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CLUB NATIONAL DE MONTREAL

LE 6 NOVEMBRE 18S5 PRÉSIDENCE DE RAYMOND PRÉFONTAINE, Député

je m'empresse, avant de commencer cette causerie — car c'est plutôt une causerie qu'une conférence que je vais pouvoir faire ce soir — de solliciter l'indulgence de ceux qui m'ont fait l'honneur de se rendre ici pour m'écouter.

Mes nombreuses occupations, aussi bien à l'Hôtel-de- Ville * qu'au bureau de La Patrie, et ma santé qui laisse beaucoup à désirer, m'ont empêché de vous présenter un travail aussi sérieux, que j'aurais pu le désirer. Aussi sera-ce plutôt une compilation de documents consultés, une série de dates, de chiffres et de statistiques, qu'une histoire raisonnée du journal, du journalisme et des journalistes, que je m'efforcerai de vous présenter de la

* L'auteur était alors (1S85 86) maire de Montréal, et cette conférence fut faite pendant la fameuse épidémie de la petite vérole qui sévissait alors en cette ville.

manière la plus succinte et la plus instructive possible.

J'ai cru que je vous devais ces explications avant d'aborder un sujet aussi important et qui se prête à des appréciations aussi diverses, selon les idées politiques que l'on professe dans le présent et l'appréciation que l'on fait des événements du passé.

Le journal d'aujourd'hui est une nécessité, tandis qu'il y a cinquante ans il n'était encore à peine qu'une habitude. Les riches et les oisifs seuls le consultaient il y a cent ans, tandis que dès son origine, qui remonte aux commencements du XVI le siècle, la gazette n'était qu'un racontar fantaisiste agrémenté de madrigaux, de triolets et de quatrains amoureux.

De nombreux travaux ont été publiés sur l'histoire du journal; mais celles de ces publications qui n'ont pas complètement disparu de la circulation ne sont encore que très peu connues au Canada ; si j'en excepte ceperv' X Histoire de la Presse en huit volumes par Eugène Hatin.

Le travail de M. Hatin est probablement ce qu'il y a de plus complet sur ce sujet si intéressant de l'histoire de la presse, et je m'empresse de dire en commençant, que c'est là, en très grande partie du moins, que j'ai puisé les renseignements que je vais vous communiquer ce soir. J'ai bien aussi consulté divers autres travaux en langue anglaise, mais c'est principalement de la presse française et de son histoire en France et au Canada, que j'ai l'intention de vous entretenir.

J'ai aussi largement puise, pour la presse franco-canadienne surtout, aux recherches faites par Edmond Lareau et Benjamin Suite, sur tout ce qui a trait à l'histoire politique et littéraire du pays. Si un Canadien curieux veut s'éclairer sur l'histoire de son pays, il n'a qu'à consulter Suite et Lareau ; c'est ce que j'ai fait et ce que je m'empresserai de faire chaque fois que je voudrai obtenir des renseignements impartiaux et véridiques.

Quand, où et comment est né le journal ?

Constater ses progrès successifs depuis la Gazette de Renaudot jusqu'à nos jours :

Voilà ce que j'aurai l'honneur de répéter à ceux qui sont déjà au courant de la chose, et ce que j'aurai l'occasion d'apprendre à ceux

qui ne le savent pas et qui peuvent avoir :ntérét à le savoir.

J'ai divisé mon travail en deux parties : L'Origine du Journal et l'Histoire du Journal.

l'origine du journal

Les premiers embryons de la presse périodique remontent à peine au commencement du XVI le siècle. Mais la presse répond à un besoin si vrai, à un besoin tel, qu'on peut supposer avec grande apparence de raison que les peuples qui ont successivement exercé l'empire du monde et marqué sur la terre leur trace civilisatrice ont dû avoir, sinon des journaux, au moins quelque chose qui leur en tint lieu jusqu'à un certain point. Abstraction faite, en effet, de la curiosité publique, les gouvernements de tous les temps et de tous les pays ont du éprouver la nécessité de porter leurs lois et leurs actes à la connaissance des gouvernés. Malheureusement, nous manquons presque absolument de données à cet égard et il est à craindre

qu'on en soit longtemps encore réduit aux conjectures.

Des anciens dominateurs de l'Asie nous ne savons rien, non plus des Grecs ; mais nous trouvons de bonne heure chez les Romains une publication périodique qui avait tous les caractères possibles alors du journal.

Dès les premiers temps de Rome, le grand pontife, afin de conserver les souvenirs publics, recueillait tous les événements de chaque année, et les écrivait sur une table blanchie, qu'il exposait dans sa maison, pour que le peuple pût la consulter. La république pendant plusieurs siècles n'eût pas d'autre histoire que ses Annales des pontifes. Mais quand sa domination se fut étendue sur le monde presque tout entier, que la vie politique se fut développée en conséquence, le besoin de plus puissants instruments de publicité n'avait pas tardé à se faire sentir. On vit alors se produire, sous le nom à'Acta diurna, — faits journaliers, — une sorte de feuille publique ayant avec nos journaux une analogie que ne présentaient pas les Annales. Tandis que celles-ci, en effet, dont le caractère était éminemment sacré, n'enregistraient,

ÔO LE JOURNAL

en général, que les faits les plus mémorables de l'histoire, les Acta donnèrent place aux moindres détails qui étaient de nature à inspirer quelque intérêt, même éphémère, à tout ce qui pouvait piquer la curiosité publique, à peu près comme nos feuilles de nouvelles. Au dire de Suétone la publication des Acta serait devenue quotidienne à partir c'e la dictature de Jules César, et il résulte d'un passage de Ju vénal qu'ils avaient pris de son temps un assez grand développement : le célèbre satirique parle, en effet, d'une dame romaine qui passait sa matinée à lire le journal.

Dans l'origine, la publicité de ces bulletins était probablement fort restreinte, car on voit que les citoyens riches avaient des esclaves dont l'occupation consistait à les copier pour leurs maîtres ; mais il n'avait pas tardé à se rencontrer des industriels pour en faire commerce, et Tacite nous apprend qu'on les envoyait dans les provinces, et jusque dans les armées.

Sans doute, il y a loin de cette publication au journal dans le sens que l'on attache à ce mot chez les nations modernes : cependant, si lointaine que soit la parenté, on ne peut

SON ORIGINE — SON HISTOIRE 6l

nier l'analogie que présentent ces deux créations, nées évidemment du même besoin," mais qui se sont produites dans des temps si éloignés l'un de l'autre, et dans des circonstances si diverses sous tous les rapports.

Les Acta diurna paraissent s'être continués, à travers des vicissitudes diverses, jusqu'aux derniers empereurs. Quand l'empire tomba, les journaux disparurent ; le journal est le signe et le besoin de la vie commune, et les barbares, après la conquête, dispersés avec les vaincus sur leurs propriétés, ne conservèrent entre eux aucun lien de civilisation. Et puis, on n'ignore pas combien la vie politique sommeilla longtemps chez les nations modernes.

La trace du journal nous échappe donc durant tout le moyen âgfe, et il faut descendre jusqu'aux premières années clu XVIIe siècle, cent cinquante ans après l'invention de l'imprimerie, pour trouver quelque chose qui mérite réellement ce nom. On ne peut douter néanmoins qu'il n'y ait eu auparavant, dans presque tous les pays, des sortes de gazettes manuscrites, des lettres de nouvelles, des papier-nouvelles, des nouvelles à la main. Venise et Franckfort en possèdent des spéci-

mens dans des genres divers, mais d'une 'égale importance.

On sait que, dès l'origine de la république vénitienne, le Sénat faisait rédiger des faits survenus dans la ville et dans l'Etat, des notices sommaires, qu'il envoyait à ses agents diplomatiques pour les éclairer dans leurs négociations touchant les affaires internationales. On appela ces notices Foglietti ou Fogli ifc.zisi, Petites Feuilles, ou Feuilles d'avis. Un temps vint où il fut permis d'en faire des copies à l'usage de certains personnages ; mais jamais elle ne. furent livrer:;, moyennant rétribution, à la curiosité publique, comme on lit dans tous les recueils d'an les historiens vénitiens eux-mêmes repoussent cette supposition. Comment admettre, en t, qu'un gouvernement qui avait fait du silence le dogme fondamental de sa politique ait pu encourager ainsi les premiers essais de ces petites feuilles destinées à devenir les plus formidables machines de guerre qui aient inventées contre l'autorité des gouvernements? Ce n'est qu'à grand'p

contraire, et seulement en faveur des

patriciens, que le défiant et soupçonneux

s Dix parait en avoir autorisé la

circulation ; jamais il ne permit de les imprimer, et elles demeurèrent manuscrites jusqu'à la chute de la république. Après l'invention de l'imprimerie, il se publia à Venise, comme sur d'autres points, des feuilles consacrées au récits d'événements particuliers, intérieurs, extérieurs, comme batailles, catastrophes, faits commerciaux, etc. ; mais il faut bien se garder de confondre ces Relazicmi avec les Fogli davisi.

A Venise, on serait assez porté à voir dans ces dernières feuilles les premiers journaux politiques de l'Europe. Cette prétention est combattue par l'historien de la presse allemande et quelques autres, qui n'admettent pas qu'il puisse y avoir eu de journal manuscrit. Mais ce serait là une objection toute spécieuse, qui ne serait certainement point admise en droit, et qui n'est guère plus soutenable au point de vue historique. Ce qui constitue un journal, ce n'est point sa forme extérieure ; c'est son contenu, c'est surtout sa périodicité. Ce qui peut faire contester aux Avvisi le titre de journal, c'est, avec leur publicité restreinte, l'irrégularité de leur publication ; car ils ne paraissaient pas à des époques fixes, mais à des intervalles plus

ou moins rapprochés, suivant les besoins ou les circonstances.

C'est la politique qui avait inspiré les Awisi de Venise, comme elle avait inspiré les Acta de Rome, avec lesquels ils ont, comme on voit, une grande analogie. Vers la même époque, des intérêts d'un autre ordre donnaient naissance en Allemagne à quelque chose qu'on a voulu ranger parmi les journaux, et que je ne saurais, par conséquent, passer sous silence. Ce sont les lettres de commerce, les relations commerciales, qui, selon la Conversation Lexikon de Brockhaus, commencèrent à se répandre dans la seconde moitié du XV le siècle. Les Fugger, y lit-on, dont le commerce s'étendait sur tout le monde d'alors, publiaient de temps en temps de ces relations à Augsbourg, et sous les auspices de cette puissante maison, elles auraient pris, à la fin, du XV le siècle, une forme et une étendue qui les rapprochaient de nos journaux modernes.

L'élément qui domine généralement dans les premières gazettes manuscrites, c'est l'élément politique ou religieux, et quand elles n'ont pas pour but de satisfaire un de ces

grands intérêts, c'est surtout à la curiosité qu'elles s'adressent.

La passion des nouvelles est probablement aussi ancienne que le monde, et de tout temps il a dû se trouver des hommes pour spéculer sur cette passion ; elle devait être d'autant plus vive que les moyens de communications étaient plus incomplets. Au moyen âge ce besoin fut surexcité encore par les guerres civiles, par les guerres religieuses surtout, qui rapprochaient les nations dans un intérêt commun ; c'est en effet, au milieu de leurs fiévreuses agitations que se montrent les politiqueurs, les gazetiers et que les gazettes à la main commencent à circuler en grand nombre en Europe.

Le nouvellisme ne fut d'abord qu'une manie de curieux ou d'oisifs ; mais sous la pression des événements, il avait fini par devenir un métier. En France, par exemple, les grands personnages avaient à leurs gages, comme ceux de Rome, des coureurs de nouvelles chargés de les tenir au courant des bruits de la ville ; on avait un nouvelliste comme on avait un maître d'hôtel ou un cocher : c'était un meuble de grande maison.

Mais tout le monde ne pouvait se payer un

pareil luxe. Aussi le besoin de se renseigner avait fait organiser sur divers points de Paris des centres de réunion auxquels venaient aboutir comme un commun écho, tous les bruits sur les choses de l'intérieur et de l'extérieur. Les principaux de ces centres étaient : le jardin de Luxembourg-, qui fut longtemps le chef-lieu du nouvellisme, et qui demeura toujours le point de ralliement des nouvellistes littéraires, des chenilles de théâtre, comme les appelle Gresset ; — le jardin des Tuileries, où l'on rencontrait l'arrière-ban des nouvellistes, " assis sur les bancs, à l'ombre, autour du rondeau," et sur un autre " fort long, au bout du bourlingrin," suivant ce que nous apprend un curieux petit livre, f Ambigu cCAutcïiil (1709, in 8e) ; — le jardin du Palais-Royal, rendez-vous habituel de la tourbe des nouvellistes,

Déguenillés, mourant de faim, De ces hâbleurs passant leur vie Dessous Y arbre de Cmicl

un orme fameux, ainsi nommé des bourdes, des craques qui se débitaient sous son ombrage ; — la salle mugissante du Palais; — l'Arsenal ; le cloître des Augustins, que le voisinage du Pont- Neuf était très propre à acha-

Iander de nouvelles ; et celui des Célestins, où l'on voyait surtout des abbés. Les nouvellistes se réunissaient encore dans les cafés où les curieux se portaient en foule, comme jadis les Athéniens à la place du Marché, pour savoir les nouvelles du jour.

Dans l'origine, les nouvellistes se bornaient à se communiquer les nouvelles qu'ils avaient recueillies, chacun de son côté, ou tirées de leur imagination, et, en se séparant, ils les répandaient de vive voix par la ville. Mais bientôt on en était venu, dans la plupart des cercles, à en tenir registre ; on en fit une sorte de journal dont les copies manuscrites circulaient plus ou moins librement. Ces gazettes manuscrites sont connues dans notre histoire intime sous le nom de Nouvelles à la main. Le commerce s'en était même à la fin régularisé, autant que le permettait leur nature clandestine ; chaque cercle avait son bureau de rédaction et de copie, ses correspondants en province, et ces gazetins, comme on les appelait encore, comptaient un assez grand nombre d'abonnés, auxquels on les adressait moyennant une somme qui variait suivant qu'elles se composaient de plus ou moins de pages.

Tout cela était sans doute fort élémentaire, mais enfin on voit que les moyens d'information et de communication n'ont jamais fait complètement défaut.

L'invention de l'imprimerie ne modifia que très lentement cet état de choses ; ce n'est, nous l'avons déjà dit, qu'un siècle et demi plus tard qu'on rencontre les premiers journaux imprimés. Ce fait paraîtra d'autant plus difficile à comprendre que les sortes de gazettes manuscrites qui couraient le monde depuis si longtemps auraient dû, ce semble, si imparfaites qu'elles fussent, mettre sur la voie. Il en faut probablement chercher l'explication dans les méfiances des gouvernements, peu disposés généralement à appeler la lumière sur leurs actes, et qui pressentaient sans doute dans le journal, sinon un ennemi, au moins un témoin incommode, un importun.

De bonne heure, ependant, après l'invention de l'imprimerie, l'usage était devenu général d'imprimer sur des feuilles séparées et de vendre à bas prix des relations de tous les événements remarquables, de tous les faits propres à affriander les lecteurs.

La majorité de ces relations, qui n'avaient trait, en général, qu'à un seul fait, ne por

taient d'autre titre que l'indication sommaire de leur contenu, et quelques-uns de ces sommaires ont une forme remarquable : " C'est le triomphant baptesme de Monseigneur." — " C'est l'ordre et forme qui a esté tenu au couronnement. .", — "ce sont les articles de la capitulation. ." titres qui semblent faits pour être criés dans les rues, et qui rappellent les boniments des canards modernes. Les autres ont des titres très variés, mais revenant tous à la même signification, comme Nouvelles, Evénements, Relation, Histoire, et autres équivalants, parmi lesquels ceux qui exprimaient de la manière la plus simple l'objet auquel ils se rapportaient sont restés et ont servi plus tard à baptiser les journaux ; ce qui, par parenthèse, a donné lieu à des méprises plus ou moins volontaires, dans les discussions qui se sont élevées à propos du berceau du journal, que les nations modernes se sont disputé> comme les anciens le berceau d'Homère.

En France, les dénominations qui restèrent, comme étant les plus caractéristiques, furent celles de Gazette, de Journal, et de Mercure, qui, dans l'origine, eurent chacune une signification distincte. On désigna sous le nom de Mercure les recueils que nous appelons

aujourd'hui des revues ; sous celui de yourual, les écrits qui s'imprimaient tous les mois, contenant le compte-rendu des livres nouveaux et ce qui se passait de plus mémorable dans la république des lettres ;" — sous celui de Gazette les " cahiers, feuilles volantes, qu'on donnait au public à certains jours de la semaine, et qui contenaient des nouvelles de divers pays." Ce n'est que dans ces derniers temps qu'on en est venu à comprendre sous l'appellation de Journal, les écrits périodiques de toute nature.

On a beaucoup épilogue sur la provenance de ce nom de gazette, qui est passé dans toutes les langues. Les uns lui ont cherché une origine hébraïque, les autres une origine hindoue ; de mauvaises langues voudraient qu'on y vit tout simplement un diminutif du nom d'un oiseau babillard, gazza, la pie. L'origine la plus généralement acceptée, et la plus plausible, le fait venir de l'italien gazzetta, nom d'une petite monnaie qu'on aurait payée à Venise pour avoir ou pour lire les feuilles de nouvelles, sans doute les avvisi dont nous venons de parler. Tout ce que je puis dire d'absolument certain, c'est que la première gazzetta, la première monnaie de ce nom, fut

frappée en 1536, et que le premier journal vénitien qui ait porté ce titre de Gazzetta n'apparaît que plus d'un siècle après, en 1 760, quand notre Gazette comptait déjà cent trente ans d'existence.

Mais laissons-là ces jeux de mots, et revenons à nos. . canards.

Il y a eu de ces feuilles volantes, en plus ou moins grand nombre, à peu près partout où il y a eu des presses ; mais nulle part on ne voit qu'elles aient eu quelque enchaînement entre elles, et l'on ne saurair, par conséquent, leur reconnaître Je caractère du journal, dont elles n'ont ni la périodicité, ni la continuité, ni la variété, quand même quelques-unes présenteraient entre elles quelque ressemblance de forme.

Si cependant ces publications n'étaient point encore le journal, elles devaient nécessairement y conduire. On était venu probablement d'assez bonne heure à réunir plusieurs événements sur la même feuille ou dans le même cahier ; or, le jour où l'industrie d'un homme, encouragée par la curiosité croissante du public, donnerait un titre uniforme à ces feuilles volantes, établirait entre elles un ordre

de succession et leur assignerait un retour périodique, le journal serait créé.

Où et quand ce progrès s'est-il manifesté, c'est ce qu'aujourd'hui encore il serait assez difficile de décider.

Venise a pour elle une tradition presqu'unanime, mais vague, qui ne s'appuie guère que sur l'étymologie du mot gazette, et qu'aucun de ses enfants ne s'est jamais, que je sache, préoccupé de faire prévaloir. Nous savons, du reste, à quoi nous en tenir de ce côté. Si l'on admet un journalisme manuscrit, si l'on fait entrer les gazettes manuscrites en ligne de compte, la priorité ne semblerait pas jusqu'ici pouvoir être disputée à la cité des Doges ; mais, si l'on ne veut parler que du journal imprimé, c'est ailleurs qu'il nous en faut chercher le berceau.

L'Angleterre et l'Allemagne ont élevé de ce chef des prétentions qui ont été soutenues de part et d'autre avec une égale hauteur.

Le principal champion de l'Angleterre, l'historien Chalmers, s'était d'abord prononcé pour Venise, s'appuyant sur cette dénomination de gazette dont il confondait les deux sens. Plus tard, furetant, au Britisk Muséum, dans une collection de vieux journaux, la

plus complète probablement qu'il y ait au monde, il rencontrait trois feuilles imprimées sous ce titre : The English Mercury, portant les numéro 50, 51 et 54, et de la date 1588. A cette trouvaille, son enthousiasme déborde : " Après avoir fait en différents pays de longues investigations sur l'origine des journaux j'ai eu la satisfaction de trouver en Angleterre même ce que j'étais allé cherché bien loin. Oui, s'écrie-t-il, nous pouvons dire, à notre grande gloire, que le genre humain est redevable du premier journal à la sagesse d'Elizabeth et à la prudence de Curleigh." Malheureusement, ce glorieux trophée dont Chalmers se montrait si fier était le produit d'une supercherie littéraire qui a été depuis impitoyablement percée à jour par les Anglais eux-mêmes, se mettant ainsi hors du combat. Après ce Mercure apocryphe, en effet, il n'ont plus rien à faire entrer en ligne, jusqu'à 1622, que des News, feuilles volantes ou placards, contenant le récit d'événements qui s'étaient accomplis en Angleterre et sur le continent. Et, chose remarquable, dans ce dernier cas, le titre indique presque toujours que les nouvelles offertes au public sont traduites de l'original hollandais.

Cette circonstance semblerait trancher, au moins relativement, la question de priorité en faveur de la Hollande. Mais s'il y a beaucoup de probabilités en faveur des Provinces- Unis, qui furent, à n'en pas douter, un des berceaux du journal, il n'y a rien de plus. La plus ancienne publication périodique quelque peu régulière qui soit conservée à la bibliothèque de la Haye ne remonte pas audelà de 1626; et l'Allemagne nous montre des journaux plus anciens.

L'historien de la presse allemande, le docteur Prutz, a une manière de raisonner à lui. Après s'être fortement élevé contre les écrivains qui, dans cette question, se laissent guider par l'amour louable, mais intempestif, du clocher, il se prononce carrément pour l'Allemagne. Or, c'est seulement en 161 5 ou 16 16, qu'aurait paru à Francfort, la " première véritable gazette — allemande, et encore n'en connaît on pas de numéro antérieur à 1658.

Je ne pousserai pas plus loin sur ce terrain encore rempli d'obscurité, et je dirai tout de suite que d'après Hatin à qui j'ai emprunté La plupart de ces renseignements, c'est à Anvers que reviendrait l'honneur d'avoir donné le jour au premier journal imprimé. En 1605,

un imprimeur de cette ville, Abraham Verhoeven, obtint des archiducs Albert et Isabelle le privilège " d'imprimer et de graver sur bois ou sur métal, et de vendre dans tous les pays de leur juridiction, toutes les nouvelles récentes, les victoires, les sièges et prises de villes que les dits princes feraient ou gagneraient. " Je dois dire qu'on ne connaît ce privilège que par la confirmation qui en fut accordée à Verhoeven en 1620. On a des raisons de croire que ces Niewe Tydinghen parurent d'abord à des intervalles indéterminés, suivant les événements. En 162 1, elles portent un numéro d'ordre, et les numéros se succèdent dès lors plus rapidement : ainsi les années 1622 et 1623 ont 179 et 141 numéros, ce qui fait environ trois par semaine ; et il en paraît toujours au moins un, même quand les nouvelles font absolument défaut : tout est bon alors à l'éditeur pour remplir son cadre, une pièce de vers, une ballade, un pamphlet, quoi que ce soit. En 1629, la petite feuille de Verhoeven devint hebdomadaire, sous le titre de Wekelyke Tydinghe. Le numéro se compose le plus souvent de huit pages, petit in-80, dont la première est occupée par un grand titre et une vignette empruntée d'ordi-

naire du principal événement dont il est question, et qui, par conséquent, varie chaque fois ; la huitième page aussi est assez souvent remplie par une vignette.

C'est là le premier journal authentique que l'on connaisse et Eugène Hatin, que j'ai déjà cité, déclare en posséder quelques numéros.

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