C. CHASTEL
Dans un siècle comme le nôtre, où. sous l'impulsion des grands événements de la Révolution et de l'Empire, le génie de l'histoire, fortement réveillé, s'est lancé avec une curiosité toute nouvelle dans le vaste champ du passé, l'histoire de l'Église devait attirer nombre d'esprits. Il avait pris fin le temps où on la considérait comme une sombre forêt, hérissée d'épines et de troncs vermoulus, qui n'appelait que la hache du bûcheron. Le sentiment religieux réveillé à son tour en faisait apercevoir les majestueuses proportions, les lointaines perspectives, la diversité, la fécondité, la beauté presque infinies. On sentnit que le christianisme a tout pénétré de ses inlluences dfins notre monde occidental: politique, opinions, mœurs, arts: qu'il forme le fond de notre culture et de notre civilisation; que nous tous, fidèles, indépendants ou révoltés, nous le portons dans notre substance intellectuelle et morale, qu'il est pour ainsi dire mêlé au sang de nos familles et de notre race, de sorte que, si l'on ne considère attentivement son évolution et son action si profonde, on ne saurait ni comprendre le monde moderne, ni s'avancer dans le grand chemin du progrès. On se porta donc vers cette étude, et l'on vit bientôt que par la richesse et l'intérêt des trouvailles elle récompensait abondamment ceux qui s'y livraient tout entiers. Quelle épopée! que de drames et d'épisodes saisissants, que de figures attachantes ou repoussantes ! Le vrai, le saint, le sublime, et souvent tout a côté le hideux, mais partout de grandes leçons. A quelles
Xn NOTICE BIOGRAPHIQUE.
aptitudes spirituelles n'olïrait-elle pas une pâture? A quelle confession chrétienne ne fournissait-elle pas des arguments autant que des exemples?
Aussi l'efl'ort a-t-il été général. On a vu rivaliser Allemagne. Angleterre, France, écrivains catholiques, indépendants, protestants. Il est superflu de citer ici une longue liste de noms et d'ouvrages. Si l'éducation des catholiques d'un côté, des libres-penseurs de l'autre, les prédisposait à manquer de clairvoyance ou de justice, les protestants, semble-t-il, étaient mieux préparés à discerner, dans cette histoire si mélangée, le divin éternel et ce que les hommes y ont ajouté de faux et de caduque.
Considérons ici seulement la part prise à l'œuvre commune par les protestants de langue française. Au XVP et au XVIP siècle, ils avaient traité l'histoire, comme on le faisait alors, à un point de vue apologétique ou polémique; ils y avaient déployé les qualités de leur race et de leur Église : vigueur de pensée, non sans passion, bonne exposition des matières, clarté et animation de style, et nous pouvons citer avec quelque fierté des historiens tels qu'un Théodore de Rèze, un Lesueur, un Claude, un Jurieu, un Rasnage, un Bénédict Pictet, un Jean-Alphonse Turrettini. Mais la persécution survint, et toutes les forces se concentrèrent sur les besoins du présent. Il fallut d'abord résister. Ce ne fut qu'au commencement de notre siècle que, les brèches étant réparées, on put monter sur les hauteurs d'où l'on contemple avec plus de sérénité les destinées de la chrétienté. Le protestantisme réformé, avec son esprit d'indépendance à l'égard de la tradition et de progrès, mais en môme temps avec cette tolérance qu'on apprend à l'école de la persécution, devait inspirer heureusement ses nouveaux écrivains. Malgré sa faiblesse numérique et le peu de loisirs que laisse à ses ecclésiastiques lettrés un ministère d'ordinaire très chargé, il allait en compter de distingués. Nommons tout au moins un J. Matter, un G. de Felice. un E. de Pressensé.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. Xni
N'était-il pas naturel que la cité libre gui fut longtemps sa métropole dans les pays de langue française, prit, dans ce domaine aussi, l'initiative pour laquelle l'avaient préparée tant de luttes et l'obligation de penser sous peine de n'être rien? Elle n'a pas failli à cette tâche en produisant Merle d'Aubigné et Chastel.
Tandis que le premier se donnait pour mission d'écrire l'histoire de la Réformation dans l'esprit du Réveil, le second était amené graduellement à concevoir le grand dessein de tracer le tableau de celle du christianisme à travers toute la suite des âges. Il a eu la force et le bonheur de l'exécuter.
Si une préparation solide et variée est nécessaire pour devenir historien, combien ne l'est-elle pas davantage pour un historien de l'Église! Que faudra-t-il? Il faudra avoir eu de bonne heure l'œil ouvert et attaché au spectacle des agitations humaines par les expériences du pays et du temps où l'on a grandi, avoir voyagé et vu bien des choses, des Églises et des hommes. Pour parler sciemment de l'action que le christianisme exerce sur les âmes les plus diverses, dans toutes les situations, il sera utile d'avoir participé à la vie pastorale. Heureux enfin, si l'on a ces aptitudes d'intelligence et ces dispositions de caractère sans lesquelles on comprend dilficilement l'histoire, et l'on soulève des défiances quand on a osé l'aborder. Qui ne voit, par le crédit accordé à quelques historiens et disputé à d'autres, le prix d'une bonne culture littéraire, d'un jugement droit et mesuré, cherchant la philosophie des faits, d'une âme généreuse, apte à sympathiser avec toutes les grandes convictions, d'une volonté se maintenant indépendante de l'esprit de parti.
On reconnaîtra que l'homme dont nous allons retracer la biographie, a satisfait à ces conditions en se préparant de bonne heure pour son œuvre.
Modeste, pacifique, sans autre ambition que celle de la recherche du vrai, point volontairement mêlé aux luttes
XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
de son temps, il semble au premier coup d'œil s'effacer derrière ses ouvrages. Mais nombre de ses anciens élèves et de ses compatriotes ont désiré que sa vie sortît de l'ombre où il la laissait s'écouler, et ceux qui ont considéré cette vie de près, y ont trouvé le charme discret qui appartient à l'honnêteté, au labeur désintéressé et fécond, à l'élévation morale, et une vertu vraiment édifiante. Elle méritait donc d'être retracée.
Par qui? La veuve d'Etienne Chastel s'adressa à l'un de ses élèves qui était son collègue et qu'il avait toujours honoré de sa bienveillante amitié. Le respect et la reconnaissance, autant que l'intérêt du grand objet auquel fut consacré cette longue vie qui venait de s'éteindre, ont entraîné l'auteur de ces lignes. Est-il besoin d'ajouter qu'en parlant avec affection de l'homme, il s'est maintenu dans une entière indépendance à l'égard du théologien.
Comment, s'est-il demandé, remplir la tâche qui lui était confiée? — Il pouvait se borner à un rapide narré des quelques événements de cette tranquille destinée, énumérer les ouvrages du fécond auteur, dire l'estime qu'ils ont recueillie, l'influence qu'ils ont exercée et peuvent conserver, conclure par une appréciation personnelle de l'ouvrier et de l'œuvre. Mais, dans l'âge où nous sommes, dans ce règne du « document, » où l'on se complaît à recueillir les fragments inédits, à peindre l'homme et le penseur par ses correspondances et les extraits de ses livres, et par les témoignages qu'ont rendus les alentours et les contemporains, il a semblé bon de suivre de préférence cette manière d'écrire l'histoire et la biographie qui est en faveur, et qui a pour elle de bonnes raisons. D'ailleurs on croit répondre ainsi aux vœux de la veuve de notre auteur, qui avait copié elle-même bien des fragments de son journal et de sa correspondance, dans la pensée juste qu'ils méritaient d'être sauvés de la destruction. On sera ainsi .plus long, mais plus intéressant peut-être, et les lecteurs, entendant l'homme à travers des citations attentivement choisies, le connaîtront mieux etpourrontle juger eux-mêmes.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XV
Le plan qu'on s'est tracé est fort simple. L'ordre chronologique et l'ordre logique y sont associés. On accompagnera Chastel dans chacune des étapes successives de sa longue et droite carrière, pour dépeindre tour à tour létudiant — le ministre — le pasteur et le citoyen — le professeur — l'historien et le théologien — l'homme et le chrétien.
Étienne-Louis Chastel. né le 11 juillet 1801 *, était fils de François Chastel et d'Andrienne Cabantous. Des deux côtés, paternel et maternel, il descendait de ces réfugiés protestants accourus dans la cité de Calvin. L'ancêtre de la famille, Pierre Chàtel ou Chastel'. fut un des bourgeois de la ville de Montbéliard que des mesures de rigueur, prises en 161 2 et 1615 par le duc Jean-Frédéric de Wurtemberg contre ceux qui voulaient rester tidèles aux doctrines calvinistes, obligèrent de quitter le pays. Son fils Daniel, peintre de talent, obtint à Genève « la bourgeoisie,» le 17 février 1647. Un de ses petits-fils. David, né en 1718. entra au senice de l'Autriche, fut directeur de la fonderie de canons créée par Marie-Thérèse, qui lui conféra, en 1775. le titre de baron. Le fils de David. Charles, servit aussi en Autriche, puis il revint à Genève où il occupa divers emplois. De sa femme, née Thuillier, il n'eut que deux filles qui épousèrent, l'une le banquier Isaac Hentsch. l'autre le notaire Jean Vi^nier.
^ Pour le narré de certains faits, nous transcrivons presque textuellement des notes fournies par M^e Cliastel.
* Depuis l'établissement de la famille à Genève, l'erthographe du nom ne parait pas avoir varié : c'est Chastel.
XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
D'une autre branche de la descendance de Pierre était sorti Bénédict Chastel. aïeul d'Etienne. Il est qualifié dans un acte du 8 mars 1782, «citoyen de Genève. » Son fils François épousa la fille d'un de ses amis, André Cabantoux, qualifié «natif» dans un acte du 15 décembre 1775. Cette famille Cabantoux ou Cabantous était originaire du haut Languedoc, et s'était retirée à Genève également pour cause de religion. Le nom se rencontre encore dans le midi de la France.
François, fabricant d'horlogerie, n'était point un homme sans mérite. Il appartenait à cette bonne bourgeoisie libérale qui. après avoir tenu tête à l'aristocratie durant le XVIIP siècle, devait, dans le nôtre, contenir ou modérer le mouvement radical, et qui s'intéressait activement aux affaires du pays. Aussi remplit-il diverses fonctions publiques. Il devint conseiller municipal en 1821, membre de la Société des catéchumènes en 1822, de la Direction de l'Hôpital en 1823, du Consistoire en 1826, de la Chambre des Travaux publics en 1836. L'aînée de ses deux enfants, Suzanne, épousa Abraham Pascalis, l'habile professeur de mathématiques, un homme qui, par son intelligence lucide et son caractère décidé, exerça sur ses collègues de l'Académie une grande influence dans un sens fortement conservateur. Devenu veuf en 1817, François fit tout son bonheur de celui de ses enfants et petits-enfants. Nous l'avons connu, vieillard digne et bienveillant, chez son gendre, à Céligny. Il s'en alla passer les derniers temps de sa vie chez son fils, et mourut en 1856.
Dès l'âge de quatre ans, Etienne fut placé, nous dit M'"^ Chastel, dans une école enfantine tenue par M""« Briquet, grand'mère du ministre de ce nom, bien connu de nombre d'anciens étudiants français à la Faculté de théologie. Grâce à la méthode ou à l'absence de méthode de la maîtresse, il apprenait assez rapidement à lire dans une vieille Bible et la « Feuille d'avis » de la ville. Deux de ses petits camarades se sont fait un nom plus tard, le docteur Henri Lombard et André Moynier, conseiller d'État, père
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XVH
(lu président de l'œuvre internationale de la Croix rouge. Amitiés qui ont survécu à l'enfance et traversé l'âge mûr. Peu après cet obscur début, Etienne entrait au Collège national dont il parcourait avec distinction toutes les classes. En même temps on l'avait placé, à des conditions favorables, dans l'institut fondé par le pasteur Jean-Marc Humbert. ami de sa famille. Ce pédagogue éclairé reconnut vite les aptitudes du jeune élève, qui pouvait faire honneur au pensionnat; aussi le poussa-t-il fortement, trop fortement peut-être, encouragé par François Chastel qui attachait une grande importance aux succès de son fils. D'après le peu qui nous a été rapporté, et ce que les traits achevés de l'homme font deviner de la figure de l'enfant, Etienne était tout ensemble sensible et ferme, d'une volonté persévérante guidée par une raison précoce, habitué au travail régulier, peu enclin à courir après les plaisirs de son âge, mais très impressionnable aux grandes émotions de son temps. Une lettre adressée en <81o à son grand-père paternel montre avec quelle ardeur il se livrait a l'étude. Il vient, dit-il. d'obtenir le premier « prix de piété; » et se prépare vivement pour d'autres concours. Il parle d'ailleurs avec nn enthousiasme partagé par tous ses jeunes contemporains de l'arrivée des Suisses, de la renaissance de la République, des revues militaires qu'on passe à Plainpalais, et du maniement des armes auquel s'exerce toute cette génération de collégiens. On a retrouvé dans ses papiers une composition en vers grecs et une imitation libre d'une poésie de Gessner, dont les derniers vers, écrits dans le médiocre style du temps', trahissent l'honnê-
' Et vous, ô mes amis, quand ma paisible cendre Habitera ma tombe auprès de mes aïeux, Puissiez-vous, pénétrés dune émotion tendre, Approcher de mon ombre errante dans ces lieux ; Puissiez-vous en ces mots honorer ma mémoire : Il aima ses devoirs, la vertu, la candeur ; A soulager les maux il mit toute sa gloire, Et trouva ses plaisirs dans le fond de son cœur.
XVIII NOTICE BIOGRAPHIQUP:.
teté d'âme et de désirs de l'étudiant de quinze ans. Qu'en penseraient des lycéens d'aujourd'hui?
Peut-être Chastel eùt-il trouvé le régime d'ardente émulation et de travail continu auquel par point d'honneur il se soumettait dans le pensionnat, fatigant et sévère, s'il n'eût eu le bonheur de rencontrer dans le second fils du directeur, plus âgé que lui de neuf ans, un maître aussi bienveillant que distingué. Jean Humbert le prit sous sa protection particulière, le fit travailler â ses côtés, et imprima une bonne direction à ses eflorts et à ses pensées. Il possédait et avait déployé de bonne heure un remarquable talent de pédagogue. Le souvenir profondément reconnaissant que Chastel a gardé de ses leçons et de ses exemples est bien justifié par le témoignage rendu à l'aimable maître par un autre de ses élèves, le savant philologue Louis Vaucher * : « Ses manières aflables attiraient vers lui les jeunes gens studieux, dont il gagnait bientôt la confiance. Il inspirait aux uns et aux autres le désir de se distinguer; il les dirigeait dans le choix de leur carrière, il leur prodiguait les conseils, les secours, les encouragements ; il applaudissait â tous leurs efforts pour atteindre un but honorable et jouissait plus qu'eux-mêmes de leurs premiers succès... L'enseignement était pour lui une véritable passion. »
Jean Humbert, devenu professeur de langue arabe et de littérature, auteur estimé, membre correspondant de l'Institut de France dès 1 836, recommanda utilement son élève favori lorsque celui-ci fit ses voyages d'étude à Paris, ejt qu'il présenta plus tard le premier de ses ouvrages à un concours ouvert par l'Institut.
Chastel entrait à l'Académie au commencement de la Restauration.
Jamais peut-être pour un petit peuple époque plus stimulante. On nageait dans la joie d'avoir reconquis l'indé-
' Notice biographique sur Jean Humbert.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XIX
pendance. Avec un enthousiasme qui remplissait l'imagination des jeunes et le cœur des vieux, on voyait renaître l'antique République. On regardait avec vénération au passé, on embrassait avec beaucoup d'espérance et quelques illusions l'avenir. La paix régnait au dedans. Tous les jeunes esprits, grandis dans les orages de la Révolution et au bruit assourdissant des canons de l'Empire, aspiraient maintenant à des conquêtes plus solides dans l'ordre intellectuel. Auguste de la Rive, contemporain de Chaste!, décrit avec émotion cette époque dans sa biographie d'Aug.-Pyr. de Candolle.
Des innovations, associations et institutions, surgissant l'une après l'autre, rapidement, secondaient l'élan imprimé aux esprits par de si grandes secousses. C'était la « Société helvétique des sciences naturelles » fondée en 1815, la « Société de lecture » en 1818, le jardin botanique en 1819, le Musée Rath en 1824. La culture des sciences en bénéficiait d'autant plus qu'il se rencontrait là des hommes du premier talent pour la diriger et la rendre attrayante et féconde, un Pierre Prévost, un Marc-Auguste Pictet, un Augustin-Pyrame de Candolle.
Les jeunes gens non seulement suivaient l'impulsion, mais çà et là prenaient eux-mêmes l'initiative ; témoin deux sociétés. L'une, il est vrai, fondée un peu auparavant sous l'Empire « pour l'avancement des études, » où figurent, entre autres, les noms de François Guizot, J.-E. Cellérier, Samuel Vincent, G. Mallet, Louis Gaussen. Jean- Louis Manget, et dont l'exemple devait être suivi dans des conditions un peu différentes mais avec la même visée et le même entrain par la « Société de Belles-Lettres » en 1824. Une seconde, nommée la « Société philosophique» (1816- 1822), où se rencontraient de « jeunes amateurs des sciences naturelles, » comme J.-D. Choisy, et Frédéric Soret qui devint plus tard le précepteur des enfants du duc Charles- Auguste de Weimar et un collaborateur de Gœthe.
L'entrainement de cette génération pour les sciences
XX NOTICE BIOGRAPHIQUE
allait se montrer publiquement en 1824, dans le long et sérieux concours pour la succession de Pierre Prévost à la chaire de philosophie, où, après des épreuves soutenues avec distinction, les candidats, tous trois ministres, J.-D. Choisy, qui fut élu, et ses deux rivaux J. Duby et D. Munier, obtinrent le grade de docteurs es sciences.
Mais la science de la nature n'était pas la seule à captiver la jeunesse. L'histoire aussi devait y recruter de nombreux adeptes. Les enfants de Genève semblaient prédisposés à cette étude. Leur œil avait été formé à l'observation des faits politiques par des siècles de vie républicaine et les longues luttes des partis, et rendu attentif à tous les signes des temps, écarts et punition des tyrannies, aspirations passionnées à la liberté. Ils avaient d'ailleurs, les uns par les affaires, les autres par l'exil, tous par l'humeur remuante et voyageuse de la race, noué des relations avec l'étranger et acquis une humeur en quelque sorte cosmopolite. C'est ce qu'a vu et remarquablement signalé Aug.-Pyr. de CandoUe dans un de ses discours à la solennité nationale et académique des Promotions :
Que! pays est mieux placé que le nôtre pour y voir naître des historiens'? Au centre des nations civilisées, nous sommes en rapport avec toutes par des sympathies de voisinage, d'habitude, d'intérêt et d'amitié. Étrangers par notre petitesse même à leurs rivalités, nous pouvons les juger avec une impartialité que des sentiments, louables sans doute à certains égards, ne permettent pas toujours à leurs écrivains. Accoutumés de longue date aux discussions politiques et religieuses, nous pouvons en apprécier toute la portée; car notre gouvernement, précisément parce qu'il est le plus petit de tous^ nous montre à nu les rouages de l'organisation sociale, comme le modèle d'une grande machine qui se comprend mieux que la machine elle-même dans son immensité. Enfin la liberté
' Discours sur l'état de l'instruction publique de Genève, prononcé aux promotions du 13 juin 1831, par M. de Candolle, recteur, p. 18 et 19.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXI
complète d'opinion, la sécurité la plus absolue et l'indépendance de tout intérêt, nous sont acquises par nos lois et nos habitudes, et sans ces conditions, il n'y a point de véritable historien. Que nos jeunes littérateurs se vouent à cette carrière. La poésie, la littérature légère, l'art dramatique trouvent dans notre position locale et peut-être dans nos mœurs et nos habitudes, des obstacles que des génies créateurs peuvent seuls surmonter ; mais la noble, l'utile étude de l'histoire se prête, par la diversité même des recherches qu'elle exige, à toutes les positions, à tous les caractères, à tous les genres de talents. Que ceux qui se plaisent à l'érudition tentent d'éclaircir les ténèbres des âges antiques ! Que ceux dont l'esprit est tourné vers les recherches exactes essaient de débrouiller les chartes, les chroniques, les dates du moyen âge ou les calculs de la statistique moderne ! Que ceux qui ont tourné leur esprit vers les lois politiques et civiles qui régissent les sociétés, cherchent à apprécier l'état réel des époques qui ont préparé la nôtre ! Que ceux enfin qui, à un esprit, à une raison éclairée, joignent un cœur ardent et sensible, sachent stigmatiser les ennemis de l'humanité ou en proclamer les bienfaiteurs ; les exemples qui se pressent sous nos yeux, depuis la république de Washington à l'empire de Pierrele-Grand, depuis le malheureux Portugal jusqu'à l'héroïque Pologne, seront bientôt de l'histoire, et des tableaux analogues n'ont pas manqué aux générations qui nous ont précédés. Que nos jeunes gens se dévouent donc à cette belle carrière !
Au reste la passion pour l'histoire, avant d'éclater dans notre siècle, s'était, au siècle de Voltaire, de Montesquieu, de Gibbon et de Schiller, donné des interprètes partout, jusque dans Genève, où elle inspira Paul Mallet, Delolme, Jean Picot, l'illustre publiciste Mallet du Pan et Jacques- Augustin Galiffe, l'un des promoteurs de l'école du document. Des écrivains étrangers, hôtes de Genève, enseignaient à unir la science politique à l'histoire : Jean de Muller, Victor de Bonstetten, M'"'' de Staël et son ami Benjamin Constant. Dans des circonstances aussi favorables, Genève devait enfin produire un historien supélieur, un rival, à plus d'un titre, des premiers maîtres, L. de Sismondi. Ce n'est point ici le lieu de nous arrêter
XXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
sur la carrière de ce savant et noble penseur, si sagement et vigoureusement libéral, si versé dans la connaissance de tous les ressorts de la vie politique des nations. Bien que professeur honoraire à l'Académie depuis 1815, c'est moins par son enseignement oral, peu abondant, que par la variété, le mérite et le crédit de ses ouvrages qu'il stimulait la jeunesse. De 1807 à 1818 il avait écrit l'histoire des Républiques italiennes; et le premier des 29 volumes de son histoire des Français paraissait en 1821.
C'est sous l'action locale de ces causes générales et de ces grands exemples individuels, que naissait à la vie intellectuelle toute une pléiade de futurs historiens de la politique, de la littérature et de l'Église, un peu plus âgés ou un peu plus jeunes que Chastel : Merle d'Aubigné (1794- 1872), James Fazy (1794-1878), Pictet de Sergy (1795- 1888), François Roget (1797-1858), Adolphe Pictet (1799- 1 875), Edouard Mallet (1 805-1 856), J.-J. Chaponnière(1 805- 1860), A. Archinard (1807-1869), Paul Chaix (1808), A. Savons (1 808-1 870), Albert Rilliet (1 809-1 883), J.Gaberel (1810)».
On voit que Chastel grandissait sous de bons auspices et en bonne compagnie.
Dans le même courant de préoccupations, il pouvait se sentir déjà porté vers une étude à laquelle il se livrera plus tard avec soin, l'économie politique. L'éducation pratique genevoise y devait amener aussi bien des hommes réfléchis. La situation géographique et politique de cette cité sans territoire, et depuis longtemps entourée de douanes hostiles, obligée de demander à la banque et aux industries qui touchent à l'art ses ressources, de consulter les variations de ce qu'on pourrait appeler l'atmosphère
' Nous devons nous arrêter à cette date, mais il serait facile d'allonger la liste des historiens genevois et de nommer encore Rodolphe Rey et Amédée Roget— DuRois-Mellv ; J.-R.-G. Galiffe, Ch. Le Fort, F. Naef, Th. Claparède, P. Vaucher,"H. Fazy, E. Ritter^ E. Strœhlin, Th. Dufour, et d'autres qui débutent maintenant.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXin
écenornique générale; l'influence des idées anglaises, très forte dès le milieu du XVIIP siècle jusque vers 1830, marquée et même propagée par la « Bibliothèque britannique; » l'esprit utilitaire encouragé par Napoléon; l'émancipation des travailleurs, dont les effets furent sensibles dans une petite République où jusqu'alors le travail avait été fort réglementé par l'État; le paupérisme se développant en Europe en même temps que la grande industrie et faisant son apparition dans la riche cité par une croissante invasion de plèbe étrangère ; enfin un christianisme philantropique désireux de prévenir le danger des plaies sociales. — autant de stimulants à l'étude de cette science nouvelle. Aussi avec quel soin ses productions les plus remarquables ne sont-elles pas lues, traduites, acclamées ! Combien d'économistes distingués nés ou attirés dans ce petit foyer ardent d'examen : les deux frères Pictet, particulièrement Pictet de Hochemont. Pierre et Guillaume Prévost, traducteurs de Malthus, Sismondi. qui lance son important ouvrage « les nouveaux principes d'économie politique» en 1819, Madame Marcet, le comte de Sellon, J. Fazy. F.-M.-L. Xaville. puis l'infatigable Antoine Cherbuliez, l'illustre Pellegrino Rossi notre concitoyen d'adoption, H. Dameth enfin, pour nous arrêter aux morts. Ces hommes qui ont grandi dans une société sagement conservatrice, et pour la plupart dans l'habitude du labeur et de l'économie, appartiennent tous à l'école individualiste. Les grandes utopies socialistes d'avant 1848 n'ont pas eu de prise sur leurs esprits judicieux, peu enclins à l'imagination, bienveillants pour les classes souflrantes, mais à distance, et point aux prises quotidiennement avec leurs poignantes angoisses. Nous verrons comment Chastel, entraîné par leur exemple, ira plus tard se placer dans leurs rangs.
Toutefois ce n'est point vers les Lettres ni vers le Droit qu'il se porta, mais vers la théologie. Pour quels motifs? On est réduit sur ce point à des conjectures. On peut
XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
croire que François Chastel, récemment affligé par la mort de sa femme, dut engager son fils dans une voie qui ne l'emmènerait pas hors de Genève. Le pensionnat Humbert était dirigé par des ecclésiastiques. Le ministère ouvrait alors l'accès à des carrières honorables, telles que le préceptorat et le professorat. Aussi des hommes sérieux s'y engageaient-ils avec le dessein de joindre l'enseignement aux fonctions pastorales, et l'on avait vu et voyait prospérer sous leur direction des pensionnats réputés, tels que ceux des Vaucher, Humbert, Naville, Heyer, B. Bouvier, etc. Ajoutez que Chastel obéissait à une religiosité décidée et à un penchant pour l'histoire qui devaient trouver leur satisfaction dans l'ample domaine du christianisme.
Il convient de rappeler quelle puissante fermentation religieuse, particulièrement sensible à Genève, travaillait les esprits, quand il entrait dans l'auditoire de théologie. Les causes générales de ce grand mouvement des consciences et des imaginations qu'on a appelé le Béveil, sont assez connues. Instruit par ses souvenirs de jeunesse, notre auteur en a signalé la plus profonde :
Le sentiment religieux *, refoulé de force dans les âmes, n'en avait acquis que plus de ressort et n'en réagit qu'avec plus de vigueur. Tous ceux qui, pendant cette époque désastreuse (la Révolution), avaient souffert dans leurs intérêts, leur personne ou leurs affections, tous ceux qui souffraient, tous ceux qui étaient menacés de souffrir encore, se tournaient vers le Consolateur suprême, unique appui des opprimés, et ?e reprochant envers lui leurs négligences passées, ne songeaient qu'à se le concilier par un sincère retour. La classe, nombreuse elle même de ceux qui, plus étrangers à ces pieuses émotions, avaient compté sur le progrès naturel de la civilisation pour assurer le bien-être et la moralité des peuples, cruellement déçue par le spectacle d'anarchie qu'elle avait eu sous les yeux, commençait à reconnaître dans la religion une puissance
^ Histoire du Christianisme, tome V, p. 155.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXV
éducatrice que rien ne remplace. Plusieurs eussent voulu, sans doute, la voir se relever sous des formes plus pures; mais le besoin de paix et de repos l'emportait pour le moment sur toute autre considération. Les esprits n'étaient plus à la critique; tout ce qui portait l'empreinte d'une piété sincère obtenait respect et sympathie.
Qu'il nous suffise de dire que. envisagé au point de vue purement historique, le Réveil fut une réaction, mêlée d'aversion, contre le XVIIP siècle et un retour passionné au XVP. Aux deux objets du culte du siècle dernier, la raison et la vertu, discrédités par les passagères horreurs de la Révolution, il venait opposer les dogmes de la déchéance et de l'impuissance humaines, de la souveraineté de la grâce divine, du salut tout surnaturel et de l'autorité infaillible des Saintes Écritures.
Et si l'on regarde plus profondément, on ne méconnaîtra pas que le Réveil religieux fut un des signes de l'elTort vers un régime renouvelé dans tous les sens, du besoin de transformation des institutions politi(jues. de l'idéal littéraire, du sentiment religieux, d'où devait sortir ce XIX* siècle si avide d'émotions, de croyances prenantes, de rassasiement pour l'imagination, la conscience, la mysticité, puissances que le règne exclusif de la raison avait comprimées.
Dans Genève où, dès 1817, avait éclaté le Réveil, il avait pris un caractère particulier. Sans qu'on s'en rendit bien compte, c'était une sourde protestation contre la domination d'un pays voisin, que l'on tenait pour responsable de la philosophie incroyante du XVIII'"* siècle, et en même temps un hommage ardent rendu à l'héritage de la vieille République, au calvinisme, avec sa doctrine, sa prétention de rester le maître des esprits, son ambition de se propager et de tremper pour les luttes l'àme religieuse dans d'impérieuses affirmations. C'était une sorte de patriotisme : personne ne l'a mieux senti que l'excellent Louis Gaussen.
XXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
Mais des origines et des péripéties du Réveil à Genève, il ne faudrait point juger, encore moins raconter l'histoire d'après les seuls mémoires de quelques-uns des acteurs en scène, Empeytaz, Ami Bost. C. Malan, Guers, Merle d'Aubigné. Tous ces hommes, qui devinrent éminents, étaient Jeunes alors, et point exempts du dédain qu'a souvent la jeunesse pour ses devanciers immédiats, et de l'impatience de bouger et d'innover; d'ailleurs, peu instruits, peu circonspects, plus polémistes qu'historiens, plus avocats que juges, et fatigués de leurs professeurs de théologie, un De Roches, un P. Picot, un Etienne Vaucher même, qui, il faut l'avouer, devaient leur paraître les derniers survivants d'un siècle déj.à démodé. Nous pensons donc que leurs mémoires, dignes d'intérêt par l'écho fidèle qu'ils nous apportent des passions du temps, ne sauraient être tenus pour une histoire de cette époque, clairvoyante et impartiale, telle qu'on la réclame aujourd'hui.
Deux tendances entraînaient alors les jeunes théologiens. L'une, celle des adhérents décidés du Réveil, exclusivement religieuse et théologique, se caractérisait par un usage littéral de la Bible, un besoin généreux, sans doute, mais encore trop peu réfléchi, d'évangéliser, l'habitude prise de se complaire aux petits cercles, de rompre soit avec le clergé établi soit avec le monde, enfin un individualisme ecclésiastique qui ne savait se satisfaire que par la création de dissidences ou de nouvelles Églises.
A l'autre, très différente de la première, appartenaient ces étudiants qui avaient pris goût à la culture générale du pays et du temps, étaient pleins de respect pour la raison et la science, s'intéressaient avec un esprit libéral à toutes les questions alors agitées, sentaient d'ailleurs tout le prix d'une piété à la fois chaude et humaine, qui, enfin, restaient fermement attachés à l'Église nationale, confondue dans leurs affections avec la patrie. Leur voie devait graduellement se bifurquer : les uns appuyer vers la droite et préparer l'évangélisme, les autres rester à ce qu'on appelle
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXVII
rancien libéralisme; mais tous gardaient des principes et des sentiments communs. Les plus connus furent B. Bouvier. D. Munier, F. Roget, J. Duby, J.-D. Choisy, J. Martin. Dans leurs rangs devait entrer Chastel, mais peut-être dès l'origine plus à gauche que tous ceux-là.
Ce qui d'ailleurs les réunissait tous dans une même résistance aux nouveautés du Réveil, c'était sa revendication des confessions de foi.
On sait que la querelle commença en 1818, à l'occasion d'une réédition de la Confession helvétique par le vieux pasteur Cellérier et Louis Gaussen, avec une préface de ce dernier qui était un plaidoyer en faveur de l'usage des confessions. La controverse ne tarda pas à se porter, de proche en proche, sur d'autres points de divergence entre les partisans du Réveil et ses adversaires. Heyer avait écrit en 1818 son Coup d'œil sur les confessions de foi; de Fernex prononçait devant le Consistoire un discours dans le même sens et le publiait en 1819. Et tandis qu'Ami Bost lançait contre l'Église de Genève son premier réquisitoire, Genève relujieme en 48 Î9. et que C. Malan justifiait son attitude dans sa Déclaration de fidélité à l'É(jlise de Genève en 1821 , J.-J. Chenevière prononçait, dans la solennité des Promotions de 1 819, son discours sur les Causes qui retardent chez les Réformes les progrès de la théologie. Quoi d'étonnant que nombre d'étudiants fussent occupés de cette question orageuse et l'abordassent dans leurs thèses? On le voit par les titres suivants : De separatismo, par F. Roget, en 1819; De fidei confessionibus, par J.-L. Claparède, en 1820; L'Unité de Foi, par J. Martin, et Le Prosélytisme religieux, par A. Vermeil, en 1822; De Methodismo, par M. Rojoux, en 1823. La plus remarquable de toutes sera celle de notre écrivain, mais n'anticipons pas.
C'est au début de cette agitation que Chastel entrait dans l'auditoire de théologie, en 1819. La Faculté avait secoué sa langueur des premières années du siècle, en se recrutant de deux nouveaux professeurs, actifs et relativement
XXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
jeunes, J.-E. Cellérier, appelé à la chaire d'hébreu et de critique sacrée en 1816, J.-J. Chenevière, à celle de dogmatique en 1817. En 1819, le premier avait trente-quatre ans, le second trente-six*. Ces deux théologiens, l'un du centre, l'autre de la gauche, étaient alors en pleine productivité littéraire. Cellérier, qui fut un des premiers en pays de langue française à étudier la critique allemande et à la faire connaître, publiait sa Grammaire hébraïque en 1820, son Introduction critique à l! Ancien Testament^ en 1823; et collaborait activement aux Mélanges de son ami Samuel Vincent (1820-1825). Chenevière publiait en 1823 une traduction de V Introduction au Nouveau Testament de Michaëlis en quatre volumes, et en 1824 quatre volumes de sermons choisis de Saurin, précédés d'Observations sur l'éloquence de la chaire, et dans le même temps, son Précis des débats théologiques qui depuis quelques années ont agité la ville de Genève.
Au reste, la Faculté tout entière sentait alors le besoin de progresser pour satisfaire la jeunesse, et de réformer sur plusieurs points les études. On la vit instituer le cours de Prudence pastorale, donner plus de place à l'exégèse du Nouveau Testament, admettre l'emploi du français dans le texte qui accompngnait et développait les thèses, formulées encore en latin, l'introduire, quoique discrètement et partiellement, dans quelques cours, — en attendant le moment peu éloigné où, sous la pression des besoins du temps et de l'opinion, la Compagnie des pasteurs décida le remplacement du latin par le français dans l'enseignement tout entier; — enfin, solliciter, comme corps, chacun de ses membres d'inviter plus souvent les étudiants chez eux.
De leur côté, ceux-ci déployaient dans tous les sens une activité nouvelle. Les noms des principaux camarades
' J.-L. Duby avait cinquante-cinq ans, E. Vaucher, cinquantesix.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXIX
d'études de Chaste! durant son quadriennium, suffisent à expliquer cet esprit d'initiative. On y compte J.-D. Choisy. F. Fontanès, André Clierbuliez. A. Vermeil, J. Martin, Guillaume et Adolphe Monod, L. Vallette.
Les uns penchent vers l'apprentissage de la bienfaisance dans telle « société de pauvres » ou « d'aumônes. » et vers la prédication. Guillaume et Adolphe Monod forment avec leurs amis particuliers, en janvier 1821. une « société d'improvisation,» dont le but est de « remplacer quelques exercices de littérature et de composition qui manquent à l'auditoire, ou qui ne s'y font qu'imparfaitement et ne reviennent que très rarement pour chaque étudiant, à cause de notre grand nombre. »
D'autres, auxquels paraît avoir appartenu Chastel, se plongent dans les discussions qui remuaient alors l'Église. Le journal inédit des frères Monod, adressé à leur mère, où la préoccupation dogmatique ne tient d'ailleurs aucune place, mentionne en passant « le bouillant Chastel. » épithète peu applicable à l'homme fait, et le nomme quelque part « la grosse tète du parti des libéraux. »
Chastel avait l'estime de ses camarades, et fut nommé par eux leur « préteur,» le 7 décembre 1821. pour le semestre d'hiver 1821-1822. Pendant sa préture et vraisemblablement à son instigation, on voit l'auditoire souscrire pour un hôpital dans les vallées du Piémont, pour le relèvement du village de Monnetier, incendié, et réorganiser sa bibliothèque, alors bien modeste. Fatigué par trop de travail, « contraint par des maladies graves et par l'ordre du médecin, » il demanda à être dispensé des leçons pendant l'été de 1822. Cependant il se remit, et put passer les épreuves successives de ses grands examens dans les mois d'avril, mai et juin 1823. Sa thèse, il la soutint le 21 avril.
Ce premier ouvrage du futur historien doit nous arrêter, et il eût mérité de prendre place dans le volume des ^Mélanges. C'est presque un manifeste du parti opposé aux
XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
confessions de foi, et il a été généralement tenu pour tel. Il fut publié sous ce titre : De l'usage des confessions de foi dans les Églises réformées \ et accompagné, selon l'usage d'alors, de thèses en latin (cinq).
Dans un premier chapitre sur l'origine des confessions de foi, Chastel examine successivement, avec une érudition déjà solide, les symboles des quatre premiers siècles. Puis il nie les « avantages » qu'on leur attribue, se plait à relever, l'histoire en main, leurs « inconvénients, » dans l'Église réformée en général, dans chaque Église réformée en particulier, et pense avoir ainsi pesé leur utilité. Enfin, il conteste leur légitimité et les déclare contraires à l'esprit de l'Évangile et aux principes de la Réforme. Pour faire voir qu'elles n'ont pas cette simplicité qu'affectionnait Jésus, il s'en prend à l'une des meilleures, celle qui était alors en cause, l'Helvétique de 1566, et la compare à l'enseignement du Maître, qui est tout autre chose à ses yeux que du dogmatisme.
Les confessions de foi sont en opposition avec l'esprit de l'Évangile, d'abord par la -nature des conditions qu'elles imposent au chrétien. Parmi les qualités que Jésus exigea de ses disciples, il donna toujours moins de prix à la croyance qu'aux sentiments du cœur; ou plutôt c'était dans les sentiments du cœur qu'il faisait consister la croyance. Une vive confiance en son pouvoir et en ses promesses, une soumission entière à ses commandements, une ardeur constante à faire sa volonté, voilà toute la foi qu'il exigeait de ses disciples. Jamais il ne la fit consister dans un catalogue de vérités, jamais il ne l'estima par le nombre des dogmes qu'elle portait à croire, mais par les bonnes œuvres qu'elle portait à faire, mais par les sentiments vertueux d'où elle émanait
Une croyance peu chargée de dogmes, et surtout dégagée d dogmes obscurs, subtils et de pure spéculation, une croyance simple, en un mot, c'est celle qui suffit au disciple de Jésus
Quels que soient les dogmes quun chrétien professe, Jésus de-
Genève, 1823, in-12, 2 4- 107 pages.
- NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXI
mande avant tout qu'il soit sincère eu les professant; Jésus abhorre
l'hypocrisie
Plus on étudie les discours et les institutions de Jésus-Christ, plus on se persuade que l'esprit de sa doctrine est d'unir les hommes, et qu'il entrait dans son plan de rassembler en un même corps, en une même société, tous ceux qui croiraient en lui.
Les principes de la Réforme qui lui paraissent condamner l'usage des confessions de foi. et que proclamait alors en toute occasion l'Église nationale de Genève, sont les trois suivants : La parole de Dieu est la seule règle de notre croyance. — Il n'y a sur la terre aucun interprète infaillible de la parole de Dieu. — Tout chrétien jouit d'une entière liberté dans l'interprétation de l'Écriture sainte. Sur cette base scripturaire de l'Église, entière « liberté d'opinions. » mais non pas entière « liberté d'actions. :» Et quand on lui oppose l'usage général de la Réformation, le jeune auteur répond que si les Églises protestantes ont de bonne heure adopté des confessions, c'est qu'elles cédaient à la pression des circonstances, à une sorte de nécessité historique qu'il ne méconnaît pas.
Ce qui pouvait l'embarrasser, c'était le fameux règlement de la Compagnie des Pasteurs du 3 mai 1817, interdisant de porter en chaire les questions théologiques débattues. C'était une inconséquence, et malgré la bonne intention, une maladresse et une faute. On voit bien que, tout en la défendant par la raison d'opportunité, il la regrette.
Le bon ordre, dit-il, exigeait qu'on soumît les docteurs en certains cas à des règlements prohibitifs, c'est-à-dire qu'il leur fût interdit de traiter dans les chaires et dans les écoles aucun dogme controversé, soit en vue de le réfuter, soit en vue de l'établir. Il s'agit donc maintenant de justifier l'emploi d'une telle mesure
Nous mêmes nous avouons sans détour qu'ils ont quelques inconvénients, ne fût-ce que celui de gêner la libre expression de la pensée, et qu'il serait très heureux que l'on pût toujours s'en passer De trois maux nous choisissons le moindre, et nous som-
XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
mes dispensés de justifier en tout l'emploi de règlements prohibitifs, pourvu que nous fassions voir qu'il est préférable à celui des formulaires.
La conclusion ressort naturellement de tout le travail. L'auteur la formule avec cette entière franchise et cette modération qui resteront toujours les deux qualités de sa polémique.
Nous concluons à l'entière abolition de l'usage des confessions de foi.
Une Église réformée ne doit exiger en matière de foi, de ses membres et de ses docteurs que les articles primitifs : croire en Dieu, en Jésus-Christ, au Saint-Esprit qui a dirigé les auteurs sacrés; en un mot, prendre l'Évangile pour règle de sa croyance. Il résulte de là que tous les Réformés, quelle que soit la manière dont ils interprètent l'Écriture sainte, doivent se considérer comme membres d'une même Église chrétienne, bannir du milieu d'eux les anathèmes, les schismes, les disputes; se regarder tous et se chérir comme des frères en Christ.
Quant aux catholiques, si nous les repoussons de notre communion, ce n'est ni pour leurs dogmes ni pour leurs rites, c'est à cause de l'esprit d'intolérance dont leur Église fait profession, c'est à cause de leur soumission à une autorité humaine, c'est parce qu'ils servent deux maîtres, et que nous n'en saurions servir qu'un seul. Du reste, nous professons à leur égard la tolérance la plus parfaite, la charité la plus sincère, le plus vif désir de nous voir un jour réunis avec eux, en sorte qu'il n'y ait plus, selon les vues du Sauveur, qu'un seul troupeau et un seul berger.
Cette thèse, d'une exposition large et lucide, d'un style précis et sobre, dénotait plus de réflexion, de vigueur de raisonnement, de maturité, qu'on n'en a d'ordinaire à vingtdeux ans. Nous n'avons point à discuter l'idée en soi, et nous croyons volontiers que plus tard Chastel aurait reconnu plus de valeur aux arguments avancés en faveur des confessions de foi, et avoué que la question est relative plutôt qu'absolue. 11 n'en reste pas moins que l'ouvrage promettait un historien et trahissait un libéral décidé.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXHI
Aussi fut-il remarqué et cité dans les deux camps. Ce fut d'abord de Sismondi qui le mentionna avec éloge et l'analysa dans le dernier des trois articles qu'il consacrait à une Retue des progrès des opinions reluiieuses\ Nous pensons qu'on accordera de l'attention au jugement d'un esprit aussi élevé :
En même temps que la Compagnie des Pasteurs de Genève unissait dans la pratique la plus grande tolérance à une attention charitable pour étoutler les controverses religieuses et les empêcher de troubler l'éditicalion des fidèles, plusieurs de ses membres publiaient, avec l'agrément au moins tacite de leur corps, des écrits (pie l'on peut regarder comme la vraie profession de foi de la Réforme
Entre ces écrits qui méritent tous l'attention sérieuse des philosophes religieux, nous nous arrêterons au plus récent, comme représentant par l'organe d'un jeune ministre l'enseignement actuel de l'école de théologie de Genève. (Suit une analyse de l'ouvrage
avec quelques citations) Aucun appel n'avait encore été fait
aux hommes religieux dans un esprit de plus grande charité et de plus grande tolérance réciproque. Le clergé de Genève s'adresse il tous les hommes qui croient en Dieu. Nous ne refusons, dit-il, de reconnaître pour chrétiens que ceux qui refusent eux-mêmes de prendre ce titre. Si vous reconnaissiez le Christ et les Écritures, nous vous reconnaissons aussi pour chrétiens et pour frères, nous ne vous demandons pour cela de renoncer à aucun de vos dogmes, à aucune de vos croyances, mais seulement de ne pas nous les imposer.
L'année suivante, le traditionaliste Augusti attaquait avec violence les théologiens genevois, entre autres le jeune écrivain ^. « Ils s'emportent, dit-il. contre les sym-
' Dans la Revtie encyclopédique de mars 1826.
- Dans son Corpus librorum symboHcorum qit^n Ecclesia Reforinatoriim auctoritatem publicam obtinuerunt : « In symbola œcunienica ita debacchantur ut omnes Servetos, Socinos. Gentiles, alios
<|ue Retormatorum refragatores longe superarent libertinos
theoiogicos quorum prajcursores olim Galvinus féliciter suppresserat. >
XXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
boles œcuméniques, de telle façon qu'ils dépassent de beaucoup les Servet, les Socin, les Gentilis. et les autres adversaires des Réformateurs. » Et il ne craint pas de les appeler des « Libertins en théologie, dont Calvin avait heureusement supprimé les précurseurs. »
Exempt de cet esprit de parti, et avec un tout autre sens historique, H. de Goltz rend plus de justice <à l'écrit qui nous occupe : « Ce travail, dit-il, qui s'en tient au côté purement scientifique de la question, fait preuve de beaucoup d'habileté dans la composition et d'une vaste érudition*. »
Soutenances de thèses et examens achevés, Etienne Chastel et ses trois camarades, Alexandre Lavit. Marc Rojoux, J.-F. Anspach, furent consacrés au milieu de la Compagnie des pasteurs, le 7 juillet 1823. La carrière du ministère s'ouvrait devant eux. Un instinct, secondé par la réflexion, dirigea le futur historien dans la voie au bout de laquelle il devait trouver son office propre dans l'Église. Ce n'est pas dans les livres seulement qu'on apprend à connaître le monde religieux, c'est au milieu des hommes et des institutions présentes, c'est par les voyages. Mais il fallait s'y préparer consciencieusement. Aussi Chastel, nous dit-on, tout en soignant sa santé passablement éprouvée par l'ardeur avec laquelle il venait d'achever ses études, travailla-t-il à combler pour son propre compte les lacunes de l'enseignement alors purement classique de l'Académie.
' Genève religieuse au dix-neuvième siècle, traduit de l'allemand par C. Malan. d862, p. 213.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXV
11 s'occupa d'histoire contemporaine, de géographie, de langues vivantes: il apprit l'anglais, se mit à l'allemand, auquel il revint plus tard avec obstination lorsqu'il en eut senti le besoin : il se rendit entin maître de l'italien dans les leçons du professeur Gambini '. L'aimable caractère et
' Genève a de tout temps abrité des Italiens distingués, forces de quitter leur pays pour la cause tantôt de la liberté religieuse, tantôt de la liberté politique. Dans le temps de réaction violente qui succéda à l'Empire, il vint dans la cité de tous les refuges un certain nondjre de ces amis passionnés de la liberté. N. Gambini est un des plus intéressants. L'amitié qui le liait à Ghastel nous engage à rappeler ici les principaux traits de sa destinée, d'après une note de son fils, consul d'Italie à Genève jusqu'à l'année dernière. Né en Sicile, de bonne heure professeur de droit, il devint suspect aux Bourbons, fut emprisonné, puis relâché. Il s'enfuit dans le nord de la péninsule, où la Hépublique française brandissait ses principes à la pointe de l'épée du jeune Bonaparte. On le nomma chef de division au ministère de la justice de la République cisalpine en 180â. Plus tard, il fut juge à la cour d'appel de Venise, sous la viceroyauté de Beauharnais. L'empereur n'aimait pas l'indépendance chez ses subordonnés ; Gambini fut destitué pour avoir fait acquitter une pauvre Italienne qui avait ouvert ses bras à son fds déserteur.
Rendu à la vie privée et avocat à Milan, il s'\ lia étroitement avec Pellegrino Rossi. Lorsque l'Empire fut tombé, Gambini vint à (ienève et y attira son ami. qui devait un jour devenir le célèbre professeur, écrivain et nùnistre que l'on sait. Quant à Gambini, il ne tarda pas à se faire des amis par son talent et son caractère, et il enseigna la langue italienne avec succès.
Leur frère en exil, le comte Buonarotti, descendant de Michel -Ange, partisan ardent de la Révolution, fait citoyen français par la Convention, lié avec Babœuf, l'avait été aussi avec Bonaparte. Mais, bientôt déçu par les allures despotiques de celui dont il pressentait la tyrannie, il conspira, et fut déporté dans l'ile d'Oléron. Rendu à la liberté, il s'en vint à Genève où il donnait de magistrales leçons de musique, non sans s'interrompre pour débiter avec feu ses théories socialistes. Nous avons entendu de respectables matrones, qui furent ses élèves, vanter cet enseignement de tous points impressif. Au rebours de plusieurs égalitaires, il mettait ses principes en pratique et le peu d'argent qu'il gagnait il le partageait avec d'autres compatriotes dans le besoin. La Sainte- Alliance séraut de ce petit groupe d'anciens conspirateurs, de sorte que les autorités genevoises crurent prudent d'engager sous main Gambini et Rossi à postuler la bourgeoisie genevoise. Après une sorte, d'instruction religieuse, Gambini entra avec conviction dans l'Eglise protestante. Nous croyons que ses entretiens fortifièrent le jeune (^hastel dans son honnête et ferme libéralisme.
XXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
renthousiasme pour la liberté île ce digne l'éfugié l'enchantaient. Souvent le maître et l'élève quittaient le Dante pour s'entretenir des destinées de l'Italie, et des hommes généreux qui dans les prisons et l'exil en rêvaient le lointain affranchissement. Un autre réfugié, le célél)re Buonarotti, lui donnait des leçons de musique.
Tout Genevois cultivé sent le besoin d'aller d'abord à Paris aiguiser sa langue et sa plume. Le signal du départ fut donné à Chastel par l'un de ses meilleurs amis. Louis Dufour, attaché à une des grandes maisons de banque de la capitale. Il y passa l'hiver de 1825. Des notes sur ce séjour eussent été particulièrement intéressantes ; s'il en est resté, elles ne nous ont pas été communiquées.
Nous savons seulement qu'il portait partout son ardente mais honnête curiosité : fréquentant les bibliothèques, les musées, les théâtres, visitant les hôpitnux sous la conduite de jeunes internes ses amis, assistant parfois aux séances de la Chambre. Surtout il se plaisait à suivre des cours de sciences et de haute littérature et. avec toute sa génération. se passionnait pour les leçons de Geoffroy Saint-Hilaire. et les brillantes conférences du père de la critique moderne. Villemain. Plus tard il devait entrer avec ce peintre •AdmlmMe duVàMesindeV Éloquence chrétienne au TV""^ siècle, dans des relations plus étroites, non plus comme auditeur mais comme confrère.
De retour à Genève, il ne tarda pas à se tourner vers l'Italie, qui l'attirait depuis longtemps, et dont nous disions avec quel zèle il avait étudié la langue. Curieux des chefsd'œuvre de l'art, il ne l'était pas moins de voir de près l'exercice du pouvoir temporel de la papauté. Aussi, accepta-t-il avec empressement l'occasion qui s'offrit d'y accompagner un Anglais, M. Morrison. homme fort intelligent, devenu un des personnages importants de la cité, qui parcourait le continent avec autant de bonnes recommandalions que d'argent. Durant les longues journées d'un voyage en poste à travers la Péninsule, il occupait avec Morrison
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXVII
le siège de devant d'une grande voiture, pendant que Madame faisait avec le jjébé son petit ménage à l'intérieur. Tout en remplissant consciencieusement sa tâche, qui était d'initier son patron à la langue et à l'histoire du pays, il l'interrogeait à son tour sur la constitution, le négoce, les partis politiques et religieux de l'Angleterre, et recueillait tout ce (ju'il apprenait ainsi dans un cahier de notes substantielles. Comme M. Morrison achetait beaucoup, il visitait avec lui les ateliers les plus célèbres. Il l'accompagnait aussi dans les réunions de la haute société. Mais sans dédaigner ces jouissances-là, il visait de préférence a s'instruire, voyant et écoutant tout, notant tout, au jour le jour, dîinsun journal. « Ces volumineuses notes de voyage ne frappent, dit M"*^ Chastel qui les a tnmscrites, ni par la nouveauté des sujets, ni par le pittoresque du récit, mais elles montrent la persévérance avec laquelle le jeune voyageur poursuit son but. Il est ministre de l'Évangile, et en cette qualité il s'enquiert en arrivant dans chaipie ville des ressources spirituelles que ses coreligionnaires ont réussi à s'y procurer, du degré de tolérance ou du mauvais vouloir qu'ils rencontrent de la part des gouvernements. Il ne perd aucune occasion de monter en chaire et de prononcer dans ces foyers d'obscurantisme (juel(]ues paroles d'espérance et de liberté. Se sentant déjà historien, il étudie avec une attention soutenue tout ce qui révèle l'état de l'Église catholique et de la papauté, et les dispositions des masses que domine le bigotisme. » Nous allons citer tjuelques-uns de ces fragments écrits à Rome, à Xaples, à Florence, qui jettent des clartés et sur ce temps que soixante années pleines de révolutions nous font jiarailre si éloigné, et sur les impressions du voyageur.
A peine arrivé à Rome le voilà ifui court l'aire le tour des murailles. Puis, ce sont tous les monuments de l'antique cité et ses musées qu'il visite avec l'attention d'un amateur à la fois empressé et réfléchi de l'archéologie et de l'art. Ses jugements sur Sninl-Pi»^rre, le VatiiNin. sur
XXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
quelques peintures et statues fameuses, sont niiirquées au coin du goût classique. L'atelier de Tliorwaldsen le charme plus que celui de Canova. occupé par Ranuzzi. On pense bien qu'il se délecte à la bibliothèque du Vatican et même aux autres. Les conversazùme chez les Torlonia et les divers ambassadeurs ne sauraient déplaire à un jeune homme; il nous dit quels brillants personnages on y rencontre, et se loue entre autres de l'accueil bienveillant de Bunsen. Mais rien ne paraît le captiver autant (jue ce (jue disent et le populaire et les quelques hommes d'élite dont il a fait connaissance sur le gouvernement pontifical.
Nous arrivons à Rome au milieu de novembre 1826, et nous logeons place du Peuple, grand hôtel de la ville, au pied du Monte- Pincio.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous fîmes visite aux ambassades. Nous vîmes M. Suell, consul suisse, qui est chargé de faire chaque dimanche une lecture religieuse aux protestants français, peu nombreux et paraissant peu zélés.
M. Rothe ', pasteur allemand, dessert depuis trois ans la chapelle prussienne attachée à l'ambassade. Cette chapelle existe depuis huit ans, fréquentée par environ cent personnes, pour la plupart peintres et sculpteurs, deux ménages seulement. ïhorwaldsen n'y a paru qu'une fois, accompagnant le prince royal de Danemark, lorsqu'il vint à Rome. Il règne également peu de ferveur parmi cette colonie allemande, tandis que la chapelle anglaise dans la saison des étrangers a des auditeurs plus nombreux : on y compte au n)oins trois ou quatre cents personnes.
M. Rothe a de grandes préventions contre l'Église de Genève, fondées sur le règlement du 3 mai, et surtout sur cette apologie du clergé que Lamennais eut l'infamie de publier comme émanant de nos ecclésiastiques, et que cependant il vient de faire paraître dans un volume de Mélanges comme étant écrite de sa main.
2 décembre. J'ai commencé mes leçons d'italien avec M. M., homme très instruit, démonstrateur au jardin botanique de l'Uni-
' Richard Rothe, devenu plus tard le théologien célèbre, auteur de y Ethique.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXIX
versité. Il me donne la note des heures des différents cours de celte Sapienza, à laquelle se trouvent attachés un grand nombre de professeurs, surtout de droit et de théologie. Un prêtre y expliquait le droit public d'une manière assez convenable, mais il a été trouvé trop libéral et congédié. Il y a encore un excellent professeur de chimie. Les leçons se donnent en latin, excepté celles de chimie, de physique, de botanique et d'antiquités. Tout le monde entre librement aux cours; sous ce rapport cest une institution libérale. Mais pour prendre les degrés, il faut professer le catholicisme et produire son certiticat de communion et de confession.
J'ai con)mencé à suivre avec un grand intérêt les leçons d'antiquités que Nibby donne chaque jeudi sur les lieux mêmes à une trentaine d'élèves. Le premier rendez-vous était hors la porte St-Sébastien. On visita les anciens sépulcres sur la via Appia, puis le tombeau de Cécilia Metella. (>ette leçon dura deux heures et demie. Toutes les suivantes furent de même très intéressantes. J'ai suivi plusieurs autres cours, peu remarquables en général ; celui de Paulus. professeur d'his'oire ecclésiastique. Hier il avait été fâché que je fusse arrivé pendant la dictée et que je n'eusse pu apprécier la facilité de son élocution latine. C'est un honune qui |)arait content de lui et qui jus(|u'à un certain point a rai.son de l'être. Il parle le latin avec élégance, avec facilité et même avec volubilité, et ne dit que des choses sensées. Il a conservé les formes scolastiques dans sa discussion. Ce matin il réfutait les objections de Basnage contre l'histoire de la découverte de la vraie croix par sainte Hélène, et triomphait à son aise d'un adversaire absent et mort. J'ai entendu ensuite la leçon du professeur de morale: il faisait répéter à ses élèves la définition du jrisfe et de l'injuste. Après cela, une leçon de théologie dognuitique du professeur Jabulot de l'ordre des prédicateurs. Il parle en latin sans dicter et sans lire, avec facilité, mais sa leçon roulait sur la Trinité, et il s'engagea dans une grande dissertation sur les personnes, les essences, etc. etc., tellement alambiqnée que je n'y compris f)as grand chose
Les journaux étrangers sont pleins du récit des craintes du pa|>e sur le progrès des opinions révolutionnaires dans ses Etats ; aussi redouble-t-il de sévérité envers les carbonari. Il y a un tribunal d'inquisition régulièrement établi pour informer contre tons les romains mauvais catholiques qui li-sent des livres prohibés; tout homme dénoncé au tribunal est mandé, interrogé, emprisonné pour
XL NOTICE BIOGRAPHIQUE
un au quelquefois. Un pauvre diable vient (VHve arrêté parce qu'on a trouvé dans son appartement des livres contre la religion catholique. Sa femme, peut-être par bêtise, avait fourni des tèujoignages contre lui. On ne sait pas ce qu'il est devenu. L'indulgei^-e pour les brigands est grande au contraire. Le chef dont on nous parlait à Terni s'appelle Mnrassoni ; il a tué plus de quarante personnes et il était devenu Hirt ricbe: mais, obligé d'errer dans les montagnes parce qu'il était poursuivi, il s'est lassé de cette vie et s'est remisa la discrétion du gouvernement qui s'est contenté de le renfermer pour la vie au château St-Ange où il est fort bien traité
Je vis encore S., célèbre antiquaire, pour lequel j'avais une lettre; petit homme d'une figure très vive et agréable. Il m'a invité à l'aller voir chez lui, les jeudis, dans la matinée, il m'a indiqué les
principales bibliothèques à visiter, et dit la meilleure marche à
suivre pour visiter avec fruit les antiquités romaines C'est un
homme de conscience, mais il n'a jamais voulu lire l'Écriture sainte, quoiqu'il connût fort bien l'hébreu. Il craint, dit-il, d'y trouver des choses qui le contrarieraient; il aime mieux rester tel qu'il est. Il n'a jamais voulu non plus se faire prêtre, quoiqu'il se trouve dans une fausse position qui nuit beaucoup à son avancement.
Quand je suis allé revoir S. à mon retour de Naples, je lui ai dit que le gouvernement napolitain me paraissait le pins mauvais de l'Italie. — Oui, après le nôtre, m'a-t-il répondu. Les étrangers ne peuvent le connaître, il se présente à eux sous un air doux et paternel, mais il n'en est que plus horrible; le pire est ce qui ne se voit pas. Et pour preuve, il m'a parlé de l'inquisition. Elle est la même à Rome qu'au temps jadis. Si les punitions qu'elle inflige sont moins cruelles, c'est que le gouvernement n'oserait pas aller trop loin ; c'est un tigre auquel on a rogné les ongles, mais qui n'en conserve pas moins la rage et l'ardeur de déchirer. Du reste ce sont les mêmes principes, les mêmes formes, le même mode d'espionnage; tout se passe dans un profond "secret, et ceux qui y ont été appelés reçoivent l'injonction de ne rien révéler de ce qu'ils ont vu et entendu, sous la menace des plus graves peines. L'inquisition a une foule d'espions dans Rome. S. est persuadé qu'il est lui-même observé de très près. Il ne s'est ouvert à moi qu'en ma qualité d'étranger et comme sûr de ma discrétion. Il ne se fierait k aucun de ses compatriotes, pas même à sa mère et à sa sœur, qui
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XLl
croiraient faire leur salut en le dénonçant, et le sien, en lui fournissant par là l'occasion de se repentir.
Le pape Léon XII n'est pas populaire, on ne lui souhaite pas une longue vie; il n'est pas aimable corarae Pie VIL D'un abord difficile, peu affable pour les étran^^ers, il ne les reçoit point. Nous ne le verrons guère qu'à la chapelle Sixtine. Cependant le peuple de la capitale, quoique mécontent parfois des actes du gouvernement, ne lui est pas hostile comme celui des provinces, car il en retire trop d'avantages. Il y a de l'aisance à Rome, et beaucoup de pauvreté dans les campagnes. Le pape n'aime pas sa garde noble, il préfère se faire accompagner par ses dragons quand il se promène. On dit qu'il y a dans ce moment trois jeunes gens condamnés a mort pour conspiration contre le gouvernement, mais comme les deux carbonari exécutés l'année dernière ont excité beaucoup de tumulte dans la ville par leurs clameurs révolutionnaires, ceux-ci seront guillotinés dans la prison.
Vis-à-vis de notre hôtel, une chambre de lecture pour les Anglais vient d'être fermée, parce qu'on y a trouvé des livres prohibés. J'avais apporté une Bible, les preuves de la religion chrétienne de Chalmers. l'ouvrage de M. Cellérier sur l'authenticité de l'Ancien Testament : tout cela fut retenu à la frontière et porté au Saint- Olïice qui ordonna de séquestrer ces livres jusqu'à notre départ. (Cependant M. Torlonia, à qui je m'adressai, obtint qu'on me les rendit, mais se lit payer une ou deux [)iastres pour cet emploi de son crédit. Le principal du collège anglais dirigé par les Jésuites, ayant vu à l'inquisition le livre de M. Ollèrier, me flt prier de le lui prêter, disant qu'il connaissait déjà l'Introduction critique au Nouveau Testament du même auteur. Cet ouvrage est rangé au nombre des livres classiques du collège. Il parait que dans cet éfablis.sement on met entre les mains des élèves étrangers plusieurs livres défendus aux romains. On traite ces jeunes gens comme devant vivre un jour en pays d'hérétiques et devant être capables de répondre a leurs arguments.
Les Romains et les Italiens en général ne sont point fanaticjues. Il y a même beaucoup d'incrédulité à Rome parmi les gens à demi instruits, les avocats, les petits employés par exemple; ils s'étonnent de voir des gens véritablement croyants, soit catholiques, soit protestants. Parmi le peuple ignorant il y a moins d'incrédulité; tous au reste, croyants ou non, font régulièrement leurs pàques et
XLII NOTICE BIOGRAPHIQUE
vont à confesse, parce que l'inquisition y veille; il importe peu (pi'on soit incrédule ou athée, pourvu que l'on puisse montrer son billet de confession.
Avant les fêtes de Noël, je vis un jour deux nouveaux édits affichés dans les places publiques, qui causèrent plus d'a^^itation parmi le peuple que celui qui consignait les juifs dans leur Ghetto. Il s'agissait des droits d'asile et de juridiction rendus au Chapitre de St-Pierre du Vatican et à la congrégation du Tribunal d'inquisition dans leurs domaines respectifs; droits qui après la Restauration leur avait été enlevés par un motu proprio de Pie VU sur le conseil du cardinal Consalvi. Tout homme qui aura volé ou assassiné pourra se réfugier sur ces territoires, et là nul juge ne pourra mettre la main sur lui. Il ne dépendra que du supérieur de la congrégation, qui certainement ne lui intligera d'autre peine que de le forcer à travaillera ses terres, comme nous allons le voir. Voici les considérants de ces décrets. Le premier, c'est le grand avantage qui en résulte pour la congrégation. Elle payait de fortes sommes pour faire cultiver ses possessions à raison du mauvais air qui y règne. Ce sont des territoires marécageux considérables à environ deux heures de la grande route de Naples, du côté de la mer. Ue cette façon lisseront bien cultivés, presque sans frais, par les criminels réfugiés. Le second considérant, c'est l'avantage du public, attendu que ces hommes après avoir commis un premier crime ne trouvaient d'autre moyen d'échapper à la justice que de se livrer entièrement au brigandage. Le paj)e a décrété cette étrange loi contre l'avis de son secrétaire d'État ; il annonce qu'il a pris conseil du gouverneur délia Citta qui se trouve être dans ce moment le plus ignorant des hommes. Le vrai motif du Pape, c'est son fanatisme, le désir de gi-atitîer le tribunal d'inquisition dont il est président et le chapitre de St-Pierre dont il a été membre. Il dit en propres termes à la fin d'un des édits : « pour ajouter un nouveau lustre et une nouvelle force à ce tribunal destiné à extirper l'hérésie. ■> M. m'assure qu'il n'y a qu'une opinion à Rome sur l'absurdité de ces décrets. Il a entendu, au jardin des plantes, des personnes qui osaient les critiquer avec chaleur. Moi-même j'ai vu des groupes arrêtés pour les lire. Un prêtre entre autres ne pouvant les comprendre, un jeune homme s'est avancé pour les lui expliquer d'un air fort railleur
Je fis un matin la plus charmante prouienade solitaire au jardin
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XLIII
du couvent de St-Onuphre sur le Janieule, afin de visiter le chêne favori dn Tasse, sous lequel il mourut, dit-on, la veille de son triomphe. C'est sous ce même chêne que Philippe de >'eri avait coutume de prêcher. De là on jouit d'une vue splendide sur la ville de
Rome. Je suis ensuite entré daus l'église
Pendant que j'y étais, il se trouvait là un jeune prêtre génois qui achève ses études à Rome. >'ous parcourtimes l'établissement sous la conduite du même moine. On \int à parler du miracle de saint Philippe de Xeri autjuel le jeune homme croyait fermement. Pendant que saint Philippe était en prière, le Saint-Ksprit était tombé sur lui sous la forme dun feu tellement ardent, que son coeur en fut dilaté au point de former une énorme bosse sur sa poitrine. A ce propos, je dis que saint Philippe de .Neri ou du moins son ordre passait pour janséniste, ce que le jeune prêtre nia hautement. Il n'en voulait pas précisément à Jansénius lui-même qui, disait-il, était un brave homme, mais à ceux qui se sont prévalus de ses écrits pour faire un schisme dans l'Église, et surtout à Ârnauld et Pascal qu'il n'hésitait pas à traiter d'hérétiques de mauvaise espèce.
— Mais pourtant, lui dis-je, Pascal était très dévot. — Que sert, me répondit-il, la piété quand elle est jointe à l'hérésie? Des jansénistes, nous passâmes à l'Église gallicane et à M. de Lamennais. Il regardait Lamennais comme l'homme le plus savant du monde entier; s'il y avait beaucoup d'hommes pareils, disait-il. la chiesa cattolica andrebbe aile stelle. C'est l'opinion génédkie à Rome. <-ependant on commence à y redouter un peu la fougue du prêtre français et à craindre qu'il ne fasse du mal par ses incartades. Les choses doivent être menées plus doucement pour réussir. Nous sommes trop heureux, ajoutait le jeune prêtre, que la France, aujourd'hui la première des puissances catholiques, soit pour nous.
— Mais, dis-je. l'Église gallicane n'est pas catholique puisqu'elle nie linfaillibilité du pape. Comment donc pouvez-vous faire tant de cas de la France ? — Sans doute, répondit-il. mais je dirai ce que dirent les anges à Abrahau) touchant Sodome : s'il s'y trouve seulement dix justes, ceux-là sauveront toute la nation. Quant au pauvre augustin qui nous conduisait, il écoutait bouche béante, et apprenait là des choses toutes nouvelles. Il n'en savait pas si long que nous
Chastel se rend à Xaples au commencement de Janvier
XLIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
1827. Cette nature splendide, cette population passionnée et insouciante tout ensemble, si originale dans ses qualités comme dans ses défauts, que vont contempler les touristes du monde entier, Chastel en fut frappé sans doute. Mais nous ne le suivrons ni dans la peinture de quelques scènes de mœurs, ni aux premières fouilles un peu importantes faites à Herculanum et i\ Pompéï. Les notes que nous avons sous les yeux parlent surtout de ses rapports presque quotidiens avec son ancien camarade d'études. Adolphe Monod, de leurs causeries intimes, de leurs visites et de leurs excursions faites en commun.
Adolphe Monod était arrivé Ji Xaples au printemps de l'année 1826, pour y remplir des fonctions pastorales jusqu'en septembre 1827. Ce fut dans le mois de juillet ' que prit fin une longue période de doute et de mélancolie, dans une crise solennelle où il aperçut, « comme par un trait de lumière » la nécessité et la réalité de l'action de l'Esprit de Dieu en lui, et le double fait de « la misère de l'homme et de la miséricorde de Dieu. » On va voir que, sans en mesurer tout la profondeur, Chastel entrevit l'angoisse religieuse de son ami.
Jeudi ^ janvier. Vu mou collègue Adolphe Monod, pasteur à Naples, dès le lendemain de mon arrivée. Il a tout au plus cent cinquante personnes dans son église. Pour l'organiser il n'a rencontré aucune difficulté de la part du gouvernement. Le ministre d'État Medici auquel s'adressa le comte de Flemming, ami)assadeur prussien, lui répondit qu'il n'avait pas le droit d'empêcher les protestants de s'assembler sans bruit dans une maison particulière. Les seuls grands obstacles proviennent de la froideur des protestants, qui ne se sont déterminés qu'avec beaucoup de peine et de réserve à se cotiser et à se réunir pour l'établissement de ce culte ; la plupart n'ont voulu s'engager que pour un an. Il n'y a aucun espoir de prosélytisme à Naples, et même Monod se garderait bien d'en
• Voir dans les Souvenirs de sa vie la lettre à sa sœur, M'ne Bahut, du 14 août 1827, p. 117 et suiv.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XLV
essayer, car il y aurait grand danger. A ce propos, il m'a parlé d'une loi qui nest pas abrogée, quoiqu'elle n'ait pas encore été appliquée, laquelle dénonce la peine du fagot contre tout protestant convaincu d'avoir converti un catholique. Dernièrement M"'e A., fille du banquier F., recul en présent une magnifique bible anglaise de petit format; cette bible fut saisie à la douane, et le censeur jugea bon de la brûler sans écouter les remontrances d'un prêtre qui cherchait à la sauver. Cela se»t passé en particulier et n'a rien eu de public. Monod m'a parlé de plusieurs autres tentatives pour introduire des bibles en Italie, qui ont également échoué.
Samedi 6 janvier. Le soir, Monod m'a fait lire le premier numéro d'un journal qu'il envoie à la Société de théologie de Genève, touchant son église et l'état de la religion à Naples. Il dit qu'à Noël vingt-cinq ou trente seulement de ses cent cinquante paroissiens ont pris la communion et qu'à peine trois on quatre de ces trente l'ont fait avec une véritable foi. On lui fait une proposition qui l'embarrasse un peu : c'est de recevoir comme assistante à ses leçons de cathécumènes, une jeune fllie catholique que son père protestant désire laisser catholique comme ta mère, mais faire instruire dans la religion chrétienne mieux qu'un prêtre ne saurait le faire. Il craint avec raison que, s'il adhère à cette proposition, le fait ne soit considéré comme une tentative de prosélytisme qui pourrait nuire à son église.
Détails fort curieux sur la religion des Napolitains. Il en ressort que la madone est véritablement la divinité de Naples. Elle est de tout, elle est invoquée presque seule. On on ne dit pas « que Dieu vous bénisse » mais « que la Madone vous accompagne. »
Monod m'a lu ensuite trois lettres qui lui ont été écrites par son |K're, par M. le professeur Cellérier et par M. Slapfer, au sujet de d.)utes et d'inquiétudes qu'il leur communiquait. Ces trois lettres sont fort remarquables '. Son père lui conseille comme moyen de ranimer sa foi et comme excellent exercice apologétique, de faire d'un côté l'énumération des raisons de croire à la vérité du christianisme, de l'antre celle des raisons de ne pas croire, puis depe-ser les unes et les autres. M. (Cellérier lui confie qu'il a lui-même passé [)ar les mêmes doutes et incertitudes ; il l'engagea considérer le
' On ne les trouve ni dans les Souvenirs de sa vie. ni dans le Choix de lettres.
XLVI NOTICE BI0GRA1»HIQUE
sujet en grand, et au point de vue moral, plutôt que de s'attacher à résoudre les difficultés de détail, de méditer les discours de Jésus-Christ, les bienfaits passés et continuels du christianisme, et de se demander ensuite s'il serait possible que Dieu ne fût entré pour rien dans l'établissement et les progrès d'une telle religion ; car, ajoute-t-il, toute la question est là. Quant aux moyens de ranimer la foi de son troupeau, il lui conseille, et très sagement, à mon avis, des discours d'apologétique indirecte, où. sans avoir l'air de repousser aucune objection, de prévenir aucun doute, il accentuerait tous les traits par lesquels il pourrait rendre le christianisme aimable et amener ses auditeurs à désirer qu'il soit vrai. M. Stapfer lui raconte d'une manière fort intéressante ses propres doutes, qu'il commença à concevoir lorsque, après avoir quitté Berne, il étudia dans les universités d'Allemagne, qu'il se trouva en relation avec Eichhorn, Heyne et d'autres, qui lui exposèrent leur rationalisme sous des formes séduisantes, soit par des rapprochements entre les faits du Nouveau Testament et ceux qui sont racontés dans d'autres religions, soit par la supposition de mythes et de figures symboliques, soit en faisant découler les dogmes du christianisme de la marche naturelle de l'esprit humain, soit par cette idée que Dieu peut avoir permis et disposé d'avance l'établissement du christianisme, pour aider au développement de la raison humaine. Lorsque Stapfer voyagea en Angleterre, il n'y trouva rien qu'une orthodoxie sèche et sans vie ou une incrédulité plus aride encore. Il en fut de même pendant son séjour en France. Il peint le moment critique où, de retour dans sa patrie, par les conversations de son père et de ses professeurs, il mesura avec effroi les changements qui s'étaient opérés dans sa croyance. Enfin, chargé d'enseigner à Berne la philosophie rationnelle, il y trouva l'occasion de ranimer
sa foi éteinte L'étude de Kant et de ses réfutateurs l'a amené à
penser que la foi chrétienne a sa principale source dans un besoin moral qui, faisant connaître à l'homme sa corruption profonde, ne lui montre d'autre moyen d'en éviter le châtiment que la rédemption, et d'autre moyen de sortir de cette corruption que le secours du Saint-Esprit. Suivant lui, ce sont là les deux points capitaux du christianisme....
Dimanche 7 janvier. Prêché aujourd'hui pour Monod dans un salon du comte de Flemming; peu d'assistants à cause du mauvais temps, la maison du comte étant à l'extrémité de Naples. Le roi
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XL VII
daigne fermer les yeux sur ce culte établi chez un ambassadeur : mais, si au lieu d'un homme très bien disposé pour les protestants, comme M. de Flemniing, il venait un autre ambassadeur qui ne voulût pas de culte chez lui. il n'y aurait nul moyen de l'établir autre part et il tomberait. Autre dan^rer, de la part des protestants eux-mêmes : leur manque de zèle. Les membres du comité désirent, ainsi que la plupart des Allemands, que le culte puisse continuer; ii;ai3 les Suisses sont moins traitables : l'un d'eux après avoir promis ses trente ducats a refusé de les donner. Monod a été plusieurs fois sur le point de quitter; il est question de faire venir deux pasteurs qui s'engageraient pour trois ans : l'un allemand, l'autre français. En attendant. M. Kunz fait une fois par mois le service en allemand. Le roi de Prusse a beaucoup approuvé lérertion de cette chapelle dans son ambassade. Les Anglais ont aussi un culte anglican chez leur consul. Ils viennent d'acheter un terrain pour un cimetière, et ils ont refusé d'en remettre nne partie aux autres protestants. Est-ce de leur part amour-propre, orgueil ou égoïsme?....
J'ai {)assé une partie de la soirée chez Monod. Grande discussion entre nous deux sur les avantages et les inconv^'nipnts .Ip l'innir.u 1sation pour le prédicateur.
Mardi, j'ai rencontré chez Monod un major alleiuand al tache à l'armée napolitaine : fort bel homme, très estimé et d'un excellent caractère. Il nous annonçait une heureuse nouvelle pour les protestants de Naples : c'est que la capitulation du canton de Benie avec le roi vient d'être signée pour trente ans, et qu'un régiment bernois arrivera dans peu de temps. Il est spécifié dans la convention que ce régiment aura la fticulté de célébrer son culte, ce qui ne peut que donner de la consistance à la chapelle. Autrefois les oflQciers suisses, avant de conduire leurs hommes à la nies.se, faisaient sortir des rangs les protestants, mais maintenant que presque tous les commandants sont catholiques, ils n'ont plus la même attention. Les cantons devraient réclamer. Le même major nous communiqua une observation qu'il a entendu faire à un grand nombre des Napolitains qui ont servi dans les armées françaises et traversé des pays protestants. Dans tous les villages, disaient-ils, où se voyait un coq sur le clocher de l'église, nous étions sûrs d'être honnêtement traités; là où brillait la croix et ils complétaient la phrase
par leur geste favori qui signifie non.
XLVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Dimanche 14 janvier. J'ai prêché pour la seconde fois. Dimanche 4 février, prêché pour la troisième fois. Dimanche 11 février, prêché pour la quatrième fois. Baptisé un enfant. C'est le second baptême depuis l'érection de la chapelle.
Cette relation entre deux hommes également droits, qui allaient prendre des chemins si divergents, commencée quelques années auparavant sur les bancs de l'auditoire de théologie, cimentée par quelques semaines passées ensemble dans de fraternels entretiens, devait se continuer encore quelque temps par la correspondance. Adolphe Monod écrivait à Chastel, en date du 8 mai 1827, une grande lettre, demeurée jusqu'à présent inédite, et dont nous donnons ici un résumé et quelques mots textuels : « Mon cher ami. je n'ai pas pu être si négligent que de vous laisser saris nouvelles de moi, vous que j'avais mis au fait de toutes mes allaires du dehors et du dedans, et que je savais y prendre un véritable intérêt, vous enlin qui m'aviez fait passer un mois heureusement, et qui m'aviez inspiré du courage pour aller jusqu'au bout de mon exil.» Puis, A. Monod parle de ses dispositions intérieures, de son activité pastorale, fort augmentée des soins qu'il donne aux galériens des régiments suisses; de sa prédication trop souvent improvisée, s'excusant d'avoir été forcé par ses occupations multiples de parler d'abondance, etc. Il termine ainsi : « On m'a souvent pressé de vous attirer à Naples pour y prendre ma place; je savais que vous êtes déterminé à ne pas venir, et je l'ai dit. Que l'idée me plait de reprendre avec vous nos travaux de prédication commencés à Naples ! » — Dans un billet du 26 mai, il insiste de nouveau et davantage sur son désir de voir arriver son successeur Louis Vallette, et termine ainsi : « Je vous embrasse, et brille d'impatience d'être à Genève. »
Chastel quitte Naples en février, repasse à Rome et arrive bientôt à Florence. Le volume des Mélamjes ' contient
1 Pacte 39.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XLIX
une lettre au Prote.stant de Gmece, où notre écrivain raconte ses impressions sur la prédication en Italie, fond et forme, telles qu'il les a recueillies à Florence pendant le carême. .Vous nous bornons à transcrire ici une partie de sa conversation avec un abbé connu de beaucoup de Genevois, et regardé par eux comme un des précurseurs du mouvement d'émancipation religieuse qui se produisit quelque vingt ans plus tard :
Je respire à pleins poumons en niellant le pied sur le sol toscan. Quel soulagement on t'prouve en entrant dans un pays sinon de liberté, au moins dune administration douce et tolérante, lorsqu'on sort d'un pays d'i;.'norance où tout ce qui ressemble à la vérité est sévèrement proscrit. Je me félicite aussi de me retrouver dans un pays où l'on aime et cultive les lettres. Nous nous hâtons de visiter un beau cabinet littéraire dirigé par M. Vieusseux, Genevois, rédacteur de l'Anthologie florentine. On y trouve toute espèce de livres pt lie journaux.
M \ nous invita chez lui avec l'abbé Lambruschini, neveu du nonce apostolique à Paris. On ne pouvait pas nous procurer un plus grand plaisir, car c'est un homme fort intéressant. Il est à la fuis éclairé et religieux ; pour catholique, il l'est peut-»Hre moins qu'aucun de nous. Il vit ordinairement à la campagne où il dirige une grande ferme. C'est un agriculteur philanthrope qui étudie tous les perfectionnements modernes. Il a particulièrement amélioré la culture du ver à soie. Dans une importante filature, il enseigne luimême ses procédés aux gens de la campagne
Le premier numéro de sou Journal d'agriculture populaire va bientôt paraître. Il nous a parlé des ditTérents modes de tirer parti des terres en Toscane.
De l'agriculture, on passa à l'éducation ; enfin on aborda le grand sujet de la religion
Lambruschini est fort au courant des affaires de la cour de Rome et à portée de nous donner beaucoup de renseignements. Il croit qu'en haut lieu on a l'intention bien arrêtée de rétrograder vers les institutions des vieux temps, par la crainte de toute nouveauté libérale, et que dans cette marche on ne sera arrêté que par l'impossibilité et la force des choses, point par aucun scrupule. Comme Rome craint une rupture avec la France, elle feint d'être
rv
L NOTICE BIOGRAPHIQUE
contrariée par les violentes déclamations des Lamennais et des Bonald, tout en approuvant complètement leurs doctrines et en trouvant fort de son goût le but auquel ils voudraient arriver. Le nonce a des instructions ostensibles pour modérer le zèle aveugle du jeune clergé, mais il reçoit secrètement des ordres d'une tout
autre nature Les jésuites sont redevenus les grands auxiliaires
de la cour de Rome ; elle leur a donné le mot d'ordre pour se répandre partout, pour s'emparer des âmes par les deux moyens si efficaces de l'éducation et de la confession.
S'ils cherchent toujours à se recruter parmi les hommes de talent, ils sont en cela moins heureux qu'autrefois. Quand l'esprit humain était surtout tourné vers les sciences exactes, la physique, la philologie, etc., les jésuites y firent de grands progrès et parvinrent à se mettre à la tête de l'éducation. Mais aujourd'hui que l'esprit humain revient aux sciences morales, pourront-ils s'y livrer sans ris que, ne fût-ce que par la yeule analogie qu'elles ont avec la religion et par le danger qu'il y aurait pour eux à y introduire l'examen? C'est pour cette raison qu'ils semblent aujourd'hui revenir à un système d'ignorance Leur tactique est si admirablement combinée que, aussitôt une société de jésuites formée, l'anivre a l'air de marcher toute seule
J'ai combattu, ajoute Chastel, seul parmi tous ces messieurs les mesures de rigueur qu'on propose en France contre les jésuites, ainsi que le refus des Anglais d'émanciper les catholiques d'Irlande. Notre discussion fut des plus animées, et l'abbé fut du même avis que moi qu'il faudrait exempter les catholiques de la dîme qu'on exige d'eux au profit de l'Église protestante.
Lambruschini professe ouvertement son estime pour le clergé protestant. Il a pris la peine de traduire lui-même quelques morceaux des Évangiles en italien vulgaire, et les paysans de son voisinage l'écoutent avec un vif intérêt.
Il engageait Viensseux à publier la Bible en italien. Mais c'est l'unique livre prohibé en Toscane, de même que les membres de la Société biblique sont les seules personnes inquiétées par la police. Du reste ces messieurs font grand cas de la version italienne de Diodati.
Pendant ces deux premiers voyages, Chastel correspondait régulièrement avec sa sœur aînée, M'"^ Pascalis, qui
NOTICE BIOGRAPHIQUE. U
le suivait avec la sollicitude d'une mère. Peu après son retour, elle mourait. Ce fut un grand chagrin pour ce cœur très sensible. 11 ne s'en consola que dans le travail et dans la société de son père, de son beau-frère Pascalis. et de <iuelque.s hommes distingués, membres de l'Académie, tels que Munier, Duby, Vaucher.
Cependant le besoin de retourner à l'étranger le pressait encore; il voulait contrôler les résultats des études de cabinet auxquelles il se livrait depuis trois ans sur une des questions vitales qu'agitait le libéralisme de l'époque. Aussi, dès que la révolution de 1830 éclate, le voilà qui. plein d'un juvénile enthousiasme, part pour Paris le 9 août, « afin, dit-il. d'étudier sur place l'état des esprits, de voir comment, après avoir démoli, on va s'y prendre pour reconstruire, comment enfin cette grande masse en fusion va reprendre son équilibre et son assiette. Le but du présent voyage n'est plus tant d'étudier les sciences et les arts que la société. C'est un cours de physiologie politique qu'il s'agit de suivre. » Il a laissé un journal détaillé de ce voyage comme du précédent.
A son arrivée, il s'étonne de trou\cr >ou ami Dufour moins enchanté et plus calme que lui. Cependant il voit les protestants en général figurer parmi les partisans du mouvement libéral. Ath. Coquerel père lui communique sa confiance dans l'ère inaugurée par les derniers événements. La famille Monod. qui le re(;oit souvent à sa table, a foi dans l'avenir. Lui-même se sent attiré vers toutes les nouveautés du jour. Il va donc s'enquérir des Saint-Simoniens qui font alors tant de bruit. A côté des bureaux <Ju Globe, sur la porte de ceux de \'(h'(janisateur, qui est leur journal, un jour une grande affiche attire ses regards. C'est un appel adressé à la France pour l'engager à se débarrasser des débris de la féodalité civile et ecclésiastique en adoptant les principes de la secte. Pour la mieux connaître, il se met en rapport avec un de ses chefs, Lechevaliei-. (jui le présente à d'autres. Il >e fait expliquer
LH NOTICE BIOGRAPHIQUE
leur doctrine, et ne craint pas de se mêler à leurs assemblées.
Tout l'intéresse d'ailleurs dans ces heures de fermentation sociale. Au théâtre, il assiste aux premières explosions de l'enthousiasme populaire, dans la rue à un grand nombre de manifestations, contre les ouvriers étrangers, contre les jésuites, pour la création de chantiers nationaux; — au transfert du buste du maréchal Ney dans le Panthéon, à cette immense revue de la garde nationale dans le Champde-Mars, où les officiers reçurent les drapeaux et prêtèrent serment, et où le discours du roi Louis-Philippe fut acclamé si bruyamment par la foule.
Empruntons au journal au moins un épisode, celui de sa visite à Mgr Grégoire :
Je me rendis chez Mgr Grégoire, ancien évêque de Blois, à qui j'avais été recommandé par M. de Sismondi. Il demeure à Paris, rue des Vieilles Tuileries, et pendant l'été à Passy. Il a maintenant quatre-vingts ans : c'est la première fois, me dit-il en souriant, que cela lui arrive, mais on ne lui en donnerait guère plus de soixantedix. Il se tient encore parfaitement droit et s'offense quand on veut lui offrir le bras; il a l'esprit vif et une mémoire excellente, qui lui fournit une foule d'anecdotes, de souvenirs de sa vie publique ; il perd sans cesse son sujet principal au milieu de cet enchevêtrement de récits, mais il y revient, le perd de nouveau et y revient encore. Sa figure est vénérable.
Il vit avec une dame infirme et fort âgée qui l'accueillit dans sa maison il y a environ quarante ans, lorsqu'il était persécuté. Dans le temps on l'appelait M'"e l'Évéque. Cette dame me parla longuement de lui, de ses traverses, des persécutions qu'il souffrit en 1815. Il fut rejeté de la Chambre comme indigne. A l'occasion d'une proposition qu'il avait faite sur le clergé, un suppôt des Bourbons se rendit chez lui pour l'engager à la retirer ; des promesses il passa aux menaces. « Vous avez déjà, lui dit-il, monté trois marches de léchafaud, cette fois vous en monterez dix. . L'évêque persista à dire non, et fit promettre à son amie de ne faire aucune démarche pour obtenir sa grâce. Il ne fut point condamné ; on se contenta de supprimer ses pensions. Au moment de la chute de Charles X, il lui
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LOI
était dii deux ans et demi de sa paie de sénateur. Il fut même obligé de vendre sa bibliothèque pour subvenir à ses besoins, t Aujourd'hui, ajoute-t-il, je suis grâce à Dieu dans une position plus aisée, dont je puis quelquefois faire profiter mes amis. En dînant, je me souviens qu'il y a des gens qui ne dînent pas, et que la Providence ne nous donne que pour que nous donnions aux autres. » Il venait d'envoyer trois cents francs aux blessés de juillet.
Comme on le pense bien, il a vu cette dernière révolution avec grand plaisir, mais l'enthousiasme d'aujourd'hui lui parait terne auprès de celui de 89. Il aurait voulu la république et trouve que la Chambre a agi tout à la fois avec précipitation et timidité.
Je lui demande comment il croit que sous le régime actuel se régleront les rapports de l'Église et de l'État. « Je ne sais, dit-il, mais si l'on suivait l'avis que j'ai donné dans un de mes derniers ouvrages, on accorderait liberté religieuse entière à toutes les sectes, en veillant seulement à ce qu'elles ne troublent point et à ce qu'elles ne soient point troublées.» Au rebours de Rousseau, il pense qu'autant la tolérance ecclésiastique est déplacée, autant la tolérance civile est nécessaire. Une religion qu'on protège, ajoute-t-il, est une religion qu'on domine, et une religion qu'on domine perd son caractère essentiel. Quand les évèques sont nommés par le gouvernement, ils ne sont que de misérables instruments du pouvoir, et sont plus propres à faire des mandements électoraux que des mandements épiscopaux, comme on l'a vu il y a quelques semaines. Lorsque Bonaparte me demanda mon avis sur son Concordat, je le dissuadai fortement de le faire, mais il n'écoutait que son intérêt et son ambition, et voulait que tout lui servît d'instrument, jusqu'à la religion elle-même. Son régime a été celui du despotisme, comme celui des Bourbons a été celui de la stupidité et de rhy[x»crisie. Cependant rien n'eût été plus facile dans la position où il se trouvait que d'établir les choses sur un bon pied ; il faut le blâmer encore moins pour le mal qu'il a fait que pour le bien qu'il n'a pas fait et qu'il pouvait faire.»
Mgr G. continue son ouvrage sur les sectes religieuses; il me questionna sur celles qui divisent Genève et sur les opinions du clergé. En apprenant les divergences qui existent entre les pasteurs, il me demanda si le spectacle de ces divergences ne produit pas de l'inquiétude 'parmi le troupeau et ne le conduit pas fatalement à l'incrédulité. Selon lui, c'est par là que le protestantisme doit inévitablement se perdre. Il déteste l'unitarisme des Anglais, le rationa-
LIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
Usine des AUeniauds et le socinianisnie des Genevois. Il n'y a qu'un pas, dit-ii, de là au déisme.
A mon grand étonnement, il est consciencieusement et sérieusement attaché au catholicisme, il en observe les rites et en professe tous les dogmes. Ce qui m'étonne encore pins, c'est de le voir en même temps pieux et tolérant. Il comprend dans sa tolérance, civile s'entend, jusqu'aux juifs et fut vivement réfuto autrefois par un Anglais pour avoir plaidé la cause de leur émancipation. En réponse, il fit son ouvrage sur l'esclavage des noirs et des blancs en Angleterre. S'il déteste l'établissement de l'Église anglicane, il parle avec indignation des jésuites comme société, mais les traite avec modération comme individus.
Un peu las du tapage de Paris en révolution, et d'ailleurs désireux d'étudier les problèmes ecclésiasli(iues dans un milieu à la fois plus tranquille et plus fécond. Cliaslel se décide à passer en Angleterre. Il part muni de nombreuses lettres de recommandation de ses amis genevois, et aussi de M'"^ Reeve, femme distinguée, dont il avait fait la connaissance à Genève en 1828, et qui prenait un vif intérêt au mouvement religieux progressif de l'époque. Elle l'introduit auprès des principaux chefs de l'école unitaire à Manchester et à Londres. A Manchester, où il se rend tout d'abord, ce sont les révérends Hobberds, Yates, Aspland, Tagard, les grands manufacturiers Wood, et surtout J.-J. Tayler, dont il racontera plus tard aux chrétiens français la noble carrière', et dont l'intérieur paraît l'avoir charmé aux éloges qu'il en fait: simplicité et élégance, travail et et douce gaîté, une gracieuse jeune femme, deux beaux enfants, une atmosphère de bienveillance, de piété éclairée et chaleureuse. A Londres ce sont Hunter, Madge, Taylor et d'autres. Il les interroge tous sur l'histoire, les convictions et les intérêts présents des unitaires, et il s'empresse de recueillir la substance de ces conversations. De la sorte, il retrace tantôt les péripéties, les épreuves de leur passé,
* Voir Mélanges, p. 445.
NOTICE BlOCJRAl'llUn E. LV
tantôt leur état présent: il dit leur Académie à York, leurs trois congrégations à Manchester, leurs sept à Londres, leur propagande par la presse, leurs divisions en vieux et nouveaux ou étroits et larges, leurs affinités ecclésiastiques diverses. Ce qui le frappe le plus, c'est leur tolérance, leur amour pour la liberté religieuse qui fait qu'ils souhaitent, eux. la gauche protestante, l'émancipation du catholicisme irlandais; leur esprit de recherche, affranchi de toute confession de foi. leur sympathie active pour tout progrès de l'éducation et de la philanthropie, leur prédilection pour l'esprit aux dépens de la lettre, leur indépendance en critique, leurs divergences sur la personne et l'œuvre du Christ, selon qu'ils s'éloignent plus ou moins de la direction traditionnelle '. Nous reviendrons plus loin sur les relations que Chastel noua alors avec eux et qu'il conserva jusqu'à la fin.
Au reste, de ce pays si riche en tableaux de mœurs et en contrastes, rien de ce qu'il a pu saisir dans un séjour peu prolongé n'a échappé à sa curiosité. Ainsi, a Manchester, il a le privilège d'assister, en septembre, à un événement qu'on peut regarder comme un des plus mar- (juants, non seulement du \l\'°^ siècle, mais de l'histoire de la civilisation générale, l'inauguration de la première voie ferrée. C'était le fameux railway entre Liverpool et Manchester. A Londres, il voit en quelques semaines tout ce qui peut intéresser un futur historien de l'Église, des assemblées de quakers et d'autres sectes, le palais de la Société biblique, l'hôpital des réfugiés français, l'Université de Londres en construction, les principaux établissements publics, l'élection du lord-maire et d'un membre du Parlement. Éclairé par tant de spectacles nouveaux et instructifs, d'observations et d'expériences qui vont servir aux travaux déjà entrepris ou projetés, il rentre à Genève vers la fin de 1830.
' On ne transcrit ici aucune de ces notes, qui se retrouvent fondues dans le texte de VHistoire du christianisme (tome V).
LVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
Dès le lendemain de ses épreuves académiques, avant et entre ses voyages, le jeune ministre s'était lancé dans des recherches historiques personnelles. Il n'avait pas tardé à les diriger sur une des questions alors particulièrement débattues, accumulant pour la résoudre les observations recueillies à l'étranger. Quelle étail cette question? Celle. — on le devine. — où se rencontrent la politique et la religion, les deux institutrices à l'école desquelles il s'était formé. Dans sa pensée, une solide étude historique du passé pouvait seule instruire le présent et montrer le but à viser. Commencée, paraît-il, en 1825, cette étude devait aboutir à la publication d'un mémoire étendu, qui pouri-ait le désigner quelque jour pour la chaire d'histoire ecclésiastique.
Nous possédons quelques cahiers, entièrement rédigés et recopiés, de l'ouvrage, qui porte ce titre : Coup (Vœil sur les rapports de l'Église chrétieiDie avec la société cimk. depuis l'origine du Christianisme jusqu'à nos jours.
Il est divisé en deux parties. La première est un exposé historique des rapports de l'Église avec l'État; la seconde, qui devait tirer les leçons de cet exposé, n'a pas été écrite. Pourquoi? — L'auteur, qui était conduit par la logique de son travail à une conclusion nette en faveur de l'indépendance réciproque ou de la séparation des deux sociétés, a-t-il été retenu par la formation de la dissidence genevoise en 1831, lui, très attaché à l'esprit de l'Église nationale? ou bien a-t-il été détourné d'un travail de cabinet par les occupations du pastorat ? Il ne le perdait cependant pas de vue, car lorsqu'il rencontrait son ancien maitre d'histoire, le botaniste Vaucher, au jardin des plantes ou le long des fossés, cet excellent homme, cheminant les mains pleines de mousses et de conferves, l'abordait avec son gai sourire et sa bonhomie un peu brusque, et ne manquait pas de lui dire en susseyant : Eh bien! Chastel, où en est le travail?
Revenons à la première parlie achevée, qui remplit 108 grandes pages, mais dont un cahier s'est malheureusement
NOTICE BIOGRAPHIQUE. L\TI
perdu. Elle est subdivisée en trois périodes : de l'an \ à l'an 313, ou à l'édit de Milan; — de 313 à 1776. ou à la constitution des États-Unis d'Amérique ; — de 1776 à 1830. Dans la première des trois périodes, l'auteur voit et décrit la persécution de l'Église par l'État: dans la seconde, l'alliance entre l'Église et l'État; dans la troisième, enfin, il dessine d'abord la tendance de l'ordre religieux et de l'ordre civil à se retirer l'un à l'autre l'appui qu'ils se prêtaient, puis la tendance du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique à se soustraire à la domination l'un de l'autre. Dans un tableau qui devait sans doute servir de récapitulation à cette première partie du livre, il déroule une suite d'étals de l'Église chrétienne en regard de la société civile, où tour à tour elle est persécutée, — tolérée. — soutenue. — libre et non soutenue. Pour chacun de ces étals, il fait voir les causes, les progrès, les elTets. Voiii. par exemple, comment il résume l'état où l'Église apparaît libre et non soutenue :
« Causes et Progrès : La Héformalion. en répandant le libre examen, prépare les esprits à ce changement. L'indépendance des États-Unis le fait passer pour la première fois dans les lois. Les progrès des lumières nous font espérer qu'il s'accomplira entièremeut. La ligue des rois et du clergé pour mener les choses en sens contraire ne nous fait pas peur, parce que nous savons qu'elle ne peut durer. — EtTets : Fin des persécutions et des réactions. Fin de la lutte entre les deux puissances. Garantie de l'indépendance de l'une et de l'autre. »
Il nous paraît avantageux, pour l'intelligence de ce large plan, de transcrire ici quelques lignes de l'introduction et de la conclusion :
Parmi les divers genres d'associations que les hommes contractent entre eux. les plus importantes sont les sociétés civiles et les sociétés religieuses. Par les premières, ils se garantissent mutuellement la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. Par les secondes,
LVni NOTICE BIOGRAPHIQUE.
ils rendent en commun leur culte à l'Être suprême, ils travaillent en commun à nourrir et à propager leurs sentiments religieux.
Si ces deux ordres de choses existaient séparément, en sorte que les individus qui font partie de l'un ne fissent point partie de l'autre, il sufTiroit de savoir comment chacun des deux doit être constitué en lui-même pour remplir le mieux possible sa destination. Mais comme ils sont appelés à subsister ensemble, il .s'agit de déterminer avant tout comment ils doivent se conjporter l'un à l'égard de l'autre, en d'autres termes, quels rapports doivent soutenir entre elles une société civile et une quelconque des sociétés religieuses qu'elle renferme dans son sein.
En premier lieu, doivent-elles se prêter mutuellement quelque appui, ou bien doivent-elles se soutenir chacune par leurs propres forces ?
En -second lieu, doivent-elles exercer l'une sur l'autre quelque autorité, ou bien doivent-elles se gouverner chacune par leurs pro près lois?
Telles sont les deux questions qui naissent de la coexistence de l'ordre religieux et de l'ordre civil
Pour les résoudre on peut suivre ditférentes voies
La route préférable à notre avis, c'est de consulter l'expérience, c'est de rechercher les rapports que les principales religions ont soutenus avec l'ordre civil, et de comparer les avantages et les inconvénients qui en sont résultés.
Or, aucune religion n'est plus utile à étudier à ce point de vue que le Christianisme. La plupart des anciens cultes, ceux de la Grèce et de Rome, ceux de l'Egypte, de la Perse, de l'Inde, ont soutenu constamment les mêmes rapports avec l'État, ou s'ils nous offrent quelques variations à cet égard, c'est à une époque si reculée et si peu connue et pendant un temps si incertain qu'on n'en peut tirer aucun profit pour la théorie. L'Église chrétienne, au contraire, a, dans l'espace de dix-huit siècles, passé à peu près par toutes les positions diverses qu'une société religieuse peut prendre vis-à-vis de l'ordre civil; elle fournit ainsi à elle seule une série de faits et de renseignements assez complète en matière de politique religieuse.
Nous nous proposons de recueillir ici ces renseignements. Dans une première partie, nous exposerons les rapports que l'Église dans les diverses époques de son existence a soutenus avec l'État. Dans
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LIX
UQe seconde partie, nous comparerons les effets qui sont résultés (le ces différents rapports.
On vient de voir par cet exposé historique que l'Église a dans les dix-huit siècle-; de son existence, soutenu avec l'État tous les rapports divers que l'on peut concevoir
Il s'agit de savoir lequel a le mieux valu, soit pour la religion chrétienne soit pour la société civile, de leur état de séparation ou ou de leur état d'alliance. Il s'agit de savoir lequel a le mieux valu pour chacune d'elles de leur indépendance ou de leurs empiétements réciproques. Notre avis sur ces deux questions ne s'est déjà que trop trahi sans doute; il nous reste maintenant à le justifier. r.' <Pr^ l'objet de notre seconde partie.
Chastel. nous a-t-on dit. n'était pas content de .son œuvre. Et pourtant, publié à sa date, cet ouvrage eut été utile et aurait eu, nous le croyons, du succès. Car il accusait déjà des qualités importantes : étendue et netteté du regard, ordre systématique de l'exposition, abondance des faits, lectures nombreuses et variées, style clair et ferme. Notre historien religieux ne tardera pas beaucoup à les déployer dans sa première publication. Mais il devait auparavant passer par une dernière préparation, l'une des plus profitables, celle du pastorat.
On lit dans le Protestant </<■ (ji'ufCi- du F*" janvier \HSi : « les nominations de M.M. Humbert et J. Martin à des cures de campagne ayant laissé vacantes deux places à la ville, la Compagnie des Pasteurs y a appelé MM. les ministres Chastel et Barde. L'installation de ces nouveaux pasteurs se fera le 8 janvier dans les temples de St-Pierre et de St- Gervais. »
LX NOTICE BIOGRAPHIQUE
On n'ignore pas ce qu'est le pastoral à Genève, ce qu'il était quand la cité, enserrée dans ses fortifications et non encore reliée aux pays avoisinants par les voies ferrées, comptait plus d'enfants du pays et bien moins d'étrangers, et quand les coutumes traditionnelles étaient connues et •acceptées de tous. Le pasteur faisait annuellement la tournée du quartier (comprenant une ou deux dizaines) qui lui était assigné, il entrait dans toutes les maisons, tous les appartements, et dressait de cette «visite de paroisse » un rapport annuel, renfermant une statistique aussi complète que possible suivie d'observations morales. De la sorte, il était tout ensemble le conseiller et l'ami des familles qui s'y prêtaient, le surveillant de l'éducation des enfants, le principal intermédiaire entre les indigents et les établissements de la charité publique.
Voilà ce que Cliastel fut pendant plus de huit années. Sa paroisse se trouvait dans la partie du «faubourg» de Sl- Gervais qui est au sud-ouest et descend jusqu'à la rive droite du Rhône en aval des ponts'. Quartier occupé surtout par de petits bourgeois, de modestes ouvriers de la fabrique d'horlogerie, des tanneurs et autres artisans, où les étrangers étaient en forte proportion, les propriétaires en petit nombre. La population assez variable, montait environ à 2500 personnes, sur lesquelles près de 600 catholiques, habituellement disposés à faire bon accueil au pasteur; on comptait en moyenne 120 familles ou individus assistés.
De quelles dispositions était-elle animée pour la religion? Indépendance un peu gouailleuse,, mais point d'hostilité. D'ailleurs le jubilé de la Réformation préparé longtemps d'avance et célébré avec ardeur par tout le pays, en août
^ Les rues de Coutance sud, du Temple, du Seujet et quai, des Corps-Saints, soit les deux dizaines qui portaient les numéros 19 et 20, puis 22 et 24, et aujourd'hui 17 et 18 : paroisse desservie pins tard par l'excellent pasteur F. Bordier, puis jusqu'à maintenant par M. H. Gambini.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXl
1835, avait réveillé et exalté le sentiment national et religieux et resserré la solidarité genevoise et protestante.
On l'avait fêté dans de grands banquets populaires jusqu'à la fin de l'année, et des institutions nées de cette allégresse générale en devaient perpétuer le bienfaisant souvenir. Chastel eut sa grande part, la première, dans l'enseignement ecclésiastique public, par le service annuel des conférences qu'il fut chargé d'inaugurer du milieu de juin au milieu d'août. Nous y reviendrons. Mais nous ne voyons pas qu'il ait joué un rôle proéminent ni même grand dans les manifestations de la rue. Entravé par une certaine timidité, il n'était pas de ce tempérament qui enlève les foules ; il se faisait estimer mais non acclamer. Aussi ses rapports ne font-ils entendre de l'ébranlement du jubilé qu'un faible écho. Toutefois ils constatent le progrès religieux (}ui se produit avant et après :
La piétc est eu raison directe de la luoralilé. C'est dans la classe aisée et morale de la petite bourgeoisie que j'ai trouvé les sentiments relijrieux les plus vrais, le plus d'assiduité au culte, le plus
de prix attaché à l'instruction religieuse Si je compare ce que
j'ai vu cette année avec ce que j'ai entendu dire des temps d'autrefois, je suis porté à croire que les sentiments religieux ont gagné en intensité, ou tout au moins qu'il y a plus de sérieux. Sur cet article un seul homme a fait devant moi une profession d'irréligion: encore ses propos portaient plutôt contre la théologie.
(Rapport de 1832.)
De tous les changements opérés dans l'état religieux de notre quartier de StGervais, le plus satisfaisant sans contredit est le retour marqué d'un grand nombre d'hommes à des dispositions plus religieuses. Depuis quelque temps déjà, on pouvait s'apercevoir que l'incrédulité avait passé de mode, que les propos irréligieux étaient froidement reçus, qu'il avait cessé d'être de bon ton de se moquer de la religion et de ses ministres. Mais cette incrédulité semblait n'avoir fait place qu'à un état d'inditîérence. La masse de notre population paraît avoir fait un pas de plus. Si elle n'approfondit pas encore les idées religieuses, elle commence du moins à y
LXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
reconnaître une élévation, une puissance sur le cœur humain, peutêtre même un attrait qu'elle n'y soupçonnait pas, et qui la subjuguera tôt ou tard. Ce ctiangement est surtout remarquable chez les hommes, et il a influé d'une manière bien agréable pour le pasteur dans les rapports qu'il soutient avec eux. Bien des hommes qui précédennnent l'évitaient pins qu'ils ne le cherchaient, ont témoigné cette année du plaisir à le voir, et à s'entretenir avec lui de matières sérieuses. L'assemblée générale des paroissiens de St- Oervais qui a eu lieu en novembre dernier, et l'institution du Conseil de paroisse (pii en a été la conséquence, ont produit un très heureux eil'et. (Rapport du 18 février 1836.)
Le pasteur nous fournit d'autres renseignements sur l'état contemporain de l'instruction publique. Il faut se rappeler que l'Église avait pris naguère et gardait encore de fait la direction de l'instruction primaire; que ce régime a duré jusqu'à l'avènement de la démocratie; que, avec l'obligation et la gratuité de l'instruction primaire, la démocratie a émancipé et considérablement développé ces institutions, ouvrières de l'égalité et du progrès; que l'impulsion en ce sens, déjà donnée par les lois de 1834 et 1835. <a triomphé par la loi sur l'instruction publique de 1849'.
' Les lecteurs genevois trouveront quelque intérêt à voir dans un fragment du rapport de 1833, quels étaient à cette époque les moyens d'instruction otierts à la jeunesse de ce quartier :
« Les principales ressources d'éducation dans ma paroisse sont :
« 1° Pour les petits enfants, VÉcole de Chevelu, où j'ai envoyé pendant l'année 1832, gratuitement, 21 enfants pauvres.
« 2o Pour les garçons de 6 à 12 ans, VÉcole de Lancaslerde St- Oervais, si bien dirigée aujourd'hui par MM. Legraudroy etThury, et où j'ai envoyé, pour le compte du Comité des catéchumène.^, ^6 enfants.
« 3o Pour les jeunes filles du même âge, VÉcole de la Grenette, où j'ai trouvé placées 4 enfants, et où j'en ai envové 6 autres, partie aux frais du Comité, partie aux frais de la paroisse.
« 4o Encore pour les jeunes filles, de petites Écoles particulières, au nombre de dix, où 49 jeunes filles ont été placées par le pasteur aux frais des mêmes bourses. Le Comité des catéchumènes a bien voulu dépenser en ma faveur le sul)side accoutumé pour les jeunes filles pauvres qu'on envoie à ces écoles, et alloué en 1832
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXIII
Cliaslel ne se réjouissait pas moins d'un cerUiin progrès des ouvriers dans le sens de l'épargne :
Je serais porté à croire que l'état moral de la population tend plutôt à s'améliorer. Je fonde à cet égard quelque espoir sur les habitudes d'économie qui commencent à se développer chez la jeunesse depuis l'établissement d'un bureau d'épargne à St-Gervais. Le Bureiu. fondé il y a à peine quatre mois par notre Comité de paroisse, et grAce à la générosité d'un de nos concitoyens de l'autre c<Mé de la ville, compte déjà dans St-Gervais plus de 160 déposants, la plupart genevois, et ouvriers ou apprentis de notre fabrique, en un mol. d'nne catégorie qui auparavant ne faisait que peu ou point d'usage de la caisse d'épargne. C'est pour l'avenir de notre population un favorable .symptrime et une heureuse compensation à l'état de langueur qui se fait sentir actuellement dans la fabrique, dont un grand nombre de familles commencent à souffrir. Espérons que, selon les vues de la Providence, ce mal même tournera au bien, en arrêtant le torrent de la dissipation, et en faisant germer des habitudes de prévoyance et d'économie dont la religion et la moralité profiteront.
Mais plus que la paroisse, ce tjui nous inlércsse ici t est le pasteur. Ilavail embrassé sa tâche avec tout son sérieux. et il la remplissait avec .ses deux qualités distinclives, la conscience et la bonté. Pour se faire une idée de son activité il faut l'écouter lui-même. On nous a permis d'user de quelques fragments de ses lettres à M"*" Clara Deonna ', avec laquelle il s'était fiancé dans le cours de la première année de son pastorat, et qu'il épousait le 27 octobre <832^
tl. îSi{ pour cet objet. La paroisse, de sun tDtt-. ;i uf|)ensé en écolagesll. :{0()
« oo Pour un degré d'instruction un peu supérieur, quelques jeunes gens fréquentent la classe de Bel-Air ; d'autres l'École inaustrielle de M. Cellier; un très petit nombre le collège, et un ou deux au plus les auditoires, t
' La famille Deonna habitait une propriété qu'elle possédait à Russin. village du canton, situé sur la rive droite du Rhône, assez loin de la ville.
* Le jeune couple s'établit dans une des plus anciennes maisons (Ju quartier de St-Gervais. à la rue des Étuves,- an boni du Rhôno.
LXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
Rien n'est plus touchant que son besoin de l'initier déjà par correspondance à toutes ses préoccupations pastorales, aux théories même d'économie politique que le souci quotidien des pauvres l'appelle à élaborer. Les lecteurs trouveront peut-être comme nous k ces pages une saveur propre d'aimable et vraie édification :
9 mai 18:]2.
Dimanche fut un bien triste jour pour moi. Après mon sermon (le l'après-midi je me rendis chez ToplFer, mais on était gai chez kii, et je n'y restai guère, je revins m'enfermer dans ma cliambre. Je crus que la journée ne finirait jamais
Enfin j'ai trouvé un moyen de distraction plus puissant que je ne m'y attendais. Je viens de recommencer ma visite de dizaine que je pousse vigoureusement. Dans mon cabinet j'ai beau essayer de fixer mes pensées sur mes travaux, elles prennent le vol vers Russin, d'où elles reviennent douloureusement se fixer dans ma solitude; mais, en montant et descendant des étages, en passant en revue une foule de figures, quelquefois assez curieuses à observer, en m'évertuant à leur adresser quelques paroles édifiantes et quelques mots d'amitié, je m'étourdis, je pense moins à vous, je sens en un mot que ce régime me convient et je veux y persévérer. Cependant je ne puis quelquefois m'empêcher de rire dans ma barbe du singulier métier que je fais là. Quand il y a des conseils ou des consolations à donner, des enfants à exhorter ou de qui m'informer, des âmes élevées et religieuses avec qui sympathiser, même des poupons à caresser, je ne regrette point mon temps ; mais coucher des noms sur un registre, entendre parler de la pluie et du beau temps, écouter d'interminables récits de maladies depuis la première jusqu'à la quatorzième (comme chez une femme que je visitai hier, et qui date sa vie de cette manière-là), entendre force médisances, découvrir force vices, et surtout force petitesses, s'il n'y avait là le plaisir de l'observation et l'avantage d'apprendre un peu à connaître le monde, je ne saurais quel nom donner à cette occupation. Je prends donc le parti de parcourir ma dizaine comme une galerie de portraits moraux, m'arrêtant devant les figures qui me plaisent, m'amusant en passant des figures grotesques, et n'observant les figures repoussantes que pour juger par leur comparaison avec les premières de ce qui constitue la beauté et la laideur
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXV
morales. Dieu veaille m'empécher d'oublier que malgré l'aridité du champ, je dois m'efforcer d'y répandre quelques semences de piété, de charité et d'amour.
27 juin 1832.
Vous avez deviné juste, lorsque hier à quatre heures, en tournant vos yeux vers la rue du Temple, vous avez supposé que je faisais mes visites. J'étais en ce moment-là dans une maison bien affligée, chez le mari de cette jeune femme dont je vous parlais dimanche, et qui vient de mourir. Elle ressemblait tant a des personnes que j'ai aimées, et que j'aime, par son angéiique douceur, que je l'ai regrettée non pas seulement comme une paroissienne, mais presque comme une parente. Jamais je n'ai vu souffrir avec tant de patience, ni mourir avec plus de résignation, quoique avec tant de sujets de regretter la vie. J'ai eu la consolation d'apprendre que les visites elles prières que je lui ai faites avaient apporté quelque adoucissement à ses derniers moments ; et son mari aussi s'est montré bien touché de l'intérêt que je prenais à son sort. C'est un spectacle bien déchirant que celui de pareilles douleurs; cependant je n'y assiste jamais sans éprouver la vérité des paroles du sage, < qu'il vaut mieu.x aller dans la maison de deuil que dans la maison de festin. »
Vous me faites un peu tort lors4jue vous me regardez comme ennuyé de mes fonctions pastorales. Quand je peux faire à mes paroissiens un bien véritable par mes avis, mes consolations ou mes services, jamais, je vous l'assure, il ne m'arrive de regretter le temps que j'y consacre; ma visite annuelle elle-même, quelque insignifiante qu'elle paraisse, a souvent un véritable attrait pour moi, parce qu'elle me fournit l'occasion, maintenant que j'ai moins de timidité, de parler à mes paroissiens le langage de la religion et de la raison, à chacun suivant la situation où il se trouve, et en même temps de recueillir des renseignements précieux sur l'état des différentes classes de la société et des observations sur les habitudes et les mœurs qui leur sont propres. Je prends même un tel goût à ces fonctions, qu'autant que mes forces me le permettront, je veux les exercer toute ma vie, à condition toutefois qu'il me soit permis de le faire non selon la route battue, mais selon les inspirations de mon propre cœur. Ce qui me décourage quelquefois, c'est la difficulté d'accorder les interruptions continuelles qu'occasionnent ces
LXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
fonctions avec la tranquillité et la suite que la composition des sermons exige ; ce qui me décourage encore davantage, c'est la vue des misères toutes temporelles avec lesquelles je sympathise sans doute, mais qu'il m'est impossible de soulager entièrement, lors même que j'y consacrerais tout mon bien, et je croirais d'ailleurs faire mal de les soulager de cette manière. Mon tourment c'est de n'être regardé par le grand nombre de mes paroissiens que comme un distributeur d'aumônes. Heureusement que je commence à me mettre au-dessus de la mauvaise humeur qu'engendrent chez eux mes refus ; lorsque je puis avoir la conscience de bien remplir envers eux ce que j'envisage comme ma véritable tâche, je prends mon parti de remplir mal, au gré de quelques-uns, des fonctions qui ne m'appartiennent pas. Il n'y a pas de tâche plus rebutante selon moi que d'avoir à satisfaire des besoins sans cesse renaissants, à fermer des brèches qui se rouvrent continuellement. C'est le désir de chercher quelque remède à la pauvreté qui m'a jeté dans l'étude de l'économie politique. Je viens d'achever le dernier volume de Malthus. Gomme je vous l'ai dit, cet homme ne me paraît pas sympathiser réellement avec la situation des classes inférieures. II me semble avoir beaucoup plus à cœur de procurer aux riches la sécurité que menace l'excès d'une population souffrante. Il est fort bien, dans l'état actuel des choses, de détourner du mariage l'ouvrier qui n'a pas de quoi entretenir une famille ; mais proposer cet expédient du célibat comme unique et perpétuel remède aux maux de la classe indigente, n'avoir pas d'avenir plus riant à présenter à la société qu'un état où plus des trois quarts de l'espèce humaine seraient privés des douceurs du mariage, ce n'était pas la peine de composer quatre gros volumes pour cela. — Tous les autres moyens imaginés pour combattre la pauvreté, celui des saiut-simoniens en tête, me paraissent tout aussi peu efficaces que celui de Malthus ; mais la lecture de cet auteur m'a suggéré quelques idées que je veux essayer de vous développer dans une de mes prochaines lettres.
J'imagine que bien des gens riraient de bon cœur s'ils connaissaient le sujet de ces lettres. Ils trouveraient que c'est un singulier langage k parler entre fiancés. Mais je vous connais, je connais le sérieux de vos pensées, je sais que le banal et fade langage de la galanterie n'est pas fait pour vous plaire, je sais que dès à présent vous me saurez gré de vous entretenir, comme je veux le faire toute ma vie, de tout ce qui m'occupe et m'intéresse.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXTn
Vendredi 20 juillet 1832.
Je viens, sans craindre de vous ennuyer, continuer le sujet sérieux commencé dans une de mes précédentes lettres, le remède à la pauvreté. Vous vous souvenez que voyant avec répugnance celui qu'a proposé Malthns, j'en cherchais un plus satisfaisant, plus équitable, qui ne sacriflât pas le bonheur des classes inférieures à la sécurité et à l'égoïsme des hautes classes.
J'ai dû remonter pour cela à la cause générale de la pauvreté ; je l'ai trouvée, ce qui n'est pas nouveau, dans la séparation de la condition d'ouvrier d'avec celle de propriétaire ou de capitaliste. Mais comment faire pour que la propriété se trouve plus également ■distribuée, comment faire pour que l'ouvrier possède à côté de son industrie une petite réserve pour les mauvais jours? Voilà la diffi- <;ulté.
Établira-t-on de force ou de gré un nouveau partage des biens? De force, ce serait la plus criante injustice ; de gré, en supposant qu'on put y réussir, ce serait paralyser toute espèce d'industrie, faire vivre la paresse aux dépens du travail. D'ailleurs cette égalité, comme on l'a démontré, ne durerait pas deux jours.
Aura-t-on recours au système saint-simonien ? Otera-t-on aux enfants le droit d'hériter de leurs pères, et mettra-t-on tous les biens en commun sous la direction du Père suprême, qui répartira les instruments du travail à chacun suivant sa capacité, et les revenus à chacun suivant ses œuvres? Ce sera un arrangement qui conviendra fort au Père suprême, à ses cousins et cousines, à ses tenants et aboutissants, mais fort peu aux pauvres diables qui, ne soutenant avec lui aucune relation d'amitié ou de parenté, devront s'en remettre à sa justice.
On a proposé quelquefois de diviser dans chaciue pays les biens communaux ou terrains vacants en un certain nombre de petites fermes, où Ion bâtirait des chaumières. Mais quel remède insuffisant, si tant est qu'il en soit un! Car ou ne ferait par là que créer une population encore plus misérable. Il s'agit, ne l'oublions pas, Ue faire arriver l'ouvrier à une meilleure condition, non par la spoliation volontaire ou forcée de ceux qui possèdent, mais par ses propres efforts, par son propre travail. C'est donc ce travail, ce sont ces efforts qu'il faut encourager.
Ce but ne serait-il pas en partie atteint si le patron trouvait quelque moyen de faire participer ses employés à son propre gain,
LXVIII NOTICE BIOGRAPfflQUE.
si, à côté d'une paie fixe, il pouvait lui accorder une petite part dans ses bénéfices? Pour l'ouvrier des campagnes le système du partage des récoltes, soit grangeage, ne remplirait-il pas le même but '?
Il resterait, pour l'ouvrier des villes, à obtenir de lui l'épargne, à la favoriser par tous les moyens; pour celui des campagnes, il faudrait l'encourager à acquérir quelque lopin de terre dès que cela serait possible. Un propriétaire est en général un homme transformé. Puis il faudrait faire comprendre aux campagnards l'avanlage de l'association, pour le produit des troupeaux (fruitières), pour les machines agricoles, charrues perfectionnées, pressoirs, elc
Tout cela est encore bien vague, bien confus dans ma tête, mais je veux y penser et j'espère que, en mûrissant dans mon esprit, ces. idées prendront plus de consistance. Il ne m'aura pas été inutile de vous en avoir fait part. Ne regrettez donc point le temps que cela m'a coûté. Je ne parle point de celui que vous mettez à me lire^ votre amitié me rassure à cet égard. Vous êtes la première personne à qui j'en ai parlé. Peut-être y reviendrai -je plus tard pour examiner le rôle que la charité peut jouer dans ce système. Laissez-moi en attendant me féliciter d'avoir une amie avec qui je puis m'entretenir de ces graves questions, une amie si bien faite pour me seconder dans ma carrière et dont les nobles sentiments féconderont les miens.
S'il eut pendant quelques mois le cœur tiraillé entre sa fiancée et sa paroisse, celte agitation cessa après son mariage, et il trouva dans sa compagne une collaboratrice aussi capable que dévouée.
Il nous semble entendre comme un dernier écho de tant d'observations et d'espérances pastorales dans cette belle page du livre de la charité, écrite presque douze ans après :
Seule, guidée par le vrai désir de faire le bien, la charité religieuse le peut quand il faut et comme il faut. Elle choisit avec discernement l'objet de ses dons, elle soulage, non les maux dont on
^ Le vigneronnage de la Côte rentre dans ce système. A Perroy, Chastel aimait beaucoup à parler avec son vigneron de notre belle sortie, de nos belles grappes, de notre chance d'échapper à la grêle.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXIX
parle le plus, mais les plus dignes de sympathie ; elle porte des secours où nul ne la voit, elle pénètre dans les réduits où ne pénétra jamais la charité mondaine ; elle entoure ses bienfaits de procédés délicats, qui relèvent le pauvre à ses propres yeux, mais elle y joint aussi les exhortations, les bons avis ; elle aime mieux servir que plaire, elle fait le bien sans jamais flatter les passions.
Inspirée par l'amour de Dieu, elle l'inspire de même à ceux qu'elle soulage. Sa présence dans la demeure du pauvre y répand un parfum de piété qui calme et endort les douleurs. A la bonté qu'elle lui témoigne, le pauvre sait que c'est Dieu qui l'envoie, et si parfois la misère avait voilé à ses yeux l'idée d'une providence bienfaisante, si, à force de soufTrir, il en était venu à'ne plus tourner vers le ciel que des regards de doute ou de reproche, à la vue de l'ami charitable qui le visite, il se rappelle les compensations que Dieu ménage au malheur, il renaît à la foi, à l'espérance, et se remet à sa tâche avec courage, dans l'attente de Celui qui doit couronner ses efforts.
Chastel n'oubliait pas d'ailleurs que l'œuvre du pasteur n'est pas seulement celle de l'ami des pauvres, du sage distributeur des aumônes, du chercheur des meilleurs remèdes au paupérisme. Il savait et disait hautement que la cure d'âmes doit s'appuyer sur l'enseignement de la vérité. Écoutons l'appel qu'il adresse à ses collègues dans la troisième de ses conférences siw l'histoire du christianisme, en juillet 1835 :
Et nous, ministres de la religion, retenons-là aussi celte parole : « Cherchez premièrement le royaume du ciel et sa justice. » Les hommes, pour la plupart, méconnaissent la véritable valeur, le véritable but de notre sacerdoce; ils ne nous estiment que par les services temporels que nous pouvons rendre; et les mieux intentionnés à notre égard, quand ils veulent prouver l'utilité de nos fonctions, montrent en nous les consolateurs de l'affligé, les visiteurs du pauvre, les conciliateurs des différends, les surveillants de la jeunesse.
Assurément nous sommes, nous devons être cela ; tous ces soins sont intimement liés à notre ministère, et ce doit être pour nous
LXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
une joie de nous en acquitter. Mais il s'en faut bien que ce soit là, même à ne considérer que les intérêts de ce monde, la partie la plus importante de nos fonctions. Ce n'était pas alors qu'il guérissait les malades et rassasiait la multitude, que notre Sauveur faisait le plus de bien; c'était lorsqu'il distribuait le pain de vie et cette eau désaltérante, dont lui-même a dit que ceux qui en boiraient n'auraient jamais soif. C'est par sa doctrine qu'il a changé la face de la terre; ses autres bienfaits n'étaient que passagers, celui-là seul doit être éternellement durable.
Imitons ce divin Maître. Soyons avant tout pasteurs des âmes; soyons les ministres du royaume des âmes; soyons les dispensateurs zélés de la Parole de vie ; travaillons, par nos exhortations publiques et privées, à réchauffer dans le cœur des hommes le feu éteint de l'amour de Dieu, le zèle pour les choses d'En-Haut; parlons-leur du ciel, quand ils ne nous parlent que de la terre. C'est ainsi que nous entrerons dans l'esprit, dans la partie véritablement influente de notre ministère; c'est par là que nous rendrons le service le plus réel à la patrie et à l'humanité. Le règne de Dieu une fois établi, le règne des mœurs, de la justice, de la charité, s'établira sans peine; le règne du bonheur social les suivra.
Ceci va nous amener au prédicateur. Chaste! s'était, dès l'auditoire, occupé de prédication avec intérêt, et nous l'avons vu, pendant son séjour à Naples, s'en entretenir souvent avec Adolphe Monod, et le remplacer jusqu'à quatre fois dans sa chaire. Devenu pasteur, il s'y appliqua avec un zèle qui le fît remarquer, puisqu'on le chargea pendant quatre années, de 1835 à 1838, du service desconférences. Il a écrit 71 discours'.
Les sujets que, en dehors des fêtes chrétiennes, il traite de prédilection, ont trait à la morale, surtout à la vertu sociale du christianisme. On en jugera par les titres des sermons suivants ; « le Christianisme, système social, »
^ 17 méditations bibliques, dites congrégations, 20 sermons ordinaires, 9 sermons de fête ou de circonstance , 25 conférences ; 29 de ces discours ont été publiés.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LUI
(4824); «la Charité, centre des vertus chrétiennes.» (1822V: «l'égalité rétablie parla charité» (1826),- «les fondements de la tolérance chrétienne » (4831); les vertus chrétiennes fondement du bonheur des États. » etc.
Si ces sujets appartiennent plutôt à la morale, il les traite en penseur ému. avec intimité et non sans onction. Pour s'en convaincre, qu'on lise le sermon sur « l'Excellence de la doctrine de Jésus » inséré dans les Mélanges. On verra combien peu le prédicateur était ce rationaliste froid que s'imaginaient ceux qui ne l'avaient jamais entendu ni lu; on verra aussi combien il soignait la forme de ses sermons, de ceux même (jui n'étaient pas destinés à l'impression. Quant au débit, il y a si longtemps qu'on ne l'entendait plus, (lue les survivants n'en ont plus le souvenir.
Chaslel n'était point orateur, dans le sens ordinaire du mot; il n'emportait point l'auditeur, mais il l'instruisait et savait le captiver, par l'intérêt des idées, la dignité du maintien, la chaleur de l'accent. Jamais languissant ni diffus, jamais rhéteur, il avait le suffrage du public cultivé. Ne lui demandons pas ce qui n'appartient qu'aux prédicateurs-prophètes, mais reconnaissons qu'il savait dans l'occasion parler avec autorité et courage à ses concitoyens. Qu'on remarque entre autres cette page du sermon inédit sur « l'oubli de Dieu » :
Considérez de sang-froid les dispositions mutuelles des hommes de nos jours. Vous trouverez, si je ne me trompe, dans leurs rapports journaliers, pins d'agrément que de sûreté, plus de beaux semblants que de véritable bienveillance ; dans leurs transactions, plus d'habileté que de bonne foi ; dans leurs relations civiles, plus d'égoïsme que de fraternité, beaucoup de patriotisme en paroles, mais peu de ce patriotisme sincère qui fait au bien public des sacrifices d'intérêt et d'amour-propre. Au lien de ce mouvement social imposant qui résulterait de la direction de toutes les volontés vers le bien, vous ne verrez guère que l'activité inquiète, le conflit
LXXn NOTICE BIOGRAPfflQUE.
incessant de mille vanités, de mille ambitions qui s'agitent en tous sens. Entre les diverses classes de la société, un esprit de rivalité, de jalousie et d'exclusion. Entre les partis, une aigreur, une malveillance qui connaissent à peine quelques ménagements. Entre les nations, des efforts franchement avoués pour se supplanter, pour s'écraser les unes les autres. — En un mot presque partout la méfiance : méfiance entre les gouvernants et les gouvernés, entre les grands et les petits, les riches et les pauvres; méfiance d'homme à homme, méfiance de peuple à peuple.
Me taxera-t-on d'exagération? Prétendra-t-on qu'il règne en effet plus de bienveillance et de justice dans les rapports sociaux que je ne viens d'en montrer? Je demanderai alors la raison de toutes ces précautions introduites dans le mécanisme des sociétés modernes. Je demanderai pourquoi cet équilibre tant recherché entre les nations, si ce n'est pour réprinjer des ambitions qui sans cela ne connaîtraient point de bornes; pourquoi cette balance des pouvoirs, si ce n'est que l'on redoute leurs empiétements mutuels ; pourquoi cette publicité, si ce n'est pour contenir au dehors, par la crainte de l'opinion, des passions que rien ne règle au dedans; pourquoi ces droits politiques si vivement revendiqués, si ce n'est parce que chaque homme ne croit ses intérêts suffisamment gardés qu'entre ses propres mains; pourquoi enfin ces armements en temps de paix, si ce n'est que chacun est tenu d'être à son poste, sûr de le voir emporté sitôt qu'il l'abandonnerait : on dirait des camps ennemis durant une trêve. N'en doutons point, c'est le génie de la méfiance qui a dicté nos constitutions modernes, et plus on les croit nécessaires, plus aussi l'on reconnaît avec nous l'absence de cette moralité fondée sur la religion, et seule garant de la confiance mutuelle et de la paix des sociétés.
Quand pourront-elles renaître, cette paix et cette confiance? Seulement quand Dieu renaîtra dans les cœurs, quand les vertus publi" ques et privées seront placées sous la sauvegarde de la piété. Alors seulement cessera le malaise qui tourmente aujourd'hui le corps social.
Les conférences du pasteur le conduisirent tout droit au professorat. C'était bien là sa vocation. Mais avant de l'y suivre et de retracer ensuite les œuvres et les caractères distinctifs de l'historien, et pour ne pas couper maladroi-
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXXm
tement ce long tableau, il convient, ce nous semble, de nous dégager ici de l'ordre strictement chronologicjue pour dire l'activité de Chastel dans d'autres fonctions publiques, et ce qu'il a fait pour divers intérêts généraux. On verra que s'il a travaillé en ami de toutes les bonnes causes modernes, à sa manière, et dans plus d'un champ. l'Église, la science, le pays, la société tour à tour, il n'est jamais sorti du service de la religion, qui lui était chère par-dessus tout.
En 1845, la place de bibliothécaire de la Bibliothèque publique de Genève devint vacante par la retraite d'Edouard Diodati. Chastel la postula. Il y était poussé par la longue tradition qui depuis l'origine de cet établissement avait mis des ecclésiastiques à sa tète, et par les encouragements de son ami le docteur es lettres Louis Vaucher, qui, chargé de préparer et de diriger la publication du premier catalogue en 1834. avait gardé avec le titre de bibliothécaire honoraire un intérêt actif pour l'institution. Il l'était sans doute plus encore par l'impulsion personnelle, par un goût prononcé pour les livres, (|u'il montrait dès 1819 en entrant dans la Société de lecture, enfin par le sentiment du parti qu'il pourrait tirer du maniement facile et quotidien de cette grande collection pour les ouvrages qu'il méditait. Il fut nommé par le Conseil d'État en août 1845. La première séance de la Direction à laquelle il assistait, avait lieu le 6 septembre, le dernier procès-verbal rédigé par lui est du 3 mars 1849, il quitte en juin 1 849 ; donc il est resté à la Bibliothèque environ \guatre ans.
Dans le régime constitué en 1843, qui modifiait en quelques points le règlement de 1834, les fonctions du bibliothécaire étaient assez variées : présider aux achats, surveiller la consultation des livres, rédiger les procès-verbaux de la Direction, présenter au Conseil d'État les rapports annuels sur la gestion de l'établissement. Liberté lui était laissée de proposer et d'exécuter toutes les améliorations
LXXrV NOTICE BIOGRAPHIQUE.
désirables, acquisition de nouveautés, arrangement des manuscrits et des curiosités archéologiques et artisticjues déposées dans les salles. On allouait pour cette tâche une maigre paie et un appartement attenant à la Bibliothèque qui, comme on le sait, était alors installée, et le fut jusqu'en 1872, au premier étage de l'antique collège construit du temps de Calvin.
Chastel se mit à l'œuvre avec sa persévérance ordinaire, et, je m'imagine, avec tout l'élan de ses goûts de chercheur et de classificateur. Il avait d'ailleurs pour collaborateurs capables et serviables le conservateur Honguer et les membres de la Direction, professeurs, hommes de lettres et de sciences, tous gens de bon conseil et de bonne compagnie*. Dans les procès-verbaux de la direction, je vois des traces nombreuses de son activité, beaucoup d'acquisitions, la confection d'un catalogue des doublets, des mémoires auprès des autorités pour la revendication des droits de la Bibliothèque et de ses prétentions au budget municipal, depuis la Révolution de 1846 et la constitution de 1847.
A côté de ces diverses besognes officielles, il s'en imposa librement deux, fort longues et fort intéressantes, qui l'auraient sans doute amené à des publications ultérieures, s'il était demeuré plus longtemps en position d'utiliser les richesses littéraires qu'il avait sous la main.
La première était le classement de la correspondance des Églises protestantes de France avec la Compagnie des pasteurs, depuis le milieu du seizième siècle jusqu'au dixhuitième. « Cette précieuse collection, dit Gaullieur^ fut ainsi placée dans des dossiers distincts pour chaque cor-
«Liste par ordre alphabétique des membres de la Direction de 1t»?^Ï*°'^^"®' ^"''^"* '^ '^"^P^ où M. Chastel a été bibliothécaire: MM. Betant, prof.; Diodati, prof.; A. Carteret; Chaponnière, Dr; Lherbuhez, prof.; J.-L. Du Pan; Favre-Bertrand ; Mallet, juge; Marcel, prof., conseiller d'Etat; Marignac, prof.; P. Odier, prof.; Pons, conseiller d'Etat; L. Vaucher, prof.
» Histoire et description de la Bibliothèque publique de Genève, par E. Gaullieur, 1833, 8o, Neuchâtel, page 88. .
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LIÏV
respondance. et classée dans une série de grands portefeuilles in-folio, au nombre de quinze. Elle forme avec l'ample réunion des documents sur le même sujet, provenant de Court de Gébelin, une mine presque inépuisable et jusqu'ici peu exploitée. »
La seconde entreprise du bibliothécaire, ce fut l'étude des documents inédits du Concile de Bàle (U41-U43). On se rappelle que cette assemblée avait nommé le duc de Savoie. Amédée VIII, pape sous le nom de Félix V. De là un schisme, lorsque l'ex-duc, ex-pape, lassé des résistances qu'il rencontrait, se rabattit sur une position plus modeste et devint simple administrateur du diocèse de Genève. Il avait emporté des pièces importantes qui passèrent aux archives de l'évèché, puis à l'État et à la Bibliothèque. Chastelles classa, les copia ou fit copier avec soin, et, encouragé par Gieseler et Xeander. chercha à les publier, mais il ne trouva pas d'éditeur. Plus tard il lut à la Société d'histoire et d'archéologie, le 27 novembre 1862, une notice sur ces importants documents et la sollicita de faire en sorte qu'ils vissent le jour'.
C'est aussi dans le riche dépôt qu'il administrait que notre bibliothécaire trouva certaines lettres jusqu'alors inédites de M'"^ de Maintenon. de Bossuet, de Charles Bonnet et de Haller; il en tira l'étotTe de trois remarquables opuscules dont nous parlerons plus loin.
La Révolution de 1846 survint pendant qu'il était lancé dans ces diverses recherches. Fatale à bien des positions acquises, elle le fut tout particulièrement à la sienne. D'une part, la Constitution faisait passer de l'État à la ville la propriété et la gestion de la Bibliothèque: de l'autre, la
' Ce vœu n'a pas été réalisé jusqu'ici. Nous espérons que, par cette voie ou par telle autre, un jour, cette copie due au savant bibliothécaire, la notice dont il l'accompagna, les intéressantes lettres de Gieseler, de Neander et de Hahn seront publiées, d'autant qu'un considérable ouvrage sur les Actes du Concile de Bâle par Birk et Palacky est en train de paraître à Vienne.
LXXVI NOTICE BIOGRAPfflQUE.
loi sur l'instruction publique du 25 octobre 1848, dirigée en partie contre les allures et la prépotence de l'ancienne Académie, interdisait (art. 73) le cumul du professorat et d'autres fonctions publiques salariées. C'est avec une raideur confinant à la brutalité, qu'on l'appliqua rétroactivement à cet homme si utile, si bien à sa place, qui avait été nommé pour huit ans, qui d'ailleurs, sans être partisan de la révolution, ne se mêlait nullement de politique. Il fut destitué parleConseiladministratif de la Villede Genève. Si la place ne nous manquait pour insérer la correspondance suscitée par une mesure qui lui causait un tort matériel et moral, on y verrait qu'il subit son sort avec dignité, sinon sans ressentiment. Il y a lieu de croire qu'il eut quelque peine à se consoler du système nouveau qui substituait partout les laïques aux ecclésiastiques. A la vérité, ce système était conforme aux conditions d'un Étal mixte et démocratique, mais en s'établissant il ne sut pas ménager des droits acquis, des intérêts respectables et des hommes qualifiés.
Plus tard Chastel, libéral dans l'âme et largement éclairé par la connaissance de l'histoire sur les fruits heureux mais d'abord chèrement payés des révolutions progressives, se réconcilia avec la direction imprimée à la Bibliothèque dans le nouveau régime. A la mort du professeur Chenevière, membre assidu de la Commission que nomme le Conseil administratif, Chastel consentit à le remplacer. Il y entra donc le 6 mars 187'!, et il y est resté jusqu'à sa mort. Depuis 1877, l'auteur de cette notice y est entré aussi, et ils ont travaillé tous les deux avec un troisième collègue dans la sous-commission de théologie et de philosophie, à regarnir d'ouvrages importants, anciens et récents, les tablettes consacrées à ces deux sciences, sur lesquelles l'attention avait cessé de se porter. Nous avons pu constater combien grand et fidèle était son intérêt pour cette tâche et combien agréable son commerce. Aussi lorsqu'il est mort, la Commission a consigné dans ses procès-verbaux l'expression de ses regrets unanimes.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LXXVU
Dans le sein de l'Église, ce n'est pas par l'activité administrative que Chastel témoignait de son dévouement. A cela ne le poussaient ni ses prédilections ni ses aptitudes. Il ne fut point membre du Consistoire ; il prenait peu de part aux délibérations de la Compagnie des pasteurs, où sa charge de professeur de théologie lui conférait pourtant, jusqu'en 1874. le droit de siéger, et il n'en fut jamais modérateur. Homme de pensée et de plume, c'est par la plume surtout qu'il servit l'Église.
On se le rappelle : en 1835. le premier, il fut appelé au service des conférences, avant que les travaux de son enseignement académique elle soin de la Bibliothèque l'eussent continé entre des parois de livres. Il en devait pourtant sortir quelques années plus lard. Voici quand et comment.
Lorsque l'abbé Combalot eut, du haut de la chaire de St-Germain, dans l'hiver de 1852-53, provoqué l'Église prolestante, les pasteurs répondirent, pendant les deux années 1853 et 1854, par des conférences sur la foi réformée, qui attirèrent de grandes foules. On avait attaqué le catholicisme sur le terrain des principes, des doctrines et du culte; il fallait aussi le suivre sur le terrain de l'histoire et du progrès social. C'est alors, en 1856, que Chastel fut appelé à porter en chaire ses discours sur l'Église romaine.
L'année suivante, l'Union chrétienne de jeunes gens organisa dans la salle de la Rive droite, puis dans celle de la Réformation, des conférences historiques, qui durèrent quatre saisons. Animée d'une juste émulation, la Compagnie des pasteurs, par l'organe d'une de ses commissions permanentes, celle de « la vie religieuse, » — qui avait fondé dés 1853 les conférences familières pour hommes, — appelait à son tour, et parallèlement, des auditoires cultivés, dans la salle du Casino, de 1857 à 1870. A sa demande, du 24 novembre au 8 décembre 1857, Chastel entretenait des centaines d'hommes des Trois conciles ré-
LXXVIH NOTICE BIOGRAPHIQUE.
formateurs au XV^*^ siècle', et, en 1860, du Martyre dans les premiei's siècles de l'Église^.
Mais, à celte besogne essentiellement individuelle ne devait pas se borner l'activité publi(|ue de notre écrivain. Il sait concourir par de chaudes sympathies, ouvertement exprimées, aux entreprises collectives qui ont pour visée le progrès du règne de Dieu. Un penseur nourri des leçons du passé et généreux, alors môme qu'il n'est pas ce qu'on appelle un homme d'action, a souvent d'heureuses intuitions, que d'autres réaliseront, et l'appui qu'il prête aux hommes d'initiative est toujours un ressort, quelquefois un utile frein. C'est ce que nous allons voir dans une suite de circonstances où Chastel a figuré, parfois au premier rang.
Déjà au retour de ses voyages, jeune ministre, il proposait à la Compagnie des pasteurs la fondation d'une Société qui. dans sa pensée, devait ressembler à ce qu'a été plus tard la Société genevoise de secours religieux pour les protestants disséminés. On lit dans le Protestant de Genève :
La Compagnie s'est occupée de la proposition de M. le ministre Chastel, aujourd'hui membre de ce corps. L'objet de cette proposition est de provoquer, de quelque manière, la formation d'une association protestante, dont le but serait d'aider les protestants à se procurer des écoles, des pasteurs et des temples, lorsque leur nombre et leurs ressources sont insuffisantes pour cela. L'utilité d'une telle association est palpable. On sait qu'en France un grand nombre de familles, éparses çà et là, manquent de secours spirituels, parce que le chlifre de la population qu'elles forment n'atteint pas celui que la loi a fixé pour avoir droit à ces avantages. On sait aussi que dans plusieurs villes d'Italie, moins riches et moins populeuses que Naples, Florence et Gênes, il y aurait de quoi organiser des communautés protestantes, si l'on pouvait trouver des ressources pécuniaires. L'objection ne vient donc point du manque
' Lecture publiée alors et reproduite dans les Mélanges, p. 221. ^ Ibid, p. 285.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXXIX
d'objet de l'association proposée, elle est tirée des difficultés inhérentes à son exécutioB, et en particulier du peu de chance qu'elle rencontrât de l'intérêt et des bourses prêtes à s'ouvrir. — Mais on comprend qu'à la vue du succès des sociétés bibliques et missionnaires, l'on a pu se flatter de trouver de la sympathie en France, en Suisse, en Angleterre, pour le bien que l'association protestante se proposerait d'opérer. Ici l'utilité est pour le moins aussi évidente, l'application des moyens plus certaine, les besoins plus sacrés, puisqu'il s'agit « d'avoir soin des siens et des domestiques de la foi. » Pourquoi donc ne trouverait-on pas du zèle et des souscriptions quand on en obtient en assez grande abondance pour les associations dont nous venons de parler? Ce projet sourirait moins peut-être à certaines imaginations vives, amies en tout d'un pende merveilleux, et qui ne s'enthousiasmeraient pas autant pour la belle œuvre du missionnaire, si elles ne pouvaient suivre la vie aventureuse de ceux qui s'y dévouent au travers des orages de l'océan et des sables brûlants du désert. Mais, en revanche, il obtiendrait peut-être l'approbation et le concours d'un grand nombre de personnes religieuses, qui, tout en approuvant l'œuvre biblique et mis sionnaire elle-même, pensent et disent hautement qu'on pourrait faire, des sommes qu'elle coûte, un emploi plus utile et plus rapproché '.
Cette proposition n'eut pas alors de suite ; mais elle fut reprise par Lutsclier, pasteur de l'Église réformée allemande, aux grandes assemblées du jubilé de 1835. qui réunissait à Genève tant d'étrangers. Elle ne pouvait passer à l'état d'institution que dans un plus grand centre. La Société Gustave-Adolpbe se fonda en 1841. et celle de secours aux protestants disséminés, à Genève, en 1843.
Si ces associations avaient un caractère essentiellement conservateur etdéfensif, les luttes intestines ultérieures en devaient faire surgir de plus militantes. On ne s'étonnera pas de la sympatbie que Cliastel témoigna aux hommes et aux groupes représentant des opinions théologiques qui étaient les siennes. Mais on remarquera que s'il lui arrive
* Protestant de Genève, 1 mars 1832, p. 203-204.
LXXX NOTICE BIOGRAPfflQUE.
d'attacher sa signature à des protestations ou des manifestations de résistance, il ne se joint à aucun acte d'agression, et qu'il se tient soigneusement à l'écart de toute démarche sentant l'esprit de parti.
Avons-nous besoin de répéter que, en rappelant les témoignages variés de ses sympathies, nous faisons abstraction de noire propre sentiment.
Tantôt Chastel salue des bouffées de largeur religieuse qui soufflent d'au delà du Jura, ou même de l'autre bord de la Manche. Tantôt, dans nos querelles locales, il se range ostensiblement du côté où il croit voir la tolérance.
Au mois d'octobre 1853', le Disciple de Jésm-Christ aventurait l'idée d'une « Alliance chrétienne universelle, » et, deux mois après, le comité directeur de l'œuvre, dans lequel se rencontraient des catholiques latins et grecs, lançait sa première circulaire. Marlin-Paschoud, l'enthousiaste fondateur, la définissait : « l'œuvre chrétienne par excellence, l'œuvre humaine et divine à la fois, la religion dans son essence, l'œuvre du passé, l'œuvre de l'avenir. » Et, dans ses futurs adhérents il voyait « des hommes qui se soumettent à l'autorité de la vérité, des chrétiens qui se proposent pour but de mettre en action, comme Jésus- Christ, les immuables et éternels principes de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes. » Voilà qui devait plaire à Chastel, très optimiste au travers de sa sagesse personnelle, et qui ne parait pas avoir vu combien une telle entreprise était encore chimérique dans un siècle d'antithèses comme le nôtre. Il réussit à recueillir 25 signatures, toutes de valeur, pour une adresse d'adhésion, qu'il envoya au comité de l'Alliance ^ Montandon lui en exprimait, au nom de ce comité, sa reconnaissance dans une lettre du 8 mars 1854, où abondaient également de belles illusions.
^ Martin-Paschoud, notice biographique par E. Paris, docteur en droit, voir Étrennes chrétiennes, 1877. ' On la trouvera dans les Mélangea p. 117.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LXXXI
Lorsque, plus tard, l'Alliance évangélique eut annoncé sur quelle base s'ouvrirait sa quatrième assemblée universelle à Genève en 1861, le nom de Chaslel figurait au bas de la protestation des vingt-deux ecclésiastiques qui se plaignaient d'en être, par le texte même de la dernière invitation, indirectement exclus.
En 1864, il se joignit aussi aux pasteurs genevois qui exprimaient leurs condoléances à Athanase Coquerel fils, non réélu par le Consistoire de Paris.
Le parti du nouveau libéralisme ne se dessina et ne s'organisa à Genève qu'en 1869. Chastel, qui en avait été le précurseur quelque trente ans auparavant, ne pouvait faire autrement que de lui prêter son appui ; mais il le fit discrètement et avec réserve, peut-être parce que, avec les mêmes principes et les mêmes visées, il était peu enclin aux allures agressives que ce groupe eut à l'origine. Aussi, bien qu'actionnaire du journal VAlliauce libérale, il n'en a point été l'un des rédacteurs, et il n'a pas fait partie de l'association dite r« Union libérale, » à laquelle il se bornait à donner sa contribution pour l'appel de prédicateurs étrangers.
Arrêtons-nous davantage sur les derniers faits du même ordre qui vinrent provoijuer sa plume.
Lorsque, en janvier 1870, quelques pasteurs évangéliques se furent groupés pour élaborer une « déclaration de principes, » et la proposer ensuite à la signature de tous leurs collègues, l'un d'entre eux crut devoir, par déférence ou convenance, en adresser une épreuve à Chastel. Celui-ci y répondit aussitôt par une lettre demeurée inédite, et cette réponse*, que nous transcrivons ici à la suite du billet d'envoi , fera bien connaître son jugement sur ce grand conflit naissant et sur les doctrines colluctantes.
* Ce ne fat pas la seule. Qu'il nous soit permis de rappeler la nôtre, inspirée par un esprit différent et publiée alors sons le titre : Pourquoi je ne signe pas la Déclaration, etc.
LXXXn NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Monsieur et cher professeur, Ne vous ayant pas convoqué aux réunions préparatoires d'où la pièce ci-jointe est sortie, ceux qui en ont pris l'initiative sentent bien qu'ils ne peuvent pas vous demander de la signer. Mais ils croiraient manquer à leur devoir en la publiant sans vous l'avoir communiquée. C'est donc en leur nom que je vous l'envoie, en vous priant de croire toujours à mon respectueux attachement.
Chastel remercie pour ces lignes obligeantes et continue ainsi :
D'après mes opinions bien connues, il est clair que je ne pouvais être appelé ni à dresser avec vous, ni à signer après vous votre déclaration de principes. Je n'en suis pas moins reconnaissant du sentiment qui vous a porté à me la communiquer à l'avance ; et c'est sur ce même sentiment que je compte en vous adressant quelques-unes des observations qu'elle m'a suggérées.
Un mot sur le premier reproche de la circulaire au parti libéral.
Vous l'accusez d'avoir, dès l'année dernière, par ses discours, par ses écrits, par ses actes publics, commencé les hostilités, et, en s'afBrmant de cette façon, de vous avoir mis dans l'obligation de vous affirmer vous-mêmes.
Je crois qu'il lui serait facile de vous renvoyer cette accusation, en énumérant la série bien plus longue de mesures agressives qui l'ont mis lui-même dans la nécessité de se défendre.
Ne remontons qu'à une vingtaine d'années (vous savez que je pourrais remonter plus haut), et citons en premier lieu le règlement inconstitutionnel dit « organique, » qui donnait pour base à notre Église nationale un dogme qui s'oppose à tout examen tant soit peu éclairé et réfléchi de la Bible, et que vous-mêmes n'osez reproduire dans votre déclaration, celui de l'autorité « infaillible » de tout le contenu des Écritures.
Bientôt on remaniait les liturgies dans un sens orthodoxe. Puis, supprimant une liberté déjà ancienne dans notre Église et dont les orthodoxes les premiers avaient largement usé, on défendait tout changement dans la lecture de ces liturgies, comme pour mettre en demeure ceux dont elles choquaient les principes, de se démettre de leurs fonctions.
A l'ancien catéchisme, déjà supprimé, on en substituait un
NOTICE BIOGRAPfflQUE. LXXXIII
nouveau, conçu dans un sens encore plus orthodoxe. Dans le nouveau recueil de cantiques, on en insérait un certain nombre dont le dogmatisme étroit n'était pas toujours racheté par le mérite poétique ou musical.
En faisant cela, j'ose le dire, on profitait de la modération des membres libéraux de la Compagnie, qui. au milieu de nos troubles politiques, dans notre Église encore mal assise, évitaient de soulever les passions religieuses, et, confiants d'ailleurs dans la loyauté <le leurs collègues, se seraient fait scrupule de les chicaner sur des phrases et sur des mots.
Mais que dire de l'union toujours plus intime qui s'établissait à leurs dépens entre leurs collègues orthodoxes et des églises di.-isidentes ouvertement hostiles à la nôtre? En 1861, était-ce un procédé fraternel que celui du Comité de l'Alliance évangélique, qui, après avoir grâce à une formule conciliante obtenu l'usage de la •cathédrale, tout à coup, au moyen d'un Schibboleth trinitaire, excluait de ses assemblées une portion notable du clergé genevois?
Et le Consistoire se montrait-il bien impartial, lorsque, admettant sans difficulté dans nos chaires les orthoiloxes les plus rigides et souvent les plus excentriques, il en excluait, sous l'inspiration de certains consistoires de France, nos amis étrangers les plus distingués? La même partialité présidait à ses choix pour les prédications électives.
Naguère, en refusant, ce que pour ma part je ne lui reproche point, la suppression du credo dans la liturgie, n'eût-il pu eu rendre la lecture facultative, tout au moins l'introduire par une formule qui ne parût pas engager la foi personnelle du prédicateur?
Pourquoi donc s'étonner que le parti libéral, blessé ou menacé depuis si longtemps par des procédés peu estimables, harcelé en même temps par une presse hostile et acrimonieuse, ait jugé que le moment était venu pour lui de sortir enfin de sou sdence, et pourquoi vouloir le représenter comme ayant commencé les hostilités?
J'en viens maintenant à votre déclaration collective de principes, et, sans l'examiner en elle-même, je conteste l'exactitude des affirmations historiques dont vous l'accompaguez.
Non, cette foi que vous exposez n'a pas été celle des premiers disciples de Jésus, juifs palestiniens pour la plupart, qui ne voyaient dans leur maître que le Messie; encore moins était-elle celle de Jésus lui-même qui s'est appelé le Christ, le Fils de Dieu, mais
LXXXrV NOTICE BIOGRAPmQUE.
nulle part la Parole faite chair, et nulle part non plus, sauf dan» une seule déclaration des moins expresses et omise par trois des évangélistes, n'a fait dépendre de sa mort le rachat de la condamnation du péché.
Votre foi n'a pas été non plus celle des Réformateurs, qui, ne trouvant dans votre déclaration ni la Trinité atlianasienne, ni le péché originel dans le sens d'Augustin, ni la justification par la foi seule, ni la prédestination absolue, ni la déité parfaite de Jésus - Christ, ni l'affirmation complète des miracles de la Bible, ni son inspiration plénière, etc. etc., auraient rejeté avec colère et mépris votre pâle orthodoxie.
Votre foi n'est pas davantage celle de « toutes » les églises chrétiennes évangéliques, dont les unes encore attachées à la lettre des anciennes confessions de foi, se scandaliseront de vous y trouver si peu fidèles, et dont les autres, se disant comme vous chrétiennes et évangéliques, rejettent néanmoins plusieurs des lambeaux que vous en conservez.
Il n'est pas vrai non plus que votre foi ait été constamment jusqu'ici celle de « notre Église, » dont la liturgie, le catéchisme, le livre des cantiques ont été, comme nous venons de le dire, modifiés k une époque récente; c'est encore moins celle de notre Église officielle dont les bases sont beaucoup {>lus larges que les vôtres ; ce n'est pas non plus celle du Règlement organique dont le mot caractéristique est omis dans votre déclaration.
Vous voyez donc qu'en cherchant à éclairer les âmes qui « pourraient se laisser tromper par l'apparence » au sujet du mouvement libéral, vous risquez de les tromper vous-mêmes en ce qui vous concerne, en vous donnant, tour à tour, pour plus et pour moins orthodoxes que vous ne l'êtes réellement.
En fait, si l'on vous appliquait la mesure dont vous vous servez envers nous, on pourrait vous désigner aussi comme un parti « négatif, » et vous auriez tort, selon moi, de vous en offenser. Tout parti progressif est négatif par rapport à ceux qu'il devance et aux croyances qu'il épure. Le christianisme l'était au premier chef relativement au judaïsme, la Réformation par rapport au catholicisme, les Arminiens et vous par rapport au calvinisme. Vous examinez, vous épurez ; permettez que d'autres après vous, examinent, épurent encore. Votre théopneustie mitigée rassure bien des âmes qu'une théopneustie plus conséquente effaroucherait. Votre orthodoxie
NOTICE BIOGRAPHIQUE. LXXXV
modernisée satisfait des âmes que l'ancienne ne satisfaisait plus ; comprenez qu'elle puisse à son tour ne pas satisfaire tout le monde. N'appliquez pas à vos frères des épithétes que vous trouveriez déplacées si on vous les adressait à vous-mêmes. Ne feignez pas de les assimiler à des hommes avec lesquels ils n'ont rien de commun, avec des démolisseurs jurés de toute croyance. Reconnaissez plutôt les services qu'ils sont en état de rendre à notre Église en y rattachant des hommes honorables qui s'en tiennent à l'écart. Tant qu'elle n'ouvrira pas ses rangs à tous ceux qui aiment Jésus d'un cœur sincère et qui s'efforcent d'observer les deux grands commandements dans lesquels il a résumé .sa Loi, elle se verra déchoir dans l'opinion publique et laissera le champ libre à toutes les dissidences. Tant que, exigeant de ses ministres, comme c'est son devoir de le faire, une connaissance éclairée et approfondie de la Bible, elle maintiendra l'engagement qu'elle leur fait prendre sur linfaillibilité absolue des Livres Saints, elle fera de leurs études une perpétuelle torture, et bannira de leur âme toute foi joyeuse et sereine. Par la perplexité où elle les jette, elle risque de se priver des services de bon nombre de jeunes hommes qui l'auraient honorée par leur conscience scrupuleuse et peut-être par leurs vertus et leurs talents
Le .second de ces faits est rinvitation (jiii lui fut adressée en 1875 pour le centenaire de la British and ForeUjn Unitarian Association. Saisissons celle occasion de relracer ses relations personnelles continues avec les Unitaires anglais. On se rappelle comment il avail été recommandé à plusieurs, notammenl à Tayler, lors de son voyage à Manchester en 1830. La sympathie réciproque ne cessa pas. elle ne fit que s'alTermir par un échange de lettres dont quelques-unes méritent d'être ici rapportées.
Je vous remercie très sincèrement, mon cher Monsieur, pour le présent de vos conférences sur l'Histoire du christianisme, arrivé bien à propos. En revanche, je vous prie d'accepter comme un faible témoignage de ma reconnaissance et de mon estime, un petit essai sur le même sujet que moi aussi je viens de me décider à faire imprimer.
LXXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
Il est très remarquable qu'au même moment où j'avais le plaisir de recevoir votre ouvrage, l'académie théologique, où sont instruits pour la plupart les ministres de notre communion, s'est établie ici à Manchester, et que le comité qui ladirige m'a confié le département de l'Histoire ecclésiastique. C'est à l'ouverture de notre sessioi> académique que le discours dont je vous envoie un exemplaire a été prononcé.
J'ai eu, il y a peu de jours, le plaisir inattendu de faire la connaissance d'un genevois de vos amis qui m'a souvent parlé de vous et veut bien se charger de mon petit paquet : c'est M. Ami Bernard. Son frère M. J. Bernard a demeuré plusieurs années dans cetteville. Il assistait souvent à notre service divin. Malheureusement il est sur le point de nous quitter pour rentrer dans son pays, avec sa femme, personne très aimable et accomplie.
Je me souviens avec le plaisir le plus vif des conversations que nous eûmes ensemble, quand vous vîntes en Angleterre il y a dix ans. J'espère que nous pourrons nous revoir encore, ou ici, ou peut-être à Genève.
Quoiqu'il en soit, cher Monsieur, dans nos sphères d'activité très éloignées et sous plusieurs rapports bien ditfèrentes, appliquonsnous de bon cœur au service du sim[tle et pur Évangile qui ne change point avec les climats, et qui doit, si je ne me trompe, ne jamais s'écarter du vrai, du juste et du beau.
Je reste votre bien affectionné,
J.-J. Tavler.
Manchester, 19 février 1841.
P. -S. Ce serait pour moi un grand plaisir si vous pouvez d& temps en temps me donner de Genève quelques nouvelles littéraires et ecclésiastiques.
Le 2 août 1863, Tayler recommande à son ami l'un de ses confrères. J.-R. Beard :
Newcastle sur Tyne, 2 août 1863.
Mon cher Monsieur,
Je n'ai pas oublié la charmante journée que j'ai passée avec vous
à Genève, il y a neuf ou dix ans. Je viens vous demander de me
permettre de vous présenter un des membres les plus distingués de
notre jeune clergé, le rév. J.-B. Beard. Il s'intéresse tout spécia-
XOTICE BIOGRAPfflQUE. LXXXVH
lement à l'histoire ecclésiastique. C'est un ancien élève de l'illustre Xeander, et liii-mèaie s'est fait connaître avantageusement chez nous par une histoire de Port -Royal qui, si vous ne la connaissez pas encore, ne pourra manquer de vous plaire.
Je désire de tout mon cœur que nous puissions nous revoir encore dans ce monde, soit à Londres si vous y revenez, soit lorsque je visiterai de nouveau la Suisse.
En attendant, croyez que mon intérêt pour les grands sujets que nous étudions est resté toujours le même, et que mes opinions actuelles sont celles d'autrefois.
Votre sincère ami,
John -James Tayler.
Chastel exprime son regret d'avoir manqué la visite de Beard. et il ajoute ;
Vous voulez bien, cher Monsieur, me rappeler votre courte visite à Genève, il y a dix ans. Je me rappelle, moi, avec non moins de vivacité et comme un souvenir de hier, notre première entrevue à Manchester, il y a trente-trois ans, le charme que je trouvai à votre table de famille, à votre entretien, qui le dernier soir me fit complètement oublier l'heure de mon départ pour Londres. Quelle sympathie et quelle confiance vous m'inspirâtes dès ce moment! Combien de fois j'ai regretlé depuis de trouver si peu de théologiens avec qui je pusse m'ouvrir avec autant d'intimité et de confiance ! Pourquoi, si bien faits pour nous entendre, sommes-nous séparés par une si grande distance, et pourquoi n'avons-nous su correspondre plus régulièrement? Hélas! je ne le sais que trop, les préoccupations, les affaires, les chagrins, nous ont l'un et Tautre absorbés, mais sans rompre le lien de nos Ames. C'est ce dont j'étais sur, avant même que v""- 'v.^ hien voulu mp le confirmer par votre lettre si affectueusf
Je veux espérer que d'une manière ou de l'autre nous nous reverrons de ce côté-ci de la tombe, et en attendant communiquons Hbrement par écrit comme si nous nous voyions tous les jours
Parlez-moi aussi de vos travaux. A notre âge les moments deviennent courts et précieux. A l'approche du départ, on se sent doublement redevable envers l'humanité, et pressé de mettre au jour ce que Dieu nous a permis d'amasser de connaissances et de réflexions.
LXXXVin NOTICE BIOGRAPraQUE.
Plus tard, en 1874, ce même Beard entreprend la traduction du Manuel sur l'histoire du christianisme au XIX'"^ siècle de notre professeur, et le fait précéder d'une préface qui esquisse sa carrière.
En mars 1869, dans la Remie du christianisme libéral, Chastel à son tour écrit un article sur la Transylvanie protestante, et le voyage que Tayler avait fait pour y saluer ses coreligionnaires*.
Bien peu de mois après, J.-J. Tayler expirait, et le célèbre James Martineau annonçait celte mort à Chastel par une lettre dont nous insérons ici la traduction :
Londres, 25 octobre 1869.
Cher et honoré Monsieur,
Mon absence de la maison et l'éloignenient de tous ceux de mes amis qui partagent mon intérêt pour l'important sujet traité dans votre lettre, ont été la cause du retard que j'ai mis à vous répondre. Mais soyez sûr que le mouvement libéral que vous m'annoncez sera suivi avec une vive sympathie par ceux qui se dévouent ici à de semblables efforts.
Vous vous livrez à ce travail de réformation dans de meilleures conditions que les nôtres, dans une conmiunauté où le libre essor de la pensée n'est entravé que par les préjugés naturels, et n'a pas à craindre d'obstacles artificiels de la part d'institutions inamovibles et d'une éducation arriérée. Quoique Genève soit le berceau de l'orthodoxie calviniste, ce monstrueux pouvoir a depuis longtemps, je le crois, émigré dans des contrées étrangères plus favorables, et ne fait que de temps en temps des efï'orts infructueux pour rentrer dans sa cité natale. Chez nous, dans notre pays, il est toujours un pouvoir vivant, lié à des sectes organisées par lesquelles tout changement est regardé comme une révolution mortelle.
Et à côté de cela, nous avons encore le principe sacerdotal enrôlant toute personne pieuse dans une croisade contre le progrès de la religion, non seulement dans le catholicisme ultramontain, mais aussi dans l'Église nationale anglaise. Le résultat doit être inévitablement d'éloigner les hommes instruits de toute religion person-
* Cet article n'a pas été reproduit dans les Mélanges.
NOTICE BIOGRAPmQUE. LXXXIX
Dclle, quelle qu'elle soit, excepté un petit nombre qui, sous l'influence des lumières nouvelles, essaient de faire entendre leur voix à travers l'obscurité des disputes théologiques.
L'expérience seule démontrera si l'Union chrétienne libre peut étendre son influence sur une grande échelle. Elle a gagné l'adhésion de personnes, peu nombreuses il est vrai, mais d'une individualité marquante, appartenant à six ou sept différentes Églises (établies et libres), entre autres les deux Églises écossaises, lÉglise anglaise, les méthodistes, les indépendants, les baptistes. Des ministres de tous ces corps sont inscrits parmi nos membres
Votre intimité avec notre vénérable ami, M. Tayler, vous permettra de comprendre la perte irréparable que sa mort nous fait éprouver. Je n'ai rencontré pendant ma vie aucune nature plus pure et plus douce que la sienne, aucune culture desprit plus riche et mieux pondérée. Peu d'hommes aussi simples et modestes ont exercé une influence aussi considérable. L'étendue de sa sympathie et la variété de son savoir multipliaient de tous côtés se5 points de contact avec la société qui l'entourait, et répandaient au loin la confiance que son caractère tendre et élevé ne manquait jamais d'éveiller. Sa fin n'a rien eu de trop pénible. Vers les fêtes de Pâques, il prit froid, ce t|ui affecta ses poumons, et le traitement qui semblait leur être favorable démontra un nouveau mal, indiquant que les forces vitales étaient épuisées. Il me disait n'avoir à souffrir que de faiblesse, et il montra une patience inaltérable. Sa fille reste dans sa maison et conserve religieusement la bibliothèque
de son père dans l'état où elle était
James Martixeau.
Chastel. qui depuis longtemps avait admiré et aimé son collègue anglais, écrit sa biographie dans le Christianisme libéral. Cet article, d'abord tiré à part, puis reproduit dans les Mélanges^ fera estimer des lecteurs cette vaillante et pieuse figure si dignement retracée.
Après toutes ces relations, lorsque Chastel fut invité au cinquantenaire des Unitaires, il aurait cédé à la grande tentation de s'y rendre, n'eût été que le voyage paraissait
XC NOTICE BIOGRAPHIQUE
difficile à un homme de 74 ans, devenu casanier. Il se contenta de remercier, par une lettre où l'on remarque une adhésion expresse à «des principes aux(iuels il est attaché dès sa jeunesse : »
C'est avec une vive reconnaissance que j'ai reçu l'honorable invitation que l'Association unitaire a bien voulu ni'adresser par votre organe, et c'est avec une joie non moins vive que dans d'autres circonstances je me serais empressé de l'accepter. Participer à cette belle fête par laquelle vous vous préparez à célébrer le cinquantième anniversaire de sa fondation, assister à des délibérations qui auront pour objet de féconder et de répandre au loin des principes auxquels je suis attaché dès ma jeunesse, et auxquels l'état du monde chrétien me semble donner chaque jour plus de prise et d'actualité, fraterniser avec les hommes distingués de tout pays et de votre propre contrée qui les soutiennent par leur parole et par leurs écrits, jouir enfin comme je l'ai fait jadis de cette noble et cordiale hospitalité anglaise, qui se traduit dans votre lettre par des offres si aimables et si généreuses, aucune réunion, je le répète n'eût pu avoir pour moi plus d'attrait. Mais je suis arrivé à un âge où tout déplacement devient difficile. Ma connaissance imparfaite de votre langue m'eût empêché de profiter selon mon désir de vos importantes délibérations. Enfin je me trouve retenu ici par des devoirs acadénjiques qui à cette saison de l'année souffriraient particulièrement de mon absence.
Réduit par toutes ces causes à ne suivre que de loin les détails de cette solennité, je désire au moins selon mes faibles moyens concourir à l'œuvre de votre association en vous priant de m'inscrire pour deux liv. sterl. au nombre de ses souscripteurs. Veuillez, Monsieur, accepter ce modeste gage de ma sympathie, et saluer respectueusement en mon nom l'honorable assemblée où je regrette vivement de ne pouvoir me trouver en personne, mais avec laquelle je serai certainement d'esprit et de cœur.
En dernier lieu, après la mort de son hôte et traducteur J.-R. Beard, il envoie à VAltiance libérale du 13 janvier 1877, un article nécrologique qui n'a pas été reproduit et eût mérité de l'être.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XCI
Si nous sortons de l'Église pour entrer dans ce vaste champ de la philanthropie et des intérêts humanitaires, qui en horde le seuil, là encore nous retrouvons Chastel attentif à toutes les nouveautés, el prompt à témoigner une sollicitude sérieuse et pratique pour le succès de celles qui ont un cachet de générosité.
Ainsi, lorsque Frédéric Passy eut prit à cœur la fondation d'une « Ligue internationale et permanente de la paix. » il pria son ami de Genève d'y intéresser ses compatriotes. Chastel écrivit, à quelques mois de distance, le 16 octobre 1867 et le 31 mai 1868, deux articles dans le Journal de Genève*. Mais il ne put se rendre à Paris pour assister à cette fameuse séance de la salle Herz, où l'on entendit quelques-uns des hommes les plus éloquents de France, et où l'on vit fraterniser le grand-rabbin Isidore, Martin-Paschoud et le père Hyacinthe.
On se rappelle l'écrit dans lequel le comte Agénor de Gasparin, navré dans son patriotisme de français, mais éclairé sur la vraie situation des choses, comme on pouvait l'être de ce côté-ci du Jura, proposait la neutralisalion de r.\lsace-Lorraine. Chastel lui adressa une lettre d'approbation motivée, que M'"*" la comtesse de Gasparin a a bien voulu nous autoriser à publier ici :
(jfiif ve. 8 septembre 1870. Monsieur le comte,
Je ne puis résister au besoin de vous remercier pour tout ce que
vous avez publié d'excellent dés le début de cette atTreuse guerre, en particulier pour votre article de ce jour, où se trouve exposée d'une voix si éloquente et appuyée de raisons si persuasives la seule solution qui puisse, à mon sens, mettre fin à tant de malheurs. Pourquoi, hélas! les hommes d'État français ne s'en sontils avisés dès la capitulation de Sedan ? Pourquoi, après une injuste agression suivie d'un tel désastre, ce téméraire ultimatum, devant
* Reproduits dans les Mélanges, p. 560.
XCII NOTICE BIOGRAPHIQUE
lequel il semble que même à l'ennemi le plus généreux il ne fût plus possible de s'arrêter ?
Pour vous, Monsieur le comte, non moins patriote, mais plus équitable et plus vrai, vous montrez à la France, si héroïque dans ses derniers efforts, ce qu'elle peut aujourd'hui céder sans honte, et à un vainqueur jusqu'ici trop impitoyable, les sacrifices que lui dictent impérieusement l'intérêt de l'Europe, la religion et l'humanité. Puisse des deux côtés votre voix être entendue, et le cri de douleur poussé h votre appel par vingt mille cœurs de femmes faire tomber ces armes homicides et contraindre les deux peuples à un prompt et honorable traité de paix.
Agréez, etc.
Les intérêts nationaux ne le captivaient pas moins ({ue ces grandes causes internationales. Bien qu'il eût grandi dans un temps où la curiosité pour les personnalités et les choses suisses était moins vulgarisée à Genève qu'aujourd'hui, il les connaissait, comme on peut le voir dans sa biographie sympathique d'Escher de la Linth*.
Mais assez de ces excursions hors du domaine propre et favori du professeur, l'histoire! C'est là surtout qu'il était à l'aise, et les lecteurs de ses ouvrages le sentaient comme lui et le lui témoignaient. La « Société de théologie historique » de Leipzig le mit. en octobre 1849, au nombre de ses membres, et il se para de ce titre très honorable à la première page de son livre sur le paganisme, La « Société d'histoire et d'archéologie » de Genève le recevait dans ses rangs en 1861 ; il y est demeuré fidèlement jusqu'au bout, et y a lu six travaux, dont cinq ont été imprimés. Enfm, en 1871, les promoteurs de la « Société des sciences théologiques » le sollicitaient de consentir, malgré son âge, à être un des trente « membres fondateurs.» On a pu l'y entendre quelquefois, et l'on jouissait de voir venir au milieu de ses collègues, tous plus jeunes
' Mélanges, p. 89.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. XCm
et presque tous ses anciens élèves, ce doyen vénéré et toujours aimable.
Revenons maintenant en arrière, et suivons Ciiastel tout le long de sa carrière de professeur. Vaucher de Lom. qui enseignait l'histoire ecclésiastique depuis 1807. avait pris sa retraite vers la fin de 1838. Les opinions divergentes, — nous ne disons pas les partis, car ils n'étaient pas encore constitués dans l'Église nationale. — devaient se disputer sa succession. Les orthodoxes portaient le bibliothécaire Edouard Diodati. Le centre eût trouvé son candidat dans le pasteur Barthélémy Bouvier. — qui, depuis sa démission, en 1837, étudiait avec ardeur la littérature des premiers siècles de l'Église et paraissait pose'r sa candidature dans une brochure ', — si sa faible santé ne l'eût arrêté dans son élan et empêché de se présenter. Un libéral, le ministre Louis Pouzait, se mit sur les rangs à côté de Chastel, qui fut ainsi aux prises avec deux concurrents distingués.
Diodati avait publié en 1830 un ouvrage original et fortement pensé : Essai sui' le christianisme dans ses rappwts aiec la perfectibilité de l'être moral, et il avait donné trois cours publics sur l'histoire du christianisme pendant les premiers siècles et au moyen âge, dans les années i833 et 1835. Pouzait, jeune savant, avait publié en 1831 des Recherches théoloijùpie^s sur l'emploi de la liaison en matière de foi, et une Réfutation du méthodisme ; puis, de retour des universités aliHinandfs. pn 1837. il avait fait en vingt
' De l'etiseignement de l'histoire ecclésiastique dans l'Académie de Genève, 1839.
XCIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
séances un cours d'histoire comparée des religions anciennes et modernes, enfin il venait de lancer une brochure de candidature : Considérations préliminaires sur l'étude de l'histoire ecclésiastique.
Quant h Chastel. il était désigné, nous l'avons dit. par les conférences qu'il venait de prononcer en chaire, pendant quatre ans, sur l'histoire du christianisme, et dont le premier volume paraissait en ce temps même; il était poussé par la Faculté; enfin, les étudiants étaient intervenus, à leur manière, avant le vote de la Compagnie des pasteurs, à qui appartenait alors l'élection, par une lettre adressée au candidat qu'ils préféraient. Nous la rapportons ici '.
Monsieur,
Au moment où les étudiants en théolo.^ie attendent la décision de la Vénérable Compagnie qui va placer un nouveau professeur dans le Corps chargé de l'enseignement de leur auditoire, il est naturel que leurs pensées se portent sur l'issue d'une délibération si importante pour eux et qu'ils forment quelques vœux pour l'avenir. Ce sont ces pensées et ces vœux qu'ils prennent la liberté de déposer ici pour vous les soumettre, convaincus que vous prendrez en bonne part une démarche qui a pour but de vous manifester les dispositions des étudiants auxquels vous êtes appelé à donner vos directions.
Nous désirerions ardemment, Monsieur, voir s'établir entre vous et nous, en dehors des rapports officiels et académiques, des relations d'amitié aussi nombreuses et aussi étroites que possible. Nous espérons qu'ainsi vous voudrez bien contribuer, même en dehors de l'enseignement de l'auditoire, à rendre efficaces et à mettre en harmonie avec notre future vocation quelques désirs scientifiques qui semblent se manifester parmi nous, et qui ont besoin d'être dirigés pour ne pas prendre une fausse direction ou s'éteindre sans avoir amené de résultats.
Qu'il nous soit encore permis, Monsieur, de vous signaler un
^ Qu'on ne s'arrête pas aux défectuosités de la rédaction, qui paraît avoir été très hâtive.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. XCV
besoin que nous ressentons tous profondément et dont nous devons chercher en nous la première cause. L'auditoire déplore de ne pas trouver dans son sein, autant qu'il le désirerait, ces sentiments de piété vive et profonde si nécessaires à celui qui se destine à être un jour ministre de Jésus-Christ. Ce mal, nous le savons, est peutêtre un fruit tristement nécessaire des éludes théologiques. Aussi sommes-nous forcés de nous contenter d'attirer sur ce point votre attention et votre sollicitude.
Soyez convaincu. Monsieur, que nous ferons notre possible pour répondre toujours à tout ce (jue vous voudrez bien faire dans l'intérêt de notre ministère, et pour que les professeurs chargés de nous diriger trouvent toujours en nous le zèle nécessaire et les sentiments de respect et daffection qu'ils ont droit d'attendre de notre part.
Daignez, Monsieur, agréer l'expression de ces vœux et de ces promesses, ainsi que l'assurance du complet dévouement de vos nouveaux élèves.
Au nom des étudiants tu théologie,
El. Lkcolltke, préteur.
Le mercredi 13 février 1839.
L'élection fat fort disputée. Les voix s'étaient presque exclusivement portées sur Diodati et Chastel. Dans la séance du 8 février ils eurent, pendant quatre tours consécutifs, chacun 2! voix. Il fallut ajourner l'élection au 15 février, ou Chastel finit par l'emporter '. Dès le vendredi suivant, il donna sa démission de pasteur, en exposant que « les fonctions de professeur qu'on vient de lui conférer réclament, pour être convenablement remplies, tout son temps et toutes ses forces. »
C'est ainsi qu'il comprenait les exigences du professorat. Et il faut voir dans le discours d'ouverture de son enseignement, le 7 mai 1839*. comme il entendait y satisfaire.
' On sait que Diodati fut élu l'année suivante par une très forte majorité à la chaire d'apologétique et de théologie pastorale, devenue vacante par la retraite de J.-L. Duby.
^ Mélanges, p. 71.
XCVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
En toute fidélité, il s'y est appliqué pendant quarantedeux années, ne se permettant d'autre interruption que celles que nécessita le soin de sa santé à deux reprises, dans l'été de 1857 et dans l'automne de 1877, et non sans réparer le temps ainsi perdu. Un professorat, voué tout entier à ses devoirs, tout comme un peuple heureux, n'a pas d'histoire. Il ne s'est rencontré dans le sien que deux circonstances graves où a dû se dessiner son attitude propre, soit vis-à-vis de l'Église, soit vis-à-vis de l'État; celte attitude, nous allons la dépeindre. Peu de lignes ensuite sufliront pour retracer les rapports tout à fait normaux qu'il n'a cessé de soutenir avec ses collègues et avec les étudiants.
L'enseignement du professeur avait donc commencé sous d'heureux auspices, lorsque, au bout de quelques mois, éclata assez subitement un orage dans un ciel qui paraissait serein. C'est ce qu'on a généralement appelé alors « l'affaire Chastel. » épisode de conséquence dans la destinée du professeur, important pour l'histoire des idées religieuses à Genève, première et encore timide apparition du nouveau libéralisme, qui se cachera presque aussitôt pendant trente ans, de 1839 à 1869. Le taire ici serait impossible et puéril, en parler pour l'auteur de cette 'notice est difficile. Il n'a pas laissé que d'hésiter, cardans le conflit il voit d'un côté un père profondément vénéré et tendrement aimé, de l'autre un maître, plus tard un collègue, vénéré et aimé aussi, qui lui témoigna beaucoup d'amitié et à la mémoire duquel il doit de la reconnaissance. Voici toutefois les réflexions qui l'ont rassuré. D'abord ce conflit n'a rien eu de personnel : c'était un choc de deux conceptions chrétiennes, après lequel, comme avant, subsistèrent entre les deux loyaux antagonistes des rapports empreints de courtoisie chrétienne. Et puis, les dispositions des esprits comme la position des questions ecclésiastiques et théologiques engagées se sont bien modifiées depuis cinquante ans. Ce qui étonnait et effrayait les disciples fidèles de la Bible, les
NOTICE BIOGRAPfflQUE. XCVII
hommes pieux d'alors, ne saurait paraître bien dangereux à ceux d'aujourd'hui. Tout a changé ; ce qui est demeuré et demeurera toujours également honorable dans tous les temps et toutes les opinions, c'est le sérieux religieux, la franchise, le courage des convictions, comme on peut le constater chez les principaux acteurs du drame.
Racontons maintenant les faits. Dans l'automne de l'année 1839, un bruit sortit de l'auditoire de théologie et se répandit d'abord dans le clergé, puis dans le public : « M. Chastel nie les miracles, » c'est donc un « rationaliste, » comme on disait alors. Il faut écouter ici un témoin du premier ordre, Athanase Coquerel fils, alors étudiant en théologie, qui écrivait sur l'alîaire à son père :
Tout le monde s'en est mêlé, les journaux vaudois et genevois qui se sont disputés, les dames qui sont les unes pour, les autres contre, avec un acharnement souvent ridicule. Le bruit avait couru depuis longtemps que ce professeur tendait vers le rationalisme, et dans son cours, à travers un épais nuage de restrictions et de correctifs, on pouvait voir qu'il y avait dans ces t)ruits quelque chose de vrai. Compte a été demandé au professeur de sa doctrine sur les miracles, à propos surtout de la conversion de saint Paul, que, grâce à une citation de ?îeander, il a paru nous expliquer à grands renforts d'imagination, pour ôter le miracle que tout le monde y voit '.
La rumeur augmentant et devenant menaçante, les étudiants en théologie écrivirent à leur nouveau professeur la lettre suivante :
Genève, 30 décembre 183^.
Monsieur, Si les paroles que vous avez prononcées au début de votre carrière professorale n'étaient pas restées vivantes dans nos cœurs, nous aurions hésité à faire auprès de vous la démarche que nous faisons aujourd'hui, mais vous avez voulu être pour nous plus qu'un maî-
' Voir A. Coquerel fils, par E. Strœhlin, p. 7o.
vit
XCVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
tre, plus qu'un professeur, un ami : c'est ce titre qui nous fait prendre aujourd' liui la liberté de vous parler en toute confiance.
Un enseignement nouveau excite toujours la curiosité, et il ne manque jamais de personnes qui, sans preuves certaines, dispensent la critique et le blâme. Tel a été aussi le sort de votre cours. Déjà depuis un certain nombre de jours, une vague rumeur et enfin des renseignements plus positifs, nous ont appris que plusieurs de messieurs les ecclésiastiques et même quelques laïques de notre ville s'enquéraient avec inquiétude des doctrines que vous professez. Des questions ont été adressées dans ce but à plusieurs étudiants, et on s'est même procuré par voie indirecte les cahiers de quelquesuns. Les points sur lesquels paraît s'exercer la critique sont ceux qui touchent aux miracles et à Jésus-Christ. On redoute l'introduction dans l'enseignement d'idées semblables à celles qu'on vous suppose, et on va même jusqu'à dire que plusieurs d'entre nous en manifestent beaucoup de mécontentement.
C'est avec un sentiment de chagrin que le Corps des Proposants a reçu cette nouvelle, et c'est à l'unanimité que nous avons résolu de vous exprimer sans retard les sentiments qu'elle faisait naître en nous. Non , Monsieur, soyez-en bien assuré, jamais en vous entendant nous n'avons éprouvé de semblables impressions ; mais, persuadés qu'un enseignement indépendant peut seul produire d'heureux effets, en excitant l'attention et en provoquant sur des questions importantes l'esprit d'examen, nous nous sommes réjouis de la franchise avec laquelle vous exposiez le résultat de vos travaux. Nous sommes heureux aussi de penser que des considérations extérieures ne vous empêcheront nullement de persévérer dans un pareil système, de nous donner un enseignement de plus en plus substantiel^ et de nous exposer avec franchise votre opinion sur toutes les questions que vous aurez à traiter.
Le vif intérêt que vous n'avez cessé de nous témoigner en toute occasion, et le zèle que vous mettez à nous rendre intéressante la science que vous enseignez, vous assureront à toujours notre reconnaissance; et cette reconnaissance vous est un garant de la douleur que ces bruits nous ont causée, quelque peu importants d'ailleurs qu'ils doivent être pour vous, en raison de l'honorable caractère et de la piété qui vous distinguent.
Enfin, Monsieur, soyez assuré de l'empressement avec lequel
NOTICE BIOGRAPfflQUE. XCIX
nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour faire cesser des plaintes aussi injustes que peu libérales.
Agréez, etc.
Au nom de l'Auditoire de Théologie,
Alexandre Nourrisson, préteur.
De quels documents s'armait la plainte? De cahiers d'étudiants, a-t-on dit. Pour nous, n'ayant point eu entre les mains le manuscrit du cours préliminaire du professeur sur la vie de Jésus et le siècle apostolique, nous extrayons de la grande histoire du christianisme quelques passages relatifs aux miracles de Jésus, à celui de la conversion de Paul et au miracle en général, d'après lesquels on pourra se faire une idée suffisante de ce qu'avançait l'enseignement suspecté :
Le charme de l'enseignement du Maître n'était pas toujours ce qui attirait sur ses pas le plus grand nombre. Ces guérisons, ces exorcismes que les juifs sollicitaient de leurs moindres rabbins, à plus forte raison venait-on les demander à Jésus. De toutes parts on lui amenait des malades, des infirmes, pour qu'il leur imposât les mains. Voyait-il alors quelqu'un d'entre eux l'implorer avec confiance, par un regard de commisération, par une parole affectueuse, il le renvoyait sinon guéri, du moins soulagé, plein de courage et d'espérance. Un de ces infortunés qui se croyaient possédés du démon, r interpellait-il en chenjin, Jésus adjurait avec autorité l'esprit malin de sortir de cet homme, et le malheureux, se croyant délivré, reprenait possession de lui-même. A la vue des miracles de sa bonté, comment un peuple nourri dans la foi la plus implicite au merveilleux ne lui en eût-il pas attribué une foule d'autres pour nous moins explicables? Aussi venait-on de loin pour en être spectateurs. Mais lui se dérobait à cette vaine curiosité et éconduisait ceux qui ne voulaient croire en lui qu'à la vue de quelque prodige ^
Maintenant que le sacrifice est consommé, leur âme, d'abord consternée, se relève par l'espoir de ce qui doit le suivre. Ils se rap-
^ Hist. du christianisme, tome I, p. 21.
C NOTICE BIOGRAPHIQUE
pellent que, selon les prophètes, « le Messie devait souffrir pour entrer ensuite dans sa gloire. » Ils se rappellent que leur Maître leur a promis de les y associer.
Ce n'est donc plus dans le séjour des morts qu'ils le contemplent, mais à la droite de son Père où il est allé les précéder. Aucun d'eux, il est vrai, ne l'a vu se relever du tombeau; il ne leur est apparu qu'à de rares intervalles, et assez confusément pour qu'ils aient hésité à le reconnaître et n'en, aient conservé que dessouvenirs discordants. Mais ils croient à la parole et aux promesses de leur Maître. L'espérance de son prochain retour leur garantit sa résurrection. Toutes leurs pensées se portent donc désormais sur ce second avènement '.
La Pentecôte était proche. Jérusalem allait de nouveau se remplir d'une multitude de Juifs, venus de tous les points de la dispersion. C'était plus que jamais pour les disciples le moment de confesser publiquement le nom de leur Maître. Le jour venu, ils étaient donc réunis en grand nombre, s'exhortant les uns les autres par des. prières plus ferventes que jamais, se préparant à l'accomplissement de ce grand devoir. Dans ce moment ils croient voir une lumière éclatante remplir tout à coup la salle où ils étaient assemblés, et le Saint-Esprit, que Jésus leur a promis en attendant son retour, descendre sur eux en forme de langues enflammées. Les Galiléens de la suite des apôtres se répandent aussitôt parmi la foule "
Paul enjporte avec lui, comme un dard fixé dans son cœur, le souvenir, l'image d'Etienne expirant. La route est longue de Jérusalem à Damas : Paul a le temps de réfléchir. Qu'a-t-il fait et que va-t-il faire? Lui, Paul, le lettré de Tarse, l'élève du noble Gamaliel, il a pu consentir, applaudir à un infâme assassinat, il s'est fait le complice des meurtriers, le valet des bourreaux ! Et maintenant ira-il de nouveau tourmenter des innocents, les livrer au sanhédrin, déchaîner contre eux les fureurs populaires? Non! cette odieuse mission ne s'accomplira point. Ce Jésus, que dans une sublime extase, Etienne a vu ouvrir les cieux pour l'y recevoir, Paul, dans sa conscience bourrelée, l'entend qui lui reproche ses lâches violences et ses barbares projets. Terrassé, foudroyé par cette voix,
' Hist. du Christianisme, t. I, p. 21. * Hist. du Christianisme, tome I, p. 21.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CI
jl cède à l'aigiiillon qui le presse. Ses généreux instincts se réveillent; il envie au saint diacre sa confession, son martyre, il veut au même prix, s'il le faut, renouveler devant les Juifs cette confession héroïque : « Jésus , fils de Dieu ' ; » tel est le premier mot qu'il prononce dans la synagogue de Damas.
Quoique la critique moderne se soit exercée plus ou moins sur tout l'ensemble de la littérature biblique, c'est sur la réalité des faits extra-naturels que portent plus spécialement les débats auxquels elle a donné lieu ; c'est par là qu'elle a causé le plus d'émotion dans l'ancien monde théologique... Sous ce rapport la science moderne tend à produire dans la théologie protestante un changement analogue à celui que la renaissance des lettres avait produit dans celle du moyen âge. Comme les miracles de l'époque extrabiblique furent alors complètement abandonnés dans la théologie protestante, les miracles bibliques, à leur tour, ont été dans le christianisme moderne mis en question A notre avis, néanmoins, ce
serait se former du christianisme progressif une idée bien étroite et bien fausse que de la borner à la négation du miraculeux, et nous avons peine à comprendre, de la part de ceux qui le nient ainsi que de ceux qui l'alTirment, tout le bruit qui se fait encore autour de cette question, comme si la grandeur, la sainteté, la réa* lité même des principaux faits de l'histoire évangélique dépendaient du point de vue sous lequel ils s'étaient présentés aux témoins et aux narrateurs contemporains
Le miracle, produit de la foi, bien plus qn'il ne la produit ellemême, ne devient matière à dispute que lorsqu'on en fait de nos jours un argument ou un article de foi *.
Dans la séance de janvier de la Compagnie des pasteurs, où selon l'usage le rapport annuel de la Faculté lui était présenté, des explications furent demandées au professeur: il ne répondit que pour se refuser à en donner. La discussion des points inculpés de son enseignement fut reprise dans la séance suivante et finit par aboutir à un arrêté du corps. Il est indispensable de transcrire ici les lignes les
' Hist. du Christianisme, tome L p. 31.
2 Hist. du Christianisme, tome V, p. 298-299.
en NOTICE BIOGRAPHIQUE.
plus importantes des procès-verbaux de la délibération, avant de nous livrer à l'examen des situations respectives.
Après la lecture du rapport (de la Faculté) faite par le secrétaire, MM. Ramu et Bouvier prennent successivement la parole pour communiquer à la Compagnie des plaintes qui leur sont parvenues de divers côtés sur la tendance de l'enseignement de M. le professeur d'histoire ecclésiastique. Il résulterait du rapport de ces messieurs, que M. Chastel aurait ébranlé la foi aux faits miraculeux qui nous sont rapportés dans l'Évangile, soit en interprétant quelques-uns d'entre eux d'une manière naturelle, soit en passant les autres sous silence.
M. Chastel , prenant la parole, dit qu'il est prêt à donner des éclaircissements à ce sujet à ceux des membres de la Compagnie qui les lui demanderaient en particulier, mais qu'il ne saurait répondre à des interpellations individuelles faites dans le sein de la Compagnie. Il se borne à repousser l'épithète de rationaliste et l'accusation de rationalisme, et à déclarer que le rapport fait à la Compagnie est incomplet, inexact et infidèle, sans doute contre les intentions du rapporteur '
Dans la séance du 17 janvier, M. le modérateur invite ceux des membres de la Compagnie qui auraient eu des entretiens avec M. Chastel ou de nouveaux rapports sur son enseignement à les communiquer.
M. le professeur Choisy a fait une visite à M. Chastel, et s'est convaincu que le professeur n'avait point eu l'intention d'ébranler la foi aux miracles, auxquels il donnait en général une complète adhésion. M. Chastel lui a déclaré entre autres choses qu'il avait enseigné que Christ avait un pouvoir surhumain, que la plénitude de l'Esprit de Dieu avait habité en lui, que les miracles étaient nécessaires pour convertir les Juifs ; que pour ce qui concerne le miracle de la Pentecôte, il a exposé l'interprétation de Hase et de Neander, en prévenant les étudiants qu'elle ne lui paraissait plausible qu'en quelques points, et que lui-même n'en était pas satisfait ; que, relativement au miracle de la conversion de saint Paul, il a exposé H est vrai une interprétation naturelle. — MM. les professeurs Che-
' Ce dernier, dans la séance suivante, maintint, avec courtoisie mais fermeté, ses allégations et ses impressions.
XOnCE BIOGRAPHIQUE. CHI
nevière, Manier, Duby, Cellérier, MM. Diivillard,Golaz et Pallard, qui se sont entretenus avec M. Chaslel, déclarent avoir retiré de ses conversations la même conviction que M. Choisy. M. Liotard ajoute qu'il a rencontré un de messieurs les étudiants en théologie qui lui a dit que si parfois on pouvait soupçonner chez M. Chastel une tendance de libre interprétation, il manifestait toujours le plus vif désir de conduire ses élèves à Jésus-Christ, et que son enseignement portait l'empreinte d'une profonde piété
La délibération de la seconde séance, celle du H janvier, aboutit à l'adoption de l'ordre du jour suivant :
Va l'article 46 de la loi du 27 janvier 1834, qui confère à la Compagnie la surveillance de l'enseignement des professeurs de théologie; vu les explications et informations communiquées en ce jour par divers membres de la Compagnie, et spécialement par ceux de la Faculté de théologie sur la nature de l'enseignement de M. le professeur Chastel en ce qui concerne les faits miraculeux ; acceptant l'assurance qui lui est donnée que ce professeur n'a point eu l'intention d'infirmer la croyance à ces faits, base de la religion révélée, et se confiant pour l'avenir en sa sagesse : la Compagnie passe à l'ordre du jour.
Considérons maintenant les parties en litige. Les demandeurs, — je ne dis pa.s les attaquants, — sont deux hommes justement honorés de tous : l'un, pasteur modèle, l'autre, prédicateur émouvant, auteur de la Doctrine chrétienne et de VAdj-esse à mes concitoyem, en 1835, qui expose avec une force de conviction, une chaleur et une éloquence alors fort applaudies, les principes de l'Église nationale de Genève, disciple docile et enthousiaste des saintes Écritures, de qui l'auteur de celte notice a appris à aimer le Christ et la Bible de tout son cœur et de toute son âme. Ils viennent, non dresser un réquisitoire mais demander des explications. Nous savons que, pour prendre cette initiative, qui ne fut pas sans courage ni sans douleur, ils obéissaient à ces trois raisons-ci : danger que
CIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
courait l'Église nationale de Genève, alors attaquée et par le catholicisme et par la dissidence, si paraissait s'ébranler sa seule base, la Bible, toute la Bible, rien que la Bible : — devoir de la Compagnie, à qui la loi du 27 janvier 1834 en reconnaissait le droit, de surveiller l'enseignement théologique ; — préservation de la foi chrétienne, qu'on tenait, conformément à l'analogie du protestantisme traditionnel, pour inséparable de l'autorité absolue et infaillible des textes, à laquelle pasteurs et professeurs avaient juré fidélité, à laquelle croyaient et dont avaient besoin les troupeaux. Les demandeurs se plaçaient donc sur le terrain ecclésiastique et dogmatique tout ensemble.
En face de cette mise en demeure assez grave et assez pressante, le défendeur se renfermait dans un quasisilence, n'acceptant que des interrogations privées, n'assistant pas à la seconde séance, et alléguant, pour justifier cette attitude, le droit de la liberté d'enseignement. Il se retranche, non sans fierté, sur le terrain scientifique et académique. Mais alors, dira-t-on, pourquoi n'avoir pas saisi cette belle occasion d'exposer toute sa pensée, d'éclairer pleinement ses collègues qui étaient des amis, un corps qui avait droit à tout savoir, un public effarouché, une presse mal disposée? Pourquoi, ajoutera-t-on, ne s'être pas, dans ce débat solennel, avancé hardiment en prophète du christianisme spirituel et progressif, pour montrer comment, une fois le droit légitime delà critique historique appliqué à la lettre des Écritures s'exerçant, la divinité de l'esprit n'en ressortait qu'avec plus d'éclat? Pourquoi?,... Il en faut bien 'convenir, c'est que Chastel était du tempérament dont sont faits les Erasme et les Melanchton plutôt que les Luther. Il n'aspirait à être ni un héros, ni un prophète. Hâtons-nous d'ajouter que, en toute autre question qu'il aurait eue souverainement à cœur et sous une plus rude pression, il eût pu le devenir. Mais ici la question ne le prenait pas aux entrailles, ne soulevait ni dans un sens ni dans l'autre sa conscience intime. Sans nier formellement
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CV
les faits miraculeux, il les interprétait, ainsi que bon nombre des disciples de Schleiermacher, comme des phénomènes réels aux yeux des contemporains, et par conséquent vrais subjectivement. Mais, pour lui, ce n'était pas là question de vie ou mort, de foi ou incrédulité, de tout ou rien. L'aspect surnaturel de ces récils ne lui paraissait pas l'essentiel, en un mot, le surnaturel ne maîtrisait pas, ne subjuguait pas son sentiment religieux.
Si maintenant nous regardons à ses amis, aux intermédiaires bénévoles, ils ne nous paraissent pas avoir joué un rôle brillant dans l'afTaire. S'étant arrêtés à l'intention, ils ont vu moins clair et moins profond que le rapporteur dans la doctrine. Quand ils insistent sur le supranaturalisme de l'inculpé, ils font voir ou qu'ils n'ont pas pénétré jusqu'à l'arrière-fond de sa pensée, ou qu'ils ont laissé prendre à leur juste estime pour les mérites du professeur et pour le succès de son cours une part trop grande dans l'appréciation d'un fait. Ou peu de clairvoyance, ou beaucoup de complaisance.
Quant à la Compagnie, elle ne pouvait guère prendre d'autre attitude (jue celle cjui lui fut injustement reprochée par ses détracteurs, ni conclure autrement qu'elle ne le fit. Résolument supranaluraliste et fortement attachée au double principe de l'Église réformée d'alors, elle devait tenir d'une part à déclarer une fois de plus sa croyance, unanime sur ces points, de l'autre, à donner à Chastel à la fois un témoignage personnel de confiance et un avertissement indirect.
Les choses en seraient restées là, si la presse religieuse et politique ne s'était emparée de l'incident pour le représenter sous des couleurs faussées par l'esprit de parti, et en faire un grief contre l'Église nationale, qui, depuis un certain temps, était devenue une cible et pour les fusiliers de l'orthodoxie et pour ceux de la négation. Ce fut elle, plus que Chastel, que frappèrent ces jugements excessifs aux veux de tout lecteur d'aujourd'hui, qui furent insé-
CVI NOTICE BIOGRAPfflQUE.
rés dans les Archives du christianisme des 25 janvier, 8 et 22 février 1840 et dans la trop fameuse gazette de Hengstenberg'. Là. non content de dénoncer une «tendance tout au moins incertaine et douteuse, » le correspondant prévoit l'invasion d'un rationalisme agressif et de la grande incrédulité germanique. Ici. c'est un anonyme qui se pose en avocat et presque ouvertement en professeur de la nouvelle école de théologie, et termine son réquisitoire par ces mots : «nous voyons maintenant qu'il est plus nécessaire que jamais que notre École subsiste, et nous pensons que la chrétienté protestante elle-même doit le souhaiter. » A l'autre extrême, c'est un spectateur ironique, le Nouvelliste vaudois (28 janvier), qui reproche à Chastel de n'être un novateur qu'à demi, sans hardiesse philosophique, et qui néanmoins l'encourage et pousse le clergé genevois à sortir des voies de sa prudence habituelle, pour entrer carrément dans le pur rationalisme.
Nous pouvons nous dispenser de citer ces passages, bien que sous des mots durs ils renferment çà et là des vérités utiles, car ils sont dictés par cette critique superficielle et injuste, habituelle à la presse de parti. Mais pour bien peindre la véritable disposition des esprits dans l'Église, il faut du moins rapporter quelques-uns des articles écrits par les représentants loyaux de la Compagnie, hommes que leurs idées classeraient aujourd'hui dans le centre droit. Voici d'abord à Genève le digne pasteur Ph. Basset, adressant au Fédéral du i février la lettre qu'on va lire :
Il est des matières graves et délicates qui ne peuvent être convenablement traitées que par les Corps spéciaux chargés de les examiner, et qui sont presque toujours mal comprises et mal représentées au dehors
D'après les considérants qui motivent son ordre du jour, il est maintenant facile à chacun d'estimer à sa juste valeur cette accusa-
' Evangelische Kirchenzeitung du 14 mars et du 1er jivril.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CVll
tion de rationalisme, si promptenient et si témérairement essayée contre la Compagnie par des voix insidieuses o« mal instruites. La Compagnie déclare hautement qu'elle croit aux faits miraculeux, et qu'elle les regarde comme la base de la religion révélée. Voilà sa profession de foi, claire, explicite et solennelle, telle qu'elle a été spontanément proclamée par Vunanimité de ses membres. Ce n'est pas là pour elle, comme pour le Nouvelliste vaudois, une simple ligne de démarcation dans les opinions chrétiennes, mais c'est la limite sacrée qui sépare le christianisme de ce qui n'est pas lui, et qui seule lui conserve le sceau distinctif de la divinité. C'est sur ce fondement qu'a toujours reposé et que repose encore l'Église de Genève. Si elle a secoué le joug des confessions de foi humaines, destinées à maintenir oflTiciellement certains formulaires de doctrine, elle n'en est que plus attachée au texte même de l'Évangile, comme à une Écriture divinement inspirée, dont elle accepte en tout point la divine et infaillible vérité. — Qui pourra dans tout cela, je le le demande, trouver quelque place pour le rationalisme? Aussi puis-je bien déclarer que, parmi tous les membres de notre clergé, je ne connais pas un seul rationaliste. M. Chastel lai-méme a repoussé énergiquement le mot et la chose dès le commencement des débats provoqués à l'occasion de son enseignement.
En France. Ferdinand Fontanès. ancien camarade d'études de Chaste!, moins avancé (jue lui dans les voies de la critique, prend néanmoins sa défense et celle de la Compagnie dans son journal VÉiangéliste^ :
Elle (la Compagnie) a voulu faire elle-même sa profession de foi, en qualifiant les miracles et les présentant comme la base de la religion révélée. Elle aurait bien pu se dispenser de prendre cette précaution, car sa foi aux miracles ne saurait être douteuse pour celui qui connaît sa liturgie et son catéchisme ; mais puisqu'elle a eu l'intention de s'expliquer sur ce point, le devoir de la presse est d'enregistrer fidèlement ses paroles.
UÉvangèliste, 1er mars.
Avant de juger les gens et de les condamner, il faut se donner ^ Articles du 1er mars, du 1er février, du lo mars.
CVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
d'abord la peine de les comprendre; avant de crier au rationalisme, il faut étudier les théories que M. Chastel a pu aborder, à la suite de théologiens dont la piété et la foi ne sauraient être niées. Quant à son refus d'explication ofTicielle, il est assez motivé par le désir de préserver de toute atteinte la liberté d'enseignement et d'examen. L'inflexible silence de M. Chastel ne sera compris que de ceux qui connaissent en lui un caractère élevé, généreux, et une conscience capable de se dévouer pour sauver un principe.
UÉvangéliste, ler février.
Quant aux théories par lesquelles le professeur Chastel a
cherché, dit-on, à expliquer les moyens dont la Providence a fait usage pour produire certains faits extraordinaires^ quel est le pasteur assez étranger à la théologie pour ignorer que les meilleurs amis de la Révélation ont cherché à faciliter la croyance aux miracles, et qu'indépendamment de la théorie de Charles Bonnet, on en compte plusieurs dans la théologie moderne? Nous allons plus loin et nous disons que tout esprit qui pense s'est fait une explication des faits qu'il admet, c'est-à-dire une manière de les concevoir; il a sa théorie bonne ou mauvaise. Ajoutons enfin que si M. Chastel n'avait pas voulu conserver à l'Évangile un caractère miraculeux, il n'avait pas de théorie à faire sur les miracles, il lui suffisait de les nier purement et simplement. Nous le connaissons assez pour être persuadé qu'il l'aurait fait, si telle eût été sa conviction. L'Évangéliste, 15 mars.
Lorsque l'écho de cette discussion entre théologiens fut ainsi sorti de ces huis mal clos et eut résonné partout, il arriva que Chastel reçut plus d'une lettre anonyme où on le sommait de quitter la place ou de demander à Dieu sa lumière. Cette arme des fanatiques inintelligents et lâches de tous les partis, égratigne peut-être, mais ne tue pas. Il s'échangea des coups plus sérieux. Ce qui fut écrit de plus digne d'attention tomba d'une plume qui s'était trempée, au premier jour, dans l'encre trop acre de la presse orthodoxe étrangère, celle de Merle d'Aubigné. Dans le discours d'ouverture* du semestre d'été 1840, de l'École de
' Les miracles ou deux erreurs.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CIX
théologie évangélique de Genève qui fut publié « par arrêté de la Direction,» l'éminent écrivain abordait ainsi le sujet du débat de janvier :
Celte cité qui semble si tiède quand il s'agit de la foi, a retrouvé quelque chose de sa sensibilité antique ; elle s'est émue parce qu'on a dit que les œuvres surnaturelles du christianisme étaient niées dans son sein. Il faut le reconnaître, l'occasion était grave; et le cri d'alarme, poussé en cette occurrence par des hommes honorables, devait retentir fortement dans les murs de la ville de Calvin
Maintenant, il est vrai, cette sensation semble dissipée Nous
sommes trop convaincu de la droiture et des sentiments élevés de l'auteur des enseignements que nous signalons, pour ne pas croire qu'il exposera sa doctrine franchement et sans aucune réticence.
Le rationalisme des races germaniques vient de donner, à ce qu'on nous assure, le premier signal de son invasion
Ce commencement d'mvasion est un événement dans TÉglise
La foule des unitaires n'échappera pas; ils gravitent vers le rationalisme.
Puis il en prenait occasion pour signaler deux erreurs concernant les faits surnaturels du christianisme, celle des superstitieux qui font consister la révélation dans les miracles plus que dans les dogmes, et celle des rationalistes qui jettent bas du même coup les dogmes et les faits.
Il y a deux faux points de vue concernant les faits surnaturels du christianisme
Les uns donnent trop peu aux miracles puisqu'ils les nient; et les autres leur donnent trop, puisqu'ils en font l'essentiel de la religion, la seule chose sur laquelle on soit appelé à confesser sa foi.
Nier les miracles, c'est tomber dans le rationalisme; séparer les miracles de l'essence du christianisme, c'est s'approcher de la superstition.
Pré^entons-nons devant l'Église de Jésus-Christ, fermes dans la foi à ses miracles et fermes dans la foi à ses mystères; ce sont là les deux colonnes sur lesquelles le christianisme repose.
€X NOTICE BIOGRAPHIQUE
Évidemment l'auteur attaque ici d'un côté le professeur incriminé, de l'autre la Compagnie des pasteurs, pour glorifier la pensée supérieure dont son École est le portedrapeau. Nous regrettons de ne pouvoir nous arrêter davantage sur cette brochure h quelques égards remarquable, mais qui pèche par ce caractère inhérent à tout plaidoyer historique de prendre des types pour des êtres réels, de foncer les couleurs en effaçant les nuances, et, notamment ici, de méconnaître tout ce qu'il y avait de piété chez l'homme (|u'on est tout près de représenter comme un pionnier de l'incrédulité germanique, et de foi aux vérités substantielles de l'Évangile chez ceux qu'on dépeint comme des supranaturalistes à la vérité, mais comme des mal-croyants.
Que faisait cependant Chastel? Eftarouché, et se croyant beaucoup plus menacé qu'il ne l'avait réellement été par cette mise en demeure de s'expliquer, il persistait dans son silence. Il se taisait, et par prudence, et par répugnance pour toute affirmation tranchée sur ce sujet, et par fidélité aux engagements implicites qu'avaient pris pour lui ses amis, et qu'avait consacrés l'arrêté de la Compagnie. Bientôt une double préoccupation détourna les esprits de cette ample matière à disputes : la peur de l'invasion catholique, qui rapprochait les bons prolestants des deux Églises; la résistance à la révolution de 1841 , qui rapprochait tous les conservateurs. D'ailleurs, les belles conférences de Chastel sur l'Église romaine et le brillant succès de ses deux grands ouvrages couronnés ne laissèrent plus voir en lui qu'un savant qui honorait son pays, un conférencier qui servait dignement la cause, chère à tous, du protestantisme menacé.
Nous signalions deux événements de sa carrière académique. Voici maintenant le second.
A la suite de la révolution du 7-9 octobre 1846, le professeur de littérature. Albert Rilliet-de Candolle, donne sa
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXI
démission dans la séance de l'Académie du 3 novembre, et la confirme par écrit le 7 : puis il adresse à tous ses collègues une circulaire imprimée', datée du 16 novembre 18i6. Il y veut justifier sa résolution, et entre à cet etTet dans une discussion qui porte sur les trois questions suivantes : « La révolution du 9 octobi-e 1846 a-t-elle apporté quelque modification dans la situation des membres de l'Académie, en tant que fonctionnaires publics ? — Quelle est la nature de cette modification ? — Quelles doivent en être les conséquences ? » Le professeur étant un fonctionnaire du gouvernement doit suivre sa fortune et tomber avec lui. de peur, en restant sous un gouvernement nouveau, révolutionnaire et illégal, comme celui d'octobre, de paraître son complice. C'est une affaire de principe, de conscience, de devoir, de respect pour la logiijue, pour l'honneur, pour la jeunesse du pays.
Plaidoyer vigoureux, hautain, mordant, doctrinarisme inflexible d'un homme d'un grand mérite, mais que l'âge n'avait pas encore modéré.
Au reste, on se fera une juste idée de la situation et de la brochure par la réponse inédite (ju'y fit Chaslel. Nous la publions ici telle quelle, sauf (juelques allusions, aujourd'hui inopportunes. ;> des faits contemporains. On y verra la noble et Mère idée qu'il se faisait du professorat.
Genève, 21 novembre 1846.
Monsieur et très honoré coliè^'ue.
Le même motif qui dans la dernière séance de l'Académie me fit prendre la parole pour annoncer une résolution opposée à celle dont vous veniez de nous faire part, m'engage à prendre la plume pour combattre les raisons par lesquelles vous cherchez à justifier votre démission. Je ne puis, pour ce qui me concerne, laisser sans réponse une apologie qui emporte nécessairement la condanmation de ceux de vos collègues qui ont cru devoir reprendre leurs fonc-
' Sans couverture ni titre ; 19 pages grand in-8o
CXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
tions dans l'enseignement. Comme vous, je pense que dans des questions si graves il n'est pas permis de prendre un parti qu'on ne puisse au besoin justifier; je pense que celui qui a une conviction forte et claire sur la conduite quil croit devoir suivre dans des circonstances critiques, doit être prêt à l'énoncer et à la soutenir (sans pour cela, il est vrai, se croire obligé de la publier); et que plus il estime ceux dont la détermination a été contraire à la sienne, plus il se doit à lui-même de leur faire connaître en quoi il les trouve dans l'erreur.
Je ne dirai que peu de mots de la question d'utilité traitée dans quelques pages de votre écrit.
Il est permis sans doute à chacun de nous de se montrer modeste sur la valeur de l'enseignement qu'il donne à ses élèves, et de se consoler pour eux s'ils en sont privés. Mais il n'est permis à aucun de nous de faire bon marché de l'existence du corps qui l'a choisi, qui l'a admis dans son sein, ni d'envisager sans regret les conséquences d'une détermination qui priverait notre jeunes.se des services de tous ses professeurs. Si humblement que nous voulions penser de l'Académie actuelle de Genève, il s'y trouve encore, grâce à Dieu, des hommes doués de quelque mérite, revêtus de quelque illustration, et dont ni vous ni moi ne pourrions assez déplorer la perte. De tels hommes ne s'improvisent pas, le pays qui les a produits n'en produit pas tous les jours de pareils; et ce n'est pas sur notre petit théâtre, avec nos faibles ressources, et surtout dans les circonstances où nous sommes, que nous pouvons espérer de voir des étrangers distingués venir combler les vides qu'ils laisseraient.
Ils ne laisseraient aucun vide, dites-vous, en quittant leur position officielle , ils deviendraient membres d'une académie libre, et leur parole affranchie aurait encore plus de retentissement et plus d'éclat. Mais, Monsieur, qui vous assure que cette ressource leur serait permise?
Nous ne savons ce que l'avenir nous réserve ; peut-être l'enseignement libre deviendra-t-il pour le pays et pour nous tous une nécessité ; mais quelque distingués que fussent les hommes auxquels il serait confié, qu'on ne s'en dissimule point les inconvénients, qu'on ne s'en exagère point les avantages. Les étudiants, ne pouvant suivre à la fois tous ces cours rivaux, iront de préférence où l'on obtient les grades, où l'on peut prétendre aux pla-
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXHI
ces; nos savants délaissés accepteront ailleurs des positions où ils sentiront leurs efforts mieux appréciés et leurs services plus utiles; et, jusqu'à ce qu'on leur ait trouvé des remplaçants dignes d'eux, voilà l'enseignement public en souffrance, l'intérêt de la science pour longtemps compromis, le niveau intellectuel de Genève pour longtemps abaissé. Les élèves étrangers, les nationaux eux-mêmes se dirigeront ailleurs, le courant une fois détourné ne reviendra que bien tard, si jamais il revient, et enfin voilà pour jamais brisé ce corps académique qui. dans nos plus mauvais jours, dans nos quinze ans d'esclavage, fut un des plus fermes appuis de notre nationalité. Gela vaut la peine, Monsieur, convenez-en, qu'on y regarde de très près et qu'on ne prenne pas légèrement une détermination aussi grave que la vôtre.
Quelque tristes cependant que soient à mes yeux les conséquences qu'elle doit entrainer. je n'hésiterais pas à la regarder comme obligatoire pour chacun de nous, si je la croyais comme vous conforme au devoir et dictée par la conscience. Je me dirais aussi : toute la science du monde ne vaut pas pour notre jeunesse l'exemple salutaire d'un attachement inflexible au devoir. Placés dans l'alternative de mourir ou de trahir leur conscience, les chrétiens du premier âge ne calculaient pas ce que l'Église perdait en les perdant ; ils mouraient, et leur martyre était plus éloquent que ne l'avaient été toutes leurs paroles. Mais puisque nous prenons nos exemples dans l'Église primitive, à côté de ces hommes admirables combien d'esprits égarés, qui, par une fausse contrefaçon du martyre, allaient au-devant d'un trépas criminel, puisque la conscience ne le commandait point, et au lieu d'un modèle de dévouement ne donnaient qu'un triste exemple de désertion, que l'Église flétrit à juste titre ! Prenons garde dans l'occasion actuelle de prendre un devoir chimérique pour un devoir réel, et de mettre le suicide à la place du martyre.
J'ai hâte, comme vous le voyez, d'arriver à la discussion des principes, et d'examiner avec vous, tout intérêt à part, même les intérêts les plus relevés, quel est le devoir que la situation du pays prescrit à chacun des membres de notre corps. Il faut, dites-vous, qu'il y ait au moins sur les questions politiques essentielles harmonie de vues entre les magistrats qui gouvernent et les maîtres qui instruisent; en général, entre le pouvoir et ceux qui le représentent dans les diverses branches de l'administration. D'où vous
CXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
concluez : 1° que le pouvoir ne saurait accepter pour organes de l'instruction qu'il fait donner aux frais de l'État, des hommes qui seraient en opposition avec ses vues politiques ou celles de la majorité dont il est le représentant; 2» que, les acceptât-il, ces hommes eux-mêmes ne sauraient, avec conscience ni avec honneur, occuper la place qu'il leur conserverait. Or, ajoutez-vous, la révolution du 7 octohre ayant hrisé violemment l'ordre légal constitutionnel sous lequel nous vivions, il en résulte que tout ami de l'ordre légal doit quitter de gré ou de force les fonctions qu'il remplissait sous l'ancien gouvernement, et s'il n'en est démis, doit lui-même s'en démettre.
Avant d'énoncer de tels principes, en avez vous bien vu. Monsieur, toute la portée? Quant à moi, si j'étais à la tête d'un gouvernement révolutionnaire, loin d'exiger ou d'accepter votre démission, je confierais, sur ce seul énoncé, toutes les chaires de la république à un professeur si empressé d'aplanir mon chemin et de servir mes instincts destructeurs. Quoi ! non content de trouver naturel^ convenable, nécessaire pour un tel gouvernement de mettre de côté tous les hommes dont les principes le gênent, non content de lui prêcher les destitutions en masse, vous voulez lui en ôter l'embarras, la responsabilité, vous voulez qu'à l'instant même où un pouvoir quelconque est parvenu par violence, par surprise ou autrement, à supplanter les autorités constituées, il fasse maison nette de tous les fonctionnaires qui pensent autrement que lui, et que ceux qu'il aurait pu oublier se hâtent de plier bagage !...
C'est en vain que pour justifier de semblables principes, vous invoquez l'exemple de notre précédent gouvernement. Dans ses nominations, à la vérité, il faisait choix, autant que la justice le lui permettait, de fonctionnaires, d'employés, dont les vues politiques fussent en harmonie avec les siennes. Mais pour les placer a-t-il jamais déplacé personne, a-t-il jamais destitué personne pour cause d'opinions? Vous-même l'eussiez-vous approuvé de le faire? Enfin, avait-il l'air de trouver mauvais, ou étrange, ou honteux que des hommes professant des principes différents des siens, mais qui servaient le pays fidèlement, conservassent sous lui des fonctions publiques ?
Je conçois qu'un fonctionnaire de l'ordre militaire, obligé peutêtre de combattre les armes à la main ceux qu'il soutenait naguère, aime mieux déposer son grade ou se faire destituer, que de devenir
NOTICE BIOGRAPfflQUE. CXV
l'aveugle instrument d'une politique qu'il réprouve. Mais la politique qu'a-t-elle de commun avec la plupart des branches d'enseignement? Un régent ne saurait-il, à moins d'une parfaite sympathie d'opinions avec ceux qui gouvernent, maintenir la discipline dans sa classe, on expliquer à ses élèves la règle du que retranché? Y a-t-il deux manières, l'une conservatrice, l'autre radicale, d'enseigner les propriétés des nombres, des lignes et des surfaces? Les révolutions de notre pauvre Genève ont-elles quelque influence sur les mouvements de Jupiter, de Saturne, ou troublent-elles les lois du règne végétal? Si vous eussiez fait vous-même ces restrictions et bien d'autres que le simple bon sens commande, j'aurais mieux compris, je l'avoue, l'application de votre principe à d'autres branches de l'enseignement. Je suis tout prêt à reconnaître, eneflet, que certaines parties du droit, de la philosophie, de l'économie politique, de la morale, de la théologie, de l'histoire civile, et même de l'histoire ecclésiastique, ont avec la politique des rapports plus ou moins étroits, et qu'un gouvernement puisse désirer de voir, autant que possible, ces chaires occupées par des hommes qui partagent ses vues. S'ensuit-il pour cela que ceux qui ne les partagent pas doivent, en se retirant, se hâter de conibler ses désirs?
Tout dépend, à cet égard, de l'idée qu'on se forme d'un homme chargé de l'enseignement public. Si par cela seul qu'il est nommé, payé et révocable par l'État, il doit se considérer comme l'homme, l'agent, l'instrument de ceux qui gouvernent l'État, ou comme l'organe passif de la majorité qu'ils représentent, comme un serviteur qui a aliéné sa liberté, et qui, en échange de la faveur qu'on lui fait et du salaire qu'il reçoit, se voue corps et âme à son maître pour agir aveuglément d'après ses inspirations, je comprends que, la majorité qu'il servait étant changée ou vaincue, il se croie par là réduit au silence, et obligé de tomber avec les maîtres qu'il servait. Mais quel homme chargé de l'enseignement public a jamais pu se former de ses fonctions des idées si peu relevées, ou quel homme s'en formant de telles idées a jamais pu accepter ces fonctions? Vous l'avez dit, l'enseignement n'est pas un métier, mais une mission. Et cette mission quelle est-elle? Ce n'est pas assurément de combattre le gouvernement, mais ce n'est pas non plus de le servir, c'est de servir le public par le noble ministère de la science. Le pasteur aussi est confirmé, salarié, révoqué par l'État; doit-il pour cela se considérer comme le serviteur de ceux qui le confirment
CXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
et qui le paient? Sa vocation ne lui vient-elle pas de plus haut, et le jour où il croirait relever des puissances de ce monde, et prêcher de par un gouvernement ou de par une majorité, serait-il autre chose qu'un ministre infidèle? La vocation de l'homme enseignant lui vient de la même source : c'est du pouvoir qu'il reçoit son diplôme, mais c'est de Dieu qu'il tient son mandat; il est l'organe non de l'opinion d'un homme ou de celle d'une majorité, mais l'organe, le dispensateur de la vérité éternelle; en le transmettant, c'est sur Dieu, non sur le pouvoir qu'il a les yeux fixés, c'est dans sa conscience et non dans l'opinion du jour qu'il puise ses inspirations; il sert le public précisément parce qu'il parle un langage appris à une autre école; il le sert par son indépendance même; autrement, que serait-il, qu'un vain écho renvoyant à ceux qui l'interpellent les sons qu'ils lui ont envoyés?
Voilà, Monsieur, l'idée que je me forme du professeur, même du professeur officiel, et vous devez juger par là combien peu je me préoccupe des titres plus ou moins humiliants qu'on voudrait lui donner. Qu'on l'appelle fonctionnaire, subordonné, agent salarié, employé même, si l'on veut, et qu'à ce litre on ne lui laisse de choix qu'entre servir et se taire, qu'importe, si lui-même envisage tout autrement sa mission ? Les termes humiliants n'avilissent que ceux qui veulent bien s'en croire avilis. Au fait, à quoi se réduit chez nous cette subordination qui donne à quelques-uns tant d'ombrage? A des liens tout administratifs, à des rapports purement matériels. C'est le gouvernement, je le sais, qui nous fournit les locaux, qui nous fixe les heures, les jours où nous devons enseigner, qui exerce sur notre enseignement une surveillance extérieure, qui reçoit de nous, mais sans nous le dicter et seulement comme représentant de l'État, le serment de notre charge. Mais ce qui fait l'essentiel de cette charge, ce qui intéresse véritablement notre conscience de professeur, le fond même de notre enseignement, le pouvoir chez nous a-t-il eu jusqu'à présent la prétention de nous le dicter ? Jamais. Dès lors pourquoi nous effaroucher de ce titre de fonctionnaires? Si nous agissons avant tout en serviteurs de Dieu, si nous mesurons nos efforts et notre dévoûment, non sur notre salaire mais sur les exigences d'une conscience scrupuleuse, sur l'attachement que nous devons à la vérité et au bien public, si nous repoussons toute autre chaîne que celle du devoir, tout le monde aurait beau nous proclamer esclaves, nous n'en serions pas moins libres;
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CX\TI
et s'il vient un jour où cette liberté ofTense le pouvoir, s'il prétend nous dicter ce que nous devons dire et le sens dans lequel nous devons professer, nous protesterons par notre résistance et nous lui laisserons le soin de nous briser ; nous ne quitterons pas notre poste, nous attendrons qu'il nous en arrache. C'est ainsi que nous concilierons la fidélité avec l'indépendance, et que noire sacrilice, s'il est nécessaire, profitera réellement à la cause du devoir et à celle de la vérité
Il faut bien au reste que ces maximes, dans leur rigueur, aient été jugées impraticables, pour ne rien dire de plus, puisque dans les innombrables révolutions qui se sont accomplies en Europe pendant les soixante dernières années, nous avons vu tant d'hommes dont la conscience et l'honneur sont au-dessus de toit soupçon, dont le désintéressement et la probité n'ont jamais été mis en doute, traverser sans quitter leur poste les régimes les plus divers, remplir avec l'approbation générale, sous l'empire des principes les plus opposés, les fonctions les plus importantes et les plus délicates, et cela nullement parce qu'ils tergiversaient avec leur conscience, mais parce qu'ils savaient faire le sacrifice de leurs sympathies, de leurs répugnances personnelles, pour travailler, tant que leur pays accepterait leurs services, au plus grand bien de leur pays.
De tels exemples et beaucoup d'autres que je vous pourrais citer et au près et au loin, et que vous ne sauriez récuser, sont bien faits pour encourager vos collègues dans la ligne de conduite qu'ils ont suivie. S'ils se sont trompés, reconnaissez du moins que c'est en compagnie honorable
Comprenez que nous pouvons sans banalité, sans iadillcrence, sans compromettre notre franchise ni notre dignité, rester à un poste où jusqu'ici nos consciences n'ont point été violentées, où aucune atteinte n'a été encore portée à notre conscience ni à notre honneur, mais que nous regrettons vivement de ne plus vous voir
partager avec nous
E. Chastel, prof.
Dans la Faculté elle-même, quelle a été l'actlviié de Chastel? Ses aînés dans le corps l'avaient accueilli avec nne grande faveur. Dans la séance du 6 mars 1839. le doyen lui adresse un salut de bienvenue, eu disant « cora-
ex VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE.
bien son élection a été agréable à tous les membres de la Faculté, et avec quelle satisfaction ils l'y voient siéger avec eux. » Ces sentiments ont été partagés jusqu'au bout par ceux qui y sont entrés après lui'.
Depuis la fin de ce qu'on a appelé l'âge de la scolastique prolestante, la Faculté de Genève comprit que sa tâche, dans ces temps orageux pour le protestantisme de langue française où il avait à subir, ici les violences du pouvoir, là le contre-coup des luttes politiiiues, et un peu partout les attaques d'une philosophie anti-chrétienne, était de former moins des érudits que des prédicateurs, des apologètes, des pasteurs, des conducteurs d'Église, familiarisés avec la haute culture de leur temps, des patriotes, des hommes de bon conseil et d'action, en un mot des hommes. Pour préparer de pareils élèves, il fallait de pareils maîtres. Aussi la liste des professeurs genevois nous ollre-telle d'un bout à l'autre d'originales et vigoureuses individualités. Tels étaient ceux qui accueillirent Chastel. Le plus ancien, J.-E. Cellerier, critique libre autant que prudent, mais surtout type de cette piété intime, humble, doucement fervente et tolérante à la fois, qui se nourrit de la moelle de la Bible. J.-J. Chenevière, longtemps prédicateur brillant et goûté du peuple, dogmaticien polémiste, plus franchement supranaturaliste que Chastel, mais homme de combat autant que celui-ci l'était peu. D. Munier, hébraïsant ordinaire, mais excellent maître d'art oratoire, habile à discerner et à stimuler les talents divers, vrai « accoucheur des esprits,» conducteur de l'Église, influent, actif, dévoué, forte et souple intelligence, caractère énergique, grand cœur. Nommons ici le successeur de Duby, puisqu'il
' II a eu pour collègues : d'abord J.-L. Duby, J.-E. Cellerier, J.-J. Chenevière, D. Munier; puis, E. Diodati (nommé en 1840), H. OItramare (en 1854), E. iNaville (en 1860), A. Bouvier (en 1861), J. Cougnard (en 1865), L. Segond (en 1872).
* Nous avons retracé naguère sa carrière dans les Étrennes religieuses pour 1878.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. CXIX
suivit celui de Vaucher de si près. E, Diodali, penseur, causeur captivant au coin de son feu. précurseur de Vinet dans les voies d'une conception éthique et psychologique du christianisme évangélique, et qui aurait été son rival s'il avait eu plus de style et autant de goût k publier qu'il en avait à écrire. Homme de cabinet comme Diodati, et plus rigoureusement homme de science, Chastel était aussi plus enclin à produire et agir par le livre. Rapproché par les opinions de Chenevière et de Munier, il amortissait les heurts entre ces champions très vifs des deux tendances politiques contraires. Au reste, ses rapports avec tous ses collègues ont toujours été sinon très intimes, du moins paisibles et faciles.
Bien qu'il n'eut pas de goût pour l'administration, et qu'il n'ait jamais aspiré au rectorat, on pense bien, tel qu'on le connaît, qu'il s'acquittait avec conscience et exactitude de toutes ses fonctions et obligations académiques. 11 a été secrétaire de la Faculté, et en cette qualité chargé de la rédaction des procès-verbaux et des rapports annuels à la Compagnie des pasteurs, pendant onze ans, du o janvier 1849 au 5 mars 1860. Deux fois il a été élu doyen par ses collègues, pour une durée de deux ans, selon l'usage, du 0 décembre 1864 au 6 novembre 1866, puis du 6 octobre 1868 au 25 octobre 1870 ; enfin, il a été chargé de la surveillance de la Bibliothèque de la Faculté depuis 1867, et il a présidé aux modifications (ju'elle a subies et à son emménagement dans la salle 29 de l'Université, en 1872.
11 y a mieux que l'administration dans un corps enseignant; il y a l'amélioration de l'enseignement lui-même. Chastel y prenait un constant et vif intérêt, et, au besoin, y contribuait par une initiative personnelle directe. C'est ainsi qu'on le voit, déjà en 18o9, proposer, à côté du concours théologique annuel ouvert par la Compagnie dès 1830, un concours de prédication qui se scinda plus tard en deux, un de récitation, un d'improvisation. En 1842, il se chargea, en outre de son cours, de leçons de patristique; il recom-
CXX NOTICE BIOGRAPfflQUE.
raença en 1844. et plus tard, dans l'intervalle entre le professorat de Cellérier et celui de son successeur, il reprend ces exercices et dirige l'étude que font eux-mêmes les élèves de quelques homélies des Pères. Il se charge volontairement d'une quatrième leçon par semaine dans l'été de 187i. Et lorsque, en i878, le cycle de quatre années est réduit à trois, et, en compensation, le nombre des leçons par semaine porté de trois à quatre, il accepte sans hésiter et malgré son âge et les longues habitudes prises, l'obligation qui en résulte d'un remaniement considérable de ses cours. Avant toute considération personnelle, le bien de l'enseignement.
Dans l'espace de quarante-deux années', 612 étudiants se sont assis au pied de sa chaire. Que de sermons à écouter, de dissertations à lire et juger ! Il a été l'examinateur et l'attaquant de 41 thèses, c'est-à-dire en moyenne d'une par année. Et il a maintes fois présenté les analyses et les jugements motivés des jurys sur les concours théologiques.
Mais cette besogne ofTicielle, quelque sollicitude (ju'elle implique, ne laisse pas dans la mémoire des élèves qui en bénéficient l'empreinte profonde et chère des relations vivantes. Si Chastel s'est fait estimer et aimer des étudiants, c'est parce qu'il était bienveillant de cœur et parce qu'il savait être utile. Il accueillait avec empressement ceux qui venaient lui demander des conseils pour leurs travaux. Mais il ne faisait pas d'efforts pour les attirer. Sa réserve, pour ne pas dire une certaine timidité apparente, la crainte qu'on avait de lui faire perdre du temps, la crainte qu'il avait lui-même de paraître s'impo-
' Les locaux qu'a occupés l'auditoire de théologie pendant ce laps de temps, et dans lesquels Chastel a enseigné, ont été successivement le rez-de-chaussée de l'ancien bâtiment de la Compagnie, sur la place de la Taconnerie, démoli en 1875; depuis 1852, le second étage de la chapelle des Macchabées, avant sa restiuration actuelle ; enfin, depuis 1872, les salles 28 et 29 du palais de l'Université.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXXI
ser, accourcissaient les visites. Il ne semblait pas aspirer à exercer une influence, il n'inculquait pas ses idées; c'est à peine s'il les recommandait, tant, jaloux de son indépendance propre, il redoutait de porter atteinte à celle d'autrui. Sa manière n'avait rien d'autoritaire, ni rien d'enveloppant. Aussi son influence, très réelle pourtant, n'était point l'action directe et voulue de l'homme sur l'homme. Il faisait du bien à ses élèves, parce que l'exemple du travail sérieux, de l'honnêteté morale et scientifique.de l'attachement ému à toute revendication de la justice dans l'histoire en fait toujours. Il en faisait silencieusement par sa participation, fidèle jusqu'au bout et intelligente, aux opérations du comité genevois qui s'occupe des étudiants français à la Faculté, et aussi des intérêts connexes des Églises de France. Il en faisait surtout par ses leçons. Sans briller par l'imprévu, l'anecdote oul'apostropheéloquente. elles instruisaient, éclairaient, gagnaient l'adhésion de tous malgré les divergences d'opinions. Nul cours plus complet, plus consciencieusement préparé dans toutes ses parties, mieux proportionné, plus régulièrement achevé. Point d'obscurité, point de prolixité. On y apprenait beaucoup de ce qu'il faut connaître, et l'on n'avait rien à en désapprendre. La grande majorité des étudiants de la Faculté n'ont su d'histoire ecclésiastique que ce qu'il leur a enseigné, parce qu'ils pouvaient trouver suflisante cette nourriture substantielle et appropriée à leurs besoins. Mais les plus curieux, les plus laborieux, ont reçu de lui une impulsion qu'ils n'ont pu oublier. Que d'hommes sont devenus amateurs d'histoire à cette bonne école ' !
* Si l'on veut bien les compter, on remarquera d'abord des professeurs d'histoire ecclésiastique tels que MM. C.-O. Viguet, E. Daudiran, E. Doumergue, G. Bonet-Maury, A. Chantre: des professeurs d'autres branches de l'histoire : MM. D. Tissot, Albert Réville, P. Vaucher, L. Jaquemot, E. Strœhlin, A. Naville, J.-J. Gourd, Jean Réville, E. Moatet ; enfin, des écrivains de mérite dans le vaste champ de l'histoire, surtout de l'histoire du pro-
CXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Aussi que de témoignages do gratitude et d'attachement n*a-t-il pas reçus ! C'étaient des lettres venues de tous les points de la France protestante, tantôt pour le consulter au sujet de quelque recherche historique, tantôt pour le remercier de ses publications, tantôt pour prendre part à ses épreuves. C'était cette strophe de la pièce de vers charmante de l'étudiant A. Coquerel fils, sur ses cincj maîtres de Genève :
Chastel, ton esprit sage et ta longue constance
Dirigent ton regard dans les ombres du temps ;
Ton noble dévouement et ta persévérance
Ne pourront rencontrer de fardeaux trop pesants ;
Ton coup d'œil sûr, tes balances sévères,
Jugent, sans se tromper, les siècles tour à tour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour'.
Ce furent encore des témoignages collectifs, qui eurent quelque solennité. D'abord en mai 1879, la fête du quarantième anniversaire de son professorat, à laquelle participèrent tous les pasteurs de Genève et s'associèrent nombre d'amis du dehors. Nous la racontons dans l'Appendice. Puis, la lettre de la conférence de Nimes, en 1881. Réunis en bon nombre, des pasteurs du Midi lui adressent une pressante invitation de publier ses cours, et réussissent à surmonter ses timidités et ses lassitudes de vieillard. On ne la lira pas sans comprendre comment elle put l'entraîner:
Nimes, 7 octobre 1880.
Cher et vénéré professeur, La conférence pastorale réunie à Nîmes en ce moment s'est occu-
testantisme de langue française, tels que MM. A. Coquerel fds, G. Dardier, E. Arnaud, K. Fontanès, Th. Claparùde, F. Naef, C. et E. Rabaud, E. Hugues, F. Chaponnière, F. Puaux, A.Guillot. Nous en oublions peut-être et des meilleurs.
' Voir Athanase Coquerel fils, par E. Strœhlin, chap. IV, Genève (1839-1843), p. 78.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. CXXni
pée entre autres choses de développer parmi les pasteurs et au sein des troupeaux la science religieuse en même temps que la piété- Et l'un des moyens qui s'est naturellement présenté à l'esprit de plusieurs d'entre nous a été de vous demander la publication de votre histoire ecclésiastique. Vous en avez fait l'œuvre de votre vie, et nous serons heureux de profiter de vos savants labeurs. La plupart d'entre nous avons eu le privilège de suivre votre cours, et il nous sera doux de nous mettre de nouveau à l'école d'un tel maître. Ceux d'entre nous qui vous connaissent de réputation et par les ouvrages déjà publiés par vous, ne sont pas les derniers k solliciter de votre bonté ce nouveau témoignage de votre sympathie, de votre amour pour nos Églises réformées de France. C'est à l'unanimité et par acclamation que la proposition a été votée. Et si nous avions pris le temps de demander leur avis aux frères qui n'ont pu venir à notre conférence, nous savons qu'ils auraient eu le même sentiment que nous à cet égard.
Au nom de notre conférence pastorale, au nom des pasteurs de nos Églises, au nom de tous ceux qui ont à cœur le développement de la piété et de la foi chrétienne, faites accueil, cher et vénéré professeur, à notre instante requête. Ce sera un nouveau titre et bien précieux que vous ajouterez à noire gratitude et à notre profond dévouement.
Au nom de la conférence :
Le président : E. Fontanés.
Charles Dardier.
En 1881, l'auditoire de théologie, suivant l'exemple que venaient de lui donner les collègues de Chaste), faisait à son tour ses adieux au professeur démissionnaire en ces termes :
Les étudiants de théologie ressentent vivement la perte qu'ils font par suite de votre retraite, et ils vous en expriment tous leurs regrets. Les éminents services que vous avez rendus à la Faculté pendant votre long professorat vous ont acquis un droit tout particulier à la reconnaissance des nombreux étudiants qui se sont succédé au pied de votre chaire. C'est pour eux une réelle satisfaction de penser qu'en perdant un professeur auquel ils sont fort attachés, ils auront au moins un précieux souvenir de voire ensei-
CXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
gnement dans votre prochaine publication. Ils unissent leurs vœux pour que vous puissiez mener à bonne fin cet important ouvrage. Puissiez-vous être longtemps encore conservé à leur atrection. Agréez, Monsieur le Professeur, l'expression de la reconnaissance et du respectueux attachement des étudiants en théologie.
(Suivent les signatures.)
Dernier témoignage d'un accent plus intime : quelques pasteurs, réunis de nouveau à Nîmes l'année suivante, adressent une touchante lettre au vénérable et aimable couple, pour sa noce d'or, le 27 octobre 1882. Enfin, Chastel put, avant de mourir, jouir de l'hommage rendu par plusieurs juges compétents à son dernier grand ouvrage.
Il est temps d'aborder l'écrivain, l'historien, et de passer ses œuvres en revue.
La première en date, c'est la série des Conférences sur l'histoire du christianisme. En parlant du pastorat de Chastel, nous en avons indiqué le point d'attache. Les controverses dogmatiques soulevées par le Réveil avaient stimulé la curiosité pour l'histoire de l'Église. Vulliemin imprimait à Genève en 1829 des Considérations sur les mœurs des chrétiens des trois premiers siècles. En 1831-32. Merle d'Aubigné, professeur d'histoire à l'école évangélique naissante, avait inauguré ses lectures sur l'histoire de la Réformation, et prononcé, puis publié un Discours sur l'histoire du christianisme (1832). En 1835, il lançait le premier volume de sa célèbre Histoire de la Réformation. L'approche du jubilé de celle de Genève dirigeait d'ailleurs les regards de tous vers le passé, et poussait les espiits à toute recherche et en même temps à tout progrès. Il fallait
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXXV
justifier cette révolution autrement que par la controverse faite sur le seul terrain de la Bible : l'histoire entière de l'Église devait être citée comme un témoin à décharge. La Compagnie qui, en vue de cet anniversaire, multipliait les innovations, établissait un culte annuel de Conférences, et le confiait à ce jeune pasteur dont on savait quel était le goût pour l'histoire, et dans quelles études ce goût l'avait engagé depuis longtemps. En portant ce grand sujet de l'histoire du christianisme ' dans les chaires, son but avoué était d'en populariser la connaissance, d'en faire comprendre et l'importance et l'utilité pratique. Écoutez-le :
On ne peut s'empêcher de remarquer avec étonnement combien les chrétiens en général sont peu versés dans l'histoire de leur religion et de leur Église Il en faut accuser l'influence de la philosophie du dernier siècle, de celte philosophie irréligieuse qui, exerçant son empire sur l'éducation, était parvenue à en exclure toute étude un peu approfondie du christianisme, et à placer les études profanes, les antiquités païennes et jusqu'aux fahles des Chinois et des Indous au-dessus de nos saintes annales. Peut-être aussi, disons-le franchement, peut-être faut-il chercher la cause de l'ignorance dont nous nous plaignons dans les idées un peu étroites, un peu exclusives, que les protestants jusqu'à nos jours se sont formées de l'Église chrétienne, et qui leur faisaient rayer de son histoire une période de dix à douze siècles
J'ai à cœur de justifier à vos yeux le choix de mon sujet, en vous montrant non seulement l'intérêt puissant qu'il offre en lui-même pour le philosophe et pour le chrétien, mais surtout le rapport intime qui le lie à l'objet principal de mon ministère, je veux dire l'édification et la sanctification des âmes
On ne saurait trop désirer de voir cette science cultivée de plus en plus parmi nous. A mesure que les annales de l'Église nous seront mieux connues, notre foi s'éclairera, notre confiance en Dieu
^ Conférences sur l'histoire du christianisme préchées à Genève dans les années 183.5 à 1838 — Le tome I parut à Valence en 18.39, le tome II à Paris et à Gîenève en 18i7.
CXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
s'affermira et soutiendra notre tolérance tout en animant notre zèle, notre esprit enfin acquerra plus de largeur et d'étendue ; nous apprendrons à nous transporter quelquefois dans des points de vue différents du nôtre, non pour tout approuver sans doute, mais pour tout comprendre, pour envisager les choses sous toutes leurs faces, et recueillir partout les fragments épars de la vérité '.
Son exposition aura donc les divers caractères qu'implique une pareille visée. D'abord un caractère suffisamment scientifique. Elle l'eut vraiment, ainsi qu'on en peut juger par l'étendue ou l'ordonnance du plan, par la solidité des notes finales et par le choix des guides'.
' Introduction.
* Comme l'auteur n'a point donné de titres à ces vingt et une conférences, c'est nous qui les donnons nous-même, d'après le contenu soigneusement examiné. Les voici :
Première période. Le christianisme dans les trois premiers siècles. L Introduction : Intér«^'t d'un tableau de l'histoire du christianisme pour l'édification. — IL Progrès du christianisme. Son action sur la vie individuelle. — III. Son action sur la vie domestique et la vie sociale. — IV. Réaction du paganisme et altérations du christianisa me. Les sectes judaïsantes et les sectes gnostiques. — V. Altérations dans la vie, la doctrine et le culte de l'Église. — VI. Efficacité divine, continue, actuelle du christianisme.
Ces six conférences et les Notes et développements, au nombre de 58 qui les accompagnent, composent le premier tome.
Le second, publié neuf ans plus lard, contient les trois 'périodes suivantes, esquissées dans quinze conférences.
Deuxième période. Le christianisme dans le quatrième et le cinquième siècle. VIL Alliance de l'Église avec l'État. Altérations dans le culte, dans la vie et dans les mœurs des chrétiens. — VIIL Exagérations de doctrine et de mœurs. Augustin, les donatistes, le monachisme. — IX. Influence de l'alliance avec l'État sur la nature, la durée et l'issue des controverses religieuses. — X. Influence du christianisme sur les sciences et les lettres. — XI. Son influence sur les mœurs et l'humanité.
Troisième période. Le christianisme au moyen âge. XII. Le ma-
NOTICE BIOGRAPfflQUE. CXXVII
■ Mais, fait pour être mis sous les yeux du grand nombre, ce tableau devait, tout en instruisant, avoir aussi un caractère apologétique et édifiant. L'auteur le perçoit et nous le montre partout dans cette vaste histoire :
Telle est la puissance du christianisme pour la culture intellectuelle et morale des nations. Nous l'avions vu, à son origine, corriger les vices, combler les lacunes de l'ancienne civilisation; nous venons de le voir au moyen âge poser les fondements de la civilisation moderne. Ainsi, toujours en avant de l'humanité, en quelque état qu'il trouve les peuples, il leur communique une impulsion nouvelle; incultes, il commence leur éducation; déjà cultivés, il les cultive encore; au lustre des sciences et des arts, il ajoute le lustre mille fois préférable des vertus. Par la haute spiritualité qui le distingue, il combat chez l'homme l'égoïsme, l'empire des sens, tout ce qui tend à le dégrader, à l'isoler des autres hommes, enfin, selon l'expression si juste d'un écrivain de nos jours, il a pour propriété éminente de transformer l'homme physi(]ue en homme moral iTome II, p. 11'*.)
On ne retient pas aujourd'hui la foule au spectacle rétros-
hométisme, son origine, ses progrès, son avenir. — Xill. Missions et progrès du christianisme dans l'Occident. — XIV. Superstitions, altérations du culte dans l'Église latine. — XV. Altérations de la morale chrétienne, ascétisme, indulgences. — XVI. La papauté : origines et abus de son pouvoir. — XVII. Précurseurs de la Réformation.
Quatrième période. La Réformation au seizième siècle. XVIII. Erreurs et abus appelant une réforme. — XIX. Légitimité et organes de la Réformation. — XX. Bienfaits de la Réformation. — XXI. Imperfection de la Réformation.
A la fin de sa préface, il rend hommage aux auteurs qui lui ont servi de guides, « en particulier à l'illustre historien îieander, et à son digne émule, le Dr Gieseler, dont le « Manuel, » empreint de la plus saine critique, remarquable par la connaissance approfondie des sources et par le plus heureux choix de citations, est indispensable à ceux qui étudient la branche de l'histoire dans laquelle ce savant s'est fait un nom si distingué. »
CXXVm NOTICE BIOGRAPHIQUE.
pectif du passé, sans le talent oratoire. Eh bien ! si l'éloquence consiste dans l'élévation des idées, la netteté de la composition, la vigueur du sentiment, la gravité et la force du style, assurément ces conférences sont éloquentes. Elles attiraient des auditoires considérables, et obtinrent les meilleurs suffrages. Parmi bien des lettres, en voici deux :
18 janvier i839.
Je n'ai pas moins été flatté qu'agréablement surpris en recevant les conférences sur l'histoire du christianisme que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Peut-être aurai s-je dû exprimer mes sentiments tout de suite, mais le premier coup d'œil jeté sur votre ouvrage m'a fait sentir que ce n'était pas un de ces livres dont on aime à se dispenser de parier en remerciant avant d'avoir lu, j'ai commencé par le commencement et j'ai senti l'attrait croître à chaque page. Un travail assidu à accomplir et mes mauvais yeux ne m'ont pas permis d'aller vite ; à l'heure qu'il est. je n'ai pas encore lu la dernière conférence, mais comment dirai-je le plaisir avec lequel j'ai retrouvé, dans les cinq premières et dans les notes, cet esprit qui fait la gloire de l'Eglise de Genève et partout ailleurs si rare aujourd'hui, cet esprit d'impartialité, dejoj^auté, de respect même pour des opinions qu'on ne partage pas, cette philosophie qui démêle tous les mouvements du cœur humain, qui les' explique en nous montrant ileur enchaînement et qui nous enseigne ainsi l'indulgence. C'est ce qui caractérise à mes yeux votre exposition du gouvernement romain en matière de religion, des premières erreurs des chrétiens judaïsans et des gnostiques, surtout de la première corruption de l'Eglise qui se disait toujours orthodoxe, de la confusion entre les formes extérieures et la religion, de la naissance de l'intolérance. L'ouvrage tout entier présente une érudition riche et variée, mais c'est surtout l'esprit qui le domine et qui en dispose auquel je rends hommage, cet esprit qui porte instruction et amélioration à tous, qui popularise une histoire connue jusqu'à ce jour des seuls érudits, et qui souvent d'un conflit d'erreurs et de fautes fait jaillir l'édification. La remarque que vous faites sur Matter qui admire le vain travail d'esprit qui a égaré les gnostiques, pourrait s'appliquer à bien d'autres encore ; nous aimons trop souvent les travaux d'esprit en raison de la peine qu'ils nous ont donnée, mais votre livre se
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXXIX
fera aimer en raison du plaisir qu'il procure et du bien qu'il fait. Permettez-moi de vous en adresser avec mes remerciements mes sincères félicitations.
Je suis avec une haute considération, Monsieur, votre très dévoué serviteur.
J.-G.-L. DE SiSMONDI.
Chêne-Bougeries, 18 janvier 1839.
Je vous remercie, Monsieur, de l'intéressant volume que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Je n'ai pu le lire encore au milieu du brouhaha des affaires. Mais je l'emporterai cet été à la campagne; je ne sais plus lire que là. L'histoire du christianisme, surtout des premiers siècles, est la plus grande des histoires. i
GuizoT. / ., Paris, 27 mai 1839. . f >-^ -
Porter dans les temples des sujets de cette sorte, qui. quoi qu'on fasse pour les rendre populaires, supposent un auditoire suffisamment cultivé, est une tentative qui n'était pas sans antécédents à Genève, comme nous l'avons indiqué ailleurs*. «C'est une ancienne coutume de l'Église réformée, particulièrement de l'Église de Genève, disait un journal allemand", d'introduire dans la chaire, en dehors du culte ordinaire, des discours roulant sur des questions générales et qui ont une forme littéraire. » Théoriquement discutable sans doute, cette coutume a eu pour elle le suffrage de l'expérience, à Genève du moins, et dans notre siècle elle n'y pouvait être mieux inaugurée qu'elle ne le fut par un homme qui unissait à une science solide le don de la mettre à la portée d'une foule bigarrée, et la chaleur de cœur qui fait tout comprendre et tire édification de tout.
Quelque peu porté à la polémique que fût notre écrivain par caractère et par tempérament d'historien, comment
' Les conférences religieiises à Genève de 1835 à 1875. * Protestantische Kirchenzeitung, 31 janvier 1857.
CXXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
n'y eût-il pas été amené el par les orgueilleuses prétentions de Rome, qu'il rencontrait dans le' présent, sous le pontificat de Pie IX, comme dans le passé, et par ses convictions de protestant passionné pour l'indépendance spirituelle, et par les inquiétudes patriotiques qu'éprouvaient ses contemporains en voyant l'ijiyasion, des populations catholiques environnantes dans la vieille cité genevoise, toujours plus ostensible depuis les révolutions de 1841 et surtout de 1846 ? Aussi cédera-t-il volontiers à ces impulsions et répondra-t-il au premier appel comme à la voix du devoir. Nous avons déjà mentionné les conférences par lesquelles les pasteurs repoussèrent l'agression de l'abbé Combalot. Deux ans après, le Consistoire invita Chastel à en faire une nouvelle série, seul. Sur quel terrain allait-il porter la discussion ? A son choix on reconnaîtra le penseur qui sait embrasser les destinées générales de la chréllienté. Voici le thème qu'il choisit : L'Église romaine considérée dans ses rapports avec le développement de l'humanité, jet il le traita dans quatre conférences * auxquelles, l'auteur Ine l'ayant pas fait lui-même, nous avons mis les titres suiivants; P Ce que l'Église romaine a fait pour l'éducation 'religieuse des peuples; IP Pour leur éducation morale ; IIP Pour leur éducation sociale; IV° L'attitude que les peuples doivent prendre vis-à-vis d'elle.
Ces conférences publiées aussitôt après, ont été reproduites dans le volume des Mélanges : il suffira donc de récapituler en quelques mots leur contenu. L'Église romaine n'aspire à rien moins qu'à la domination universelle. « Il est manifeste dès lors qu'aucun des titres qu'elle invoque ne saurait être aujourd'hui envisagé avec indifférence... Il faut rechercher jusqu'à quel point elle a tenu, jusqu'à quel point elle est en état de tenir encore les magnifiques promesses qu'elle fait aux peuples... Il faut que son passé et son présent nous répondent de son avenir. »
^ Prononcées dans les temples de l'Auditoire et de la Fusterie alternativement, du 20 janvier au 16 mars 1856.
NOTICE BIOGRAPfflQUE. CXXXI
Or elle a sans doule déployé de grands elïorts pour la conquête des peuples-enfants; mais, sous son régime, en a-t-elle fait des hommes ? Non. elle a faussé et comprimé les besoins de l'intelligence par la suspicion, la persécution, l'uniformité autoritaire, par la pratique habituelle de la maxime : « Tout pour le prêtre, tout par le prêtre. » A la vérité, elle se vante de corriger les mœurs par le confessionnal, de stimuler à l'activité par la doctrine des œuvres méritoires. Mais, infériorité, danger de tels moyens comparés à la vraie sanctification chrétienne qu'ont remise en honneur les réformateurs, œuvre à la fois personnelle, intérieure et progressive. — Dans l'ordre social, il faut reconnaître les services qu'elle a rendus aux sociétés européennes durant l'âge de la barbarie ; mais plus tard elle arrête ou fausse, par ses maximes et ses pratiques, l'essor de l'État, de l'industrie, de l'école, de la philanthropie. Ce qui amène le controversiste à établir sur ces divers points la supériorité des pays protestants, et à réfuter l'étrange aberration des ultramontains lorsqu'ils déduisent du principe protestant tous les maux dont nous souffrons encore. Quelle est donc l'attitude à prendre vis-à-vis de Rome ? Aux catholiques indépendants, il donne le conseil pressant de ne pas rester dans l'indilférentisme et la passivité qui laissent faire toutes les intransigeances et n'appuient aucun progrès. Aux protestants, il adresse un éloquent et généreux appel à la défense de leur Église méconnue, au respect inviolable des droits d'autrui, à la bienveillance, mais en même temps à une inébranlable constance dans la profession de la vérité.
Ces conférences, suivies par des foules, produisirent une grande impression. C'est que le sujet était palpitant et le talent impressif. Écoutons ce témoignage d'un chroniqueur dans l'Ami de l'Écangile, le 15 avril 1856 :
Discussion vive, spirituelle, pleine d'imagination, le sourire, parfois l'éloquence, la façon ingénieuse, quoique toujours naturelle.
CXXXn NOTICE BIOGRAPHIQUE.
la simplicité de bon goût qui ne cherche point l'ornement mais qui sait l'arrêter au passage..., plus peut-être de cette impartialité qui dit ce qui est que de celle qui dit tout ce qui est. Cependant il y a eu des choses bien senties et sorties du plus profond du cœur à l'égard des sincères et chrétiens catholiques..., qualités de cœur que possède à un haut degré M. Chastel et qui le font aimer comme homme.
Dans le môme sens, l'éminent historien vaudois, L. Vulliemin, écrivait au conférencier le 10 octobre :
Merci, Monsieur, de votre fraternel souvenir, merci de votre beau don. J'avais entendu parler beaucoup de vos conférences, de manière à me donner le regret de n'avoir pu être un de vos auditeurs; aujourd'hui mon regret est encore de ne pas vous avoir entendu, mais je vous dois de posséder plus que je n'ai perdu, et vous en remercie encore. Vous dites si bien ce que d'autres voudraient savoir dire comme vous, vous le dites d'une manière si forte et si mesurée à la fois, et ce que vous dites répond si bien aux vœux les plus intimes de mon âme que je ne sais que vous exprimer encore ma reconnaissance.
Laissez-moi, Monsieur, etc.