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LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX

Une cause excellente en elle-même ne cesse pas de l'clre, parce qu'elle est mal plaidée ou parce que les avocats qui se sont chargés de la défendre, oubliant leur rôle, plaident dans un sens opposé. Il ne faudrait pas que les maximes bizarres débitées au congrès de Lausanne nous fissent prcMidre moins à cœur les vrais intérêts de la classe ouvrière, ni que le résultat malencontreux du congrès de Genève attiédît notre zèle pour les tentatives sérieuses faites en faveur de la paix. Tandis que la tribune dressée chez nous en son nom retentissait de provocations belliqueuses, la « ligue du bien public et de la paix » fondée à Anvers, les « unions de la paix » créées au Havre et à Strasbourg, enfin la « ligue internationale de la paix, » plus récemment organisée à Paris poursuivaient leur propagande sincère et vraiment efficace. C'est de cette dernière que nous désirons spécialement entretenir nos lecteurs.

* Journal de Genève, 16 octobre 1867.

Créée par une réunion d'économistes, d'Iiommes d'État, d'ecclésiastiques appartenant à différentes confessions, composée de membres fondateurs qui ont souscrit pour une somme de cent francs, et de sociétaires qui s'engagent pour 5 francs de cotisation annuelle, la ligue internationale de Paris compte déjà plus d'un millier d'adhérents de tous pays. Dans le premier bulletin qu'elle vient de publier, elle expose clairement son but et ses espérances. Elle n'a point, dit-elle, la' prétention de se faire ouvrir les conseils des princes et de peser directement sur les déterminations qui s'y prennent. Elle s'est au conlrai?"e, dés le début, imposé pour loi de maintenir son action dans la sphère des principes et des intérêts universels, en dehors et audessus des préoccupations personnelles, quelles qu'elles puissent être. C'est à ce titre qu'elle a sollicité et obtenu l'adhésion de deux illustres princesses, la reine de Prusse et la souveraine de la Grande-Bretagne. Heureuse d'un témoignage de sympathie donné de si haut, elle le propose en exemple indistinctement aux personnes de tout sexe et de toute condition.

« Si jamais, dit-elle, il y eut une œuvre faite pour intéresser à la fois tout le monde, et les plus petits au

moins autant que les grands , c'est bien assurément

l'œuvre de réconciliation et d'amour, qui doit tarir enfin dans la famille la source des larmes, et permettre à la mère, à la fille, à la sœur, à l'épouse d'envisager l'avenir sans effroi ou de songer sans horreur au |)assé.

Nous savons que leurs sympathies nous sont acquises et nous savons aussi ce qui le plus souvent en arrête l'expression : c'est le sentiment de la faiblesse personnelle. L'entreprise est si grande et l'on est si peu de chose! Oui, l'entreprise est grande et individuellement chacun de nous est faible et impuissant. C'est pour cela qu'il

faut que nulle bonne volonté ne s'abstienne Oue

chaque femme, dans sa sphère, soit un prédicateur, et les hommes ne tarderont pas à désavouer la guerre. » L'auteur de ces lignes éloquentes, M. Frédéric Passy, secrétaire général de l'association, s'acquitte incessamment lui-même de la noble mission qu'il recommande à tous. Depuis longtemps déjà par ses écrits, par ses conférences, par ses cours publics dans les principales villes de France, ce publiciste éminent travaille, avec un zèle et un succès toujours croissants, à populariser de saines notions de morale et d'économie sociales. La question de la guerre et de la paix est une de celles qu'il a traitées avec le ()lus de supériorité. Dans une conférence prononcée cette année même à l'école de médecine de Paris, et publiée par la Société industrielle de Rheims, après avoir rendu justice à la guerre légitime, à la guerre défensive qui protège le foyer et le sol natal, M. Passy combat à outrance la guerre agressive, la guerre d'expansion, de conquête. Par les considérations les plus élevées, appuyées des témoignages les plus respectables, des chiffres et des faits les plus concluants, il fait voir et toucher du doigt ce que coûtent en hom-

mes, en argent, en dignité, en moralité, en bien-être, non seulement la guerre elle-même, mais ce qu'on appelle « la paix armée » d'où la guerre sort presque inévitablement. Il discute ensuite une à une les prétendues nécessités qu'on allègue en sa faveur : accroissement de la puissance nationale, équilibre, sécurité, extension des relations commerciales, développement donné à l'industrie, suppression d'un surcroît nuisible de population, école de discipline, de courage, d'héroïsme — tous ces prétextes usés des partisans de la guerre, il les réduit à néant par des arguments d'une force irrésistible.

>'ous recommandons à nos lecteurs ce remarquable plaidoyer, ainsi que la lettre d'un des correspondants de la Ligue internationale, insérée dans son premier bulletin.

« La guerre, est-il dit dans cette lettre, porte dans ses lianes tous les fléaux dont les sociétés peuvent être affligées, misères, ruines, désastres de toutes sortes, crises industrielles, atteintes suprêmes à l'œuvre de la civilisation. Les hommes s'épuisent à lutter contre tous ces maux quand ils se sont produits, par des institutions charitables de toute nature. Il y a la charité sur les champs de bataille, il y a des hôpitaux, des lieux d'asile, des bureaux de bienfaisance, etc. Tout cela est beau, mais ce serait plus beau encore, si, sur le chemin de la vie, l'homme fortuné et éclairé travaillait non moins énergiquement à prévenir les maux, les soulïran-

ces Il appartient h la Ligue de la paix de réformer

l'opinion à cet égard. Par une vaste propagande elle saura faire comprendre qu'il est plus charitable d'empêcher les boucheries hnmaines, que de créer des ambulances, plus humanitaire de favoriser le travail j)ar la

paix, que de secourir l'ouvrier dans la privation »

Quelle bénédiction, en effet, si au lieu d'avoir sans cesse à réparer les désastres de la guerre, on ()arvenait à les rendre de plus en plus rares, et même dans la mesure du possible, à empêcher le retour de ce fléau ! Et pour cela que faut-il? Les révolutions, bien loin d'éloigner les chances de guerres étrangères, y joignent le fléau des discordes civiles. Les congrès de souverains, en terminant une guerre, ne font bien souvent qu'en préparer de nouvelles. Ce qu'il faut, c'est d'éclairer la conscience des peuples, c'est de créer dans l'opinion générale un foyer de résistance énergique et permanent contre les entraînements belliqueux ; c'est d'opposer incessamment aux ambitions déréglées, aux mesquins amours-propres, aux imbéciles terreurs qui les provoquent, aux instincts sauvages qui les attisent, aux aveugles haines qui les perpétuent, la voix de la religion, de l'humanité, de la justice, des affections, du véritable honneur ; c'est d'amener la jeunesse des villes et des campagnes à préférer à la vie oisive des garnisons, à la vie aventureuse des camps, aux vains hochets (pi'on poursuit à travers les champs de bataille, les fruits durables du travail honnête et persévérant ; à l'obéis-

sance passive du soldat de profession, rindépendance du citoyen, le viril et vertueux gouvernement de soimême ; c'est enfin d'inculquer profondément dans le cœur des peu|)les le dogme de leur solidarité mutuelle qui veut que la prospérité de chacun trouve son plus solide garant dans la prospérité de tous.

Telle est l'œuvre sainte à laquelle se consacre la

Ligue internationale de la Paix. Quel esprit éclairé,

quelle àme généreuse pourrait lui refuser son adhésion ?

•Ajoutons qu'elle compte tout particulièrement sur la

nôtre.

« Il faut, nous écrivait récemment M. Frédéric Passy, il faut que la Suisse, ce pays si accoutumé à pratiipier pour son compte le noble système de la paix dans l'indépendance, ce pays qui depuis des siècles enseigne à l'Europe par son exemple qu'on peut se faire respecter sans attaquer ni menacer, il faut, dis-je, que ce généreux pays suisse tienne son rang dans la grande croisade pacifique dont le but est précisément d'enseigner aux nations à respecter et à se faire respecter. »

Justifions cette honorable opinion qu'on a de nous. Reprenons, sous les auspices de la grande association qui nous y invite, l'œuvre qu'un de nos respectables citoyens entreprit il y a plus de trente ans, et que nos troubles civils vinrent trop tôt interrompre. C'est maintenant l'Europe, c'est le monde civilisé tout entier qui réclame notre concours. Empressons-nous de répondre à son appel.

ASSEMBLÉE (iÉNEUALE DE LA LIGUE DE LA PAIX A PAUIS '

Depuis bientôt deux ans on se demande avec anxiété chaque matin : Aurons-nous la paix, aurons-nous la guerre ? Les menaces du lendemain démentent les espérances de la veille ; le temps serein à Paris, s'assombrit à Pétersbourg ou à Berlin ; les déclarations les plus pacifiques, les plus sincères même, des gouvernements ne rassurent plus personne.

Voici pourtant un symptôme favorable, qui, rapproché de plusieurs autres, nous paraît avoir en ce moment quelque valeur. La Ligue mternationalc et permanente de la Paix, dont nous entretenions nos lecteurs le 1 6 octobre dernier, vient enfin d'obtenir du gouvernement français l'autorisation de convoquer à Paris pour le 8 juin prochain une assemblée générale des adhérents qu'elle compte aujourd'hui dans tous les pays civilisés.

Cette autorisation, elle la sollicitait en vain depuis longtemps. Comment a-t-elle pu l'obtenir?

^ Journal de Genève, 31 mai 1868.

C'est d'abord, sans doute, qu'entièrement distincte de l'association qui a organisé « les congrès de la paix, » elle donne k ce mot, en rinscrivant sur son drapeau, sa signification véritable et sérieuse ; c'est que pour elle la paix, c'est bien la paix, la paix fondée sur la justice et la bienveillance mutuelle, sur le respect de tous les droits, la garantie de tous les légitimes intérêts.

Mais ce n'était pas assez que le gouvernement français fût rassuré sur les principes politiques et sociaux de la Ligue. S'il l'autorise à tenir en plein Paris ses assises soleimelles, c'est, croyons-le, que, repoussant aujourd'hui ses velléités belliqueuses, il voit sans peine qu'on dirige les esprits dans un courant pacifique; c'est que, tout en garnissant ses arsenaux pour la défense éventuelle du pays, il s'interdit à lui-même d'y puiser des armes pour d'injustes attaques; c'est, en un mot, que si, jusqu'à présent, il a trop légèrement cru parfois que les circonstances lui conseillaient la guerre, des besoins plus impérieux lui semblent désormais ne plus commander que la paix.

El (jiiel gouvernement en effet, vraiment soucieux du bien de son peuple, ne serait frappé des faits révélés par les dernières publications de la Ligue internationale * ? Comment ne pas écouter ceux qui, les pièces oITicielles à la main, dressent le lugubre bilan des

' Premier et second bulletin : Fréd. Passy, Conférence sur îa ffuerre et la j^i-r. — Leroy Beaulieu, Les guerres contemporaines.

guerres de notre siècle; huit à dix iiiillions d'hommes, victimes de celles de la révolution et du premier empire, et dans celles de 1853 à 1866 une perte pour l'Europe de près de deux millions d'hommes et de 48 milliards de francs? Et qu'est-ce, lorsqu'à ces chiffres on ajoute le détail de souffrances qui se refusent à tout calcul ?

Si donc, nous le répétons, le gouvernement français ne craint pas de voir ce tableau exposé au grand jour; si au lendemain d'armements formidables, il laisse plaider par-devant son peuple une cause dont le triomphe serait de les frapper de stérilité, c'est qu'il est, au moins pour le moment, fermement disposé à n'en faire aucun usage agressif. Lorsque naguère il patronait si chaudement l'association pour les secours volontaires à donner aux blessés, on ne pouvait, tout en louant son zèle pour cette charitable institution, se défendre de prévisions sinistres. « Préparez-vous, semblait-il dire aux âmes dévouées, voici bientôt le moment d'agir. » Involontairement l'imagination se promenait sur des champs de bataille ensanglantés, et à mesure que les armes devenaient plus destructives, et que l'art de tuer les hommes se perfectionnait, elle ne voyait plus que de vastes cimetières où la charité des vivants suffirait à peine à l'ensevelissement des morts. Aujourd'hui la perspective est plus rassurante. C'est l'olivier de la paix qu'on veut planter sur les champs de carnage ; le problème en discussion n'est plus seulement d'adoucir le

ET COMPTES RENDUS. nfiS

tléau (le lu guerre, il est de le prévenir, de le conjurer, s'il est possible à tout jamais.

Mais pour que cet heureux symptôme acquière toute sa signification, pour que cette assemblée vouée aux intérêts de la paix atteigne véritablement son but, il faut qu'elle soit nombreuse et imposante, il faut que de toutes parts les amis de la Ligue internationale lui apportent le tribu de leur sympathie, de lems lumières et de leurs travaux.

La Suisse, en particulier, pourrait-elle rester sourde à cet appel ? Quand la question générale, celle d'humanité, ne primerait pas ici toutes les autres, pourraitelle oublier combien de fois les luttes de ses puissants voisins se sont débattues sur son territoire, quels contingents d'honnnes elle a dû fournir pour des guerres qui, en rapportant à d'autres de la gloire ou des conquêtes, ne lui rapportaient à elle que des désastres et des humiliations? Oublierait-elle combien de fois, inême depuis 1813, elle a dû garantir sa neutralité menacée; combien de dépenses, tout récemment, elle a dû s'imposer pour mettre ses armements de pair avec ceux des États qui l'entourent ; enfin dans quelle proportion énoime elle a souffert des chômages industriels et des stagnations commerciales produites par les guerres, ou les craintes de guerres dans les pays les plus lointains ?

La Ligue de la paix de Paris s'attend donc à voir à l'assemblée du 8 juin la Suisse dignement représentée.

Il y aura là pour ses hommes de cœur une noble cause à soutenir, pour ses publicistes, ses hommes d'État, de sages mesures à proposer, d'épineuses difficultés à résoudre, enfin une place honorable à conquérir pour leur pays dans la poursuite d'un dessein qui préoccupe en ce moment toutes les nations civilisées.

Qu'ils viennent donc en grand nombre à ce rendezvous, en annonçant d'avance leur intention au secrétariat général de la Ligue internationale à Paris \

1 Voyez à l'appendice de la Notice biographique la lettre de M. F. Passy qui se rapporte à ces deux articles.

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