L EGLISE ROMAINE
queront de toutes parts, sur ce qu'ils enseignent, la réflexion et l'examen.
L'erreur ! Mais, pour n'y point tomber, suffit-il de s'en déclarer incapable? Si parfois la réflexion nous égare, n'est-ce pas aussi elle qui nous ramène? Si un premier examen ne nous montre souvent qu'une face des choses, un examen plus approfondi ne supplée-t-il pas à ce que le premier avait d'incomplet? Si le régime de la liberté voit naître des erreurs, le régime de la compression et de rétoufl"ement n'en fomente-t-il pas de plus dangereuses, soit qu'elles proviennent de l'autorité elle-même, soit qu'émanant d'une autre source, et réduites à se cacher, elles échappent au contrôle de l'opinion? Chez nous de fausses opinions peuvent éclore sans doute ; elles éclosent, mais elles passent, chassées par la raison et !a conscience publique. Ailleurs nous en voyons naître de plus fâcheuses qui demeurent, parce qu'elles ne trouvent ni dans les esprits assez de lumières, ni dans les âmes assez de ressort pour leur résister.
Vous craignez encore, dites-vous, qu'à force d'examiner on n'en vienne à ne plus croire. Vous vous forgez en imagination je ne sais quelle échelle fatale, qui de la négation du moindre article de la foi catholique, irait par tous les degrés du doute et de l'incrédulité plonger dans l'abîme de l'athéisme.
Quelle idée vous formez-vous donc de cette religion dont vous vous dites les appuis ? Quoi ! vous feriez à
Jésus-Christ l'injure de prétendre que, s'il vient à nous sous les simples traits qu'il revêt dans l'Évangile, s'il ne se présente appuyé sur votre autorité et soutenu de vos anathémes, il ne trouvera sur la terre qu'indifférence et mépris ! Quoi ! l'on ne pourra concevoir des doutes sur le pouvoir imaginaire de vos saints, sans être conduit à nier aussi la puissance suprême ! Quoi I mon âme altérée de Dieu ne saurait le trouver ni dans ce monde qui est plein de lui, ni en elle-même où il respire, tandis que le cerf pressé de la soif sait trouver le courant des eaux !
L'examen , mortel ennemi , sans doute , de toute croyance mal fondée, n'en assure que mieux le régne de la vérité. Il ne retranche les branches mortes que pour donner plus de vigueur aux branches saines et fécondes. La foi vraiment durable, la seule efficace pour régler nos penchants, c'est celle dont notre âme s'est pleinement approprié l'objet, qui par nos méditations individuelles et sérieuses s'est incorporée en nous, s'est unie, entrelacée au tissu de nos sentiments, de nos réflexions, de nos expériences. Voilà pourquoi Jésus appuyait chacun de ses enseignements par ces paraboles qui surpassaient en force et en clarté les plus frappantes démonstrations. Voilà pourquoi saint Paul instruisait sans relâche; pourquoi, après avoir donné du lait aux enfants, il donnait de la nourriture solide aux adultes, appelait ses frères à juger par eux-mêmes de la vérité de ce qu'il leur disait, et ne voulait leur parler
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que comme à des personnes intelligentes. Il savait que la foi librement acceptée et fortifiée par les luttes intérieures est seule capable de résister aux attaques du dehors.
Mais quelle confiance avoir en celle qui est imposée, reçue par obéissance, manteau d'emprunt jeté sur les épaules, faible arbrisseau planté à la surface du sol ? Allez l'exposer au souffle du monde, aux orages des passions, aux assauts de l'impiété ; et vous verrez ce qu'elle vaut et ce qu'elle dure. Eh 1 ne comprenez-vous pas que la contrainte, par laquelle vous croyez l'assurer, est précisément ce qui la rend suspecte; que le doute, qui si souvent sert à enraciner une croyance libre, tue une foi de commande ; que cette foi sans consistance se dissout et s'évapore au moindre rayon de lumière? Là où les dogmes les plus superstitieux sont mis au même rang que les vérités les plus saintes, les pratiques les plus puériles prescrites avec la même rigueur que les plus importants devoirs, je conçois que la moindre pierre détachée de l'édifice le fasse crouler de fond en comble. Aussi voyez l'Italie, où, dés le moment de la renaissance, une impiété licencieuse envahit tous les rangs. Voyez la France, à la mort de ce roi qui en avait violemment proscrit l'examen et la réforme. La veille, il s'applaudissait de régner enfin sur une nation toute catho'ique ; le lendemain, que trouva-t-on? Une nation athée, chez laquelle vérités et erreurs, Évangile et tradition, vertus des reliques et merveilles de la Provi-
dence, objets tout à l'heure d'un même respect dérisoire, furent bientôt confondus dans un commun mé pris. Tout ce qui se piquait de penser, de réfléchir, S9 ligua contre une puissance qui avait étoufte la pensée ; la philosophie, proscrite au nom de la religion, tint à honneur de se montrer irréligieuse ; on ne voulut plus voir dans le christianisme qu'un instrument de la tyrannie sacerdotale, on le rendit responsable de tous les abus accrédités sous son nom; on ne s'arrêta enfin, qu'après avoir détruit le culte, abattu les autels, détrôné Jésus-Christ, et jusqu'à Dieu lui-même.
La foi proscrite, où se réfugia-t-elle alors ? Le christanisme honni, conspué, où trouva-t-il des défenseurs? Chez les disciples de la réformation. Là seulement le régne de la religion put se maintenir à côté du régne des lumières. De nos églises protestantes sortirent ces lumineuses apologies qui lui ramenèrent les esprits longtemps aliénés et lui réconcilièrent la philosophie elle-même. Partout l'opinion n'est redevenue chrétienne qu'au moment où la pensée est redevenue libre. Et si, de nos jours, l'Église catholique a fourni au christianisme des défenseurs qu'il avoue, ils le diront, s'ils sont sincères, ce n'est pas au Vatican, c'est dans l'Évangile lu, médité avec le cœur, c'est dans leur conscience et leur raison librement consultées, qu'ils ont puisé leurs meilleurs arguments.
Glorifions donc, et que tous les amis du christianisme glorifient avec nous, ceux qui les premiers, à travers
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mille périls et mille souffrances, travaillèrent, l'Évangile à la main, à l'émancipation des nations chrétiennes. En les délivrant d'une tutelle négligente d'abord, puis égoïste, enfin oppressive et tyrannique, en leur rendant leur antique héritage, en leur rouvrant le trésor qui leur avait été si longtemps fermé, ils les arrachèrent à leur native ignorance, les initièrent à la connaissanci3 du Dieu de l'Évangile, et en épurant, en éclairant la foi, ils élevèrent d'avance la digue la plus puissante contre l'impiété.
Après eux, glorifions ceux qui, marchant sur leurs traces, souvent au prix des mêmes périls, des mêmes souffrances, poursuivent aujourd'hui cette œuvre d'affranchissement. Aidons-les à répandre ces pages saintes dont Rome a si grand peur, à en infiltrer malgré elle le suc bienfaisant dans ses veines; à faire pénétrer la lumière dans tous les lieux d'où elle la repousse, à élever des sanctuaires à la vérité partout où elle fait régner l'erreur.
Nous-mêmes enfin conservons à tout prix et ne nous lassons pas de faire valoir le trésor que nous tenons de nos ancêtres. En nous appropriant les légitimes conquêtes de tous les siècles, travaillons sans relâche à étendre le domaine de la vérité. Avant tout, montrons-nous les dignes héritiers des auteurs de la réforme. Que l'œuvre du progrès qu'ils ont inaugurée ne recule, ni ne s'arrête entre nos mains. Ajoutons sans cesse de nouvelles assises à l'édifice spirituel de Dieu ; souvenons-nous que
la foi ne périt jamais par l'excès, mais par le défaut des véritables lumières ; qu'ainsi jamais nous ne ferons assez d'efïorts pour affermir en nous, pour répandre autour de nous la connaissance du vrai Dieu. Oh ! puisse cette connaissance, sans laquelle toute science est vaine, tout progrès illusoire, toute piété chancelante, croître incessamment dans le monde, et le couvrir un jour tout entier I
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Vous avez appris de lui à abandonner votre première conduite, à vous dépouiller du vieil homme, qui se corrompt par les passions qui le séduisent, à vous renouveler dans votre esprit et dans votre entendement, et à vous revêtir du nouvel homme créé à l'image de Dieu, dans une justice et dans une sainteté véritables.
Épître de saint Paul aux Éphésiens, IV, 21-24.
Dans l'Évangile, si tout procède de la foi, tout aspire à la sanctification. Chacune des vérités que Jésus nous révèle est destinée à devenir en nous, par le renouvellement de notre esprit et de notre entendement, un principe de régénération pour notre âme. S'il nous parle de son union avec Dieu, c'est afin que nous devenions un avec lui par la volonté et, par l'amour, comme il l'est avec son Père. S'il fait luire à nos yeux les biens de la vie future, c'est afin qu'épris de ces biens éternels, là où doit être notre trésor, nous élevions aussi nos cœurs. S'il nous humilie devant le Dieu de justice
et de sainteté, c'est afin que pénétrés du sentiment de notre misère, nous ne perdions pas un instant pour notre conversion ; s'il fait briller en même temps les richesses de sa clémence et de sa grâce, c'est afin que, laissant derrière nous le poids décourageant de nos péchés, et le souvenir plus décourageant encore de nos rechutes, nous retournions avec confiance vers ce Père miséricordieux, qui déjà nous tend les bras, vient à notre rencontre, et soutiendra nos pas jusqu'à la maison paternelle. En un mot, nous ne trouvons, dans l'Évangile, aucune vérité qui ne soit pour nous le germe d'une vie nouvelle ; aucun rayon de lumière qui, en même temps qu'il éclaire nos esprits, ne serve à purifier nos cœurs. Puis, comme d'un sol renouvelé sortent par la culture des fruits meilleurs et plus abondants, du nouvel homme engendré en nous par la foi sortent aussi, non pas assurément sans notre volonté et nos efforts, mais au contraire, selon saint Paul, par une application zélée et une vigilance soutenue, au lieu des œuvres mauvaises que produisait le mauvais trésor de notre cœur, des œuvres que Dieu approuve et qu'il daigne récompenser, parce qu'elles sont faites pour lui. Rétablir en nous l'image de celui qui nous a créés, faire mourir en nous le vieil homme qui se corrompt par les passions qui le séduisent, nous revêtir du nouvel homme formé à la ressemblance de Dieu dans une sainteté véritable, nous approcher ainsi de plus en plus de la suprême
féhcité qui ne réside qu'en la perfection suprême,
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faire croître en un mot sur la terre l'arbre glorieux de la sanctification, dont la racine est la foi, dont les fleurs et les fruits sont les bonnes œuvres, — tel est le but de la mission que Jésus est venu remplir ici-bas, et que son Église est chargée de continuer après lui. De là ce titre de Sainte, sous lequel elle fut de bonne heure désignée, comme consacrée, mise à part poui- élever les hommes dans l'imitation du Fils de Dieu.
C'est sous ce nouveau point de vue que nous avons à étudier l'action de l'Église romaine. Nous l'avons considérée dans l'éducation de l'homme religieux : considérons-la dans l'éducation de l'homme moral. Et n'oublions pas que, s'il nous importe à cet égard de la connaître et de la juger, c'est surtout afin de nous affermir nousmêmes dans la bonne voie.
A ce mot de sanctification que nous venons de prononcer tout à l'heure, Rome élève de nouveau ses ambitieuses prétentions : « Qui plus que moi, dit-elle, a travaillé et travaille encore à cette œuvre excellente ? N'entretiens-je pas auprès de chaque fidèle un directeur, chargé de le conduire, de le soutenir dans la voie du salut, de guérir une à une toutes les maladies de son âme ? N'ai-je pas établi ce saint tribunal de la pénitence, devant lequel le pécheur vient, avec une honte salutaire, se décharger du fardeau de ses transgressions? Quel moyen de conversion plus efficace? Et, quand au but, qui élèvera plus haut que moi l'idéal de la sainteté?
N'exhortai-je pas les chrétiens à vivre autant que possible, dés ici-bas, de la vie des anges, à renoncer même aux biens, aux affections, aux joies que leur permet l'Évangile? N'ai-je pas fixé des temps, où le jeûne, la retraite sont comme autant de pas dans le rude sentier de la perfection chrétienne ? Ne puis-je pas enfin compter par milliers les martyrs que j'encourage à la mortification et au renoncement? »
Tels sont les nouveaux titres sur lesquels Rome fonde ses prétentions au gouvernement des âmes. Examinons d'abord celui des deux auquel elle attache le plus de prix.
Rome ne tarit pas sur les bienfaits du confessionnal. Elle énumére toutes les fautes que la crainte de ce tribunal a prévenues, toutes les consciences qu'il a éclairées, toutes les réparations, les restitutions qu'il a obtenues, toutes les réconciliations qu'il a opérées, les conseils qui y ont été donnés par de sages directeurs. — Mais elle ne nous dit pas combien, auprès de confesseurs moins respectables, de funestes directions ont été reçues, combien d'habitudes de déguisement et de mensonge ont été contractées, combien d'âmes innocentes ont été initiées au mal par des questions imprudentes, combien de pécheurs indiscrètement rassurés, combien de consciences faussées, égarées ou souillées. Eh ! comment éviter de tels écueils ? Pour recevoir de la bouche de tant de coupables l'aveu obligatoire de tant de fautes; pour en apprécier la gravité d'après les circonstances
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et les intentions; pour pénétrer sûrement dans les secrets replis du cœur; pour sonder, sans risquer de les envenimer, ces plaies de la conscience qui réclament une main si délicate, si exercée; pour apporter à ces fonctions qui se renouvellent chaque jour toute l'attention, toute la gravité, toute l'impassibilité qu'elles exigent, pour tenir ces assises, plus redoutables encore pour le juge qui y préside que pour le pécheur qui y comparaît, — il faudrait, je ne dis pas un ange, mais plus qu'un ange ; et le prêtre n'est qu'un homme, et souvent, hélas I un homme disposé à faillir. En dévoilant ici les abus du confessionnal, tels qu'ils se montrent partout où il n'est pas surveillé par une opinion sévère, en nous bornant même à recueillir sur ce point les aveux des conciles et des papes, nous tracerions un tableau sur lequel vous ne pourriez jeter les yeux sans frémir. Laissons à d'autres cette tâche ingrate ; plaignons plutôt les tristes victimes du rôle auquel l'Église les condamne ; et, sans nous arrêter à l'imperfection des instruments qu'elle emploie, étudions l'esprit de l'institution elle-même.
Qu'est-ce que le pécheur vient chercher, qu'est-ce que l'Église elle-même l'invite à chercher au tribunal de la pénitence ? Des ressources pour résister à ses passions? Non, mais l'absolution des fautes que ces passions lui ont fait commettre. Le moyen de détruire en lui la racine du péché ? Non, mais celui de s'exempter des peines que le péché mérite. Ce n'est pas un vicieux qui veut se corriger, c'est un coupable qui veut se faire
absoudre. Il est moins avide de conversion que de pardon ; il craint nioins Dieu qu'il ne redoute l'enfer. L'Église lui a dit que telle faute qui par elle-même mériterait les flammes éternelles, avouée au prêtre, ne méritera plus que les feux passagers du purgatoire; que sans le prêtre il serait perdu à jamais; que par le prêtre il peut être absous. La peur le conduit devant le prêtre. Maintenant, que fera celui-ci ?
Sans doute il se récusera ; il dira au coupable : « Qui suis-je pour te juger ? C'est au grand Législateur, c'est à celui qui sonde les cœurs et les reins, à prononcer ta sentence. Puisse-t-il avoir pitié de toi !» — Il fut un temps en effet où le prêtre, après avoir reçu l'aveu, et prescrit la pénitence, se bornait à prier Dieu pour le pécheur. Dés le treizième siècle, l'Église osa davantage. Usurpant résolument la place du souverain Juge, elle se crut en droit d'offrir au pécheur l'appât d'un pardon assuré. Elle fit prononcer au prêtre ces mots d'une sacrilège audace, qui de nos jours encore retentissent dans tous les confessionnaux : « Je t'absous. »
Avant de prononcer cette parole inouïe, le prêtre, pensez-vous, prendra au moins du temps. Il voudra, autant que cela est possible à un simple homme, s'assurer que la condition indispensable du pardon est remplie ; et, si l'Église primitive, avant d'admettre à la sainte table le pécheur qui en avait été exclu, lui imposait quelquefois des années entières d'épreuves, à plus forte raison, avant de lui promettre la remise des peines de
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l'autre vie, exigera-t-il des gages non équivoques de la durée de son repentir. — Mais non ; le pécheur reçoit son absolution immédiate, et, sauf des cas particulièrement graves, aussitôt qu'il s'est déclaré contrit de sa faute, et qu'il a promis d'accomplir la pénitence exigée, le prêtre doit l'absoudre, et cette absolution, ainsi l'a décidé l'Église, est ratifiée au Tribunal de Dieu.
Tandis qu'une passion coupable ravage, souille encore son cœur, y porte le trouble et l'angoisse, crée en lui un enfer anticipé, pendant qu'il expie si cruellement sa persistance dans le mal, l'Église (ô ignorance extrême des voies du salut I Étrange médecin qui arrête la crise d'où dépendait la guérison et, en endormant la douleur, s'imagine ôter le mal !), l'Église l'entretient de paix et d'impunité. Dieu, par les tourments que sa passion lui cause, veut le forcer à rompre avec elle ; il veut, par la honte, le désespoir qu'elle inflige à son misérable cœur, lui faire dire enfin: «Je partirai, je retournerai vers mon père ; » jusqu'à ce qu'il soit parti, il le poursuivra par l'aiguillon du remords ; et l'Église au contraire lui dit : Rassure-toi, tu es absous, reste et satisfais simplement pour ta faute.
Et quelles sont ces satisfactions, ces pénitences, qu'elle exige du pécheur, et qui l'exempteront des peines à venir ? Sont-ce des actes propres à le faire réfléchir sur la nature et l'origine de sa faute ? Sont-ce, comme la restitution au quadruple que s'imposa Zachée, des sacrifices propres à amortir sa passion, des remèdes
violents, destinés à mater son orgueil ou son avarice? — Peut-être, si le directeur a le sentiment de son devoir, et le pénitent le discernement de son mal. Mais l'Église n'en exige pas tant. Ici encore c'est le coupable qui souvent dicte des lois à son juge. Entre plusieurs pénitences, il peut se faire prescrire la moins gênante pour lui : pour chaque chute ou rechute dans son péché favori, quelque pratique insignifiante ou quelque sacrifice de peu de valeur, quelque aumône s'il est riche, quelque jeûne s'il est pauvre, des retraites, des neuvaines, des chapelets s'il est oisif, des pèlerinages s'il a le dégoût de la vie sédentaire.
Que dis-je? aux yeux de l'Église, la pénitence n'est pas même une obligation personnelle imposée au pécheur. Pourvu qu'une compensation soit offerte à Dieu pour chaque offense, il ne considère pas qui la lui offre. Pourvu que l'Église soit satisfaite. Dieu doit se tenir pour satisfait. Il suffit donc au pécheur de trouver quelqu'un qui veuille s'acquitter à sa place. Or Jésus n'est-il pas prêt, chaque fois que le prêtre le réclame, à renouveler sa passion ex{)iatoire sur l'autel ? L'Église ellemême n'a-t-elle pas à sa disposition tous les trésors de mérite qu'ont amassés, par leurs souffrances volontaires, les martyrs et les illustres pénitents de tous les siècles? N'a-t-elle pas à ses ordres des légions de moines, qui par leurs prières et leurs jeûnes de chaque jour rachèteraient les péchés du genre humain tout entier? A elle l'entreprise générale des satisfactions. Qae
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le fidèle pauvre de son propre fonds, s'empresse donc de lui acheter, au tarif de la chancellerie romaine, autant de mérites qu'il lui en faudra pour couvrir ses fautes ; qu'il lègue par testament, s'il ne veut donner de son vivant, de quoi payer des messes pour son salut et celui des siens, ou enfin que, dès ce moment, il se procure par quelque large offrande une indulgence plénière pour toutes ses transgressions passées, présentes et à venir.
Et un pécheur qui aime son péché ne profiterait pas de ces maximes débonnaires ! Et il songerait à se convertir, quand on lui offre de si commodes équivalents ! Et il ne rouvrirait pas chaque jour un compte qu'il dépend de lui de solder chaque soir 1 Ou plutôt, il ne tiendrait pas ouvert une fois pour toutes un compte que ses héritiers ou d'autres solderont à sa place ! Et l'on ferait fonds sur son avarice pour dompter son orgueil ou sa sensualité I Oh ! que l'Église le connaît mieux, lorsqu'elle spécule au contraire sur son orgueil et sa sensualité pour lever des tributs sur son avarice IjOui, le pécheur n'a plus à gémir, à se frapper la poitrine ; il peut, comme le Pharisien, se présenter tète haute dans le temple et dire à Dieu : « Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède, » puis le cœur vide de justice, de miséricorde et de fidélité, tout plein au contraire de mauvaises convoitises, s'en retourner satisfait dans sa maison. La doctrine des œuvres méritoires est de nouveau proclamée, ou plutôt dépassée. Jésus appor-
tait le baptême d'esprit et de feu ; l'Église se contente du baptême d'eau, de temps en temps rafraîchi par un baptême simulé de pénitence. Du pardon gratuit assuré au pécheur repentant, elle est revenue au pardon vendu et acheté, sans foi ni repentance ; elle ménage, elle choie, elle courtise en nous le vieil homme que Jésus voulait faire mourir.
Je sais toutes les justifications auxquelles l'Église a recours pour détourner d'elle ce reproche : Il faut bien sauver les âmes du désespoir, sous peine de les voir se précipiter au plus profond de l'abîme ; et d'ailleurs, il est bien entendu que l'absolution n'est accordée qu'au pécheur vraiment contrit de sa faute, et serait nulle de soi, s'il avait trompé son confesseur sur l'état de son âme. — Quelle excuse ! Comme si, pour le pécheur résolu de s'amender, le meilleur préservatif contre le désespoir n'était pas la promesse évangélique du pardon gratuit, et comme si le pécheur qui ne veut pas s'amender n'était pas le premier à se tromper sur ses propres sentiments, à prendre pour un repentir véritable je ne sais quel regret superficiel et passager ; comme si enfin, ayant reçu son pardon en bonne forme, il allait s'enquérir de la légitimité de ce pardon I
Non, non, soyez sincères. Dites, et l'on vous comprendra, dites, qu'au lieu de chrétiens dociles au joug de l'Évangile, l'Église ne trouva jadis autour d'elle que des hommes grossiers, esclaves de leurs penchants, et que, pour les retenir sous sa tutelle, avant de se mon-
trer mère sainte, elle voulut se montrer mère complaisante ; dites qu'aujourd'hui encore, pour toutes les maladies morales, l'homme aime mieux être rassuré que d'être guéri, fuit le médecin qui l'effraie et paie le médecin qui le tranquillise. Soyez encore plus francs. Dites que, sans les fonctions du confessionnal, sans les messes pour le rachat des âmes, sans les indulgences et les compensations pour le péché, des milliers de prêtres resteraient sans emploi, des milliers de couvents sans offrandes, et l'Église privée du plus clair de ses revenus. Dites enfin que c'est par l'appât d'une absolution certaine et immédiate qu'elle attire et retient encore tant d'âmes, par la confession qu'elle s'initie dans de précieux secrets, et dirige à son gré la conscience de ceux qui gouvernent les peuples, qu'en un mot le tribunal de la confession est le plus solide piédestal de sa puissance. « Rien sans le prêtre ; » voilà, disions-nous, la première devise de Rome. Aujourd'hui nous pouvons ajouter : « Tout par le prêtre, et tout pour le prêtre. » Le prêtre offre l'absolution, et le pécheur la lui paye. Le prêtre impose des pénitences, et le pécheur s'en rachète à prix d'argent. Heureux le possesseur de grands trésors ! Pauvre Lazare ! Tu n'es pas encore dans le sein d'Abraham. Ton purgatoire ne fait que commencer. Garde ta besace. Après avoir mendié ton pain, mendie encore, mendie longtemps des messes et des prières, car tu n'as pas de quoi racheter une seule année de tourments. Et toi, ô riche, qui a reçu ta part de biens
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pendant ta vie, ces biens t'en assurent encore de plus grands après la mort. N'en crois pas Jésus qui te dit que l'entrée du royaume des cieux t'est difficile ; rien n'est impossible à ton or. Lègue abondamment à l'Église, puis vis à ton aise ; mange, bois et te réjouis ; l'Église se charge de régler tes comptes.
Quelle odieuse acception de personnes, et quel scandaleux trafic du salut ! Quelle dérision que ce tribunal où des juges prévaricateurs vendaient à l'impénitence des brevets d'impunité ! 0 Jésus, où étais-tu quand les marchands s'installèrent de nouveau dans le temple ? Ce que Jésns ne fit pas alors, il le fit plus tard. Quand les vendeurs d'indulgences vinrent de Rome exploiter nos contrées, ils trouvèrent sur leur chemin les Luther, les Zwingle, et au signal donné par ces voix courageuses, un long cri d'indignation retentit dans le nord de l'Europe. Il fallut bien alors abolir le marché des consciences. L'éveil était donné ; dans le monde protestant une réforme plus complète ne se fit pas attendre. Le confessionnal fut fermé. Les ministres de l'Église ne furent plus les dispensateurs, mais les simples messagers du salut. Le pécheur libre de leur déclarer ses fautes, exhorté à rechercher leurs conseils, dut avant tout ouvrir sa conscience au Juge qu'on ne peut ni tromper ni séduire. Il fut instruit à chercher à ses pieds comme David, et cette crainte salutaire qu'inspirent ses jugements, et cette paix qui suit une confession sans réserve, et cette horreur du mal qu'on n'éprouve qu'en face du Dieu saint, et ces
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fortes résolutions que n'attiédissent point les ménagements intéressés d'un directeur. Pour guide et règle de ses mœurs, au lieu du manuel des casuistes, on mit en ses mains l'Évangile. Le foyer de la moralité chrétienne fut replacé dans le cœur, ses fondements de nouveau enracinés dans la foi ; l'éducation des consciences reprit la voie du progrès ; et, quelque loin qu'elle soit d'avoir atteint l'idéal que Dieu lui propose, quelques obstacles qui aient de temps en temps retardé sa marche, quelque humblement enfin que chacun de nous doive penser de lui-même, — à considérer les choses d'un point de vue général, la supériorité morale des peuples réformés sur ceux qui subissent encore le joug de Rome n'est aujourd'hui contestée par aucun observateur désintéressé, je dis plus, par aucun catholique sincère.
De tout ce que nous venons de dire, ressortira-t-il que l'Église de Rome n'ait absolument rien fait pour le développement moral des peuples? Telle n'est point notre conclusion.
Il y a deux manières d'apprécier un progrès, quel qu'il soit, selon qu'on se place au point de départ ou au point d'arrivée, En nous plaçant au but, en estimant ce que Rome aurait pu et dû faire pour former les chrétiens à l'imitation de leur Maître, nous avons le droit d'accuser ses lenteurs et ses prodigieux écarts. Mais si nous examinons ce qu'étaient avant leur conversion les peuples dont elle entreprit l'éduca-
tion chrétienne, nous devons reconnaître que sous sa tutelle leurs mœurs subirent d'heureux changements. La loi qu'elle n'avait pas su imprimer au fond des cœurs, elle s'efforçait au moins de la faire régner extérieurement ; avec le pouvoir dont elle disposait, et tant que ses intérêts ne lui dictaient pas une conduite contraire, elle réprimait certains désordres en trop flagrante opposition avec l'Évangile ; elle empêchait la corruption qu'elle tolérait au dedans de faire trop scandaleusement explosion au dehors. C'est ainsi qu'on vit diminuer sensiblement chez les peuples qu'elle avait convertis les vices les plus grossiers, les plus choquants de la barbarie.
D'ailleurs, si faiblement que Rome laissât briller le flambeau de l'Évangile, quelques rayons égarés ne laissaient pas de pénétrer çà et là. L'esprit souffle où il veut, dit Jésus ; à travers toutes les erreurs il fait sentir sa divine influence ; et comme on voit, hélas ! tant d'enfants de la réforme démentir par leur vie les principes dans lesquels ils furent nourris, nous le redisons, et nous avons du bonheur à le redire, dans la communion romaine il fut de tout temps des chrétiens supérieurs, par leurs sentiments et leur conduite, aux principes qu'elle leur avait inculqués. Au milieu même des ombres du moyen âge, sur ce fond monotone de superstitions et de licence, on voitçà et là se détacher de nobles physionomies, resplendir des traits d'une vertu tout évangélique. Et de nos jours, qui n'en connaît, parmi
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les disciples du catholicisme, de ces chrétiens qu'un tact heureux prémunit contre le danger de ses maximes, dont la conscience délicate s'approprie le bien, rejette le mal, appelle la sévérité, repousse l'indulgence, s'arrête moins aux accommodements qu'il lui offre qu'à la loi qu'il proclame : âmes droites, âmes vertueuses, qui se croient catholiques lorsqu'elles ne sont au fond que chrétiennes, qui à leur insu prient avec nous, avec qui nous prions nous-mêmes, et dont les soupirs et les vœux montent au ciel confondus avec les nôtres !
Reconnaissons-le enfin. Depuis trois siècles, il s'est fait au sein du catholicisme de louables efforts pour rapprocher sa morale de celle de Jésus-Christ. Qui ne rendrait hommage à la pureté des maximes professées par quelques-uns de ses théologiens ? Mais, encore une fois, est-ce à Rome ou à l'Évangile qu'ils les ont empruntées? Est-ce l'influence de Rome ou celle de la Réforme qu'ils ont subie, et qui leur a fait tenter ces généreux efforts? Demandez-le à Rome elle-même, qui frappa d'interdit la morale désintéressée de Fénelon, qui flétrit comme trop protestantes les doctrines austères de Port-Royal, et réserva toutes ses bonnes grâces pour l'ordre fameux d'où sortirent les plus notoires et les plus impudents corrupteurs de la morale, ces docteurs qui passaient leurs laborieuses veilles à combiner par quelles distinctions subtiles, par quelles adroites interprétations de termes, par quelles savantes directions d'intentions, par quelles profondes restrictions mentales
on pourrait en sûreté de conscience transgresser les plus saints devoirs, tromper, voler, tuer son prochain. Ah 1 quand Jésus s'élevait contre les Pharisiens, ces sépulcres blanchis, quand il démasquait leurs sacrilèges, ne semble-t-il pas qu'il foudroyât d'avance la morale des casuistes ?
Qu'après cela Rome nous vante les vertus surérogatoires de ses saints, les austérités surhumaines de ses anachorètes, la rigueur des jeûnes auxquels, en certains jours, elle astreint ses enfants ; — nous demanderons comment tant de sévérité peut s'ajuster avec tant de relâchement, comment, tout à l'heure si complaisante pour des penchants que Dieu réprouve, elle ose conseiller ou commander des sacrifices qu'il ne demande point, comment tour à tour elle enseigne à éluder la loi du Seigneur, comme trop sévère, puisa la dépasser cumme trop indulgente. N'est-ce pas faire deux fois le mal ? N'est-ce pas, en laissant les uns dans leur impénitence, repaître les autres d'un fol orgueil, comme si ayant fait plus qu'il ne leur est demandé, ils avaient maintenant Dieu pour débiteur ; — orgueil funeste qui, comme tant d'autres, mène à l'écrasement, et expose l'homme aux plus lourdes chutes ? N'est-ce pas enfin autoriser cet étrange préjugé répandu chez. les membres de la communion romaine, qu'en vertu de la solidarité qui les unit, ce que les uns font au delà de leur devoir peut compter pour les négligences des autres ; que le renoncement de quelques-uns sert à expier les excès de la
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plupart ; que le même homme, par les austérités de sa vieillesse, peut effacer les désordres de sa jeunesse et de son âge mûr, et que son abstinence en certains jours peut compenser tout ce qu'il se permet le reste de l'année ? — Non, non, le christianisme ne connaît rien de pareil. Il n'admet point ces deux morales; l'une pour le moine, l'autre pour l'homme du monde ; l'une pour le carême, l'autre pour le carnaval ; l'une pour le palais, l'autre pour le cloître. Il n'admet qu'une seule morale pour tous les hommes et pour tous les temps.
Voilà ce que comprirent si bien les auteurs de la Réforme. En abolissant les vœux monastiques, en rendant les prêtres à la vie de famille, il voulurent que le toit domestique fût pour chaque fidèle, aussi bien que pour le ministre de Dieu, un sanctuaire consacré à la pratique des vertus chrétiennes ; en laissant de côté les ordonnances arbitraires, les privations, les macérations de quelques jours, ils prescrivirent à chaque chrétien des progrés continus dans la piété, la tempérance et la justice.
Ici donc encore, l'esprit de la Réforme n'est pas autre que celui de l'Évangile. Conformons-nous toujours à cet esprit ; et, comme l'erreur n'est jamais mieux détruite que quand elle est remplacée par la vérité, comme l'essentiel pour nous, je le répète, est moins de savoir en quoi d'autres ont erré que de savoir ce que nous-mêmes devons croire et faire, si nous voulons tirer un véritable profit de cet entretien, récapitulons ensem-
ble, pour les avoir toujours devant les yeux, les caractères principaux et trop souvent oubliés de la sanctification chrétienne.
La sanctification chrétienne, œuvre divine, en tant qu'elle ne peut se commencer et se poursuivre que sous l'influence de l'esprit de Dieu, est une œuvre humaine, en ce sens qu'elle est parfaitement compatible avec les conditions de notre nature, qu'elle s'accorde avec tous nos penchants légitimes, et ne nous demande point de devenir dés ici-bas de purs esprits. Un peu moins donc aujourd'hui de cette morale transcendante, de cette prétendue perfection, qui peuplait les déserts et les couvents d'hommes voués à des mortifications stériles, et un peu plus de cette commune morale évangélique qui fait accomplir à chacun les devoirs de sa position, qui peuple les cités et les campagnes de vertueux chefs de famille, d'hommes utiles, laborieux et probes 1 Un peu moins de saints à la mode de l'Église, et un peu plus de justes selon Dieu !
Cette sanctification est une œuvre personnelle, à laquelle assurément les chrétiens sont appelés à travailler ensemble sous la discipline de Jésus et dans la communion de l'Église, dans laquelle aussi ils doivent s'aider, s'assister mutuellement, mais dans laquelle nul ne peut se faire remplacer par autrui. Ainsi plus de mérites surabondants et réversibles, plus de perfection
étrangère qui puisse servir à combler le déficit de la
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nôtre, plus d'œuvres de surérogation qui puissent être passées à notre bénéfice ; l'œuvre de chacun ne compte que pour lui seul.
La sanctification chrétienne est une œuvre intérieure, qui doit avant tout s'accomplir dans notre âme, pour en améliorer les dispositions et en purifier les penchants. Sans doute cette amélioration ne peut s'opérer sans que notre conduite extérieure n'en reçoive l'empreinte ; tout bon arbre doit porter de bons fruits. 11 y a plus : rien ne féconde en nous les bons sentiments comme la pratique des bonnes œuvres. Celui qui veut aimer ses devoirs doit commencer par les remplir ; tout noble sacrifice dispose le cœur à en faire de nouveaux ; la bienfaisance développe en nous la charité ; la fuite courageuse des tentations présentes fortifie notre âme contre les tentations futures. C'est là le résultat merveilleux des bonnes œuvres, et peut-être leur plus belle récompense. Mais des œuvres qui ne procèdent d'aucun bon mouvement et ne laissent dans le cœur aucune disposition sainte, des œuvres tout extérieures, faites peut-être pour donner le change à Dieu, aux hommes, à nous-mêmes, de telles œuvres ont déjà reçu leur salaire. « A quoi bon , dit Jésus, nettoyer le dehors de la coupe, si l'intérieur demeure souillé? C'est l'intérieur qu'il faut rendre net. » C'est notre âme aussi que nous devons purifier, car notre âme c'est nous-mêmes, et c'est en elle, dans les pensées qui l'occupent, dans les penchants qui l'animent, dans les désirs et les atîections qui la possèdent, que
nous trouvons ici-bas, et que nous trouverons dans l'autre vie, ou notre tourment ou notre félicité I
La sanctification chrétienne enfin est une œuvre progressive, dans laquelle il n'est permis ni de s'arrêter, ni de s'allanguir. Jamais, à quelque degré de vertu que nous soyons parvenus, nous ne sommes tels que nous pouvons, que nous devons être ; toujours il y a quelque chose à réformer ou à perfectionner en nous. Il n'est aucun moment de notre vie où, en nous présentant devant Dieu, en fixant nos regards sur sa sainteté, nous ne devions nous écrier : « Je suis un pécheur ! » Jamais donc il ne nous est permis de nous reposer sur ce que nous avons fait ; jamais, en nous comparant à nos frères, nous ne devons nous trouver assez avancés dans les voies de la perfection. Toujours, au contraire, en regardant à Jésus, nous devons reconnaître que nous sommes infiniment loin du but, laisser, comme saint Paul, les choses qui sont derrière nous, et courir vers celles qui sont en avant. Une chute vient-elle nous révéler quelque vice ignoré, quelque plaie secrète de notre âme, rentrons en nous-mêmes pour la sonder, allons au Médecin céleste, acceptons sans murmure, ou plutôt avec actions de grâces, le châtiment qu'il nous envoie pour la guérir ; et, aidés par cette opération bienfaisante, comptant sur sa miséricorde pour le passé, sur son secours pour le présent, ne cessons jamais de prier, de veiller et de lutter, jusqu'à ce que nous ayons triomphé du mal. A cette molle quiétude dans laquelle Rome entretient ses
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enfants, à cette fausse paix qu'ils achètent par tant de capitulations de conscience, qui ne préférerait cette soif de sainteté qui embrasait l'apôtre, et le faisait voler de combat en combat, de victoire en victoire ! Imitons son héroïque élan ; attaquons, démolissons l'une après l'autre toutes les forteresses du vieil homme ; que sur ses ruines Christ vienne habiter en nous, qu'il y croisse, qu'il s'y fortifie, que « transformés peu à peu à son image, élevés par degrés jusqu'à sa stature, nous avancions de gloire en gloire sous l'influence de son esprit ! »
TROISIÈME CONFÉRKNCK
Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté.
2"* Épitre de saint Paul aux Corinthiens, in, 17.
Ce n'est pas sans une sorte de scrupule que j'aborde aujourd'hui le troisième point de notre discussion, et que, dans la chaire de Celui dont le royaume n'est pas de ce monde, je viens traiter des questions qui touchent aux intérêts et aux royaumes de ce monde. Ce sont les assertions de l'ÉgHse romaine qui nous entraînent sur ce terrain. Pour justifier la position à laquelle elle prétend, jamais peut-être les circonstances politiques et sociales n'ont été exploitées par elle avec autant d'adresse qu'aujourd'hui. Voyant tant d'hommes n'aimer le ciel qu'en vue de la terre, n'apprécier la religion qu'autant qu'elle sert leurs intérêts temporels et présents, elle promet aux peup'es qui se rangeront sous ses lois tous les genres de prospérité, de grandeur et de gloire. Témoin surtout du travail incessant des sociétés modernes, tour à tour pour étendre la liberté et assurer
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l'ordre public, elle se donne à elles comme le plus fidèle auxiliaire soit de l'une soit de l'autre. Le vent souffle-t-il à la liberté : elle se glorifie d'être la grande émancipatrice des peuples, et nous signale comme des complices, des suppôts de la tyrannie. Puis, lorsque la société ébranlée demande à se rasseoir, lorsque les intérêts et les existences menacées réclament de nouveau des gages de stabilité, elle se présente aux hommes chargés de cette mission réparatrice, comme la gardienne de tous les grands intérêts sociaux, l'appui de l'autorité, de la famille, de la propriété, et c'est la Réforme qu'elle accuse de tous les maux de la désorganisation et de la licence.
Flattant ainsi alternativement les peuples et les rois, bénissant l'un après l'autre les sceptres et les arbres de la liberté, mais les yeux toujours et invariablement tournés vers ceux qui disposent de la force, elle réclame d'eux, en échange de ses services prétendus, un appui qu'elle craint de ne plus trouver dans les consciences.
Déjà, dans plus d'un État, combien de privilèges abusifs ne s'est-elle pas fait octroyer sous ce prétexte! Combien d'inégalités vexatoires n'a-t-elle pas fait consacrer à son profit ! Par ses calomnieuses dénonciations, combien de chaires, d'écoles protestantes n'a-t-elle pas fait fermer ! Que d'injustes procès n'a-t-elle pas intentés I Que n'osera-t-elle pas exiger encore ! Quels nouveaux empiétements ne médite-t-elle pas? Et qui sait tout ce que seront prêts à lui sacrifier, ceux qui croiront par là
se mettre, eux et leur fortune, à l'abri de nouveaux orages !
En faut-il davantage pour nous excuser d'aborder ici ce sujet? Au surplus, dans les régions où l'Évangile nous enseigne à planer, et où nous aurons soin de nous maintenir, nous n'avons pas à craindre de rencontrer les débats de la politique du jour.
Examinons donc, sans arriére-pensée, quelle a été l'influence de l'Église romaine, soit pour accroître la prospérité des peuples, soit pour assurer chez eux la liberté et le bon ordre. Et dès l'abord, fidèles à l'impartialité que nous nous sommes prescrite, reconnaissons les services qu'elle rendit aux sociétés européennes dans leur berceau.
Oui, lorsque les Barbares, nos grossiers ancêtres, envahirent l'Occident, et que, sur les ruines de l'empire qu'ils avaient renversé, ils entreprirent de fonder de nouveaux royaumes, ce fut pour eux une bonne fortune, disons mieux, ce fut l'eflfet d'une dispensation providentielle, de trouver à leur portée une Église qui, à ce qu'elle avait conservé de lumières et d'institutions chrétiennes, unissait quelques débris de l'ancienne civilisation et put leur en transmettre le bienfait. Tout en les initiant au christianisme, elle les initia de même à la vie sociale. Elle opposa une action plus spirituelle, plus intelHgente à l'action brutale de la force ; elle donna quelques notions de droit à des peuples qui n'en avaient
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encore aucune. En les encourageant à se fixer, en leur enseignant à tirer leur subsistance du sol qui les portait, elle les arracha peu à peu à leurs habitudes de piraterie et de brigandage ; elle arrêta, interrompit du moins ces guerres perpétuelles qui se terminaient le plus souvent par le dépeuplement de toute une contrée. Elle obtint des traitements plus doux pour les prisonniers ; elle reçut dans l'asile du sanctuaire, elle abrita dans l'enceinte de ses couvents bien des faibles, bien des opprimés victimes de l'arbitraire. Elle ouvrit aux malades ses hospices, distribua le pain de l'aumône à des familles errantes et mourant de faim. Elle fonda dans l'Europe moderne les premiers établissements d'instruction ; et c'est en partie à ces services nombreux, qu'elle dut les richesses, le crédit, la puissance presque sans bornes dont elle jouit au moyen âge.
Mais l'enfance n'est que le premier terme de la vie des États. Dieu, qui leur confie le soin des générations successives, veut que, pour se prêter à leur progrès, ils croissent, ils se développent eux-mêmes ; de l'enfance, il les appelle à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge mûr, et pour eux, comme pour les arbres de la forêt, il n'y a de vieillesse et de décadence que par la corruption intérieure ou les chocs violents du dehors.
Jusqu'à quel point l'Église seconda-t-elle ces progrès? C'est l'histoire qui va nous l'apprendre.
Rome avait aidé les nouveaux États de l'Europe à se constituer, elle avait dirigé leurs premiers pas dans la
vie politique. Mais lorsque, sentant leurs forces, ils voulurent marcher seuls, lorsque, sous la conduite de leurs pouvoirs nationaux, ils voulurent commencer à vivre pour eux-mêmes, à tirer parti de leurs propres ressources, travailler à l'accomplissement de leurs destinées, elle leur suscita mille obstacles, mille contrariétés. Pour vivre en paix avec elle, il fallait être à elle, ne s'attendre qu'à elle, ne travailler que pour elle, ne consulter en tout d'autre politique que la sienne ; et cette Europe, qu'elle savait si bien unir pour la faire concourir à ses desseins, elle était toujours prête à la diviser pour y rétablir sa domination menacée. Que de guerres injustes et funestes allumées par l'ambition des pontifes ! Que de pouvoirs étrangers vinrent, à leur appel, opprimer tour à tour la malheureuse Italie !
Maîtresse d'immenses domaines, l'Église les faisait valoir pour son propre usage, et l'agriculture en Europe lui dut ses premiers développements. Mais de nouveaux perfectionnements, qui eussent profité à la société tout entière ; mais l'industrie, le commerce, non moins nécessaires à la prospérité des peuples, et sans lesquels l'agriculture elle-même demeure frappée de stérilité, — loin de les favoriser, elle sembla prendre à tâche d'en arrêter l'essor. Ses fêtes innombrables, qui avaient été des jours de soulagement et de relâche pour l'esclave, pour le serf, n'étaient que des jours de dissolution et de ruine pour l'ouvrier libre qui vivait de son travail ; ses taxes pesaient lourdement sur les économies du pauvre ; avant
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d'épargner pour son métier, pour son négoce, pour sa famille, il fallait qu'il s'épuisât pour les tributs de tout genre que l'Église levait sur lui ; sans cesse arrêté dans ses projets, entravé dans sa carrière, le découragement s'emparait de lui, et le peu qu'il aurait pu amasser pour le bien-être des siens, il l'engouffrait sans scrupule dans l'intempérance.
L'Église avait ouvert des écoles où elle élevait la jeunesse dans ses doctrines, la formait à ses pratiques, et lui communiquait les premiers éléments de l'instruction. Mais, nous l'avons vu, aussitôt qu'à la suite de cette instruction, elle vit poindre l'esprit de réflexion et d'examen, tremblant pour sa domination si les lumières venaient à sortir du sanctuaire, à se répandre au dehors, tous ses efforts ne tendirent désormais qu'à s'en assurer le monopole, à faire supprimer tout enseignement rival ou indépendant du sien, à écarter comme impie toute méthode propre à mûrir le jugement, toute étude trop favorable au mouvement de la pensée. Puis, comme il fallait bien satisfaire, tromper du moins cette soif d'instruction qui se manifestait chez les peuples, elle leur distribuait dans ses collèges, au lieu de connaissances solides, je ne sais quelle science vide et creuse, quel savoir frelaté, afî'adi, en attendant qu'il lui fût permis de les ramener à l'antique ignorance.
Sa charité même, si admirable à tant d'égards, si précieuse surtout dans l'institution et le service des hôpitaux, était loin cependant d'être dirigée toujours dans
le sens le plus favorable aux vrais intérêts des peuples. Elle ouvrait ses asiles à la faiblesse, à l'innocence opprimée ; mais elle les ouvrait aussi aux plus dangereux criminels, quand ils consentaient à reconnaître sa juridiction. Elle nourrissait, à la porte de ses églises et de ses couvents, des foules malheureuses et dénuées. Mais leur enseigner la voie pour sortir de l'indigence, et avant tout pour n'y point tomber; les animer de la généreuse ambition de se suffire à elles-mêmes ; leur faire comprendre cet honorable échange de travaux productifs qui fonde toute richesse individuelle et sociale ; rappeler aux parents leurs premiers devoirs, émouvoir leurs entrailles en faveur des infortunés qu'ils enfantaient à la misère en même temps qu'à la vie ; diriger leur activité, la féconder par ses ressources : transformer en artisans laborieux et estimables ces créatures dépendantes et trop souvent dégradées ; si. de nos jours, Dieu soit loué 1 l'Église le fait quelquefois, si l'exemple des peuples réformés lui a appris à le faire, elle ne s'en avisait point dans le temps de son absolue domination. Trop d'aisance eût mis les populations en état de se passer d'elle ; elle préférait les nourrir au jour le jour dans leur oisiveté, afin de les trouver toujours à ses ordres ; et cette bienfaisance égoïste , en tuant toute initiative, était une nouvelle source d'appauvrissement et de ruine.
Aussi qu'arriva-t-il lorsque, dans le mouvement réformateur du seizième siècle, quelques nations eurent
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réussi à se soustraire à l'influence de Rome ? On vit la balance politique de l'Europe changer presque aussitôt, et la prépondérance passer tout entière du côté des nations affranchies.
Au temps où Luther parut, deux puissances occupaient le premier rang : l'Espagne, maîtresse de l'Océan, récemment enrichie des trésors du Nouveau Monde, l'Autriche souveraine d'un vaste territoire, et exerçant sur notre continent un ascendant sans égal. — Un siècle à peine s'est écoulé, déjà l'Espagne est abaissée; ses ressources, mises au service de Rome, se sont consumées à soutenir ce siège ébranlé ; elle descend rapidement vers cet état d'épuisement d'où nous la voyons sortir à peine ; le sceptre des mers lui est arraché, et à qui passe-t-i! ? A l'Angleterre, naguère sa rivale impuissante, mais à qui la Réforme vient d'infiltrer une vie nouvelle ; à la Hollande, tout à l'heure sa sujette, foulée, presque écrasée sous son pied despotique, mais qui soudain, électrisée par la Réforme, s'est redressée d'un énergique effort, a terrassé son ennemie, et conquis tout ensemble l'Évangile, la puissance et la liberté. Un demi-siècle s'écoule encore : c'est maintenant le tour de l'Autriche. Déchue de ses prétentions sur l'Allemagne, tenue en respect par les États protestants qu'elle avait cru subjuguer, elle voit de jour en jour sa puissance s'amoindrir ; le sceptre du continent lui être arraché, et par qui ? Par la France ; par la France soustraite à la politique espagnole, à demi brouillée avec Rome, al-
liée, au contraire , aux puissances protestantes du Nord, revenue enfin elle-même à des sentiments de justice envers ses sujets réformés. Tant qu'elle demeure fidèle à ces alliances ; tant qu'elle conserve chez elle cette industrie protestante qui l'enrichit, cette science protestante qui l'éclairé, cette moralité protestante qui la fait respecter, elle conserve aussi sa prééminence ; elle est prospère au dedans, imposante, victorieuse au dehors. Aussitôt que, circonvenue par les intrigues de Rome, elle a proscrit de nouveau la Réforme, elle n'a plus que des revers ; ruinée par des guerres désastreuses, forcée de signer de honteux traités, elle retombe au second rang ; et, si plus tard elle s'en est relevée, si elle a repris en Europe son ancien ascendant, c'est depuis le jour où, abaissant chez elle le pouvoir du clergé, elle a proclamé la liberté des consciences. En attendant, les États voisins avaient profité de ses fautes ; l'industrie de ses proscrits avait enrichi la Prusse ; l'Angleterre s'était agrandie de ses colonies ; à la tête d'un immense empire, elle régnait à la fois sur la terre et sur les mers, jusqu'à ce qu'une autre puissance, plus libérale encore qu'elle-même, soit venue le partager avec elle, et prendre dans le Nouveau Monde cet essor gigantesque et toujours croissant dont il est impossible aujourd'hui d'entrevoir les limites.
Quel contraste humiliant, quel démenti aux assertions de Rome, quel sanglant arrêt prononcé contre elle dans ces pages de l'histoire ! Chez tout ce qui porte
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son joug, déclin, misère, abaissement; chez tout ce qui lui résiste, élan rapide vers la grandeur et la puissance.
Faut-il un trait de plus à ce tableau? Comparez avec nous le sort de deux villes, et pour commencer voyons celui de Rome elle-même ! Depuis qu'elle a cessé d'attirer à elle, comme jadis, tout l'or des nations, quelles ressources a-t-elle su trouver dans son propre sein? Quelles prospérités a-t-elle reçu du trône de ses pontifes? 0 ville déchue, qui n'as su créer autour de toi que le désert, et que le désert semble vouloir envahir, — qu'estu aujourd'hui, si ce n'est un vaste musée où le voyageur vient admirer les débris de ta grandeur détruite, un poste d'observation où les armées étrangères viennent camper tour à tour? Toi qui jadis donnais la loi au monde, et qui aujourd'hui la subis de toutes parts, et mendies de tous côtés des appuis, ville qui n'est plus que l'ombre de toi-même, comment l'Église qui S3 dit universelle, est-elle assez humble pour consentir encore à porter ton nom ' ?
Pendant que Rome déclinait ainsi, s'affaissantsousie joug de ses papes, une autre ville, inconnue, ignorée tant
' Le lecteur ne doit pas oublier que ces pages ont été écrites longtemps avant que Rome devînt la capitale de l'Italie et rentrât par là dans la voie du progrès et de la liberté. M. Chastel, dans ses dernières publications, a reconnu les bienfaits que le régime libéral a répandus sur l'antique cité, siège de l'autorité des papes.
qu'elle avait été au pouvoir d'un évêque, — conquise à la Réforme, sortait tout à coup du néant. Un grand homme, à l'autorité duquel nous ne déférons point sans réserve, mais dont le génie, le zélé, les mâles vertus nous remplissent d'admiration, et dont la mémoire nous est d'autant plus chère qu'elle est aujourd'hui plus méconnue, Calvin, passe par cette ville ; d'un coup d'œil il reconnaît le rôle que Dieu lui destine. Son plan est tout tracé ; s'il peut s'y fixer, si ses austères lois y sont acceptées, il en fera la ville sainte de la Réforme ; il y appellera de tous côtés ceux qui souffrent pour cette cause ; et, sous la garde de ces hommes éprouvés, à l'abri de ces vivants remparts, il placera le foyer lumineux, il fondera le grand séminaire de la foi protestante. Tel est son plan, et vous savez par quel ensemble d'institutions admirables, par quels prodiges de dévouement, d'héroïque persévérance, il l'accomplit. — Mais à quoi bon? diront les sages du siècle. Pour ce petit coin de terre, pourquoi tant de soins et tant d'efforts? Pourquoi changer les destinées naturelles de cette ville ? Laissée à elle-même, indifféremment ouverte aux nations voisines, elle pouvait devenir sans peine une ville de quelque étendue, de quelque importance, un commode rendez-vous d'affaires et de plaisirs.
Calvin, il est vrai, comprit autrement l'avenir de notre république. Au lieu de cette population de hasard, de cette plèbe épicurienne qui eût rempli son enceinte, il lui fit une population d'élite, recrutée parmi tout ce
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qu'il y avait d'hommes distingués par le caractère et l'intelligence ; d'une ville frivole et dissipée, qu'elle était avant lui, il fit une cité sérieuse, une sorte de Sparte chrétienne, pour qui les intérêts spirituels étaient au premier rang ; d'une bourgade allobrogique, une cité européenne et plus qu'européenne, le centre du vaste mouvement qui transformait alors le monde chrétien.
Si c'est là ce qu'on reproche à notre réformateur, trois siècles ont pris soin de le justifier. Sur ce terrain préparé par la religion et par les mœurs, et comme pour confirmer cette parole, « qu'à celui qui cherche avant tout le royaume du Ciel et sa justice, toutes choses sont données par-dessus, » fleurit, avec une indépendance que tous les assauts de la ruse et de la violence ne purent ébranler, tout ce qui assure la prospérité et la bonne renommée d'un peuple : active industrie, richesses bien acquises, noblement employées, savoir solide, théologie éclairée et progressive, philosophie religieuse et élevée, noms illustres que l'Europe nous enviait... Tout cela est déjà loin de nous, nous pouvons donc le rappeler sans être taxés de vaine gloire. Ah ! il est plus aisé de détruire l'œuvre de Calvin que de la nier! Le siècle, plus encore que les hommes, a passé son niveau sur elle. Maintenant nous ne savons ce que Dieu réserve à Genève transformée. Elle peut voir se multipUer à l'infini le nombre de ses habitants, elle peut de ses bras étendus enserrer au loin les deux rives de
son lac ; mais assurément, si chez elle doit se développer quelque nouveau principe de vie spirituelle, si quelque rôle important lui est destiné dans l'avenir, ce n'est pas de Rome qu'elle le recevra. Rome ne peut lui donner que ce qu'elle a, ce qu'elle donne aux peuples qui marchent sous sa loi, la langueur, la décadence et le marasme.
Au reste, le bien-être, la puissance ne sont pas les seuls, ni même les plus précieux éléments de la félicité des peuples. Il en est deux, plus dignes d'envie peutêtre, tous deux également chers aux belles âmes, mais qui au premier coup d'oeil semblent s'exclure l'un l'autre, et que bien rarement on est parvenu à réunir, l'ordre et la liberté; l'ordre, c'est-à-dire l'accomplissement de toutes les obligations réciproques que suppose la vie sociale ; la liberté, c'est-à-dire l'exercice de tous les droits nécessaires au bonheur individuel ; la liberté, qui suppose l'homme maître de lui-même, son activité autant que possible dégagée de toute entrave ; l'ordre, qui suppose ses passions enchaînées, réprimées en tout ce qui pourrait nuire à autrui.
Pour assurer aux hommes ce double bienfait, pour accorder ces deux conditions en apparence opposées, la science politique a des recettes dont je ne prétends nullement nier la valeur. Mais la morale chrétienne en a aussi qui, si vous les examinez de prés, vous paraîtront, je crois, plus sûres encore.
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Quand chacun s'imposerait à soi-même les règles que la société doit imposer à ses membres; ffuand chacun respecterait chez autrui les droits qu'il veut qu'on respecte en lui; quand chacun réprimerait dans son propre cœur les passions qu'il blâme chez ses ftx'res; quand la maxime, « ne faites aux autres que ce que vous voulez qui vous soit fait;» quand cette maxime, dis-je, connue de la sagesse antique, mais que l'Évangile seul a hautement proclamée, serait inviolablement empreinte dans tous les cœurs, l'ordre et la liberté habiteraient ensemble, les droits et les devoirs réciproques seraient pleinement garantis. Dans une telle société, à peine serait-il besoin de lois et de contrainte, puisque personne ne songerait à nuire à autrui. Tout l'appareil compliqué, et si souvent illusoire, des garanties pohtiques, serait superflu. Point de précautions nécessaires contre des chefs (jui se regarderaient comme ministres du Dieu juste et bon ; point de moyens de répression nécessaires contre des citoyens que leur conscience, avant tout, retiendrait dans le devoir. Je le sais, et vous le pensez comme moi, c'est un pur idéal que nous retraçons en ce moment ; tant qu'il y aura des hommes, il y aura des injustices à prévenir et à réprimer. Mais cet idéal n'en est pas moins celui vers lequel nous devons tendre ; ce n'est qu'autant qu'on s'en approchera qu'on fera des pas vers la solution du grand problème social ; l'humanité ne sera heureuse et tranquille, les hommes ne seront à la fois moraux
et libres que si la règle de la justice est profondément gravée dans leurs cœurs.
Maintenant cette garantie religieuse et morale, la seule pleinement efficace, laquelle d'entre les communions chrétiennes vous paraît la mieux qualifiée pour l'assurer? Laquelle, selon vous, est la plus propre à lormer des peuples moraux, des peuples justes, et, par cela même, mûrs pour la liberté?
Celle qui niet au premier rang les commandements de Dieu, ou celle qui, à côté, si ce n'est au-dessus d'eux, place les commandements de l'Église ?
Celle qui unit intimement la morale et la religion, ou celle qui ne craint pas de séparer la religion de la morale?
Celle qui laisse briller dans sa plénitude la lumière purifiante de l'Évangile, ou celle qui l'intercepte et l'altère par les traditions de ses docteurs?
Celle qui place le foyer de la vertu dans le cœur môme de l'homme, qui, pour améliorer sa conduite, travaille à réformer ses penchants, ou celle qui se contente d'une vague moralité extérieure ?
Celle qui prescrit d'une manière absolue ce qui est bien, condamne d'une manière absolue ce qui est mal, pose en principe la responsabilité morale de chaque homme, n'enseigne, pour échapper à la peine du vice, d'autre voie que la conversion, ou bien celle qui use de subterfuges pour braver les principes, qui a des équivalents pour toutes les vertus, des accommodements
avec toutes les passions, des absolutions pour tous les péchés, et au besoin des dispenses pour tous les devoirs ?
Et si, non contente de combattre si faiblement, si mollement les mauvais penchants de l'homme, cette Église va quelquefois jusqu'à les exciter pour s'en faire un instrument et un auxiliaire ; si les intérêts qu'elle se vante de protéger, elles les a maintes fois foulés au pieds, pourra-t-elle se dire encore la clef de voûte de l'ordre social? Arrêtons-nous quelques instants sur ce point ; et, puisqu'elle ose imputer au christianisme réformé des tendances subversives, puisqu'elle l'accuse de saper par la base les droits de l'autorité, de la propriété, de la famille, voyons ce qu'elle a fait elle-même pour les protéger.
L'autorité ! — Dans ses rapports avec elle, a-t-elle jamais consulté d'autre règle que son propre intérêt ? Amie de tous les pouvoirs, justes ou injustes, qui consentaient à la servir, n'a-t-elle pas conspiré contre tous ceux qui refusaient d'épouser son ambition et ses haines ? S'est-elle fait scrupule d'armer contre eux les plus fougueuses passions ; et, pour ne parler que des temps anciens, n'est-ce pas sous les flots d'une démagogie effrénée qu'elle tenta d'engloutir le dernier des Valois et le premier des Bourbons ?
La famille ! En respectait-elle les liens, quand elle faisait d'un seul coup dissoudre tous les mariages qu'elle n'avait pas bénis, vouer à la bâtardise des en-
fants issus des unions les plus licites ; quand, pour accomplir ses conversions sacrilèges, elle séparait de force la femme de son époux, l'enfant de ses parents ; lorsque aujourd'hui même elle ose disputer à un père le droit d'élever son fils dans sa croyance, lorsque, dans les relations les plus intimes et les plus sacrées, elle interpose ses prescriptions arbitraires, sépare ce que Dieu a joint, retient uni ce qu'il sépare, et s'arroge le droit de serrer seule des nœuds dont la loi doit être le premier garant ?
La propriété enfin ! — Que d'atteintes criminelles ne lui a-t-elle pas portées 1 Que de passions envieuses et cupides, que de convoitises, que d'instincts spoliateurs n'a-t-elle pas, au besoin, déchaînés contre elle ! IS'est-ce pas avec ce redoutable levier qu'elle soulevait les peuples contre l'hérésie.? Ces soixante mille hommes qu'elle lança du nord de la France contre le midi, la croix en tête, pour châtier les Albigeois, était-ce avec des promesses d'indulgences seulement qu'elle les avait enrôlés? N'y avait-il pas pour le soldat, des villes à piller; pour les chefs, des domaines, des provinces à usurper ? Comment, dans toutes les villes de France, se trouva-t-il à point nommé des égorgeurs pour la Saint-Barthélemy ? « Tuez tout, vous pillerez après, » tel était le mot d'ordre pendant ces nuits fatales. Et ces juges, si ardents répresseurs de l'hérésie, ces courtisans si dévoués au roi qui la persécutait, avec quel argent payait-on leur zèle? Dans le Piémont, la Pro-
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vence, le Dauphiné, les odieuses rapines, les atroces exploits des bandes armées contre les Vaudois, ne nous disent-ils pas aussi de quelle sorte de fanatisme on les avait enflammées?
L'Église apprit plus tard ce que l'on gagne à attiser un tel feu. Ces sauvages passions qu'elle avait ameutées contre la Réforme, elle eut un jour à compter cruellement avec elles. La Terreur, dont plus tard elle fut victime, ne fut-elle pas l'écho de cette autre Terreur dont elle avait jadis sonné le tocsin ? Instruite par cette dure expérience, nous pensons bien qu'elle a renoncé pour jamais à ses cruels expédients, et qu'au besoin elle y serait contrainte par l'indignation de ses propres enfants. Mais, après avoir outrageusement violé et fait violer tous les droits, comment ose-t-elle aujourd'hui s'en proclamer la sauvegarde ? Habituée à faire plier tous les principes devant son intérêt, quelles saines notions du droit et du devoir, quelle consciencieuse moralité peut-elle inculquer aux peuples qu'elle élève ? Nous étonnerons-nous dès lors de les voir, pour la plupart, jouets de la licence, toutes les fois qu'ils ne sont pas comprimés par la force? Nous demanderons-nous pourquoi jusqu'ici le drapeau de la liberté n'a pu se relever en Italie, sans être presque aussitôt taché de boue et de sang? pourquoi, depuis bientôt quarante ans, l'Espagne se débat en vain dans ses chaînes ? pourquoi ses anciennes colonies de l'Amérique du Sud, républiques dérisoires, n'échappent aux mains des pires démago-
gues que pour tomber en celles des pires dictateurs? pourquoi ce prétendu État-modèle, fondé par les jésuites au Paraguay, se dissipa, s'évanouit au moindre souffle? pourquoi, enfin, la France elle-même n'a pu se reposer encore dans une liberté sage et bien réglée ? Ah! si, au lieu de poursuivre sa chimère d'unité, elle eût laissé, dés les temps anciens, la sève évangélique circuler librement dans ses veines; si, dans ses accès d'aveugle complaisance pour Rome, elle n'eût pas fauché comme à plaisir sur son sol les vertus que la Réforme y faisait naître, avec plus de grandeur encore peut-être et avec plus de gloire, elle aurait joui de plus de paix et de vraie liberté.
Pourquoi, au contraire, voyons-nous en Hollande, en Angleterre, aux États-Unis, les progrès les plus importants s'accomplir presque sans commotions et sans secousses? Pourquoi y voit-on, non point h un degré parfait, sans doute, mais au moins plus que partout ailleurs, l'amour de la liberté se concilier avec la soumission aux lois, les amours-propres, les intérêts particuliers se subordonner au bien public ? Tous les voyageurs et les historiens dignes de foi vous le diront : parce que chez ces peuples, grâce à leur éducation, à leurs anciennes traditions protestantes, la religion, solidement établie dans leurs âmes, en réprime les convoitises, en règle les penchants, donne ainsi à la liberté son contrepoids le plus heureux, oppose à ses abus le préservatif le plus efficace ! « En même temps, dit un auteur ca-
tholique distingués que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l'empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser. La religion qui, chez les Américains ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, est cependant la première des institutions politiques, et leur facilite singulièrement l'usage de la liberté. »
Ce service éminentque le christianisme réformé rend dès longtemps à l'Amérique du Nord, il est appelé à le rendre de nos jours à tous les peuples qui sont ou veulent être libres. Et en quel temps fut-il plus nécessaire ? L'anxiété qu'on éprouve pour un adolescent livré à lui-même sans principes pour le diriger, qui ne l'éprouve à la vue de cette précoce et soudaine émancipation des peuples, qu'une forte éducation morale n'a point préparée, et qui, pleine d'avenir, il faut le croire, est pleine, en attendant, de séductions et de périls? Ces périls, c'est à l'influence de l'Évangile à les conjurer; c'est à elle, tandis qu'on n'entretient les peuples que de leurs droits, à les pénétrer du sentiment de leurs devoirs ; à mesure que le frein des lois se relâche, à resserrer le frein des principes, à fortifier la loi intérieure ; enfin, à mesure que l'autorité humaine abdique, à la remplacer par une autorité plus haute et plus sainte. Si le christianisme romain suffit aux peuples esclaves, s'il est, comme on l'a dit, l'amusement
* De Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
de leur servitude, le christianisme réformé est l'instituteur des peuples libres, il est l'initiateur, le guide de leur virilité.
Pour remplir cef rôle, pas plus qu'en Amérique, il n'a besoin d'intervenir dans le gouvernement des États, ni de se mettre au service d'aucun pouvoir. Pour influer salutairement sur la société, il suffit de sa présence et de sa libre action au milieu d'elle. C'est en poursuivant sa véritable mission, sa mission spirituelle et sanctifiante, c'est en restant élevé au-dessus de ce monde qu'il servira le mieux les intérêts de ce monde. Mais ce qu'il faut, c'est qu'il y mêle toujours plus intimement le levain régénérateur de la Parole ; c'est que, par des ressources d'éducation, d'édification toujours plus abondantes, par le concours toujours plus actif de tous les amis de l'Évangile, il s'empare puissamment de la génération présente; que, par un enseignement toujours plus lumineux, par des accents toujours plus persuasifs, il s'ouvre les consciences, pour y déposer, y féconder les principes du juste et du bien.
Ce qu'il faut surtout, c'est le vivant enseignement de l'exemple ; c'est que ces principes de justice , d'équité, de droiture, que l'Évangile nous aura inspirés, chacun de nous les applique scrupuleusement dans sa vie privée et publique ; que l'esprit de Jésus se reflète chez tous ses disciples ; que la Réforme, en un mot, soit justifiée, soit glorifiée par tous ses enfants ; en sorte que ceux qui ont pu suspecter ses tendances se
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rassurent, et apprennent à voir en elle le meilleur garant de l'ordre social ; et que les peuples qui, pour fonder leur liberté, ont cru pouvoir se passer de ses directions, se désabusent, et reconnaissent combien est vraie, dans tous les sens, cette parole de l'apôtre : « Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté 1 »
Tenez-vous fermes à la liberté que Christ nous a donnée, et né vous remettez point sous le joug de la servitude.
Epître de saint Paul aux Galates, v, 1.
Vous savez tous de quelle servitude et de quelle délivrance saint Paul fait mention dans notre texte, et quelle est la cause qu'il plaide dans l'épître d'où ce texte est tiré. De ce que le christianisme était sorti du sein de la nation juive, de ce que ses premiers sectateurs avaient été juifs, par conséquent soumis à la loi de Moïse, plusieurs concluaient que l'Église n'avait pas le droit de s'en émanciper, que cette loi, même dans sa partie cérémonielle était à jamais obligatoire pour tous les disciples de Jésus. Saint Paul, par une simple distinction des temps, met à néant ces prétentions. Tout en reconnaissant que, pour un peuple encore enfant, la loi cérémonielle avait été une discipline bienfaisante, peut-être même nécessaire, il soutient que, par le seul fait de la venue du Sauveur et de la promulgation de la Nouvelle
204 l'église romaine.
Alliance, cette discipline provisoire a été abrogée, que l'héritier, jusqu'alors soumis à des tuteurs, a été émancipé, que désormais l'économie de la loi doit faire place au régne de l'esprit et de la grâce ; et s'adressant à ceux dont on troublait la conscience par de vains scrupules : « 0 vous, leur dit-il, que Dieu vient d'adopter pour ses enfants, par Jésus-Christ, comment vous laisseriez-vous ramener à ces instructions élémentaires,
assujettir à ces faibles et pauvres rudiments? 0
mes enfants, vous pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que Christ soit formé
en vous tenez-vous fermes à la liberté qu'il vous a
donnée, et ne vous remettez point sous le joug de la servitude. »
C'est une cause pareille que nos réformateurs eurent à défendre, il y a trois siècles.
L'Église de Rome, après avoir amené les peuples chrétiens à un premier degré de lumière, de moralité, de civilisation, oubliant tout à coup l'étendue de la mission qui lui était confiée, avait refusé de les conduire plus avant ; comme un guide épuisé et haletant, elle s'était arrêtée et leur avait barré la route ; ou plutôt, comme un tuteur égoïste et ambitieux, qui ne redoute rien tant que le moment de l'émancipation, jalouse de tout progrès qui menaçait son empire sur les âmes, elle prétendait les condamner à une perpétuelle minorité, s'en tenir aux grossières instructions, aux imparfaits rudiments qui avaient gouverné leur enfance,
traiter comme sa propriété inaliénable, s'inféoder à jamais les créatures de Dieu, les rachetés de Christ.
La liberté chrétienne était de nouveau en cause : elle trouva de nouveau des défenseurs. De longs et patients efTorts avaient été faits pour concilier l'unité avec le progrès, et épargner à l'Église les maux d'un schisme ; quand l'opiniâtre despotisme de Rome les eut déjoués, le joug fut rompu, et une partie des nations chrétiennes affranchie. S'élevèrent-elles pour cela, du premier élan, à la vérité absolue, à la sainteté accomplie ? De nos joui-s même, peuvent-elles se flatter d'y être parvenues? Non, assurément; la Réforme ne prétend point avoir atteint la perfection. Mais sa vocation, c'est d'y tendre constamment ; son ambition , c'est d'en approcher sans cesse , d'élever ceux qu'elle dirige à une connaissance toujours plus parfaite de Dieu, à une imitation toujours plus excellente de Jésus-Christ. Sa gloire, c'est d'avoir brisé les entraves, écarté les obstacles qui arrêtaient les peuples dans cette voie, de leur avoir rendu l'Évangile, de les avoir mis en communion directe avec Jésus, d'avoir affranchi en même temps leur raison, leur conscience, afin que d'mi cœur libre ils pussent servir l'Éternel. C'est là son titre, je le répète, et, aussi longtemps qu'elle y sera fidèle ; née de l'examen et du progrès, tant qu'elle ne reniera point son origine ; qu'au joug dont elle nous a délivrés elle n'en substituera point de nouveau ; aussi longtemps qu'elle ne flattera point l'homme du rêve d'une perfec-
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tion déjà accomplie, mais au contraire l'enflammera d'ardeur par la perspective d'un perfectionnement sans limites ; tant qu'elle ne le privera d'aucun des flambeaux qui peuvent le conduire à Dieu, ne lui demandera l'abdication d'aucune de ses forces spirituelles ; qu'en maintenant l'humanité en possession de ses précédentes conquêtes, elle ne la fnistera d'aucune de ses conquêtes futures ; qu'en la nourrissant perpétuellement des vérités de l'Évangile, elle ne lui fermera l'accès à aucune autre vérité ; en un mot, tant qu'elle se proposera pour but de faire grandir continuellement ses enfants en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes ; l'ère de la Réforme sera une ère à jamais bénie, et ses droits à l'abri de toute contestation.
Cependant sa cause n'est point toujours gagnée. L'Église de Rome est encore debout ; ses prétentions, qu'on croyait abattues, se sont relevées avec plus de hauteur ; affectant plus de confiance que jamais en son infaillibilité, plus que jamais cramponnée à son immobilité, elle menace de nouveau nos franchises chrétiennes. — Comment les mettrons-nous à l'abri de ses atteintes ? comment maintiendrons-nous cette liberté que l'Évangile et la Réforme nous ont acquise ? Telle est la question qui s'offre inévitablement à nous, à la suite de nos entretiens précédents. Ne nous séparons point avant de l'avoir discutée, et, s'il se peut, résolue, avec l'aide de Celui qui est la lumière et la vérité.
Ce que nous avons établi dans nos premiers discours, et ce que nous venons de rappeler tout à l'heure, de la profonde insuffisance de l'Église de Rome dans l'éducation chrétienne des peuples, beaucoup d'hommes, nés et vivant extérieurement dans sa communion, le reconnaissent avec nous. Mais à l'exception de quelques-uns d'entre eux, dont les pieux efforts, bien que dirigés dans un autre sens que les nôtres, ne peuvent être assez loués et auxquels nous sommes heureux de rendre ici un public hommage, les membres éclairés de la communion romaine, tout en déplorant avec nous ses prétentions despotiques et ses tendances rétrogrades, ne croient pour la plupart avoir rien à faire pour les combattre. Le genre humain, selon eux, n'est point mûr encore pour l'affranchissement ; mais, le moment venu, l'erreur tombera d'elle-même, les abus, usés par le temps, disparaîtront ; et en attendant, une attitude passive, une indifférence de bon goût, un silencieux dédain, sont les seules armes qu'il soit nécessaire d'opposer aujourd'hui aux tentatives de Rome.
Bien que cette manière de voir ne trouve, sans doute, que peu de partisans dans notre Église, elle exerce trop d'influence sur ses destinées, elle apporte trop d'obstacles à ses progrès, elle a trop d'importance entin dans la question qui nous occupe pour que, avant d'entrer dans des considérations qui nous touchent d'une manière plus directe, nous ne lui consacrions pas au moins quelques instants.
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En l'examinant de près, peut-être y trouverait-on moins une opinion réfléchie et raisonnée qu'une position prise par insouciance, conservée par un amour excessif de la paix et du repos. N'importe, considéronsla en elle-même, et voyons jusqu'à quel point elle peut soutenir l'épreuve de l'expérience.
Ce n'est pas en effet d'aujourd'hui que cette méthode a été mise à l'essai. Dés longtemps avant la Réformation, l'Église de Rome avait déjà beaucoup perdu de son crédit auprès des classes éclairées, l'indifférence était de plus en plus de mode à son égard ; mille contes joyeux égayaient les gens du monde et même la foule aux dépens des prêtres et des moines. Quel progrès véritable était sorti de là ? Aucun. On raillait, mais on laissait faire ; on continuait à ménager une Église corrompue, mais riche et puissante ; et les plus prompts à rire de ces abus étaient quelquefois les premiers à en profiter. Un seul cri échappé à la conscience de Luther, un seul éclat de sa fervente indignation fit plus que deux siècles d'indifférence et d'épigrammes. Devant les intrépides attaques du réformateur saxon, devant les innombrables défections qu'entraîna sa rupture avec Rome, il fallut bien que Rome changeât d'allures. La cour papale, tout à l'heure la plus vénale, la plus débordée, la plus scandaleuse des cours, rappela chez elle la décence et les mœurs. De salutaires règlements firent rentrer dans le devoir la milice cléricale. De nouveaux ordres religieux, secouant l'antique oisiveté du cloître, se vouèrent aux
œuvres de la charité, aux travaux de l'instruction, de la prédication, de la conversion des âmes. Jamais rÉglise catholique de France, entre autres, ne vit éclore dans son sein plus de talents, de vertus et de zèle que pendant qu'elle eut à lutter contre un parti réformé libre et puissant ; c'est à la présence de cette hérésie tant maudite qu'elle doit les institutions et les hommes qui ont répandu sur elle le plus de lustre. L'indifférence, encore une fois, eût-elle mieux réussi? A-t-elle plus de chances de réussir de nos jours ?
Rome craindre l'indifférence ! Mais rien, au contraire, ne peut mieux servir ses desseins. Elle sait bien que notre siècle ne peut se reprendre de passion pour les dogmes et les pratiques du moyen âge. Tout ce qu'elle désire donc, c'est qu'il ne les examine pas de trop prés. N'étant point contredite, elle se croit ou du moins peut se dire approuvée ; elle compte pour elle tous ceux qui ne se déclarent point contre elle, et, grâce à la foule des neutres, elle peut encore revendiquer le privilège du nombre. Puis, tandis qu'elle circonvient les esprits faibles, qu'elle travaille à dompter les esprits indépendants, elle sait que ce ne sont pas les indifférents qui démasqueront ou déjoueront ses menées. L'indifférence elle-même lui prépare plus d'une riche proie. Ces enfants, de l'âme desquels un père et une mère négligent de prendre soin, l'Église s'en empare; elle sème dans leurs jeunes cœurs les principes qu'il lui
plaît, et c'est la frivolité, l'insouciance des parents qui
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livre à sa discrétion la génération nouvelle. Cet homme qui, pour s'épargner des tiraillements pénibles, a chassé de son cœur les pensées religieuses, a remis à plus tard le soin de son avenir et de son âme, lorsqu'enfin le moment est venu de s'en occuper, lorsque le monde présent se décolore, lorsque la mort frappe à sa porte, qu'elle entre, s'assied à son chevet, et que la terrible question qu'il n'a jamais abordée va être résolue, à quelque prix que l'Église lui vende le calme, la sécurité des quelques instants qui lui restent, ce prix, il le payera ; et c'est sur le lit de mort de l'indifférent, autant pour le moins que sur celui du dévot, que se signent ces honteux marchés, qui font passer aux mains de l'Église les dépouilles de tant de familles. Laisseraitelle ainsi les âmes dans une apathie qui l'outrage, si elle ne savait d'avance où les retrouver ? C'est à cette même impasse qu'elle attend les peuples. Elle les laisse vivre à leur guise dans l'ignorance et l'insouciance des choses du salut ; elle entend sans s'émouvoir leurs propos légers et moqueurs. Mais que quelque fléau soudain vienne à frapper de terreur des âmes que la religion n'a point trempées : ou bien que les passions couvées pendant ce long oubli de Dieu entrent tout à coup en fermentation, que l'abîme des révolutions s'entr'ouvre et montre ses effrayantes profondeurs, — l'Église est sûre de voir accourir à elle tous les intérêts consternés, et la société abdiquer à ses pieds les libertés les plus précieuses.
Non, non, l'indifférence ne délie aucun joug, ne brise aucune chaîne ; elle les rive toutes au contraire. Elle est le soutien de toutes les tyrannies ; et c'est sur elle, en particulier, que Ronae fonde aujourd'hui ses plans de domination.
Qu'espèrent donc tant d'hommes, qui se disent amis du progrès, de cette passive neutralité dans laquelle ils se retranchent? Ah ! si leur Église était opprimée, si, comme il y a soixante ans, ses enfants, ses ministres étaient décimés, je comprendrais qu'à la vue de ses malheurs ils oubliassent ses torts, qu'ils ne voulussent point ajouter à son affliction, en désertant une bannière proscrite. Mais lorsque, délivrée de ses fers, elle aspire elle-même à en donner, lorsqu'elle projette l'asservissement des peuples, qu'elle menace ouvertement l'Évangile, la liberté, la civilisation, se borner à condamner silencieusement ses usurpations, c'est s'en rendre soi-même complice. Lui demeurer uni sans condition, n'élever aucune réclamation contre ses abus, c'est se courber soi-même et ses frères avec soi, sous le joug qu'elle prépare à tous.
. Dira-t-on encore que le siècle n'est point mûr pour s'y soustraire ? — Mais, est-ce avec le silence et l'apathie qu'on parviendra à le mûrir? Jusques à quand ne travaillera-t-on que pour le présent? Jusques à quand les générations ne se succéderont-elles que pour répéter chacune à leur tour le refrain de l'égoïsme, pour rejeter les unes sur les autres la tâche d'éclairer,
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d'améliorer, d'affranchir ? JN'avons-nous de devoirs qu'envers nos contemporains ? N'en avons-nous pas aussi envers les races futures ? Jusques à quand donc alléguera-t-on la brièveté du temps et la difficulté de l'œuvre ? Comme si le premier pas n'était pas déjà un progrès, comme si l'œuvre commencée n'était pas, comme on dit, à moitié achevée; comme si enfin, à côté de nous, ouvriers d'un jour, il n'y avait pas un ouvrier éternel qui travaille avec nous !
Du reste, c'est aux chrétiens dont nous parlons à se tracer à eux-mêmes leur voie derésistance.Si laRéforme, telle que nous l'avons définie, répond à leurs convictions, que, sans regarder derrière eux, ils suivent résolument son étendard. Sinon, qu'ils arborent leur propre drapeau et que, dans le sein même de leur Église, si leur conscience leur fait une loi d'y rester, leur profession soit conforme à leur persuasion intérieure ; qu'ils imitent ces hommes courageux qui, sans quitter ses rangs, lui font entendre aujourd'hui des vérités sévères. Qu'ils se montrent, en un mot, ce qu'ils sont ; qu'ils condamnent tout haut ce qui leur paraît digne de blâme ; et que l'autorité romaine, ainsi réduite à ses seuls adeptes, forcée dans ses retranchements, n'ait plus de choix qu'entre abdiquer, ou se réformer elle-même.
Mais c'est assez parler aux chrétiens du dehors. J'ai hâte d'en venir à vous, mes chers frères, et à ceux qui, comme vous, sont déjà en possession des bienfaits de la
Réforme. Cette tyrannie, que tout à l'heure nous engagions vos frères à secouer, vos pères vous en ont afl'ranchis ; cette liberté cfue d'autres ont à conquérir, vous n'avez plus qu'à la conserver. Mais pour cela, il faut connaître avant tout les dangers qui la menacent.
Quoique le christianisme romain, produit d'une époque d'ignorance, trouve dans son origine même et dans sa résistance au progrés un arrêt de mort pour l'avenir, il n'en a pas moins pour le présent des points d'attache encore puissants, des racines encore profondes. Il en trouve dans l'aveugle faveur des uns, dans l'indifférence des autres ; dans les intérêts, dans les passions ; dans la curiosité enfantine de la foule, qu'il amuse avec ses pompes et ses spectacles ; par-dessus tout, dans cette paresse de l'àme, qui s'accommode d'une foi toute taillée, d'une morale facile, d'un salut tout fait, d'une autorité qui lui ôte la fatigue de penser et d'agir. Enfin, quand il n'aurait plus aucun de ces appuis dans la génération actuelle, quand il ne serait plus à redouter pour aucun autre peuple réformé, pour nous il le serait encore.
Il y a bientôt vingt ans qu'on vous disait du haut de cette chaire : « Avec l'attraction qu'exercent sur les nations voisines notre industrie et notre prospérité, avec les engagements que nous avons contractés, avec les traités qui nous lient, notre situation est telle, que, si nous n'y prenions garde, nous pourrions voir, au bout de quelques années, le catholicisme le plus stationnaire
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devenir dominant sur notre territoire, et Genève, autrefois la rivale de Rome, en devenir la succursale, et en quelque sorte le faubourg'. »
Le danger qu'on vous signalait alors, nous menacet-il moins aujourd'hui ? Le flot qui montait alors s'est-il arrêté ou retiré? Ses ravages sont-ils aujourd'hui moins à craindre ? Vous savez , au contraire , avec quelle rapidité les événements ont marché, et combien notre situation religieuse, déjà si tendue, s'est aggravée. Comme l'habitant des bords sablonneux de l'Océan calcule, à une année prés, le moment où ses plantations seront envahies par les dunes, on peut prévoir l'époque prochaine, où notre population, continuant à se recruter du dehors, et d'une manière toujours inégale entre les deux cultes, l'Église romaine aura définitivement chez nous l'avantage du nombre.
Or, partout où elle a pour elle le nombre, et là surtout où, comme chez nous aujourd'hui, le nombre fait la loi, comment use-t-elle de cet avantage ?
Certes, nous n'aimons pas à prévoir le mal, et nous serions heureux de nous tromper dans nos appréhensions. Mais nous ne pouvons ignorer les principes qu'elle affiche, ni fermer les yeux sur ce qui se passe autour de nous. Là où cette Église est maîtresse, et lorsque ses intérêts sont enjeu, quelles sont les ga-
^ Dix-septième conférence sur l'histoire du christianisme, prononcée à Genève en 1838 par E. Chastel.
ranties qu'elle respecte ? Quels sont les articles de loi ou de constitution qui l'arrêtent ? Nous ne sommes pas au treizième siècle, sans doute ; nous ne sommes pas non plus en Italie ; on ne débutera pas avec nous par les incarcérations ni par la violence. Mais les inégalités qu'on pourra voiler sous quelque prétexte honnête, les chicanes plus ou moins légales qui pourront être élevées contre nos droits, les entorses qu'on pourra donner aux lois protectrices de la liberté, les empiétements adroits qui pourront se glisser dans leurs interstices, les délais ou les dénis de justice par lesquels on croira pouvoir nous lasser, les attaques même que, sans se compromettre, on pourra diriger sourdement contre nos écoles ou nos lieux de culte, est-il bien sûr qu'on s'en abstienne? Que dis-je ? est-il bien sûr que le principe même de la liberté religieuse ne fût point effacé de nos codes ? Quand nous voyons dans les récents manifestes de la papauté, ce principe sacré signalé comme le plus grand des maux, comme un fléau dont on ne saurait trop tôt se délivrer, quelle sécurité peuvent nous inspirer des articles de constitution, toujours à la merci d'instructions venues de Rome ? Rien ne sert de nous faire illusion sur te danger. Il faut au contraire l'envisager en face, de peur que sur le bord de l'abîme, pris de vertige, nous ne nous y précipitions en croyant le fuir, — La restriction, l'abohtion de fait ou de droit de nos libertés religieuses, voilà le péril qui nous menace sous le régime dont nous approchons à grands pas.
216 l'église R01VLA.INE.
Devant cette perspective, et dans l'attente de ce péril, qu'avons-nous à faire ? Préviendrons-nous l'injustice par l'injustice ? Attenterons-nous aux droits de nos concitoyens, de peur qu'ils n'attentent un jour aux nôtres ? Aux procédés malveillants que nous pouvons craindre, opposerons-nous d'avance des procédés pareils ?
A Dieu ne plaise qu'au moment où le protestantisme est menacé parmi nous, nous renoncions précisément à ce qui fait sa gloire I A Dieu ne plaise aussi que nous nous démentions à ce point nous-mêmes ! Dans le temps où vous n'aviez en face de vous qu'une minorité impuissante, presque imperceptible, vous n'opposâtes à ces provocations que la modération, l'équité, les procédés fraternels. Par là vous avez d'avance fermé la bouche à vos calomniateurs, vous leur avez ôté à tout jamais le droit d'imputer à des calculs de prudence humaine ce que vous fîtes et ce que vous ferez par des principes de conscience et de charité. Vous pouvez donc hardiment persévérer dans cette voie. Ainsi justice pour tous, respect inviolable pour tous les droits que vous voulez qu'on respecte en vous ; affection cordiale pour tous les gens de bien, confiance, encouragement pour la probité, la vertu, l'honneur, où qu'ils se trouvent. — Je dis plus, en réservant vos premiers soins pour vos frères les plus proches, bienveillance chrétienne et charité pour tous, sympathie et active commisération pour toute souffrance véritable ! Appelleriez-vous cela vous désarmer? — Non, vous ne prononcerez pas ce blasphème.
QUATKIÈME CONFERENCE. 217
Vous ne croirez pas vous désarmer en mettant le droit, la justice, la bonté, c'est-à-dire Dieu lui-même de votre côté. Consultez votre Maître, consultez ses apôtres ; tous vous diront au contraire que ce sont là les vraies armes du chrétien.
Mais à ces armes, ils vous enseignent eux-mêmes à en joindre d'autres.
Lorsqu'aprés les conversions de la Pentecôte, Pierre et Jean, cités devant le sanhédrin, reçurent la défense de prêcher au nom de Jésus : « Nous ne pouvons, répondirent-ils, ne pas dire ce que nous avons vu et entendu. » On les renvoie avec menaces ; ils recommencent à annoncer la Parole. On les emprisonne ; à peine sortis de prison, ils recommencent de nouveau. En voyant au début ces deux hommes chétifs traînés devant le tribunal, sans cortège pour les protéger, sans avocats pour les défendre, on eût cru leur cause à jamais perdue. Mais qui eût vu bientôt, devant ce tribunal, leur contenance ferme et assurée, l'air de résolution simple et sans apprêt avec lequel ils prononçaient ce : « Nous ne pouvons ; » qui eût entendu ensuite la fervente prière que, de retour, ils adressèrent à Dieu pour lui demander son esprit, n'eût plus douté de leur triomphe. Ce triomphe, le monde entier le contemple aujourd'hui ; c'est celui du christianisme sur la terre.
Eh bien ! pour défendre et faire triompher la Réforme, la même arme est remise entre vos mains : c'est l'inébranlable constance dans la profession de la vérité ; c'est
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la ferme volonté de ne jamais déserter sa cause, c'est cette ténacité, et, si vous le voulez, cette opiniâtreté dans l'exercice du plus saint de tous les droits. Professer individuellement et en commun vos croyances, les faire enseigner et les enseigner vous-mêmes à vos enfants, les répandre autour de vous par la parole et par la presse, les faire prêcher librement dans vos temples, leur ouvrir, partout où les besoins le requerront, des écoles, des chapelles, des maisons de prières, ce sont là vos droits et vous en userez ; vous en userez avec d'autant plus d'ardeur et de persistance qu'on fera plus d'efforts pour vous les ravir. Ces droits vous sont communs à tous ; pour les revendiquer, oubliez toutes les différences qui vous séparent, ne voyez que vos libertés attaquées, levez-vous d'un commun accord pour les défendre, poursuivez-en la restitution par toutes les voies légales et loyales ; vous lasserez l'injustice par vos infatigables réclamations. Et si jamais, ce qu'il faut aussi prévoir, on osait vous ravir ou vos écoles ou vos temples, pour chaque école supprimée fondez-en dix autres ; et, comme ces citoyens qui, dans leur ville forcée par l'ennemi, changent leurs maisons en autant de forteresses, faites de chacune de vos maisons un temple au Seigneur. Avez-vous calculé tout ce que peut contre une aveugle multitude une poignée d'hommes pleins de courage et de foi ? Voilà votre ressource contre l'invasion romaine. Non, la Réforme ainsi défendue ne saurait périr. N'y eût-il que sept mille hommes, n'y en eût-il
que sept qui n'eussent point fléchi le genou devant Baal, autour d'eux, comme jadis en Israël, se reconstituera la nation fidèle. Pendant que sur notre territoire ils tiendront tète à l'erreur, tout autour de nous la vérité poursuivra son chemin, et, après s'être soumis les autres peuples, partout victorieuse, elle reviendra victorieuse aussi dans nos murs, s'asseoir sur le trône que votre constance lui aura gardé et y recueillir le fruit de tous vos sacrifices.
0 Dieu ! nous ne doutons point de ton souverain pouvoir. Tu le feras éclater quand il sera temps, et l'erreur apprendra un jour à le connaître. Que si maintenant tu semblés retenir ton bras, si l'aurore, qui se levait si brillante, s'est tout à coup enveloppée de brouillards, si nous entendons de loin gronder l'orage, nous le savons, grand Dieu ! c'est que tu ne veux point vaincre sans nous, c'est que tu veux nous fortifier, nous faire grandir par la lutte, nous rendre à la fois plus épris et plus dignes de cette vérité pour laquelle nous aurons combattu, nous en faire jouir, non plus en paisibles héritiers, mais en conquérants joyeux et fiers. Puissions-nous seulement ne point faillir à tes desseins ! Remplis-nous de cette foi qui affermissait les Moïse, les David, les saint Paul, leur rendait l'avenir comme présent, les faisait espérer contre toute espérance. Qu'environnés de cette nuée de témoins, animés par leur glorieux exemple, nous travaillions comme eux, avec toi, à celte œuvre éternelle de lumière et de sanctification, que dés les
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temps les plus anciens tu as commencée dans l'humanité, et que tu veux y poursuivre aux siècles des siècles !
TROIS CONCILES RÉFORMATEDRS
AU XVme SIECLE