‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 28 sur 45 · L'ALLIANCE CHRÉTIENNE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

L'ALLIANCE CHRÉTIENNE UNIVERSELLE

Messieurs,

Instruits par votre circulaire du mois de décembre dernier de la fondation d'une Alliance chrétienne universelle, dont le comité directeur doit siéger à Paris, nous venons vous exprimer notre entière sympathie pour cette association, qui nous semble répondre à quelques-uns des besoins les plus sérieux de l'époque actuelle.

Pendant les trente ou quarante ans de paix dont l'Europe vient de jouir, des causes qu'il serait trop long d'énumérer ici ont rapproché de plus en plus les diverses populations chrétiennes, et mis en présence des partis et des cultes, qui depuis trois siècles étaient parqués dans des États différents.

On ne peut se le dissimuler: le premier résultat de ce contact a été peu favorable à la paix religieuse. Ce

rapprochement, en réveillant de funestes souvenirs, a réveillé aussi les haines, la méfiance. Les controverses du XVI"^ et du Xyil""^ siècle, qui avaient paru éteintes dans l'indifférence du XVIIP^ et dans les préoccupations politiques du commencement de celui-ci, se sont ranimées dès 1815 avec une aigreur, quelquefois avec une violence inattendues. Aux antipathies confessionnelles, se sont jointes les antipathies de races ; les vieilles nationalités menacées se sont mises en défense ; de tristes agressions s'en sont suivies. Les esprits tolérants euxmêmes, pour ne pas paraître déserter leur drapeau menacé, se sont vus entraînés, malgré eux, dans des luttes qu'ils déploraient.

Cet état de tension sans doute ne saurait durer toujours; le temps fera son œuvre, le rapprochement produira à la longue ses effets accoutumés. La liberté religieuse une fois solidement garantie, tous les partis, rassurés sur le maintien de leurs droits, en même temps que frustrés de tout espoir d'une domination tyrannique, quitteront peu à peu leur attitude hostile et céderont aux sympathies naturelles qui les portent à s'unir. Quelle n'est pas à cet égard la puissance d'un sentiment religieux vif et pur ! Quel est le chrétien, à quelque dénomination qu'il appartienne, qui ne connaisse, dans d'autres Églises, des hommes avec lesquels il serait heureux de s'unir pour adorer et pour prier? Quel protestant pieux ne s'est édifié avec Pascal et Fénelon? Quel catholique éclairé ne s'édifierait avec Vinet, avec Channing?

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D'ailleurs depuis trois siècles, il s'est opéré et s'opère chaque jour dans le sein des partis une décomposition graduelle qui facilitera leur fusion. Les barrières confessionnelles s'abaisseront ; les anciennes classifications s'effaceront, pour laisser agir les affinités de choix ; il y aura encore des divisions sans doute, mais elles changeront de nature; elles n'existeront plus entre des Églises, des cultes, dont l'opposition n'enfante que des haines stériles, mais entre des vues, des tendances diverses, dont la lutte est indispensable au progrès.

Tel est l'avenir vers lequel nous marchons indubitablement. Mais en attendant qu'il puisse se réaliser, qu(! de tristes conflits, que de collisions funestes, peut-être même sanglantes, pourraient résulter de l'antagonisme .actuel, si on ne lui opposait les efforts réunis de tous les amis de la charité !

C'est, Messieurs, ce que vous venez d'entreprendre; et il vous a fallu quelque courage pour vous jeter entre des partis acharnés, au risque de détourner sur vous les coups qu'ils se portent. Sans déguiser les diversités d'opinion, sans chercher à concilier ce qui est inconciliable , vous montrez aux chrétiens sincères le terrain qui leur est commun et sur lequel il dépend d'eux de s'unir. Vous dressez entre les camps l'étendard autour duquel se grouperont, peu à peu, toutes les âmes à la fois sérieuses et pacifiques. Ce qu'on a fait naguère pour quelques sectes protestantes, vous le faites pour tous les partis chrétiens, en procla-

mant un symbole qui n'a rien d'exclusif pour aucun d'eux et qui, dans sa compréhensive brièveté, met à la fois en relief les sentiments indispensables au vrai disciple de Jésus-Christ et les croyances fondamentales d'où ces sentiments découlent : « amour de Dieu Créateur et Père de tous; amour des hommes, ses enfants et ses créatures immortelles ; amour pour Jésus, fils de Dieu et sauveur des hommes, et, par cela même, pour le Livre saint qui nous retrace sa vie et nous transmet ses révélations. »

Au demeurant, nous le savons, Messieurs, en invitant les membres de l'Alliance à proclamer avec vous ces grandes vérités et ces grands devoirs, vous n'entendez point qu'ils se déclarent indifférents sur le reste. Vous n'appelez aucun d'eux à quitter le culte, vers lequel ses sympathies le portent de préférence; vous laissez à chacun sa position et son infiuence, dans l'Église particulière à laquelle l'attachent ses convictions. Vous faites plus : vous reconnaissez, qu'entre les questions qui divisent aujourd'hui les chrétiens, il en est plusieurs d'une haute importance et sur lesquelles chacun a le droit, non seulement de se former une opinion, mais encore de la professer, de la propager, de la défendre, par tous les moyens que l'Évangile avoue. Vous n'excluez ni les recherches, ni la discussion, ni le légitime et loyal prosélytisme; mais vous tracez la limite sacrée qu'ils ne doivent jamais franchir ; vous voulez qu'en s'éclairant sur les points qui les divisent, les chrétiens

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ne perdent jamais de vue les vérités fondamentales qui les unissent, le but commun vers lequel tous font profession de tendre, ce qu'ils se doivent les uns aux autres comme disciples d'un même sauveur et enfants d'un même Dieu. Enfin, tandis que des écrivains, des journalistes, et ce qui est plus inconcevable encore, des ministres de la religion travaillent à réchaufïer le levain d'un aveugle fanatisme, tandis (jue de prétendus amis de la liberté religieuse, tout en faisant beaucoup de bruit pour elle, déclarent ne vouloir la défendre qu'avec et pour ceux qui pensent comme eux, vous plus généreux, vous la défendrez avec tous, pour tous, et au besoin contre tous. Vous travaillerez à former en faveur de ce droit sacré, de ce principe capital de la civilisation moderne, une opinion puissante, compacte, capable en un mot d'étoufïer les clameurs du fanatisme et de paralyser ses elîorts.

Ce n'est pas là le seul bien qu'on peut attendre de l'Alliance chrétienne. Trop souvent jusqu'ici, lorsqu'on voulait réunir, dans les sociétés philantropiques ou savantes, des hommes appartenant à des communions diverses, on était obligé en quelque sorte de bannir la religion du cercle de leurs entretiens et de leurs travaux. Dans les recherches, auxquelles il semble qu'on ne puisse se livrer, sans faire éclater son enthousiasme pour la sagesse et la bonté divines, dans des œuvres que la pensée de l'Être Éternel peut seule diriger, soutenir, vivifier, dans des établissements d'instruction où le pre-

lïiier besoin est de tourner vers Lui les jeunes intelligences, enfin dans des réunions du but le plus relevé et dont la plupart des membres certainement portaient Dieu dans leur cœur, à peine Dieu était-il nommé ; on semblait d'un commun accord écarter ce saint nom, comme s'il eût dû réveiller à l'instant toute l'animosité des luttes confessionnelles. Il n'en sera point ainsi dans l'association que vous venez de fonder. Ses membres, réunis sous le regard de Dieu, au nom de Jésus, et sous les auspices de l'amour mutuel, sauront qu'ils peuvent, sans danger pour la paix, s'entretenir des grands sujets de la religion et de la morale chrétiennes ; l'enseignement donné dans vos écoles sera profondément religieux sans être intolérant ni étroit. Vos publications populaires, enrichies de tout ce que l'esprit de Christ a inspiré de sanctifiant aux docteurs chrétiens de tous les lieux et de tous les temps, édifieront les membres de toutes les communions religieuses. Les agents de vos comités de bienfaisance exerceront ce ministère at large, que le digne et pieux Tuckerman avait inauguré dans Boston, en portant indistinctement à tous les malheureux sans appui les secours spirituels et temporels de la charité.

L'AUiance chrétienne doit servir encore d'une autre manière la cause de la religion.

Par l'efïet du mouvement des esprits dont nous parlions tout à l'heure, bien des chrétiens aujourd'hui, sans rompre ouvertement avec l'Église dans laquelle ils

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sont nés, ont cessé de lui appartenir de cœur. Plusieurs même, et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, ne trouvant parmi les communions existantes aucune qui satisfasse pleinement leurs sentiments, ou réponde parfaitement à leurs besoins, peut-être aussi repoussés par l'exclusivisme de quelques-unes d'entre elles, abandonnent le culte chrétien, demeurent étrangers à toute profession, à toute manifestation religieuse, et finissent trop souvent par grossir la foule des sceptiques ou des indifïérents. C'est à vous. Messieurs, par la largeur de votre symbole, à les arracher à ce dangereux individuahsme. Tous leur offrez un terrain neutre, où, sans aucun sacrifice d'opinion, ils pourront ensemble et avec les autres chrétiens, s'occuper de pensées et d'œuvres chrétiennes, faire le bien, travailler à l'avancement du règne de Dieu ; vous leur assurez les bienfaits et les joies de la communion religieuse ; vous rendez l'essor à des sentiments, qui autrement risqueraient de s'éteindre dans l'isolement et l'inaction.

Quelque précieux néanmoins que soient ces avantages et d'autres encore, inhérents à votre œuvre, vous ne pouvez vous flatter qu'ils soient dès l'abord appréciés du grand nombre, vous devez vous attendre à rencontrer de divers côtés des contradictions, tout au moins de l'incrédulité et de la froideur ; mais que tout cela ne vous décourage point. Votre œuvre est essentiellement une œuvre d'avenir, et c'est l'avenir qui se chargera de vous justifier. Ce que vous vous proposez de faire, le

temps Je ferait sans vous, mais il le fera bien mieux avec vous. Les chrétiens entreront avec plus de confiance, marcheront avec plus de sécurité, dans la route que vous leur aurez ouverte. Puissiez-vous insensiblement les amener à comprendre combien le zèle qui fait aimer est plus excellent devant Dieu que le zèle qui fait haïr ! Puissiez-vous les pénétrer assez de l'esprit de Christ pour que, planant au-dessus des diflerences qui les séparent, ils se sentent unis en Lui comme les membres d'un môme corps, comme les brebis d'un même troupeau, sous la houlette du même berger.

Pour nous, Messieurs, si la position des partis religieux à Genève nous paraît pour le moment peu favorable à la formation d'une branche de votre Association, persuadés du moins de l'excellence de cette institution, convaincus du bien qu'elle est destinée à produire, nous avons voulu par la présente adresse vous donner un témoignage public de notre sympathie et vous offrir chacun le concours de nos efforts.

Nous déclarons en conséquence approuver pleinement les vues qui ont présidé à la fondation de l'Alliance chrétienne universelle et adhérer aux principes qui lui servent de base.

M. AcHARD, juge de paix.

A. Archinard, pasteur.

Bedot, pasteur, membre du Consistoire.

E. BoNNEViLLE, pharmacien.

F. Chapuis, pasteur.

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E. Chastel, prof, de théologie.

A. Cherbuliez, professeur.

CouGNARD, avocat.

J. CouGNARD, pasteur.

G. -H. DuFOUR, général.

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