‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 131 sur 150 · t: Mis dans les Loix · texte numérisé non relu

t: Mis dans les Loix

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En Europe le partage naturel forme plusieurs Etats dune étendue médiocre dans lesquels le gouvernement des Loix n"est pas incompatible avec le maintien de lEtat; au contraire il y est si favorable que sans elles cet Etat tombe dans la décadence & devient inférieur à tous les autres.

C'est ce qui y forme, d'âge en âge & dans la perpétuité des siècles^ un génie de Liberté qui rend chaque partie très -difficile à être subjuguée & soumise à une force étrangère autrement que par les Loix & Futilité de son commerce.

Au contraire, il régne en Asie un esprit de servitude qui ne la jamais quittée; Si, dans toutes les Histoires de ce pais, il n'est pas possible de trouver un seul trait qui marque une ame libre.

Depuis la destruction des Romains en Occident, il y a eu p>lusieurs occasions où l'Europe a semblé devoir rentrer sous une même main.

Les François ayant subjugué plusieurs Nations Barbares établies avant eux, Charlemagne fonda ^

t . Ce Prince soumit uae partie de l'Empire, mais il fut arrêté en Espagne, en Italie, dans le Nord; uns partie de ses Etats

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un grand Empire; mais cela même rédivisa TEurope en une infinité de Souverainetés.

Lorsque les Barbares s'établirent; chaque Chef fonda un Royaume, c'est à dire un grand Fief indépendant, qui en tenoit sous lui plusieurs autres. L'Armée des Conquérans fut gouvernée sur le plan du Gouvernement de leur pais, 8: le pais conquis sur le plan du gouvernement de leur Armée.

[La raison] qui leur fit établir cette sorte de gouvernement, c'est qu'ils n'en connoissoient point d'autre, [& si par hazard dans ce tems-là il étoit venu dans l'esprit de quelque Prince Got ou Germain de parler de pouvoir arbitraire, d'autorité suprême, de puissance sans bornes, il auroit fait rire toute son Armée.] i

Or, par les raisons que nous avons dites, un grand Empire, où le Prince n'avoit pas une autorité absolue, devoit nécessairement se diviser, soit que les Gouverneurs des Provinces n'obéissent pas, soit que pour les faire mieux obéir il fut nécessaire de partager l'Empire en plusieurs Royaumes.

Voilà l'origine des Royaumes de France, d'Ita-

mSme ne fut jamais bien assujettie ; il ne conquit point les Isles, n'ayant point de forces de mer. (M.)

I. Montesquieu a rayé les mots placés entre crochets; à la place de « la raison ;>, if a mis c ce ». En regard des autres mots rayés, il avait écrit : « Cet article est trop fort, faut-il Toter ou l'adoucir? > Après avoir raturé ces mots, il a mis: « Bon. »

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lie, de Germanie, d'Aquitaine, ^ de tous les démembremens que Ton vit dans ces tems-là.

Lorsque la perpétuité des Titres & des Fiefs fut établie, il fut impossible aux Grands Princes de s'agrandir par le moyen de leurs Vassaux qui n'aidoient que pour se défendre, ^v ne conquéroient que pour partager.

Les Norm.ans sétant rendus ma.tres de la Mer pénétrèrent dans les terres par Tembouchure des rivières, & s'ils ne conquirent pas l'Europe, ils faillirent à Taneantir.

On leur donna la plus belle Province de la France Occidentale, leur Duc Guillaume conquit l'Angleterre qui devint le centre de la Puissance des Rois Normans & des fiers Plantagenetes qui les suivirent.

Les Rois d'Angleterre furent bientôt les plus puissans Princes de ces temps- là : ils possedoient les plus belles Provinces de la France & leurs Victoires leur promettoient sans cesse la conquête de toutes les autres.

Il ne faut pas juger de la force que les differens pais d'Europe avoient autrefois par celle qu'ils ont aujourd'hui, ce n'étoit pas proprement l'étendue Se la richesse d'un Royaume qui en faisoit la puissance, mais la grandeur du Domaine du

Prince. Les Rois d'Angleterre qui avoient de trèsgrands revenus firent de très-grandes choses, & les Rois de France qui avoient de plus grands Vassaux en furent longtems beaucoup moins aidés que troublés.

Lorsque les Armées conquirent, les Terres furent partagées entre elles & les Chefs; mais plus la conquête étoit ancienne, plus on avoit pu dépouiller les Rois par des usurpations, des dons & des récompenses; & comme les Normands furent les derniers Conquerans, le Roi Guillaume qui se réserva tout le Domaine ancien avec ce qu il eut par le nouveau partage, fut le plus riche Prince de l'Europe '.

Mais lorsque nous comprîmes en France qu'il étoit plus question de lasser les Anglais que de les vaincre, que nous nous donnâmes le tems de jouir de leurs divisions intestines, que nous commençâmes à nous défier des batailles, à comprendre que notre Infanterie étoit mauvaise ^c qu'il falloit faire une guerre serrée, nous changeâmes de fortune comme de prudence; 8c comme nous étions toujours près & eux toujours loin, ils furent bientôt réduits à leur Isle & reconnoissant la vanité de leurs anciennes entreprises ils ne songèrent qu'à jouir d'une prospérité qu'ils avoient toujours pu avoir 8: qu'ils n'avoient pas encore connue.

I. Ses revenus montoient à mille soixante -une livres Sterling par jour (Orderici Vital. I). (M.)

II fut un tems où il n auroit pas été impossible aux Papes de devenir les seuls Monarques de l'Europe.

J'avoue que ce fut le miracle des circonstances, lorsque des Pontifes qui n'étoient pas seulement Souverains de leur ville passèrent tout à coup de la puissance spirituelle à la séculière, & chassèrent d'Italie les Empereurs d'Orient & ceux d'Occident.

Pour se rendre maîtres de Rome, ils la rendirent libre, se servant de la Guerre que quelques Empereurs d'Orient faisoient aux Images pour la soustraire de leur obéissance.

Charlemagne, qui avoit conquis la Lombardie sur laquelle les Empereurs d'Orient avoient des prétentions, donna des Terres en Souveraineté aux Papes ennemis naturels de ces Empereurs, pour avoir une barrière contre eux.

Par un nouveau bonheur le Siège de l'Empire d'Occident fut transporté dans le Royaume de Germanie, & le Royaume d'Italie y resta joint. Les Empereurs furent bien -tôt regardés comme étrangers en Italie, & les Papes eurent occasion de prendre la défense de ce pays contre l'invasion des Etrangers.

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D'autres circonstances concoururent à étendre par -tout la puissance des Papes : la terreur des excommunications, latbiblesse des grands Princes, la multiplicité des petits 6c le besoin qu eut souvent l'Europe d'être réunie sous un même Chef.

Il y avoit à leur Cour moins d'ignorance que par-tout ailleurs; & comme leurs jugemens étoient équitables, ils appellerent tout le monde à eux, tels que ce Dejocès que l'on nous dit avoir obtenu par sa justice chez les Medes la Souveraineté & l'Empire.

Mais la longueur des Schismes pendant lesquels le Pontificat sembloit se combattre lui-même, & étoit continuellement dégradé par les divers Concurrens qui ne songeoient qu'à se maintenir, fit que les Princes ouvrirent les yeux, ils examinèrent la nature de cette Puissance & la bornèrent par les côtés où elle peut recevoir des limites.

11 paroît par les Relations ^ de quelques Moines qui furent envoyés par le Pape Innocent IV au milieu du treizième siècle vers les fils de Gengiskan, que Ton craignoit dans ces tems là que-

1 . Voyez la Relation du Frère Jean du Plan Carpin & l'Histoire de Gengiskan, par Petis de La Croix. (M.)

2. D'autant plus qu'elle étoit partagée en une infinité de Souverainetés. (M.)

l'Europe ne fut conquise par les Tartares. Ces Peuples^ après avoir subjugué F Orient, avoient pénétré en Russie, en Hongrie & en Pologne où ils avoient fait mille maux.

Une loi de Gengiskan leur ordonnoit de conquérir toute la Terre, ils tenoient toujours sur pied cinq grandes Armées, & ils faisoient des expéditions où ils dévoient aller toujours en avant pendant vingt- cinq & trente ans; quelquefois ils s'obstinoient dix ou douze années devant une Place, & s ils manquoient de vivres ils se faisoient décimer pour nourrir ceux qui restoient; ils envoyoient toujours devant eux un Corps de troupes pour tuer tous les hommes qu'ils rencontroient; les Peuples qui leur resistoient étoient mis à mort, ceux qui se soumettoient étoient faits esclaves, ils mettoient à part les Artisans pour les employer à leurs ouvrages, & ils faisoient un Corps de milice des autres qu'ils exposoient à tous les dangers; il ny avoit pas de ruse quils n'imaginassent pour se défaire des Princes 8: de la Noblesse des pais qu'ils vouloient soumettre; enfin leur Système étoit assez bien lié, ils ne pardonnoient jamais à ceux d'entre eux qui fuioient ou qui pilloient avant que F ennemi ne fut entièrement défait, & contre la pratique ordinaire de ces tems-là leurs Chefs uniquement attentifs aux divers évenemens de Faction ne combattoient jamais. Leurs armes offensives & défensives étoient

bonnes, ils avoient cette promptitude, cette légèreté, ce talent de ravager un païs 8^ d echaper aux Armées qui le défendoient qu'ont encore aujourd'hui les petits Tartares; enfin ils étoient redoutables dans un tems où il y avoit peu de troupes réglées.

Mais comme TEuropeétoit couverte de Châteaux & de Villes fortifiées, les Tartares ne purent faire de grands progrès, & la division sétant mise parmi eux, ils furent sur le point dêtre ^ exterminés par les Russes. Mahomet second leur donna la Crimée où ils furent bornés à ravager les païs qui étoient autour d'eux & qu'ils ravagent encore.

Les Turcs ayant conquis TOrient se rendirent redoutables à TOccident; mais par bonheur au lieu de continuer à attaquer TEurope par le Midi où ils auroient pu la mettre en péril, ils l'attaquèrent par le Nord où elle est indomptable pour eux.

Il est très-difïicile aux Nations du Midi de subjuguer celles du Nord, toutes les Histoires en sont une preuve, 8: surtout celles des Romains toujours occupés à les combattre & à les repousser au delà du Danube 8: du Rhein.

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