I. [Entre les lignes :]... un certain gouvernement
DE LA POLITIQUE ï6l
est Teifet d'une chaîne de causes infinies, qui se multiplient et se combinent de siècle en siècle. Dès que le ton est donné et reçu, c'est lui seul qui gouverne, et tout ce que les souverains, les magistrats, 5 les peuples peuvent faire ou imaginer, soit qu'ils paroissent choquer ce ton, ou le suivre, s'y rapporte toujours, et il domine jusques à la totale destruction. L'esprit d'obéissance est généralement répandu ici. De là, les princes sont plus dispensés d'être
lo habiles. Cet esprit gouverne pour eux; et, quelque chose qu'ils fassent de mal, d'équivoque, de bien, ils iront toujours au même but.
Ce ton étoit tel sous Charles P% que, de quelque manière qu'il se conduisît, l'affoiblissement de sa
15 puissance étoit assuré. Il n'y avoit point de prudence contre un enthousiasme pareil et une ivresse universelle.
Si ce roi n'avoit pas choqué ses sujets d'une manière, il les auroit choqués d'une autre. Il étoit
20 destiné dans l'ordre des causes qu'il auroit tort.
Si un ton donné se perd et se détruit, c'est toujours par des voies singulières et qu'on ne peut pas prévoir. Elles dépendent de causes si éloignées que toute autre sembleroit devoir être aussi capable
2$ d'agir qu'elles, ou bien c'est un petit effet, caché sous une grande cause, qui produit d'autres grands effets, qui frappent tout le monde, pendant qu'elle garde celui-ci pour le faire fermenter quelquefois trois siècles après.
30 On peut aisément conclure de tout ce que nous venons de dire qu'une conduite simple et naturelle
ai
l62 MONTESQUIEU
peut aussi bien conduire au but du gouvernement qu'une conduite plus détournée.
Rarement les grands politiques connoissent-ils les hommes. Comme ils ont des vues fines et adroites, ils croient que tous les autres hommes les ont de 5 même. Mais il s'en faut bien que tous les hommes soient fins : ils agissent, au contraire, presque toujours, par caprice ou par passion, ou agissent simplement pour agir et pour qu'on ne dise point qu'ils n'agissent pas. lo
Les grands politiques ont une chose, c'est que leur réputation leur fait tort. On est dégoûté de traiter avec eux, par la raison seule qu'ils excellent dans leur art. Ainsi ils se trouvent privés de toutes les conventions qu'une probité réciproque peut en- 15 gager de faire.
Dans les négociations que la France fit faire, après la minorité de Louis XIV, pour porter quelques princes à se déclarer contre l'Empereur, en cas qu'il violât le traité de Westphalie, nos ambassadeurs 20 eurent ordre de traiter par préférence avec les ducs de Brunswick, et de leur accorder plus d'avantages qu'à d'autres, à cause de la réputation qu'ils avoient d'une grande probité.
Un fourbe a cela de bon qu'il fait sans cesse l'éloge as de la franchise; car il veut qu'avec lui, fripon, tous les autres soient honnêtes gens.
D'ailleurs, les grands politiques voient trop de choses, et souvent il vaudroit mieux n'en pas voir assez que d'en voir trop. Dans les traités qu'ils font, 30 ils multiplient trop les clauses, ils donnent la torture
à leur imagination pour prévoir tous les cas qui pourront arriver. Ils croient qu'en mettant article sur article ils préviendront toutes les disputes et toutes les froideurs; ce qui est très ridicule : car, plus vous 5 multipliez les conventions, plus vous multipliez < les sujets de dispute.
Vous prévoyez une chose qui pourra arriver et n'arrivera pas. Sur cette idée, vous mettez une clause à votre traité. Une partie voudra y renoncer;
10 Fautre partie ne le voudra pas, parce qu'elle veut profiter de l'avantage qu'elle y trouve. Une circonstance pareille fut la cause de la froideur qui régna entre la France et la Suède au commencement du règne de Louis XIV.
15 On voit aussi que ces politiques qui ont la maladie de vouloir toujours négocier ne sont point habiles, quoiqu'ils aient fait traités sur traités; car, comme les conditions sont réciproques, un traité inutile est toujours onéreux.
20 II est très facile à ceux qui se sont fait une réputation dans les affaires d'en imposer au peuple. Comme on s'imagine que leur tête ne doit être remplie que de traités, de délibérations et de projets, on leur tient compte de toutes les actions communes.
as « Quoi! dit-on, cet homme a toute sa quadruple alliance dans la tête, et il badine, et il joue comme moi! Oh! la belle chose! »
J'ai ouï souvent vanter ^ l'action du cardinal de Richelieu qui, voulant faire toucher deux millions en