‹ Mélanges historiques; études éparses et inédites de Benjamin Sulte;Chapitre 52 sur 62 · POMPE A FEU AUX TROIS-EIVIEEES · texte numérisé non relu

POMPE A FEU AUX TROIS-EIVIEEES

Rappelons-nous que la France elle-même, après trois siècles et plus d'administration prévôtale assidue, n'était guère plus avancée que nous en fait de précautions contre les incendies. Il est vrai qu'avant cette époque le grand roi Louis XIV, ayant eu une lueur de générosité singulière, avait acheté d'un Allemand, qui venait de les inventer, quelques engins destinés à lancer de l'eau sur les bâtiments embrasés; mais ce service qu'il réserva particulièrement aux pelais royaux, n'était applicable aux propriétés du commun des mortels que moyennant rétribution de leur part. iLe tarif en était placardé sur les murs de Paris. De sorte que la vieille organisation qui tirait son origine des ordonnances de 1371, était toujours en activité. Or, cette tant vieille institution se composait de quelques centaines de seaux de cuir, cordes, échelles, crochets et haches, déposés chez les échevins et les principaux bourgeois du quartier. Les Capucins guidaient ordinairement les hommes des corporations ouvrières, tels que charpentiers, maçons et couvreurs, obligés, de par la loi, de prêter secours en ces circonstances. Les Capucins étaient, en outre, chargés du soin des blessés ou des pauvres mis sur le pavé par l'incendie. Lorsque le désastre menaçait de s'étendre, les troupes étaient envoyées pour former une ceinture autour des travailleurs et éloigner les filous; mais les 'soldats mettaient rarement la main à l'oeuvre, comme cela se pratique en Espagne et en Russie. Eevenons aux Trois-Rivières.

En plein élan d'enthousiasme, tandis que les votes de remerciements pleuvaient sur les heureux membres du comité, quelqu'un s'avisa de deTnsii\àevlachnT<i;e de garde-des-seaux et, en cette qualité, de les transférer dans son domicile. Une prétention en attire une autre; au bout de dix minutes, cha-

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cun s^en mêlant pour son compte, l'assemblée tournait au tumulte, faute d'arriyer à une solution qui satisfît tout le monde. A la fin, M. ISToiseux trancha la difficulté, en offrant . . . quoi ? devinez ... de déposer les seaux dans réglise ! Qui fut dit fut fait, et sut le champ, la discorde s'éloigna sans tambour, ni trompette.

Le zèle des citoyens,activé par d'aussi florissants débuts, ne pouvait se ralentir. Durant les années qui suivirent il fit merveille. Le précieux dépôt s'augmentait comme par enchantement. Tantôt le juge y ajoutait deux crochets de fer, un autre donnait une échelle, M. Placy (5) offrait une hache, M. Xoiseux, qui se prodiguait sans relâche pour la société dai feu, prêtait en sus un terrain pour y bâtir une maison. C*e dernier projet remuait Advement les esprits et se préparait comme l'avant-coureur d'un autre projet devant lequel devait pâlir tout ce que l'ambition des plus fervents avait jamais pu exécuter jusque-là : on songeait à acheter une pompe ! Depuis une année ou deux, les gazettes anglaises répandaient le bruit que des pompes perfectionnées récemment devenaient d'un usage général en Europe. En 1793, la France avait supprimé son tarif du service des incendies; les tpopulations participaient aux bienfaits de cette découverte; les exigences, longtemps contenues, éclataient partout, elles eurent du retentissement jusqu'en Canada. Nos jeunes gens, noYateurs par vocation, rêvaient donc d'emboîter le pas derrière les pompiers du vieux continent. Les vieillards, plus timides par habitude, se disaient : ^TJne pompe ! c'est un beau projet. Qui sait par exemple quand nous pourrons l'avoir! Ce ne eera guère de notre temps . . . mais bah ! ce sera pour nos fils; il faut penser un peu à ceux qui nous survivront. Tra-

5. Dugnay dit Plassy et Ihiplaissy, forgeron, de famille ancienne aux Trois-Eivières.

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Taillons en conséquence!" Et les souscriptions de recommencer de plus bel, tandis que la bâtisse s^élevait pour loger les appareils de tous genres idont Téglise paroissiale était encombrée.

L'expérience est un grand maître. C^est en vertu de ses enseignements que l'on se décida 'plujs tard à former deux compagnies, composées chacune de douze hommes, pour manier surtout les seaux de cuir que l'on ne pouvait trop confier à des mains habiles et fidèles. Quelques iseaux étant venus à se détériorer, on préféra en faire venir d'outre-mer; ceux que l'on avait essayé de fabriquer à Québec coûtaient plus cher et valaient moins, ce qui indique à peu près l'état de nos industries en 1790.

D'autres améliorations se produisirent coup sur coup. En jetant un regard en arrière l'on pouvait alors constater avec orgueil les progrès accomplis après soixante ans de sollicitude et de travail constant. Une ordonnance concernant les porteurs d'eau mit le comble à l'efficacité de l'association. Je ne m'arrêterai cependant pas à vous relater les prouesses des charretiers de ce temps-là, car je sens qu'en "voilà-zessez", comme dit la chanson de Ma/lborough.

L'aurore d'un jour attendu avec impatience allait se dessiner dans le lointain. Les coeurs et les yeux tournés vers l'Angleterre attendaient de la compagnie le PTioenix, une réponse à la demande qui lui avait été faite d'une pompe. Des embarras imprévus surgissaient de partout; les courages commençaient à plier; dix-huit mois de négociations avaient énervé les plus tenaces, et, semblables à soeur Anne sur le haut des remparts, les Trifluviens consternés ne voyaient que la route poudroyant à l'horizon . . .

"Enfin ! la pompe vint. . ."

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Si vous me le permettez, je n'irai pas plus loin. Peindre la joie qui s'en suivit m'est tout-à-f>ait impossible, et, d'ailleurs, mon rôle ne saurait se prolonger au-delà : le vieux cahier finit et l'ère moderne commence. Nous sommes au 16 octobre 1797. La Protection (6) est sur la grève, entourée d'une centaine de bras robustes qui lui feraient rendre l'âme si elle en avait une. On puise en plein fleuve, les jets d^eau s'élancent dans les airs et retombent sur les groupes de curieux qu'ils tirent de leur extase sans plus de cérémonie. La pompe est ensuite promenée par les rues au milieu des vivats de la foule. J'abandonne le reste à votre imagination.

Juillet 1868.

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