PRIÈRE
il confie sa semence à la terre, sûr que, même sous la neige et les frimas, ta puissance la garde, ton œil la couve, et qu'un jour ton soleil la fera lever et mûrir.
C'est dans ces sentiments et dans cette confiance que nous venons à toi. Seigneur ! C'est sur toi, et sur toi seul, que nous voulons nous appuyer. Nous nous tournons vers ta face, afin qu'elle nous éclaire ; nous implorons ta grâce, afin qu'elle nous dirige et nous fortifie. Préside toi-même au milieu de nous, afin que nos paroles, animées de ton esprit, puissent servir aux progrés de la vérité, au bien des âmes, à l'édification de ton Église et à l'avancement de ton régne par Jésus- Christ !
« Lui-même a établi les uns apôtres, les autres prophètes, les autres évangélistes, et les autres pasteurs et docteurs, pour travailler à la perfection des saints, aux fonctions de leur ministère et à l'édification du corps de Christ, jusqu'à ce que nous soyons tous parvenus à l'unité de la foi et à la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'homme fait et à la mesure parfaite de la stature de Jésus-Christ ; afin que nous ne soyons plus des enfants flottants, emportés par le vent de toutes sortes de doctrines, par la tromperie des hommes et par leur adresse à nous envelopper dans l'erreur; mais que joignant la vérité à la charité, nous croissions à tous égards en Christ qui est notre chef. »
Épître de saint Pacl aux Éphésiens, IV, 11-15.
On chercherait en vain dans l'Évangile, à phis forte raison partout ailleurs, une plus belle définition de l'Église et du ministère chrétien que celle que vient de nous donner l'apôtre saint Paul. Quoi de plus conforme 6n efïet à tout ce que nous connaissons des desseins de
134 l'église romaine.
Dieu pour le développement de l'humanité? Dieu qui, après nous avoir créés à son image, nous élève comme un père élève ses enfants, qui, dès l'économie présente, fait concourir à cette éducation toutes les phases, toutes les vicissitudes de notre existence, tous les milieux dans lesquels il nous place, la famille, la société, ce monde tout entier, les lumières dont il nous y entoure, les bienfaits, les épreuves, les châtiments qu'il nous y dispense ! Dieu, qui, pour mieux nous révéler ce que nous devons être pour lui plaire et lui ressembler, a placé Jésus au milieu de nous, comme sa propre image empreinte dans l'humanité, qui a daigné enfin, selon saint Paul, compléter ce bienfait par l'institution de l'Église ! Il en a fait une partie essentielle de son plan pour l'éducation spirituelle du genre humain. Mère sainte, royale tutrice, elle doit continuer par ses ministres l'œuvre de salut commencée ici-bas par son divin époux ; elle doit travailler sur le même plan que lui à l'édification de la maison spirituelle que Dieu se bâtit, s'efforcer de rétabhr, de perfectionner de plus en plus, chez ses enfants, l'image de leur Père céleste, de les élever enfin, comme dit l'apôtre, « à la mesure parfaite de la stature de Jésus-Christ. »
Chacun de nous en conviendra, une Église qui remplirait ce beau rôle, qui répondrait à cet idéal, qui, sans se ralentir un instant, travaillerait de la manière la plus efficace à instruire, à sanctifier les peuples chrétiens, à « les faire croître à tous égards en celui qui
est leur chef, » offrirait par là le titre le plus incontestable à notre respect et à notre adhésion.
Il ne faut donc pas s'étonner que l'Église romaine, parmi ceux dont elle se pare, prétende aussi s'attribuer sans partage ce rôle glorieux, i entendre ses panégyristes, c'est à elle et à elle seule que le genre humain doit toutes les vérités religieuses dont il est actuellement en possession ; tous les pas qu'il a faits dans la moralité, c'est à elle seule encore qu'il en est redevable ; et, comme tous les progrès dans la vérité et la sainteté en amènent de proportionnés dans la civilisation, c'est par elle seule aussi que les peuples chrétiens ont pu croître, grandir et prospérer jusqu'à cette heure. Seul auteur, nous dit-elle, de la civilisation chrétienne dans le passé, elle en est le seul artisan efficace dans le présent, le seul possible dans l'avenir. Elle soutient en un mot, je vous cite les propres paroles d'un de ses apologistes les plus renommés, elle soutient qu'elle « est, conformé- « ment au tableau de saint Paul, la vierge sainte et « sans rides, toujours essentiellement et nécessaire- « ment à l'abri de l'erreur, de la corruption et du « vice. »
En d'autres temps, peut-être, on eût pu se dispenser de discuter de telles assertions. Dans les premières années de ce siècle, lorsque toute froissée des commotions de la fin du siècle précédent, plus tard encore, lorsque, consternée de la seconde chute d'un trône sur l'appui duquel elle avait compté, elle semblait borner
désormais ses vœux à la liberté, et ne réclamer rien de plus que sa place au soleil, on pouvait, tout en appuyant une demande si juste, ménager des illusions inofïensives, prendre peu de souci de prétentions qui se maintenaient dans la sphère des théories et des abstractions. Aujourd'hui ses prétentions sont moins déguisées et moins modestes. Fiére d'avoir traversé sans naufrage les nouvelles crises par lesquelles la société vient de passer, enivrée des hommages intéressés que lui prodiguent ceux qui veulent l'associer à leur politique, ce ne sont plus de simples droits, ce sont des privilèges exclusifs qu'il lui faut ; ce n'est plus qu'à bien plaire qu'elle veut souffrir à côté d'elle d'autres institutions que les siennes ; non contente de vouloir régner seule sur les peuples catholiques, elle prétend de nouveau soumettre à son joug ceux qui l'ont secoué il y a trois cents ans ; elle n'aspire enfin à rien moins qu'à la domination universelle ; et vous savez avec quelle ardeur, par quels moyens et par quelles alliances elle marche aujourd'hui vers ce but.
11 est manifeste dès lors qu'aucun des titres qu'elle invoque ne saurait être aujourd'hui envisagé avec indifférence. Comme dans quelques pays déjà, l'appui de la loi et du pouvoir lui est acquis, il importe qu'à son sujet l'opinion publique soit éclairée. Il faut examiner ses prétentions à la lumière de l'histoire. Il faut rechercher jusqu'à quel point elle a tenu, jusqu'à quel point elle est en état de tenir encore les magnifiques promes-
ses qu'elle fait aux peuples. Il faut que son passé et son présent nous répondent de son avenir.
C'est l'important sujet que je désire aborder avec vous, au risque de ne pouvoir tout au plus que l'effleurer dans ces courts entretiens. iNous examinerons successivement et rapidement ensemble ce que l'Église romaine a fait jusqu'à présent pour l'éducation religieuse, l'éducation morale, l'éducation sociale de l'humanité, jusqu'à quel degré de vérité, de moralité, de civilisation elle l'a conduite ; et, d'après cet examen, nous jugerons de l'attitude que doivent revêtir à son égard les peuples chrétiens et le nôtre en particulier.
Aucun de vous, j'en suis assuré, ne s'étonnera du choix que nous avons fait d'un tel sujet. S'il est une question actuelle, inévitable, pressante, c'est celle que nous venons de nous poser. Aucun de vous, non plus, je l'espère, pas même ceux que cet examen pourrait froisser, ne se méprendra sur nos intentions et ne nous accusera de vouloir soulever des débats personnels et irritants. Dans le camp d'où s'élèvent contre notre Église des agressions si menaçantes, se trouvent enrôlés par la naissance ou par l'éducation des hommes auxquels nous lient, non seulement des sentiments d'estime, de respect ou d'afïection, mais encore d'étroites et profondes sympathies religieuses. Loin de nous tout blâme indirect qui pourrait les atteindre et les blesser. Ce n'est donc point sur les membres de la communion romaine, c'est sur cette Église seule, envisagée comme
138 l'église romaine.
institution, comme système de gouvernement religieux, que porteront nos jugements. Ce système lui-même, nous nous proposons de l'étudier avec toute l'équité dont nous serons capable. Quand la conscience ne nous en ferait pas un devoir, la nature même de cette discussion nous en ferait une loi. Ce ne sont pas nos assertions qui changeront la position des partis. Si l'Église romaine est en effet ce qu'elle prétend être, si sa cause est celle du progrés moral et religieux, nul doute que dans les desseins de Dieu l'avenir ne lui appartienne, et toutes nos atfirmations ou nos réticences ne pourraient le lui fermer ; nous n'aurions fait que nous tromper nous-même. Ainsi donc, autant qu'il nous sera possible, envisageons impartialement toutes les faces de la question. Rendons justice, même à qui nous la refuse, et prions Dieu de nous éclairer de sa vérité, et de nous diriger constamment par son esprit !
Bien que les évêques de Rome, à raison surtout de l'importance de cette ville et de l'antique origine de son Église, aient exercé de bonne heure une influence considérable dans le monde chrétien, cette influence fut assez longtemps contrebalancée par l'éclat ou l'antiquité d'autres Églises, par l'ascendant d'autres évêques, par l'autorité des princes, par celle des conciles. Ce n'est guère que depuis la fin du sixième siècle que, demeurée en Occident presque seule debout sur les ruines de l'Empire, Rome, encore imposante par ce nom
qui avait fait trembler le monde, pleine d'un prestige que subissaient les barbares mêmes qui l'avaient vaincue, forte aussi, et ajuste titre, du souvenir de ses anciens services, réussit à soumettre peu à peu l'Europe chrétienne et réunit sous son autorité toutes les Églises d'Occident en un seul corps qui porta dés lors le nom (VÉglise romaine.
C'est donc depuis la fin du sixième siècle que nous devons étudier l'influence de cette Église sous le triple aspect que nous avons annoncé, et, dés aujourd'hui, sous le point de vue des progrés dans la vérité religieuse.
Les efforts généreux qu'elle avait faits jusqu'alors pour la propagation du nom chrétien, elle les poursuivit avec plus ou moins d'ardeur et de succès depuis cette époque. C'est par elle que l'Angleterre et l'Italie, uu moment séparées du faisceau de l'Église par de nouvelles invasions, y furent solidement rattachées. Lorsqu'au nord et à l'est de l'Europe, le christianisme commença à franchir ses anciennes limites, à pénétrer dans les forêts de la Germanie et dans des régions plus lointaines encore, des missionnaires soutenus par ses ressources, investis de ses pouvoirs, portèrent la bannière de la Croix jusqu'à l'Elbe, à la Vistule, et aux rivages les plus septentrionaux de la Baltique. C'est de chez elle encore que partirent au moyen âge ces moines qui, avec une naïve, mais louable témérité, s'aventurèrent dans les contrées musulmanes, au cœur même de la haute
Asie, et au seizième siècle cet intrépide religieux qui mérita le surnom d'apôtre des Indes, et tant d'autres qui, jusqu'à nos jours, en ont été les dignes imitateurs.
Que, dans ces travaux apostoliques de l'Église de Rome, l'ambition se soit plus d'une fois mêlée au zèle, que le désir d'étendre son empire, de réparer ses pertes, d'écarter ou de supplanter des Églises rivales, ait stimulé ses efforts, — ces motifs qui affaiblissent, sans doute, qui ternissent même quelquefois l'éclat des missions romaines, ne doivent pas nous en faire méconnaître les heureux fruits. Rien de ce qui a servi à préparer sur la terre le règne du vrai Dieu, rien de ce qui a fait connaître aux hommes, ne fût-ce que le nom de Jésus-Christ, ne doit nous trouver ingrats ou indifférents. Nous ne saurions oublier que, sans les efforts de Rome, le culte des honteuses divinités païennes eût peut-être dégradé longtemps encore une partie de notre Occident.
Je vais plus loin. Si les peuples qu'elle convertit n'eurent d'abord qu'une connaissance très imparfaite du Dieu de l'Évangile, s'ils méconnurent ses attributs souverains, sa toute-puissance, sa paternelle bonté, au point de n'oser s'approcher de lui qu'avec un cortège de médiateurs et l'appareil propitiatoire d'un sacrifice'; s'ils le traitèrent comme un monarque terrestre, qui tient à la décoration et à l'étiquette plus qu'aux sentiments du cœur ; s'ils mirent leur confiance en des reliques, des images, de l'eau bénite, des signes de croix.
plutôt que dans la protection invisible du Dieu Très- Haut, — nous ne pensons pas que le reproche en doive peser sur Rome seule. Leur eût-elle porté un christianisme parfaitement pur et dégagé de toutes ces pratiques, ils eussent été, sans doute, au moins dans les premiers temps, hors d'état de le comprendre. On sait assez quelle est, chez des peuples enfants, la force des anciens préjugés et la longue résistance qu'ils opposent à ceux qui veulent les éclairer.
Mais que fait en pareil cas le missionnaire, l'instituteur dévoué ? Tout en attendant son élève, il ne cesse pas de l'instruire ; il ne se met à sa portée que pour l'élever peu à peu à son propre niveau ; il ne se prévaut point de sa paresse ni de sa lenteur pour le laisser dans l'ignorance ; il le guide pas à pas, mais jusqu'au bout, dans la science à laquelle il doit l'initier. Il fait mieux encore : comme il ne sera pas toujours à ses côtés pour le diriger et l'instruire, il s'applique à mûrir son jugement ; il l'exerce, par le développement graduel de ses facultés, à discerner lui-même le vrai du faux ; il sait que le plus grand service qu'il puisse lui rendre, c'est de le mettre en état de se passer un jour de son ministère. C'est ainsi qu'il prouve son désintéressement, sa conscience et son zèle.
Voilà ce que Dieu attendait de son Église. Il lui donnait à convertir des peuples idolâtres, afin qu'elle en fît un jour des chrétiens, à élever des peuples enfants, à condition qu'elle en fît un jour des hommes.
142 l'église romaine.
Est-ce là ce qu'elle a fait?
Eh ! comment l'am^ait-elle pu, avec les nouveaux conducteurs qu'elle s'était donnés? Il n'était plus, le temps de l'apostolat primitif. Il n'était plus, même le temps des grands docteurs, des illustres évoques des premiers siècles. Depuis que l'Europe convertie avait cédé à l'Église la meilleure partie de son territoire et continuait à l'enrichir chaque jour de ses offrandes, depuis que ses prélats étaient devenus de véritables princes, portant sceptre et couronne, battant monnaie, rendant la justice, siégeant dans les cours et les conseils des rois, les charges ecclésiastiques, jadis refusées par les hommes les plus éminents, à cause de la responsabilité qui s'y attachait, étaient briguées maintenant par les ambitions les plus vulgaires, données en cadeau à des courtisans, en apanage à des rejetons de nobles familles ; louées ou vendues comme des fermes, elles étaient exploitées comme des fermes. L'ignorance, la mondanité, un matérialisme honteux endossaient la robe du lévite, s'installaient dans lachaire épiscopale ; des prêtres, incapables de comprendre même l'ofTice qu'ils récitaient, devenaient pasteurs des peuples; la tribune sacrée, ou se taisait, ou ne retentissait plus que d'absurdes légendes. Des deux ordres que Jésus avait laissés en quittant la terre : « Instruisez et baptisez, » le clergé n'accomplissait plus que le second et le plus facile. A peine quelques paroles de l'Évangile étaient-elles prononcées devant le peuple, dans une langue que le peuple ne com-
prenait point ; pour tout moyen d'instruction, il n'avait que de grossières images, pour tout culte que des cérémonies où il n'apportait qu'une curiosité stupide. d'où il n'emportait que des espérances trompeuses ou de superstitieuses terreurs.
Ce que l'Église ne faisait point, le laissait-elle faire à d'autres ? Cette instruction chrétienne qu'elle ne répandait point, permettait-elle aux uns de la donner, à ceux-là de la recevoir? Cette vérité qu'elle n'enseignait plus, permettait-elle du moins à d'autres de la rechercher ?
Vous allez en juger :
Nous sommes au douzième siècle. La plus triste moitié du moyen âge est franchie. Des jours plus heureux commencent à luire sur l'Europe. Les hordes barbares, qui la parcouraient en la couvrant de sang et de ruines, se sont enfin converties et fixées ; les âmes ne sont plus glacées par la crainte ; les esprits ranimés, sortis de leur torpeur, s'élancent avec ardeur dans toutes les routes qui leur sont ouvertes ; et bientôt, fatigués de l'instable et du passager, se mettent à chercher Dieu par le cœur, par l'intelligence, dans la nature, dans la révélation.
Voici des chrétiens qui, non contents de croire, veulent se rendre compte des fondements de leur croyance ; qui, passifs jusqu'alors dans l'étude de la rehgion. veulent exercer sur elle les forces naissantes de leur pensée. Mais si, pour satisfaire leur raison, ils venaient à
s'écarter sur quelque point de la foi reçue ; s'ils venaient à reconnaître la faiblesse de quelques-uns de ses appuis ? L'Église inquiète les surveille ; au moindre signe de dissidence, elle les arrête ; et, pour couper court à toutes leurs hardiesses, elle imprime sur tout ce qu'elle a enseigné, défini jusqu'alors, le sceau de l'infaillibilité. Que maintenant ils discutent s'ils le veulent, pourvu qu'ils se soumettent ; qu'ils entassent raisonnements sur raisonnements, pourvu qu'en dernier résultat ils concluent comme elle et ne sortent pas du cercle qu'elle leur a tracé 1 Vous avez ouï parler de ces malheureux enchaînés dans une roue qu'ils font tourner sans cesse, sans avancer eux-mêmes d'un pas. Voilà le mouvement que l'Église laissait aux esprits, l'essor qu'elle permettait à la pensée. La scolastique, si élevée dans son premier vol, n'était plus qu'une gymnastique stérile, une carrière parcourue sans but, l'instrument de la vérité prostitué à l'erreur, l'art de raisonner employé à tuer la raison.
Voici d'autres chrétiens, las aussi de ne croire que sur autorité, mais dont l'intelligence est moins avide de comprendre que leur cœur n'a soif d'aimer. Leur vive sensibilité n'a plus besoin d'être excitée par les pompes du culte, ni soutenue par les paroles du prêtre. Ils veulent prier eux-mêmes, s'unir à Dieu sans intermédiaires, l'adorer dans le sanctuaire de leur âme, s'élever à lui, le saisir par un élan spontané d'amour et de foi. Quel noble essor ! Mais aussi quel danger pour l'Église !
Si l'on vient à Dieu par d'autres sentiers que par ceux qu'elle a tracés, que deviendront ses revenus et ses privilèges? Point de paix non plus pour ces chrétiens fervents, s'ils n'abdiquent à ses pieds leur indépendance ! Rien sans le prêtre. Qu'ils se passent de Dieu plutôt que du prêtre !
« Les perfections invisibles du Très-Haut, dit saint Paul, se voient comme à l'œil nu dans ses ouvrages. » Pour connaître ce qu'il est, il suffit de considérer ce qu'il a fait. Voici donc une troisième catégorie de chrétiens qui, attirés par le charme inexprimable de la nature, et non contents des merveilles qu'elle étale aux yeux de tous, aspirent à pénétrer ses secrets, à sonder ses profondeurs, à découvrir ses lois mystérieuses, sûrs d'y voir étinceler de nouveaux rayons de la splendeur divine. Mais s'ils venaient à découvrir dans la nature
un Dieu différent de celui que l'Église adore ! Eux
aussi lui deviennent suspects; et, pour ameuter contre eux la foule ignorante, elle les dénonce comme des artisans de maléfices, des suppôts de Satan, des agents de l'esprit des ténèbres.
Enfin, voici des chrétiens qui, pour savoir ce que le Maître a enseigné, veulent interroger le Maître luimême. Ce sont les vrais précurseurs de la réforme protestante ; ce sont les disciples de Waldo, de Wiclef, de Jean Huss. Ils savent qu'un Livre existe où sont contenus les oracles des prophètes et la doctrine des apôtres, où la vie du Sauveur est retracée, ses discours rappor-
146 l'église romaine.
tés par ceux-mêmes qui en ont été les témoins. Mais ce Livre leur est fermé, écrit dans une langue inconnue. Ils veulent le connaître ; ils veulent contempler en personne ce Jésus dont ils portent le nom et les insignes, entendre cette voix elle-même dont ils n'ont recueilli jusque-là que de vagues et lointains échos. Quel vœu plus naturel, plus légitime ! quel droit plus imprescriptible pour des chrétiens ! Ils se font traduire des fragments de ce Livre ; bientôt, ravis de ce qu'ils y découvrent, de ce qu'ils apprennent, ils veulent répandre ce nouveau trésor ; et, comme ils n'ont pour cela ni le secours de la presse, ni autour d'eux un public lettré, avides de faire partager les sentiments que cette lecture a fait naître en eux, ils vont de lieu en lieu lire et expliquer aux fidèles les oracles de la Parole sainte. Mais, à la lumière de cette Parole, le peuple jugera, il juge déjà la doctrine et la vie de ses prêtres. Rome ne l'entend point ainsi. Qui êtes-vous? dit-elle à ces nouveaux évangélistes. Pour enseigner, où est votre mission, où sont vos titres? — ■ Nos titres, c'est cet ordre du Maître adressé à tous ses disciples : « Allez prêcher l'Évangile. » — Nous vous le défendons. — 11 vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, — Nous vous excommunions. — Nous n'en serons pas moins membres de la communion des saints, citoyens de l'Église invisible. — - Nous disperserons vos assemblées, nous détruirons vos livres. — C'est la parole du Christ que vous détruirez. Devant cette perspective Rome ne recule point.
Deux conciles du treizième siècle publient les décrets suivants qui n'ont jamais été abrogés : « Nous défen- ^< dons à tous laïques d'avoir chez eux les livres de « l'Ancien et du Nouveau Testament. Nous défendons « à toute personne de les lire en langue vulgaire. « Et si quelque prêtre ou laïque en avait chez lui une « version, que, dans le terme de huit jours, il In livre « à l'évêque pour être brûlée, sous peine d'être tenu « pour suspect d'hérésie; » c'est-à-dire, si nous l'entendons bien, traduit devant le Saint-Office. Et là, selon l'abominable procédure de ce tribunal, interrogé sur les dépositions de témoins inconnus, les plus intéressés peut-être à sa ruine, jugé par des moines impitoyables qui vivaient des biens confisqués aux condamnés, torturé jusqu'à complet aveu, enseveli dans un cachot, et de là, s'il ne rétractait ses hérésies réelles on supposées, traîné au bûcher, où périssaient avec lui par dizaines, par centaines, les martyrs de l'Évangile. Et si le bourreau ne pouvait suffire à tant de besogne, c'était l'affaire d'une croisade : au signal de Rome une armée de catholiques fidèles fondait, le fer et la flamme à la main, sur les lieux signalés comme des repaires d'hérétiques. Ainsi furent saccagées tant de fois les retraites des héroïques Vaudois, celles des nobles frères de Moravie et de Bohême.
En est-ce assez pour vous faire connaître le génie de Rome? Faut-il compter encore les milliers et les milliers de victimes qui, depuis trois cents ans, partout où
elle est demeurée maîtresse, ont expié dans les supplices le crime d'avoir osé penser, adorer, lire la Bible, recourir à la grâce de Dieu sans le prêtre ? Rien sans le prêtre : telle était l'éternelle devise de Rome. A chacune des avenues de la science, elle plaçait des gardes au glaive flamboyant pour en fermer l'accès.
Est-ce là, je le demande, cette discipline sous laquelle devait se poursuivre, se compléter l'éducation chrétienne des peuples ? Ces prêtres ne représentent-ils pas plutôt ces docteurs de la Loi contre lesquels tonnait Jésus parce que, « tenant les clefs de la science divine, ils n'y entraient point, et n'y laissaient point entrer? »
L'Église romaine n'essaye guère de nier le système de contrainte que nous venons de lui reprocher. Elle ne nie point non plus (et comment le pourrait-elle ?) les rigueurs exagérées auxquelles ce système l'a conduite. Mais elle essaye de les justifier par des raisons de nécessité et de devoir. « Fallait-il, dit-elle, par une liberté hors de saison, mettre en péril l'unité de la foi? Fallaitil livrer la chrétienté à ce chaos d'opinions et de doctrines où sont plongés tous les peuples sortis de ma tutelle? Fallait-il, faut-il jamais laisser déchirer le corps sacré dont Christ est le chef, et qui doit être un comme lui ? »
L'unité de la foi : voilà sans doute un magnifique but. Saint Paul le met lui-même devant nos yeux comme l'un de ceux auxquels doivent aboutir les travaux du ministère chrétien. Mais l'unité que Rome nous vante
et qu'elle veut nous vendre à si haut prix, est-ce bien celle qui entre dans les desseins de Dieu? Rome ne confond-elle point ici deux choses aussi différentes en réalité qu'elles sont semblables en apparence, l'unité et l'uniformité?
L'unité, nous la trouvons partout dans les œuvres de Dieu, l'uniformité nulle part. Au contraire, ce qui nous ravit le plus dans le spectacle de la création, c'est, avec l'admirable unité de l'ensemble et du plan, l'infinie diversité des parties et des détails. Le rayon qui glisse sur l'émail des prairies s'y reflète en mille et mille nuances variées. Dans les espèces, le même type, modifié à l'infini, donne lieu à autant d'êtres, de formes, de propriétés, de natures différentes, et qui, par cette diversité même, concourent chacun à l'harmonie du tout. Ce qui est vrai du monde physique est également vrai du monde intellectuel, du monde moral. Dans l'humanité, qui présente des caractères généraux si marqués et partout les mêmes, vous ne trouverez pas deux peuples, deux familles, deux individus qui, pour les facultés, la manière de juger, de sentir, ne présentent entre eux quelque différence profonde ; et, chose merveilleuse, c'est de ces différences mêmes que Dieu se sert, pour lier étroitement, autant que pour faire avancer le corps social. L'intelligence cherche une force qui la seconde, la force une intelligence qui la dirige ; la fermeté un contrepoids dans la douceur, la douceur un appui dans la fermeté. De la différence des points de
150 l'église romaine.
vue, du choc des opinions jaillit l'étincelle qui allume et entretient le flambeau de la vérité. Partout l'individualité est un moyen d'union, une condition de progrès, autant qu'un symptôme de vie ; l'uniformité ne se trouve que dans la mort.
Et en serait-il autrement dans le monde religieux ? L'uniformité, partout ailleurs impossible, serait-elle possible dans les choses de la foi? Et Dieu, ici en désaccord avec lui-même, aurait-il attaché à cette condition le progrès, l'unité, le salut de son Église?
Saint Paul, du moins, ne pensait pas ainsi, quand il disait aux chrétiens de Corinthe, que « le corps n'est pas « un seul membre, mais l'assemblage de membres di- « vers qui tous sont nécessaires les uns aux autres ; « que de même, dans l'Église, quoiqu'il y ait un seul « esprit, un seul Seigneur, un seul Dieu, il y a une in- « finité de dons, de ministères, d'opérations; que, sur « ■ le fondement posé par Jésus, les uns construisent « avec de l'or, d'autres avec du bois, d'autres avec du « chaume, sans que l'unité de l'édifice soit rompue, « et que tous les disciples de l'Évangile, qu'ils l'aient « reçu par Céphas, par Paul ou par Apollos, doivent se « considérer comme un en Christ. »
Mais quelle est cette unité de la foi dont il fait briller à nos yeux la perspective? Est-ce l'exacte uniformité des opinions, ou l'unité de l'esprit, la conformité du but? L'unité par la contrainte, l'ignorance ou l'apathie, ou l'unité par la liberté et le progrés? L'unité d'un
troupeau que son berger tient renfermé dans l'étable, ou celle du troupeau qu'il mène sur la montagne, à la recherche des herbes savoureuses, à la conquête de l'air et du soleil? L'unité d'une armée régulièrement alignée pour la parade, ou celle d'une troupe vaillante que son chef conduit à l'assaut ? Tant que dure la pénible ascension , elle s'écarte , se disperse en tous sens ; le plus alerte prend le chemin direct, le plus lent s'engage dans des sentiers détournés. Mais si les forces sont inégales, le but est le même, une même ambition anime ces guerriers, un même drapeau les dirige, et, arrivés au sommet, ils se retrouvent ensemble sous leur bannière et sous l'œil de leur chef. Il en est ainsi des chrétiens qui, d'un commun effort, sinon du même pas et par la même route, tendent sous la direction de Jésus vers la vérité et la perfection.
A cette glorieuse unité que saint Paul nous propose, préférez-vous celle que Home voudrait nous imposer? Oh ! alors que n'êtes-vous nés au dixième siècle ! C'était là l'heureux temps pour les amis de l'uniformité. Point d'hérésie alors, car nul ne pensait ; point de différences d'opinion, car nul n'avait d'opinion en propre ; les âmes pétrifiées n'opposaient pas la moindre résistance aux oracles de l'Église ; Rome gouvernait paisiblement ce royaume du silence, de l'ignorance et de la nuit.
Cette paix de l'engourdissement, âge d'or pour elle, siècle de fer pour nous, ne pouvait durer toujours. Comme, à l'approche du printemps, les oiseaux
152 l'église romaine.
de l'air reprennent leur essor et chantent l'Éternel dans leurs mille langages, aux premières lueurs de vie intellectuelle qui brillent sur l'Europe, les âmes se réveillent, le libre cri des consciences se fait entendre. Rome alors prend l'alarme, ce bruit de vie l'importune, ces accents l'étourdissent ; il faut étouffer ces voix insolentes ; les cachots se creusent, les glaives s'aiguisent, les bûchers s'allument, mille hécatombes humaines sont immolées sur l'autel de l'unité, Rome règne encore une fois paisiblement... sur des morts. Mais ô fatalité ! ces cendres mêmes se raniment, de ces troncs mnlilés sortent partout de vigoureux rejetons ; ce ne sont plus quelques voix éparses, ce sont des concerts de voix qui protestent, des peuples entiers qui réclament et qui bientôt vont conquérir la liberté. 0 Rome ! ne vois-tu pas le sceptre t'échapper? Ne vois-tu pas dans ton propre sein se glisser ces divisions, ces dissidences que tu crois étouffer ailleurs? Penses-tu nous en imposer par un prétendu accord de croyances, qui chez tes docteurs n'est tout au plus qu'à la surface, chez tes peuples n'est que l'accord dans l'irréflexion et l'indifférence? Renonce, renonce k ta chimère. N'espère plus passer le niveau sur les intelligences. Résigne-toi à des différences que Dieu supporte, qu'il a lui-même voulues, qui ne sont un mal que pour l'âme faible qu'elles scandalisent, ne divisent que les esprits haineux ou impatients, les tardifs qui ne peuvent souffrir d'être devancés et les forts qui ne savent attendre, ne troublent en-
fin que les Églises et les États qui s'obstinent follement à vouloir l'uniformité à tout prix. Reprochez au protestantisme ses divisions, lorsqu'elles viennent d'étroitesse ou de despotisme ; quant à ses diversités, loin d'en rougir, il s'en fait gloire. Ah ! que ne peut-on nous en reprocher de plus nombreuses encore ! Elles prouveraient du moins que la foi de chacun de nous lui appartient, que c'est bien lui qui croit, et non d'autres qui croient pour lui.
Mais je t'entends, ô Rome I Tu ne gémis pas seulement sur les divisions de l'Église, tu t'apitoies sur le sort de tant d'âmes, que l'indépendance et de fausses lumières, dis-tu, égarent loin du droit sentier. Tu crains qu'affranchies de ton autorité, privées de ton flambeau, de ton appui, elles ne soient « comme des enfants flottants, emportés par le vent de toutes sortes de doctrines, » livrées pour jamais au doute, à l'incrédulité et à mille pernicieuses erreurs.
Rassure-toi. A défaut de maîtres, elles trouveront des guides, qui, sans chercher à dominer sur les héritages du Seigneur, paîtront son troupeau avec fidélité, avec affection ; qui, se reconnaissant eux-mêmes faillibles, apporteront d'autant plus de soin à s'éclairer afin d'éclairer leurs frères, qui ne contraindront point les consciences, ne commanderont point la foi d'une voix impérieuse, mais par des raisons persuasives et par leur propre exemple l'inspireront d'autant mieux, et éviteront d'autant plus sûrement l'erreur, qu'ils provo-