I . Voir ce que j'ai mis sur les Romains
et, si chacun veut rappeler sa mémoire, il trouvera que presque toutes les choses qu'il a vues, dans sa vie, généralement prévues ne sont point arrivées.
Que si, d'un autre côté, on consulte les histoires, on ne trouvera partout que de grands événements s imprévus.
Lorsque Henri VIII eut détruit, dans ses états, la religion qui reconnoît un chef visible, il crut n'avoir fait que secouer un joug qui s'étoit appesanti par préférence sur l'Angleterre. Devenu lui-même chef «<> de l'église qu'il avoit faite, dispensateur des dépouilles de l'ancienne, il n'y eut personne qui ne pensât que sa puissance étoit augmentée. Non! Dès que les esprits, autrefois réprimés, se virent en liberté, ils ■donnèrent dans le fanatisme et l'enthousiasme. Bien- is tôt, ils ne reconnurent plus de puissance et s'indignèrent contre les loix mêmes. Un reste du ton ancien se maintint un peu sous les trois enfants de Henri VIII; mais Jacques P"^ ne trouva plus que le fantôme de la royauté; Charles P' fut porté sur un aj échafaud. Je tais tous les malheurs qui ont suivi.
Qui auroit dit aux Huguenots qui venoient avec une armée conduire Henri IV sur le trône que leur secte seroit abattue par son fils et anéantie par son petit-fils? Leur ruine totale étoit liée à des accidents 25 qu'ils ne pouvoient pas prévoir.
Qui auroit dit au grand Gustave qu'il étoit destiné
à de si grandes choses? Ce prince, qui n'avoit rien
pour lui que son courage, roi d'une nation éloignée,
, pauvre, et qui, sortant de l'esclavage des Danois, 30
n'avoit aucune réputation dans l'Europe, s'offroit,
comme un aventurier, à tous les princes, et son alliance étoit méprisée toutes les fois qu'elle étoit offerte. Mais personne ne la négligea plus que le cardinal de Richelieu même; jusqu'à ce qu'enfin le 5 hasard, l'importunité, le désespoir, la lui firent accepter. Gustave descend en Allemagne avec quatre mille hommes, et toute l'Europe change de face.
Quelle politique auroit pu garantir Héraclius et les derniers rois des Perses des malheurs qui dévoient
10 leur arriver? Ces princes, que leur grandeur rendoit rivaux, ne songeoient qu'à se tromper et à prendre, l'un sur l'autre, quelques avantages. Mahomet, habitant d'une ville dont ces princes ignoroient peut-être le nom, s'avise de prêcher; il rassemble quelques
15 gens; son système va bien, et, dans quatre ans de temps, ses successeurs détruisent toutes les armées d'Héraclius, renversent le trône des Perses, passent dans toutes les parties du monde et dévorent presque toute la terre.
20 J'avoue que je ne vois pas où mènent les princes ces raffinements que l'on vante tant, et, s'il faut des exemples, je ne sais quel parti ont tiré de leur esprit les quatre plus grands politiques de ces derniers temps : Louis XI, Sforce, Sixte-Quint, Philippe IL
25 Je vois Louis XI prêt à abandonner son royaume pour se réfugier en Italie; je le vois prisonnier du duc de Bourgogne, contraint d'aller détruire lui-même ses alliés, manquer ensuite, par une faute à jamais irréparable, la succession de Bourgogne. Je vois le
30 duc de Milan mourir dans une prison ; Sixte perdre l'Angleterre; Philippe, les Payô-Bas : tous deux, par
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des fautes que des gens plus médiocres n'auroient pas commises. Je vois, enfin, ce dernier manquer de la même manière, malgré tant de conjonctures favorables, la destruction de la monarchie françoise.
Louis XIV n'a-t-il pas autant fatigué l'Europe que s tous les grands politiques dont on parle tant ?
La prudence humaine se réduit à bien peu de chose. Dans la plupart des occasions, il est inutile de délibérer, parce que, quelque parti que l'on prenne, dans les cas où les grands inconvénients ne se pré- 'o sentent pas d'abord à l'esprit, ils sont tous bons.
Rappelons -nous ce que nous avons vu dans la minorité d'un grand prince ' de l'Europe. On peut dire qu'il n'y eut jamais de gouvernement plus singulier, et que l'extraordinaire y a régné depuis le premier «s jour jusqu'au dernier; que quelqu'un qui auroit fait le contraire de ce qui a été fait, qui, au lieu de chaque résolution prise, auroit pris la résolution contraire, n'auroit pas laissé de finir sa régence aussi heureusement que celle-là a fini; que si, tour à tour, cinquante 2j autres princes avoient pris le gouvernement et s'étoient conduits chacun à leur mode, ils auroient de même fini cette régence heureusement; et que les esprits, les choses, les situations, les intérêts respectifs étoient dans un tel état, que cet effet en 25 devoit résulter, quelque cause, quelque puissance qui agit.
Dans toutes les sociétés, qui ne sont qu'une union d'esprit, il se forme un caractère commun. Cette âme universelle prend une manière de penser qui 30