentration, que ce qui frappe l'esprit, ne pénétre point jus- (ju'au cœur ; et saint Jacques nous a bien dépeints, lorsqu'il nous a comparés à un « homme qui regarderait son visage dans un miroir, et qui, après s'être regardé, s'en irait et oublierait aussitôt quel il était.»
D'ailleurs, convenons-en, notre paresse s'accommode volontiers de ce christianisme facile, qui n'exige de nous
aucun effort. Rien de plus aisé, que des professions de foi et des exclamations d'enthousiasme ; rien de plus aisé, que de s'extasier devant les préceptes de l'Évangile, d'en admirer l'élévation, la sagesse, et, à la peinture frappante de quelque vice qu'on a remarqué chez ses frères, de s'écrier : que cela est vrai ! que cela est profond ! Mais il est moins facile et surtout moins satisfaisant de tourner le miroir de son côté et de s'y reconnaître ; il est moins facile de vaincre ses habitudes et de réformer son propre cœur.
Ledirai-je? l'admiration même, que plusieurs professent pour l'Évangile, sert à les rassurer sur le peu d'obéissance qu'ils lui prêtent ; en se comparant à ceux qu'ils voient renier Jésus, ils se savent tant de gré de le confesser eux-mêmes, qu'ils ne vont point au delà. Ils se consolent peut-être en secret, de n'être ni parfaitement bienveillants, ni parfaitement loyaux, ni parfaitement justes, par la pensée qu'au moins ils sont chrétiens ! Quel abus de mots, et quel étrange renversement d'idées ! Être chrétiens sans faire ce que Christ nous commande, chrétiens, quand notre justice dépasse à peine celle des pharisiens et des scribes. Ah ! Jésus ne met pas à si bas prix l'honneur d'être son disciple : ce n'est pas assez de lui dire Seigneur, Seigneur, pour entrer dans le royaume des cieux.
Une science mal dirigée dans les Écritures est aussi une des causes qui frappent de stérilité la foi de plusieurs d'entre nous. Quelquefois, à force d'approfondir
les parties obscures de ce livre, à force de se complaire dans les études auxquelles il peut donner lieu, on perd le goût de ce qu'il renferme de clair et de pratique ; on oublie que l'Évangile a été adressé aux simples ; on semble n'y plus voir un recueil de préceptes à observer, mais bien de problèmes à résoudre, et ne plus chercher dans sa lecture une source d'édification pieuse, mais un pur exercice d'intelligence et de pénétration.
Enfin il n'est pas jusqu'au zèle des chrétiens pour la propagation de l'Évangile, qui, s'ils n'y prennent garde, ne les dispose quelquefois à une admiration plus expansive et plus bruyante, qu'efficace et sanctifiante pour eux-mêmes. Or, s'il est vrai (jue l'Évangile ne puisse être trop connu, si le chrétien ne peut déployer trop d'efforts pour en répandre autour de lui l'heureuse influence, c'est ici cependant qu'il est permis, ou pour mieux dire qu'il est prescrit, de songer d'abord à soimême. En travaillant à la conversion d'autrui, nous devons avoir soin de travailler à la nôtre, et ce n'est là pour aucun de nous l'affaire d'un instant. D'ailleurs pour disposer les hommes à recevoir l'Évangile, est-il une autre voie que de commencer par l'observer soimême ? Quel accueil pensez-vous qu'il eût reçu à sa naissance, si Jésus n'eût donné lui-même l'exemple des vertus qu'il recommandait ? Quel accueil pensez-vous que le monde lui fasse aujourd'hui, si ceux qui travaillent à le répandre ne règlent sur lui, les premiers, leurs
sentiments et leurs mœurs ? — « Vous me donnez ce livre pour me convertir ; mais vous a-t-il converti vousmêmes ? Vous dites qu'il doit servir à vaincre mes passions ; mais a-t-il vaincu les vôtres ? Si ce remède n'a pas agi sur vous, de quel droit m'en vantez-vous l'excellence ?» — Voyez à combien d'objections nous prêtons le flanc, lorsque avant de conformer notre conduite à l'Évangile, nous cherchons à le faire adopter aux autres hommes. Ah ! c'est en le traduisant chez nous en bons sentiments et en sainte vie que nous le ferons aimer et honorer par toute la terre. C'est en faisant briller devant les hommes la lumière de nos bonnes œuvres, que nous les porterons à glorifier notre Père qui est au ciel.
Voilà ce qui fit l'éloquence et le succès des premiers disciples de Jésus ; ils ne se bornaient pas à l'annoncer ; ils le faisaient revivre en eux ; ils reproduisaient en eux sa fidèle image ; leur vie à elle seule était une prédication ; c'était à la sainteté de leurs mœurs, à leur détachement des choses de la terre, à leurs sentiments d'amour fraternel, bien plus qu'à leurs discours, qu'on les distinguait ; et souvent, à défaut d'autres indices, c'étaient leurs vertus seules qui les dénonçaient à leurs persécuteurs.
Que ce soit à cette marque aussi qu'on nous reconnaisse, qu'on nous distingue. Le vrai chrétien, c'est celui qui revêt le mieux l'esprit de son maître ; c'est cette femme dont parle Jésus, qui écoute la Parole de Dieu et qui la met en pratique. Avec un sens exquis, elle
discerne dans l'Évangile ce qui est à son usage, elle y cherche ce qui convient le mieux à sa situation ; elle y puise des leçons pour la conduite de sa vie ; elle en fait son conseiller et son appui ; jamais elle ne le quitte sans être devenue meilleure ; et son amour pour les enseignements de son maître paraît ensuite par sa sérénité, par sa douceur, par sa constance et sa fidélité dans la pratique de ses devoirs. Bénie soit cette femme qui, sans y songer, répand ainsi autour d'elle le doux parfum de l'Évangile, qui le prêche par sa conduite, et sait allier à la modestie de son sexe la franche profession qu'elle doit au christianisme. C'est elle que Jésus appelle heureuse ; c'est elle qu'il accueillera un jour avec les saintes femmes de l'Écriture, et présentera à son Père en lui disant : voici ma mère, voici ma sœur» Comme elle, mes frères, choisissons la bonne part ; et que la semence de vie soigneusement recueillie en nos cœurs y produise une abondante moisson de vertus I