‹ Mélanges inédits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 76 sur 118 · Voyez Strabon · texte numérisé non relu

Voyez Strabon

lierai d'une nation et décident plus de la qualité de son esprit que les causes physiques. On en peut trouver une grande preuve dans les Juifs, qui, dispersés dans toute la terre, venus dans tous les temps, nés dans tous les pays, ont eu quantité d*auteurs, 5 dont on en peut à peine citer ^deux qui aient eu quelque sens commun.

On peut, cependant, croire que les rabbins avoient quelque avantage, du côté de l'esprit, sur le reste de leur peuple, avec autant de raison qu'on peut penser lo que ceux qui ont la réputation d'hommes de lettres dans l'Europe ont quelque avantage, du côté de l'esprit, sur les autres Européens. Cependant, parmi cette foule de rabbins qui ont écrit, il n'y en a pas un qui n'eût un petit génie. La raison en est natu- 15 relie : les Juifs revenant d'Assyrie étoient à peu près comme les captifs délivrés d'Alger, que l'on promène dans les rues ; mais ils étoient plus grossiers, parce qu'ils étoient nés et que leurs pères étoient nés dans l'esclavage. Quoiqu'ils eussent un respect infini pour ao leurs livres sacrés, ils en avoient peu de connoissance; ils n'entendoient presque plus la langue dans laquelle ils étoient écrits; ils n'avoient que des traditions des grandes merveilles que Dieu avoit opérées en faveur de leurs pères. L'ignorance, qui est la mère 35 des traditions, c'est-à-dire du merveilleux populaire, en créa de nouvelles; mais elles naissoient avec le caractère de l'esprit qui les produisoit, et prenoient encore la teinture de tous les esprits par où ils passoient. Des savants, c'est-à-dire des gens qui avoient 30 la tête pleine de ces traditions grossières, les recueil-

lirent, et, comme les premiers écrivains de toutes les nations, bons et mauvais, ont toujours eu une réputation infinie, par la raison qu'ils ont toujours été, pendant un temps, supérieurs à tous ceux qui 5 les lisoient, il arriva que ces premiers et misérables ouvrages furent regardés par les Juifs comme de parfaits modèles, sur lesquels ils formèrent et ont toujours formé depuis leur goût et leur génie. Je ne parle pas des Livres sacrés écrits depuis la

10 captivité; le goût en est très différent de celui des ouvrages des rabbins. Ils sont divinement inspirés, et, quand ils ne l'auroient pas été, dans des ouvrages purement historiques, Fauteur n'auroit guère pu rien mettre du sien.

15 Voici un autre exemple, qui fait bien voir à quel point la cause morale force la cause physique. Les peuples qui approchent plus du Midi, comme les Asiatiques, ont une certaine timidité, qui les porte naturellement à obéir, et les peuples qui approchent

20 plus du Nord, comme les Européens, ont une hardiesse, qui les porte à mépriser la vie et les biens pour commander aux autres. Or cette timidité, qui fait, dans le Midi, que tout le monde est porté à obéir, rend le commandement tyrannique; et cette

25 hardiesse, qui fait que, dans les pays froids, tout le monde voudroit commander, y rend le commandement modéré : car ceux qui exercent l'autorité vont toujours jusqu'à ce qu*ils soient arrêtés; ils ne se bornent point là où la raison les (sic) prescrit, mais

30 où la patience finit.

Cependant, il faut avouer que les peuples timides,

qui fuient la mort pour jouir des biens réels, comme la vie, la tranquillité, les plaisirs, sont nés avec un cerveau de meilleure trempe que les insensés du Nord, qui sacrifient leur vie à une vaine gloire, c'està-dire qui aiment mieux vivre après eux qu'avec eux. 5 Mais, comme le bon esprit de ceux-là se trouve, par hasard, avoir les conséquences de la servitude, et la mauvaise trempe de celui des autres, les conséquences de la liberté, il arrive que l'esclavage abaisse, accable et détruit l'esprit, tandis que la liberté le i» forme, l'élève et le fortifie. La cause morale détruit la cause physique, et la Nature est si fort trompée que les peuples qu'elle avoit faits pour avoir l'esprit meilleur ont moins de sens, et que ceux à qui elle avoit donné moins de sens ont l'esprit meilleur. 15

Dans notre Europe, il y a deux sortes de religions : la catholique, qui demande de la soumission, et la protestante, qui veut de l'indépendance. Les peuples du Nord ont d'abord embrassé la protestante; ceux du Midi ont gardé la catholique. Or cette indépen- ^^ dance des peuples protestants fait qu'ils sont parfaitement instruits des connoissances humaines ; et cette soumission des peuples catholiques, qui est une chose très raisonnable et comme essentielle à une religion fondée sur des mystères, fait que le peuple, 25 qui y sait au juste ce qui est nécessaire au -salut, ignore entièrement ce qui n'y appartient pas; de manière que les peuples du Midi, avec des idées plus saines sur les grandes vérités, même avec plus d'esprit naturel, ont d'ailleurs un désavantage très 30 grand sur les peuples du Nord.

Lorsque nous avons reçu une éducation, il se trouve un grand nombre de causes, dont les unes viennent de certaines circonstances physiques, d'autres, de certains usages ou de certaines professions 5 ou genres de vie que Ton embrasse, lesquelles peuvent modifier extrêmement notre esprit. Il faut entrer un peu dans le détail.

Notre génie se forme beaucoup sur celui des personnes avec qui nous vivons. Le commerce des gens

10 d'esprit nous donne une éducation perpétuelle; un commerce différent nous fait perdre celle que nous avons déjà. Nous nous enrichissons avec les uns; nous nous appauvrissons avec les autres. Nous nous communiquons de même le caractère. Les machines

15 humaines sont invisiblement liées; les ressorts qui en font mouvoir une montent les autres. Les gens modérés nous forment à la douceur ; les gens impétueux, à la vivacité.

Les livres sont une espèce de société qu'on se

20 donne; mais chacun les choisit à sa mode. Ceux qui lisent de bons livres sont dans le cas de ceux qui vivent en bonne compagnie. Ceux qui en lisent de mauvais sont comme ceux qui la voient mauvaise, et qui, tout au moins, y perdent leur temps.

25 Le savoir donne beaucoup d'étendue à l'esprit. Les anciens philosophes manquoient de connoissances. Ils avoient de bons esprits; ils en firent peu d'usage: ils n'étoient jamais au fait de la question; ils vouloient expliquer ce qui étoit inexplicable, et pas-

30 soient leur temps à rendre raison de faits faux par des principes tout aussi faux.

Les voyages donnent aussi une très grande étendue à l'esprit : on sort du cercle des préjugés de son pays, et Ton n'est guère propre à se charger de ceux des étrangers.

De certaines circonstances heureuses, lorsque nous s entrons dans le monde, nous donnent une hardiesse utile pour tout le reste de la vie. La réputation a deux bons effets: elle accrédite, et elle encourage. Mais rabattement qui suit le mépris suspend toutes les fonctions de l'âme. lo

Le peuple prétend avoir remarqué que les bossus ont ordinairement de l'esprit. On pourroit dire que, si les gens contrefaits n'ont pas les grâces du corps, ils n'ont pas aussi la fadeur et la sottise de ceux qui se croient aimables; leur esprit est donc moins aisé 15 à gâter. D'ailleurs, la bonne opinion que l'on prend de son esprit est encore moins ridicule que celle que l'on conçoit de soi sur sa figure. Enfin, on les destine ordinairement à un état qui ne leur laisse guère d'autres soins que de cultiver leur esprit et augmen- 20 ter leurs talents.

C'est encore une observation populaire, et où il peut y avoir du vrai, que la plupart des gens contrefaits ont l'esprit malin. La raison en est assez naturelle : ayant un défaut qu'ils savent que tout le monde 25 voit, ils ont, à tous les instants, de petites insultes à venger, et, quand ils ont de l'esprit, ils sentent leur force et s'en servent sans quartier.

De certaines habitudes peuvent affecter notre esprit. Comme les graveurs voient sur les murailles 30 des figures qui n'y sont point, parce que leur cerveau

a reçu l'impression de celles qu'ils ont gravées, et comme ceux qui ont été frappés de l'idée d'un fantôme en sont encore troublés, parce que le même mouvement se refait dans le cerveau, on peut dire 5 de même que des gens qui ont accoutumé leur esprit à voir les rapports des nombres ou des figures de géométrie voient et trouvent partout des rapports, mesurent et calculent tout; que celui qui s'est fait au style problématique accoutume son esprit à rece-

10 voir toujours deux impressions également fortes à la fois; qu'un autre, qui s'est toujours donné un ton décisif, s'est formé à recevoir la première idée qui lui vient; que celui qui s'est familiarisé avec les termes de l'École ne sent d'abord réveiller en lui aucune

15 idée, mais, à force de les répéter, il parvient à y attacher peu à peu une idée confuse ; et qu'enfin un homme qui s'est longtemps dit ou à qui l'on a longtemps dit que les conceptions métaphysiques étoient solides, et non les principes de physique, que les

20 histoires grecques sont vraies, et non pas les modernes, en sera à la fin convaincu. Nous nous faisons l'esprit qui nous plaît, et nous en sommes les vrais artisans.

Ce n'est pas l'esprit qui fait les opinions, c'est lé

as cœur; et, de cela, les ordres religieux sont une grande preuve. Chacun a sa philosophie particulière, qui est embrassée dans toute son étendue par tous les membres de l'ordre. Si vous voyez l'habit d'un homme, vous voyez jusques à son âme; Si cet

30 habit est gris, comptez que l'homme qui le porte a bien des entités dans la tête. Ne vous imaginez pas

trouver le même cerveau lorsque Phabit est blanc et noir. Mais ce sera bien autre chose, si l'habit est tout noir.

Toutes nos idées se lient entre elles, et se lient à nous. Si l'on savoit par combien de côtés un senti- 5 ment tient dans le cerveau d'un homme, on ne seroit plus étonné de son opiniâtreté à le défendre.

Pourquoi tous les auteurs sont -ils si enchantés de leurs écrits? C'est parce qu'ils sont vains, dira-t-on. J'en conviens. Mais pourquoi cette vanité se trompe- 10 t-elle toujours également? Le voici : c'est que ce que nous avons mis dans nos ouvrages tient à toutes nos autres idées et se rapporte à des choses qui nous ont plû, puisque nous les avons apprises. Nos chefsd'œuvre nous charment moins après un certain temps, 15 parce que, par les changements qui sont arrivés dans notre cerveau, ils ne sont plus tant liés à notre manière de penser.

Les différentes professions peuvent beaucoup affecter notre esprit. Par exemple, un homme qui enseigne »o peut devenir aisément opiniâtre, parce qu'il fait le métier d'un homme qui n'a jamais tort. Un philosophe peut facilement perdre les agréments de son esprit, parce qu'il s'accoutume à voir et à juger de tout avec beaucoup de précision et d'exactitude. Un 2s homme à bonnes fortunes peut devenir très sottement glorieux, parce qu'il fait beaucoup de cas dû goût des femmes : ce goût, cependant, prouve leur foiblesse, et non pas son mérite, un consentement de machine, et non pas un jugement de l'esprit. 30 Les gens de robe peuvent devenir extrêmement

vains, parce que, n'ayant jamais affaire qu'à des personnes qui ont besoin d'eux, ils s'imaginent que leur prudence règle tout. Un homme de guerre peut se rendre un conteur très ennuyeux, parce qu'il est s frappé de toutes les petites choses qui lui sont arrivées, par la liaison qu'il leur donne avec les plus grands événements : outre qu'une certaine hardiesse fait qu'il entreprend aisément de se faire écouter. Enfin, comme les grands parleurs sont des gens

10 dont le cerveau est frappé de beaucoup de choses, et si vivement qu'ils les croient toutes également importantes, un savant peut parvenir à être un très grand parleur; car il présente sans cesse à son esprit un nombre infini d'idées, et il peut même les croire

15 toutes importantes : il les a acquises laborieusement, et on juge du prix des choses par la peine qu'elles nous ont donnée à acquérir.

Les Persans appellent les courtiers d'ellal, grands parleurs; et, généralement, tous les gens dont le

20 métier est de persuader les autres parlent beaucoup, parce que leur intérêt est d'empêcher qu'on ne pense, et d'occuper l'âme de leurs raisons. Il n'en est pas de même des gens qui cherchent à se persuader euxmêmes.

25 Ceux qui ont peu d'affaires sont de très grands parleurs : moins on a à réfléchir, plus on parle. Penser, c'est parler à soi-même ; et, quand on parle à soi, on ne songe guère à parler aux autres.

Généralement toutes les professions détruisent

30 l'harmonie des idées. Nous sommes portés à regarder comme trèS importantes les choses qui constituent

notre mérite, et que des gens comme nous font tous les jours. Notre vanité donne à ces choses un rang très distingué parmi celles qui se font dans l'Univers. Il y a l'histoire d'un maître des cérémonies à Rome, qui pleura de douleur de ce que le cardinal > qu'il 5 servoit avoit fait une révérence mal à propos. Dans le cerveau de cet homme-là, une révérence tenoit plus de place qu'une bataille dans celui du prince Eugène.

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