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DEUXIÈME PARTIE l'histoire du journal

Ayant élucidé, aussi bien qu'il m'a été possible de le faire, la question de l'origine du journal, je vais maintenant tâcher de tracer à grands traits l'histoire des journaux de tous les pays du monde, en commençant par la France.

Le prospectus de la première gazette française parut en 1609 et c'est en vers que devaient être racontés les événements les plus importants de l'époque.

Ecoutez un peu quelques vers de ce prospectus :

La Gazette en ces vers Contente les cervelles :

Car de tout l'univers Elle reçoit nouvelles.

La Gazette a mille courriers Qui logent partout sans fourriers, Il faut que chacun lui réponde Selon sa course vagabonde.

Deçà de là déversement De l'Orient, de l'Occident De toutes parts de la sphère Sans laisser une seule affaire Soit d'édits, de commissions De duels, de bulles de pardons

La Gazette est aussi galante et elle n'oublie pas le beau sexe. Elle parle modes et chiffons :

La Gazette en cette rencontre Comprend les points plus accomplis,

Les méthodes

Les inventions et les modes Des cheveux neufs à qui les veut De fausses gorges à qui ne peut Nœufs argentés, lacets, écharpes Des sangles à roidir le buse Des endroits où l'on met du musc.

On voit par ces citations que la première gazette française promettait beaucoup ; plus peut-être qu'elle ne pouvait tenir, un peu comme les journaux de nos jours.

Mais ce ne fut là que le précurseur du véritable journal français, fondé par Théophraste Renaudot, le 30 mai 1631, La Gazette de France.

Renaudot est le véritable père de la presse française. Né à Loudun, il avait étudié la chirurgie à Paris, et était allé se faire recevoir à Montpellier et retourné dans sa ville natale, il y avait exercé son art avec un succès qui avait répandu au loin sa réputation.

U s'était établi à Paris en 161 2 et il avait obtenu dès son arrivée le titre de médecin du roi. Il avait commencé par rediv^r ces

Nouvelles à la main, dont j'ai parlé plus haut, et il était arrivé à fonder une véritable feuille périodique.

La préface du premier numéro est précédée d'une dédicace au roi, nécessairement très humble et très flatteuse. La Gazette y est représentée comme le journal des rois et des puissances de la terre ; tout y est par eux et pour eux qui en font le capital ; les autres personnages ne leur servent que d'accessoires.

Quoi qu'il en soit, la gazette répondait à un besoin trop réel pour que le succès en put être pour un instant douteux ; aussi fut-il rapide et grand, et Renaudot se trouvait placé d'un bond sur le chemin de la fortune.

Protégé par la cour, Renandot eut des moments de prospérité, mais comme tous les nouvellistes d'alors dont il était d'ailleurs le prototype, il mourut le 25 octobre 1653, presque dans la misère, mais laissant après lui la gloire, non seulement d'avoir fondé le journal, mais d'avoir deviné son avenir. " La Presse, dit-il, tient de la nature des torrents, qu'elle grossit par la résistance. "

La Gazette continua a être publiée, mais toujours en se faisant l'adulatrice des rois, des princes et de la noblesse. C'est de la révo-

lution seulement que date à proprement parler le journal politique.

Les fils de Renaudot, qui avaient suivi la cour à Versailles, avaient aussi publié à Paris pendant quelque temps Le Courrier Français qui se vendait un sou le numéro. On voit que le journal à un sou ne date pas d'hier ; mais remarquons aussi que le sou de cette époque valait près de trois sous de la monnaie actuelle.

La Gazette de Renaudot paraissait une fois par semaine en quatre pages in-4° d'abord, puis dès la deuxième année, en huit — quelque fois en douze. Tous les mois, elle publiait sous le titre de Relations des nouvelles reçues dans tout le mois, un numéro supplémentaire qui résumait et complétait les nouvelles du mois.

L'abonnement, dans les premiers temps, était de 18 francs par année, et ce n'est que vers l'année 1758 que la Gazette commença la publication des annonces. On peut y découvrir, dès cette époque entre une mort et un mariage à la mode, l'annonce d'une carie «graphique ou de quelque livre nouveau.

Peu à peu, les annonces prennent de l'extension et sans autre séparation qu'un filet ordi-

naire, elles se suivent sous les trois seules rubriques qui soient encore admises — Livres, Gravure, Musique. En 1 792, la Gazette devint quotidienne, et elle existe encore, à la grande joie de ceux qui professent aujourd'hui les idées politiques du siècle de Louis

Vint ensuite la fameuse Chronique de Loret qui était le nouvelliste payé de Melle de Lono-ueville.

Jean Loret était un pauvre diable de Normand, venu à Paris pour y chercher fortune et qui avait une certaine facilité pour tourner le madrigal et faire le rondeau à la mode.

C'est au milieu des troubles de la Fronde que l'on trouve le berceau de ce genre alors éminemment français. Tout alors en France s'écrivait en vers, les contreverses comme les récits. C'était le genre à la mode depuis le Typhon de Scarron publié vers 1640.

En tête de chacune de ces chroniques de Loret, et en guise de titre, une épithète qui a la prétention de la caractériser : Mélancolique— , Goguenarde. Le poëte avait aussi une manière à lui de dater sa chronique :

J'ai fait ces vers tout d'une haleine Le jour d'après la Madeleine.

ou bien

Ces vers sans ragoût et sans suc Ont été faits le jour St. Luc.

ou bien encore :

Le Dix de mai, ceci fut fait Dont je ne suis pas satisfait.

On voit que même au siècle du grand roi, on se contentait volontiers de biens pauvres vers : et notre compatriote Miquelon aurait peut être eu la chance d'entrer à la rédaction des chroniques de Loret, s'il eut vécu au XVI le siècle.

Vint ensuite Le Mercure, qui a eu le singulier privilège d'intéresser pendant un siècle une société qui était loin d'être sotte, et qui a pu, un moment donné, servir une pension annuelle de 30,000 livres aux gens de lettres.

Fondé par Donneau de Vise, la vogue du Mercure fut grande, rapide, persistante.

C'était un journal qui parlait de tout, qui était ouvert à tous. L'alliance de la littérature et de la politique, constituant, pour l'époque, un véritable progrès et les plus grands noms littéraires d'alors — et chacun sait s'ils étaient nombreux — ont été attachés à la rédaction du Mercure.

Le Journal des Savants avait été fondé en 1665, par un conseiller au parlement de Paris,

nommé Dennis de Salle, homme d'un grand mérite et d'un grand savoir.

Aux journaux littéraires que j'ai déjà mentionnés, j'ajouterai Le Nouvelliste du Parnasse et L Année littéraire fondés en 1730 par Desfontaines et Préon, et la Gazette littéraire de l'Europe qui vint un peu plus tard.

Après cette grande presse littéraire dont je n'ai pu mentionner que quelques sommets, je citerai aussi quelques spécimens de genres divers dans lesquels s'exerça le journal en naissant.

Dès 1676, François Colletet, ce pauvre poëte immortalisé par Boileau, lequel

Crotté jusqu'à l'échiné, Allait chercher son pain de cuisine en cuisine.

dotait la capitale d'une petite gazette qu'il appelait : Le journal de la ville de Paris qui mourut bientôt après sa naissance.

Je n'ai rien trouvé de précis sur le mode de distribution des premiers journaux ; mais il y a tout lieu de croire qu'ils étaient criés, et vendus dans les rues, comme les feuilles volantes dont ils procédaient. De pauvres femmes, par exemple, allaient acheter la Gazette de Renaudot au bureau de la grande poste et la distribuaient, gratuitement pour

30 sols par mois. La poste, d'ailleurs, spéculait alors sur les gazettes de 1 Iollande, que tout le monde connaît aujourd'hui pour en avoir ouï parler par les artistes de la grande duchesse de Gerolstein.

La fondation du Journal de Paris en janvier 1777, ouvrit l'ère des réformes sérieuses dans la presse française. Le premier numéro démontrait un progrès sérieux et dans le formât et dans la rédaction du journal. Il contenait un bulletin astronomique, un article sur XAlmanach des Muses, une chronique judiciaire et administrative, des faits divers, une chronique théâtrale, et une lettre de Voltaire datée de Fernay, 22 décembre 1776. Cette lettre du grand écrivain approuvait le plan de la nouvelle feuille et à défaut d'une colloboration que son grand âge et ses maladies ne lui permettaient pas de promettre, il se comptait au nombre des premiers souscripteurs.

Les vers étaient encore à la mode et voici une des meilleures épigrammes que je cite au hasard, comme curiosité :

Fournissez -nous à la boutique Des journalistes de Pans :

Tout s'y trouve \ ''Hic,

( alembûiiiï, morale, critique

Et de l'encens à juste prix.

Monstres de la foire et musique.

Voltaire et l'Ambigu comique. Courses aux jockeys et paris, Danseurs de cordes et politique, Finances et vol domestique, Liste des morts et des écrits :

Si la lune est pleine ou nouvelle, S'il pleut, s'il vente ou bien s'il gèle Il en rend un compte fidèle, Les journalistes de Paris Ont la science universelle.

Je pourrais citer de bien curieuses choses, mais j'en suis empêché par les mœurs d'aujourd'hui qui ne nous permettent pas d'écrire comme à l'époque où

"Le français dans les vers oravait l'honnêteté."

Je reste dans les habitudes de notre siècle pourtant bien calomnié par ceux qui regrettent les beaux jours où la monarchie fleurissait en France sous les règnes o-alants de Louis XIV et de ses descendants immédiats.

Cette esquisse de l'ancien journalisme, si concise qu'elle soit, peut donner une idée suffisante de la presse française avant l'explosion de 1789.

C'est de la révolution que date, à propre ment parler, le journal politique, et à cette époque également que commence le rôle important que les journalistes ont joué dans la

politique française. Je n'entreprendrai pas de faire même un sommaire des journaux publiés après 1789. Ils étaient si nombreux que la seule nomenclature en deviendrait ennuyeuse. Je vais dire un mot des plus importants. Les journaux de l'ancien régime continuèrent naturellement à représenter les idées de Monnier et de Lally Tolendal, ces avocats de la royauté.

Camille Desmoulins, avait le Vieux Cordelie r ; Robespierre, Condorcet, Chénier, Marat, Y Ami du Peuple, Danton, Chaumette, Maréchal, Mirabeau, Carra, Mercier, Louvet, Bailly et tous le autres chefs républicains avaient des organes attitrés aussi bien que les chefs royalistes qui continuèrent à lutter pendant quelque temps sous la conduite du vaillant abbé Maury.

Les noms les plus fantaisistes et les plus baroques étaient à la mo4e : Le Père Duchés ne et la Mère Martin. Le Sans-culotte, Les Sabots, Je men fous, journal des Bonaparte et des hommes vertueux. J'en passe et des meilleurs.

Le directoire mit un frein à cette débauche de journaux de toutes les couleurs en entravant la liberté de la presse, et Bonaparte lui

porta son coup de mort. Il n'y eut à proprement parler sous l'empire qu'un seul journal, Le Moniteur. Le Journal des Débats végéta bien pendant le règne de Napoléon, mais ce ne fut qu'en se soumettant à la censure la plus rigoureuse.

Un semblant de liberté fut d'abord donnée à la presse sous Louis XVIII, mais Charles X rétablit la censure dans toute sa sévérité. Citons en passant la phalange des brillants journalistes qui semèrent dans la presse les luttes de la révolution de 1830 : Benjamin Constant, Etienne, Jouy, Pages, Aignau, Courier, Béranger, Leroux, Dubois, Jouffroy, Sainte Beuve, Remusat, Renouard, Duverger de Hauranne, Duchastel, et les rédacteurs du National : Thiers, Mignet, Armand Carrel, Thomas, Prélat, Bastide, Armand Marrast et Duclerc.

Emile de Girardin débutait alors, et c'est à lui que revient l'honneur de la presse à bon marché en France.

Vous citerai-je ensuite les nombreux journaux de la révolution de 1848 ? A quoi bon, vous en oublieriez les noms. Pierre Leroux, Barbes, George Sand, Lamartine, Proudhon, Lamennais, Esquiros, Journet, Louis Blanc,

et même le père de Lacordaire eurent leurs organes ou prirent la plume clans les journaux de l'époque.

On en revint pendant quelques temps aux titres baroques et à la littérature fantaisiste, mais le coup d'état du 2 décembre fut aussi le coup de mort de la plupart de ces journaux, et sous l'empire de Napoléon III, recommença la persécution de la presse.

Ce que j'aurais à vous dire maintenant de l'histoire des journaux français vous le savez aussi bien que moi. C'est de l'histoire contemporaine. La révolution du 4 septembre et la fondation de la république rendirent aux journaux la liberté dont ils jouissaient auparavant et pas un pays au monde, au point de vue purement littéraire, ne compte de publications périodiques aussi savamment, aussi spirituellement et aussi crânement rédigées que la France. L'Angleterre et les Etats- Unis la devancent au point de vue de l'entreprise commerciale pure et simple et de la collection des nouvelles à tout prix, mais la France tient la tête avec le journal qui a la plus grande circulation du monde entier — Le Petit Journal de Paris a une circulation de plus 1,000,000 numéros par jour.

Je regrette que le cadre de cette conférence ne me permette pas de vous entretenir plus longuement de la presse moderne française, mais j'ai voulu surtout étudier les origines et l'histoire des premiers journaux français qui sont peu connues, un peu à l'exclusion des journaux français modernes que tout le monde connaît.

Je vais brièvement vous citer maintenant les origines des journaux dans les différents pays du monde, et je passerai ensuite à l'historique des premiers temps de la presse Canadienne.

Je comprends que ce travail est aride et offre peu d'attraits, mais d'un autre côté, il a le mérite d'instruire sur un sujet généralement peu étudié et peu connu.

L'Allemagne, je l'ai déjà dit, prétend avoir produit le premier journal, mais sa première publication périodique date de Francfort, 161 5 — six ans après la France. — La presse allemande d'aujourd'hui occupe, comme vous le savez, une place très importante en Europe ; surtout depuis le rétablissement de l'empire germanique par Guillaume III, roi de Prusse.

La presse anglaise fait remonter son origine au Weekly Neivs, publié en 1622, par

Nicholas Burne. — Quelle différence avec les journaux d'aujourd'hui. Le grand journal diplomatique européen, Le Times, le Daily News y le Telegraph, le Standard.

J'ai déjà dit que ce fut à Anvers que parut le premier journal belge, en 1605, et c'est donc à la Belgique que revient réellement l'honneur d'avoir donné naissance à la presse.

Le Danemark fait dater son premier journal de 1663, la Suède 20 ans plus tôt, en 1643, et la première gazette norvégienne ne vit le jour qu'en 1763, 100 ans plus tard.

La Gaceta de Madrid, le premier journal espagnol parut en 1626, mais ce ne fut que 50 ans plus tard que le Portugal tomba dans le mouvement et eut aussi sa première publication périodique. La Hollande a joué un rôle très important dans les commencements du journalisme, et dans le début, ses gazettes se placèrent au premier rang parmi celles que l'on publiait en Europe. La plus ancienne date de 1623. Ce pays était alors le refuge — j'allais dire le repaire — de tous les cancans scandaleux de l'Europe, et ses journaux eurent pendant assez longtemps une circulation européenne.

Le premier journal hongrois date de 1721.

La première gazette polonaise ne vit le jour que plus tard encore et ce fut Pierre le Grand qui fonda le premier journal russe à Moscou en 1703. — L'empereur en était luimême le rédacteur-en-chef — comme d'ailleurs, il est le chef de tout, en Russie, à commencer par la religion.

J'ai raconté, dans la première partie de ce travail, les commencements de la presse en Italie, et il ne me reste qu'à dire pour l'Europe, que le premier journal turc fut publié en français, à Constantinople en 1793, par Verninbac, ambassadeur de la république française auprès de la Sublime Porte.

Toutes les colonies anglaises, françaises, espagnoles, hollandaises, portugaises, en Asie, en Afrique et en Océanie, ont leurs journaux, car la presse compte aujourd'hui comme un des plus puissants instruments de colonisation et de civilisation.

La Chine avait un journal longtemps avant l'ère chrétienne, mais tel était le journalisme à cette époque dans le Céleste Empire, tel il est aujourd'hui. Le Chinois est resté stationnaire.

Dans l'Amérique du Sud, le Brésil, le Pérou, le Chili, la République Argentine,

l'Equateur, la Colombie et le Venezuela ont leurs journaux depuis le commencement du XIXe siècle.

On peut en dire autant du Mexique, du Guatemala, du Nicaragua et du Honduras.

11 n'est pas de pays au monde où la presse soit aussi répandue, ait autant d'importance qu'aux Etats-Unis, et l'histoire du journalisme américain formerait toute une étude spéciale pour en arriver à la traiter d'une manière intelligente. Vous êtes, d'ailleurs, tous familiers avec les merveilles de l'entreprise, du go-kead et de l'intelligence pratique de nos voisins de la grande république.

La première gazette qui parut aux Etats- Unis fut imprimée à Boston, le 25 septembre 1690, mais les autorités coloniales s'empressèrent d'en arrêter la publication. On traitait les colonies à coups de bâton en ces temps là ; le Canada en a goûté plus tard, notamment avant l'insurrection de 1837. Un deuxième journal fut publié à Boston en 1704, puis vinrent successivement le Boston News Lcitcrs, la Boston Gazette, le New England Courant, jusqu'à l'époque de la révolution de 1776.

Des journaux avaient aussi été fondés à

New- York, à Philadelphie et en Virginie, dans le Connecticut et dans le Rhode Island.

Aussitôt après la révolution, les journaux hebdomadaires devinrent quotidiens, et en 1S00 il y avait 150 journaux publiés aux Etats-Unis. Il y en avait 359, en 1810; 851, en 1828; 1390, en 1834; et en 1860 il y a vingt ans à peine, il se publiait aux Etats- Unis 3242 journaux politiques ; 277 journaux religieux; 298 journaux et revues littéraires et 234 traitant de matières diverses. Le tout avec un tirage annuel de 927,951,548 d'exemplaires.

Voilà ce qu'était la presse américaine il y a 25 ans.

Le Herald de Gordon Bennett, la Tribttne de Horace Greely, le Times, le World existaient déjà à cette époque ; et vous connaissez trop bien, messieurs, l'histoire de ces grands journaux américains d'aujourd'hui, pour que je fasse autre chose que les nommer en passant, comme je l'ai fait tout à l'heure pour les grands journaux de Londres.

Il se publie aux Etats-Unis des journaux dans presque toutes les langues connues : en anglais, en français, en allemand, en italien, en Scandinave, en espagnol, en tchè-

que, en hollandais, en gallois et même en chinois. Les mormons, les spirites, les nègres et toutes les races et les professions ont leurs organes particuliers.

Voici les dernières statistiques de la presse américaine. Chapeaux bas ! messieurs ! ce sont les plus beaux états de service du journalisme qu'il soit possible /de voir au monde :

Le nombre des journaux américains est aujourd'hui de 13,304, avec une moyenne de circulation de 30,000,000 d'exemplaires par jour. Et parmi ces 13,304 journaux, on en compte 1,286 quotitiens et 10,706 hebdomadaires. Les autres varient du semi-mensuel au trimestriel.

En un mot, de toutes les nations du monde, ce sont les Etats-Unis qui ont le plus de journaux, 13,300 pour une population de 50,000,000. L'Allemagne qui vient ensuite, n'en a que'3,000 ; la France, 2,500; l'Angleterre, 2,000; l'Autriche, 1,500; la Russie, 600 ; la Suisse, 500. Les Etats-Unis seuls en ont autant que tous les pays de l'Europe réunis.

C'est qu'en Amérique où l'instruction est obligatoire et où tout le monde sait lire et écrire, où tout le monde est électeur, où il

est très souvent le seul lien qui rattache au monde le colon isolé des nouveaux territoires, le journal est de première nécessité. A peine un village est il né qu'un homme y arrive avec quelques livres de caractères et une presse telle quelle, et le lendemain de sa venue il se fait journaliste ; écrivant, composant et tirant lui-même son journal, une pauvre petite feuille de papier ■ imprimée que deux eu trois gamins vont vendre au coin des rues.

Il me reste à vous parler maintenant de l'origine de la presse canadienne, et de l'histoire du journalisme dans la province de Québec. Je ne serai pas long, car je ne veux pas vous ennuyer en vous disant des choses que vous savez déjà ; et je n'ai malheureusement pas eu le temps de taire un travail qui nie permette d'entrer dans des détails que ne comporte pas d'ailleurs le caractère restreint de ma conférence de ce soir.

Le premier journal publié à Montréal fut fondé par Fleury Mesplet, en 1778. C'était la Gazette de Montréal, qui existe encore, mais qui ne parle plus français, dit Benjamin Suite, dans ses Mélanges. La Gazette était alors fubl'éf dans les deux langues, et M.

Richard White, son directeur gérant d'aujourd'hui, en possède des exemplaires qu'il me faisait voir il n'y a pas longtemps encore.

Il n'y avait donc pas de journaux sous la domination française, et ce Fleury Mesplet était un français de Philadelphie qui était venu à Montréal avec le colonel Hazen et les américains Franklin, Chase et Carroll en 1776. Mesplet avait monté sa presse dans le vieux château de Ramezay, maintenant occupé par la faculté de médecine de l'Université Laval.

Mesplet, après le départ des Américains, imprima le Cantique de Marseille, dont il reste encore des exemplaires, et le Règlement de l'Adoration perpétuelle, avant de fonder la Gazette de Montréal, en 1778.

Il fut sans contredit le fondateur de la presse périodique à Montréal.

Québec avait cependant pris les devants dès 1 764, et un Ecossais de Philadelphie nommé William Browne y avait fondé un journal.

Le premier numéro de la Gazette de Québec parut le 21 juin 1764, chaque page ayant deux colonnes : l'une en français l'autre en anglais. Les noms des imprimeurs y figurent

avec l'adresse du bureau Gilmore, rue St. Louis, deux portes au dessus secrétariat.

Ce furent là les commencements de la presse canadienne à Montréal et à Québec.

La Gazette de Québec était très attachée au gouvernement qui la subventionnait.

Cette tradition est encore assez vivace en certains quartiers, dit encore Benjamin Suite.

La bile échauffée par les injustices de Haldimand, notre ami Mesplet sentit se réveiller en lui sa verve gauloise et sous le titre assez curieux de : Tant pis tant mieux, il fonda à Montréal en 1779, un .journal satirique qui fut rédigé par un nommé Valentin Jotard, avocat.

Le gouverneur ne comprit pas la farce et il coffra Mesplet l'éditeur et Jotard le rédacteur, dans la prison de Québec.

On voit que le Canard n'aurait pas vécu longtemps à cette époque là. Pendant cinq ou six ans, nous n'entendons plus parler de journaux et ce n'est qu'en 1788 que se fonda le Québec Herald qui eut la vie dure et courte. La même année Mesplet établit à Montréal la Gazette littéraire. C'est alors que Joseph Quesnel, poëte et musicien de Saint Malo, vint se fixer au Canada.

Le premier Journal d'Ontario : The Upper Canada Gazette, parut en 1790, et au mois de janvier 1805, M. Thomas Cary fonda le Mercury de Québec. Ce journal existe encore mais bien peu de personnes connaissent son existence.

Les querelles politiques et nationales avaient fini par s'envenimer entre les Canadiens et les Anglais, et nos compatriotes sentaient la nécessité d'avoir un organe à eux, car comme je l'ai déjà dit, tous les journaux d'alors supportaient le gouvernement.

Le 13 novembre 1806, parut à Québec, un journal en langue française publié par Charles Roi, imprimeur, rue St- François. Le journal paraissait tous les samedis.

C'était Le Canadien de Québec qui existe encore.

Nommer ses premiers rédacteurs, c'est nommer nos chefs politiques du temps :

Bédard, Blanchet, Bourdages, Plante, Borgia, Taschereau et autres. M. Antoine Bouthillier en était cependant le rédacteur attitré et toutes les correspondances devaient lui être adressées.

La circulation du Canadien se répandit promptement dans la province et la guerre

s'engagea avec la presse de langue anglaise. Le nouveau journal publia des articles d'un haut intérêt et qui firent sensation, sur les événements de la cession du Canada, la formation du gouvernement civil, l'acte de Québec et la constitution.

On disait même que l'ambassadeur français aux Etats-Unis, le baron Turreau, avait servi d'agent pour importer de France le matériel d'imprimerie du journal, et le Canadien ne s'en défendait pas.

A cette date, les chouayens existaient déjà ; on entendait par là les faux patriotes, les transfuges du parti national. Qu'on me pardonne une courte digression pour expliquer l'origine du mot. Cela remonte à la bataille du fort Chouagan ou Chouaycn — site actuel d'Oswego — qui eut lieu en 1756. Quelques renégats français penchèrent en cette occasion du côté des Anglais qui furent battus à plate couture par le marquis de Montcalm.

Et le mot chouayen resta pour désigner les transfuges et les traîtres à la cause de la patrie.

On avait même donné à un endroit mal-

IOO LE JOURNAL

famé du faubourg St-Roch, à Québec, le nom de : Fort CJiouayen.

Dès le 10 janvier 1807, le Canadien s'était moqué des cJiouayens en les chansonnant :

Plus de français —parlez anglais Puisqu'on l'exige.

Car qui ne le parlera Tant pis pour lui ça sera.

Et pour qui ne le pourra Tant pis encore vous dis-je.

Mauvais citoyen sera, Et pour te) on le pendra.

Ce fut ce parti qui, en janvier 1807, entreprit de publier le Courrier de Qnéôcc, avec Jacques Labrie pour rédacteur en chef; mais le journal creva le 2 juin 1S07, après cinq mois d'existence. J'ai en ma possession un numéro de ce fameux journal. Le voici, c'est toute une curiosité, et on voit que l'organe des Ckouayens, n'avait pas un format bien étendu. Les Chouayens n'étaient pas encore assez nombreux dans le pays pour entretenir un journal.

Le Canadien fut supprimé en 18 10 par les autorités. C'était encore la mode, à cette époque, de faire taire un écrivain, en supprimant le journal et en coffrant le journaliste. Le Spectateur qui parut à Montréal de 18 13 à 18 17, ne s'occupait guère de politique, mais

il était bourré de vers et d'articles instructifs presque toujours bien écrits.

Michel Bibaud avait fondé à Montréal, en 1814, une revue fort intéressante, intitulé X Aurore des Canadas. Cette revue, la première du genre dans le pays, vécut 15 ans, pendant lesquels M. Bibaud fut constamment sur la brèche pour défendre notre langue et notre nationalité.

En 1819, le Canadien reparut à Québec sous le patronage de Mgr Plessis, et disparut encore en 1822 pour avoir publié un écrit qui ne plaisait point au prélat.

M. Ludger Duvernay avait essayé inutilement de 181 7 à 1823, de fonder des journaux à Trois-Rivières, mais nous le retrouvons à Montréal en 1826, fondant la Minerve, avec A. N. Morin comme rédacteur. La Minerve était alors comme l'évangile du parti canadien, dit Benjamin Suite, et jamais M. L. Duvernay et Morin auraient pu prévoir le triste rôle qu'on lui fait jouer aujourd'hui dans l'affaire Riel.

La Minerve organe des patriotes, organe de M. Papineau, est bien dégénérée depuis quelques années, et les Chouayens ont relevé

la-tête en s'emparant de ce journal fondé pour les combattre.

Le Canadien était reparu en 183 1 sous la direction de M. Etienne Parent, avec la devise : " Nos institutions, notre langue et nos ois.

En 1832, M. Duvernay et M. Tracey, rédacteur du Viudicator, avaient été emprisonnés pour avoir attaqué le conseil législatif ; mais en face du sentiment national qui se développait on les relâcha sans oser leur faire de procès.

Après avoir subi plusieurs transformations, la Mincî'vc, qui d'abord n'était publiée que deux fois par semaine, avec un format inquarto, devint par la suite l'in-folio quotidien que tout le monde connaît au Canada. Ce journal a été publié sans interruption depuis 1826, si l'on veut en excepter le temps des troubles de 37 et 38. Ses pricipaux rédacteurs ont été, l'Hon. Morin, R. Bellemarre, Gérin-Lajoie, DeLaPonterie, Marchand, Gélinas, Provencher, Dansereau, Dunn, Decelles, Tassé, etc.

J'emprunte maintenant à Lareau, ce chercheur et ce travailleur que vous connaissez tous, l'historique des premiers jours de ÏAve-

nir en même temps que le programme de

I école libérale canadienne de cette époque. C'est aussi dans Lareau que j'ai puisé la plupart des autres renseignements qui vont suivre.

" Y! Avenir fut fondé en Juillet 1847, Par une société en commandite de jeunes gens, et rédigé par un comité de colloborateurs. Il portait pour devise : " Le travail triomphe de tout."

" L'âme de la rédaction, celui qui a fait des efforts inouïs pour maintenir cette feuille pendant les quatre années de son existence est Jean-Baptiste Eric Dorion, le plus désintéressé, le plus persévérant ami de la liberté en Canada. Eric Dorion, ou l Enfant terrible, comme on l'appelait, naquit à Ste. Anne de la Pérade, le 18 Septembre 1826. L'un des premiers membres de l'Institut Canadien, il occupa la présidence en 1850. Appelé au parlement par les électeurs de Drummond et Arthabaska en 1854, il fut réélu trois fois depuis par la même circonscription électorale.

II mourut dans l'éclat de sa carrière politique le 1er Novembre 1866. Le succès d'un grand nombre de réformes lui revient de droit. Plus que tout autre, il sut pénétrer le peuple

io4 Le journal

de la reconnaissance de ses droits. Il fut le véritable fondateur de X Avenir ; mais il a été aidé dans cette tâche par des amis dévoués à la cause libérale: L. A. Dessaulles, Jos. Doutre, R. Laflamme, Labrèche Viger, Charles Laberge, Jos. Papin, Charles Daoust, C. F. Papineau, Auguste Papineau, etc. Leur ambition était de perpétuer dans le journal les idées et les sentiments qu'ils puisaient à l'Institut Canadien, foyer ardent de libéralisme. L'organe était destiné à stimuler, dans une autre sphère, l'amour du travail et de l'instruction mutuelle. La cause de l'éducation leur était chère ; ils la mettaient en première ligne sur la longue liste des réformes qu'ils réclamaient de la législature. Voici le véritable programme de X Avenir :

i. L'abolition de la tenure seigneuriale;

2. L'élection des membres du Conseil Législatif, jusqu'alors l'instrument du pouvoir ;

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