DES CAUSES MORALES QUI PEUVENT AFFECTER LES ESPRITS ET LES CARACTÈRES
Ceux qui commencent à faire usage de leur raison 5 se trouvent chez un peuple barbare, où Ton n'a aucune sorte d'éducation, ou bien chez un peuple policé, où Ton reçoit une éducation générale dans la société ' .
Ceux qui naissent chez un peuple barbare n'ont ïo proprement que les idées qui ont du rapport à la conservation de leur être; ils vivent dans une nuit éternelle à l'égard de tout le reste. Là, les différences d'homme à homme, d'esprit à esprit, sont moins grandes : la grossièreté et la disette d'idées les éga- 15 lisent en quelque manière.
Une preuve qu'ils manquent d'idées, c'est que les
langues dont ils se servent sont toutes très stériles :
non seulement ils ont peu de mots, parce qu'ils ont
peu de choses à exprimer, mais aussi ils ont peu de
20 manières de concevoir et de sentir.
Les fibres de leur cerveau, peu accoutumées à être pliées, sont devenues inflexibles. Il faut comparer les hommes qui vivent chez ces peuples aux vieilles gens qui, parmi nous, n'ont jamais rien as appris : leur cerveau n'a pas, si je l'ose dire, travaillé,
I . [Au BAS DE LA PAGE :] II me semble que ce qui concerne Téducation languit. Car qui est-ce qui doute que Péducation ne serve beaucoup?
et leurs fibres ne sont pas rompues aux mouvements requis. Ils sont incapables d'ajouter des idées nouvelles au peu qu'ils en ont, et ce n'est pas seulement dans le cerveau que cette indisposition se trouve : on la trouveroit tout de même dans leur gosier, si on s vouloit les faire chanter, et dans leurs doigts, si on vouloit les faire jouer de quelque instrument de musique.
On a éprouvé que les sauvages de l'Amérique sont indisciplinables, incorrigibles, incapables de toute lo lumière et de toute instruction; et, en effet, vouloir leur apprendre quelque chose, vouloir plier les fibres de leur cerveau, c'est comme si on entreprenoit de faire marcher des gens perclus de tous leurs membres. 15
La grossièreté peut aller à un tel point chez ces nations que les hommes y seront peu différents des bêtes : témoin ces esclaves que les Turcs tirent de Circassie et de Mingrélie, qui passent toute la journée la tête penchée sur leur estomac, sans parole et a^ sans action, et ne s'intéressent à rien de ce qui se passe autour d'eux.
Des cerveaux ainsi abandonnés perdent leurs fonctions : ils ne jouissent presque pas de leur âme, ni elle de son union avec le corps. 25
C'est l'éducation qui rend cette union parfaite; nous la trouvons chez les nations policées. Là, comme j'ai dit, nous en recevons une particulière dans notre famille, et une générale dans la société.
L'éducation particulière consiste: i"* à nous pro- 30 curer des idées; 2° à les proportionner à la juste va-
leur des choses. Or le plus ou le moins d'idées, le plus ou le moins de justesse que l'on met dans leur rapport doit beaucoup diversifier les esprits.
Ceux qui nous élèvent sont, pour ainsi dire, des 5 fabricateurs d'idées: ils les multiplient; ils nous apprennent à les composer, à faire des abstractions; à chaque instant, ils nous donnent de nouvelles manières d'être et d'apercevoir ».
Les vieillards, au contraire, tombent peu à peu 10 dans l'imbécillité par la perte journalière qu'ils font de leurs idées : ils rentrent dans l'enfance en les perdant, comme les enfants en sortent en les acquérant. Les hommes qui ont peu d'idées doivent se tromper dans presque tous leurs jugements. Les idées se 15 tiennent les unes aux autres. La faculté principale de l'âme est de comparer, et elle ne peut l'exercer dans une pareille indigence.
L'éducation ne multiplie pas nos idées sans multiplier aussi nos manières de sentir. Elle augmente 20 le sens de l'âme, raffine ses facultés, nous fait trouver ces différences légères et délicates qui sont imperceptibles aux gens malheureusement nés ou élevés.
Ce n'est pas assez d'avoir beaucoup d'idées et
beaucoup de manières de sentir ; il faut encore qu'il
25 y ait de l'harmonie entre elles et les choses. C'est
sottise d'être frappé plus qu'il ne faut par un objet;
c'est sottise de ne l'être pas assez.
Mais il est rare que les hommes reçoivent les impressions des objets d'une manière proportionnée
I . Voyez la différence d'une langue où il n'y a point eu d'écrivains, et d'une autre où il y a eu de beaux génies qui ont écrit.
à leur valeur. La première impression que nous recevons nous frappe presque toujours sans retour, et cela est bien aisé à comprendre : les premières idées sont toujours reçues dans un esprit, parce que, ne pouvant les comparer à d'autres, rien ne les lui 5 fait rejeter. Or la seconde idée ne peut guère le faire revenir de la première, ni la troisième de la seconde ; car ce n'est qu'avec la première qu'il juge de la seconde, et qu'avec la seconde qu'il juge de la troisième. Ainsi les premières choses qui l'ont frappé, lo quelle qu'en soit la valeur, semblent devoir être, en quelque façon, indestructibles.
On a remarqué que les vieilles gens, qui oublient ce qu'ils ont fait la veille, se ressouviennent fort bien de ce qui leur est arrivé trente ans avant. La «s force des impressions dépend donc plus du temps de l'action que de l'action même, des circonstances dans lesquelles nous sommes touchés que du mérite de la chose qui nous touche.
Après les impressions que nous avons reçues dans 20 l'enfance, notre âme en reçoit successivement un grand nombre d'autres, qui s'arrangent avec les premières, mais dans un ordre qui a pu se former de mille manières.
Avons-nous une grande confiance dans un homme 25 qui nous parle ou dans un philosophe qui a écrit? •*.
nous nous faisons un ordre de choses vraies, de choses bonnes et de choses convenables : ce sont celles que celui-ci a écrites, ou que celui-là nous a dites. Nous allons prendre dans une chose étrangère les 30 motifs de nos opinions.
Aimons-nous beaucoup une personne ? voici encore d'autres choses vraies, bonnes et convenables: ce sont celles que cette personne a approuvées, a conseillées, a ordonnées, a faites, qui vont, d'abord, prendre dans
5 notre tête un rang distingué.
Pour bien sentir combien notre âme est capable d'être, dans diverses occasions, différemment mue par les mêmes objets, il n'y a qu'à se représenter les moments où nous sommes dans l'ivresse de l'amour,
lo et cefix où notre passion tombe; comment toute notre âme est changée ; comment tout ce qui la touchoit ne la touche plus; comment tout ce qui ne la touchoit plus revient à la toucher encore. Notre âme est très bornée, et elle ne peut pas répondre à
15 plusieurs émotions à la fois. Il faut que, quand elle en a plusieurs, les moindres suivent la plus grande et soient déterminées vers elle, comme par un mouvement commun. Ainsi, dans la fureur de l'amour, toutes les autres idées prennent la teinture de cet
20 amour, auquel seul l'âme est attentive. La haine, la jalousie, la crainte, l'espérance sont comme des verres de différentes couleurs au travers desquels nous voyons un objet qui nous paroît toujours également rouge ou vert et ne diffère que par les nuances.
25 De plus, il est difficile que notre machine soit tellement constituée que notre cerveau ne soit physiquement disposé à recevoir plutôt l'impression d'un certain ordre de choses que celle d'un autre. Un homme qui a de l'imagination et un homme
30 qui n'en a pas voient les choses aussi différemment que deux héros de roman, dont l'un seroit enchanté.
et l'autre, non : le premier verroit des murs de cristal, des toits de rubis, des ruisseaux d'argent, des tables de diamants; celui-ci ne verroit que des rochers affreux et des campagnes arides.
Telle est la constitution physique de notre machine s que nous sommes trop frappés, ou trop peu, des choses qui nous viennent par les sens ou par un certain sens, ou des rapports mathématiques ou des moraux, ou des conceptions générales ou des particulières, des faits ou des raisonnements. L'un sera lo convaincu par la rhétorique; l'autre ne le sera que par la simple logique. L'un sera frappé par les mots, et l'autre, seulement par l'évidence. L'un ne verra jamais la chose qu'avec la difficulté et sera incertain ; l'autre verra mieux la chose que la difficulté et croira 15 tout; l'autre, enfin, verra mieux la difficulté que la chose et ne croira rien. L'un sentira les choses, et non pas les liaisons, et n'aura aucun ordre ; ou bien il croira trouver des liaisons à tout, et il sera confus. Ici, on voudra toujours créer; là, toujours détruire. 2«» L'un aura de l'action dans l'esprit; l'autre ne fera que recevoir, comme une bourse qui ne rend que l'argent qu'on y met. Les idées qui ne feront qu'effleurer le cerveau d'un homme en perceront un autre, pour ainsi dire, de part en part, et jusqu'à la 25 folie.
Mais, lorsque, outre la disposition particulière du cerveau, rarement construit de manière à recevoir les idées dans une juste proportion, l'éducation est encore mauvaise, tout est perdu. Nos maîtres ne nous 30 communiquent les impressions que comme ils les
ont eux-mêmes, et, si elles ne sont pas en proportion avec les objets, ils gâtent en nous la faculté de comparer, qui est la grande faculté de Tâme.
L'éducation, comme j'ai dit, consiste à nous don-
5 ner des idées, et la bonne éducation à les mettre en
proportion. Le défaut d'idées produit la stupidité;
le peu d'harmonie des idées, la sottise; l'extrême
défaut d'harmonie, la folie.
Un homme a de l'esprit lorsque les choses font sur
10 lui l'impression qu'elles doivent faire, soit pour le mettre en état de juger, soit pour le mettre en état de plaire. De là, deux sortes d'éducations : celle que nous recevons de nos maîtres, et celle que nous recevons des gens du monde. Il faut les recevoir toutes
15 les deux, parce que toutes les choses ont deux valeurs: une valeur intrinsèque, et une valeur d'opinion. Ces deux éducations nous font connoître, au juste, ces deux valeurs, et l'esprit nous fait mettre l'une ou l'autre en usage selon le temps, selon les personnes,
20 selon le lieu.
Un homme d'esprit connoît et agit de la manière momentanée dont il faut qu'il connoisse et qu'il agisse ; il se crée, pour ainsi dire, à chaque instant, sur le besoin actuel ; il sait et il sent le juste rapport
25 qui est entre les choses et lui. Un homme d'esprit sent ce que les autres ne font que savoir. Tout ce qui est muet pour la plupart des gens lui parle et l'instruit. Il y en a qui voient le visage des hommes; d'autres, des physionomies; les autres voient jusqu'à
30 l'âme. On peut dire qu'un sot ne vit qu'avec les corps; les gens d'esprit vivent avec les intelligences.
Un homme d'esprit n'est pas un homme qui a toujours des saillies, parce que les trois quarts du temps elles sont hors de saison. L'esprit ne consiste pas aussi à avoir toujours de la justesse, parce qu'elle est aussi, souvent, hors de saison : par exemple, dans s les conversations enjouées, qui ne sont qu'un tissu de raisonnements faux, qui plaisent par leur fausseté même et par leur singularité ; car, si l'on ne cherchoit dans les conversations que le vrai, elles ne seroient point variées et n'amuse roient plus. ii>
Un homme d'esprit est donc plus universel; mais cet homme d'esprit (et dans le sens étroit) est bien rare. Il faut qu'il unisse deux qualités presque physiquement incompatibles; car il y a réellement autant de différence entre ce qu'on appelle homme d'esprit 15 dans le monde et l'homme d'esprit chez les philosophes, qu'il y en a entre un homme d'esprit et un stupide I. L'esprit, selon les gens du monde, consiste à rapprocher les idées les plus éloignées; l'esprit, selon les philosophes, à les distinguer. Chez le pre- 20 mier homme d'esprit, toutes les idées qui ont quelque rapport, quelque éloigné qu'il soit, sont réveillées; elles sont si distinctes, chez l'autre, que rien n'est capable de les confondre.
Voici une chanson des Grecs ^ : « Le premier de 25 tous les biens est la santé; le second, la beauté; le
1. On ne savoit guère ce que c*étoit qu'un homme d'esprit chez les Grecs. — La chanson, à la fin de l'extrait (?) d\i Journal des Savants.
2. Voir cette chanson dans V Histoire de V Académie des Inscriptions, t. IX et X.
troisième, les richesses amassées sans fraude; le quatrième, la jeunesse qu'on passe avec des amis. > On n'y parle point de Fesprit, qui est l'attribut principal de nos temps modernes.
5 Nous venons de parler de Téducation particulière, qui forme chaque caractère; mais il y a encore une éducation générale, que Ton reçoit dans la société où l'on est; car il y a, dans chaque nation, un caractère général, dont celui de chaque particulier se charge
10 plus ou moins. Il est produit de deux manières : par les causes physiques* qui dépendent du climat, dont je ne parlerai plus; et par les causes morales, qui sont la combinaison des loix, de la religion, des mœurs et des manières, et cette espèce d'émanation de la
15 façon de penser, de l'air et des sottises de la Cour et de la Capitale, qui se répandent au loin.
Les loix qui prescrivent l'ignorance aux Mahométans, les coutumes qui les empêchent de se communiquer, laissent leur esprit dans l'engourdissement.
20 Les livres de Confucius, qui confondent un détail immense des cérémonies civiles avec les préceptes de la morale, faisant marcher d'un même pas les choses les plus puériles et les plus essentielles, affectent beaucoup l'esprit des Chinois. La logique de
25 l'École modifie extrêmement l'esprit des nations qui s'y appliquent. La grande liberté de tout dire et de tout écrire qu'il y a en certains pays y fait une infinité d'esprits singuliers. L'extraordinaire dans le petit, qui fait le caractère du Talmud, comme l'ex-
30 traordinaire dans le grand fait celui des Livres saints, a beaucoup étréci la tête des docteurs juifs.
La complication des causes qui forment le caractère général d'un peuple est bien grande. Qu'un homme, à Constantinople, aille dans la maison d'un Turc, il ne lui entendra dire que les paroles qu'il ne pourra pas refuser; qu'il aille dans la maison d'un s Grec, il trouvera toute une famille qui ne cessera de parler. La nation turque est grave, parce qu'elle sent qu'elle règne; la nation qui obéit n'a aucun caractère affecté. De plus, la maison d'un Turc est une monarchie; celle d'un Grec est un état populaire. lo Le Grec, qui n'a qu'une femme, goûte cette joie qui accompagne .toujours les choses modérées. Le Turc, qui en a un grand nombre, tombe dans une tristesse habituelle et vit dans l'accablement de ses plaisirs. 15
Quand on voit quelques uns de nos jeunes gens venir, aller, badiner, rire et se presser de faire toutes les sottises qu'ils voient avoir été faites par d'autres, lesquels, par les saillies de leur esprit, dédommagent de la réflexion dont ils manquent, qui ne ao diroit que ce sont des gens d'un esprit très vif ' ? La plupart du temps, cela n'est pas; mais leur machine est dressée à cet exercice, soit par la pente qu'on a d'imiter ce qu'on voit, soit par le préjugé du bon air, soit par l'envie de plaire ou de paroître plaire aux 25 femmes ; car, comme, dans les pays où elles sont gênées, on fait fortune auprès d'elles par un air réservé, dans ceux où elles sont libres, on leur plaît par un air étourdi, soit que la réflexion soit d'elle-
I . [En marge :] Ne pas mettre absolument, mais seulement que la vivacité est aidée.
même ennuyeuse, soit que l'impétuosité convienne mieux à la nature de la passion.
Le grand cas que l'on a fait, chez les Espagnols, de l'honneur des dames, y a établi une chevalerie
5 grave et respectueuse. Dans l'adoration où l'on est toujours pour elles, la gaieté que la familiarité produit leur a été interdite. De plus, comme le point d'honneur est entré dans toutes les conditions, chaque particulier de la nation voulant être honoré de
ïo tous les autres, la gravité a été universellement choisie; d'autant mieux qu'elle est plus facile à acquérir que le mérite réel, et que le peuple peut plus aisément décider de la gravité d'un homme que de son esprit et de ses talents. Enfin, tant de petits officiers,
ï5 envoyés dans toutes les parties du monde, où ils sont comme des mandarins chinois, ayant vécu dans le commandement, sont revenus en Espagne plus graves qu'ils n'en étoient partis K
Ainsi, indépendamment du climat, qui agit beau-
20 coup à cet égard ^ sur les Espagnols, ils auroient pu se dresser à l'air flegmatique, comme nos François à la vivacité. Un Espagnol, né vif, pourroit arrêter le mouvement de sa machine, et un François lourd, exciter la sienne.
25 On sait qu'à Sparte l'on parloit très peu. Cela de-
voit être ainsi : d'un côté, le respect pour la vieillesse
devoit tenir les jeunes gens dans le silence; et la
gravité y devoit tenir de même les vieillards.
Les causes morales forment plus le caractère gé-