‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 132 sur 150 · I. Je parle de ceux qui avoient subjugué Citpchak. (M · texte numérisé non relu

I. Je parle de ceux qui avoient subjugué Citpchak. (M

Les Nations du Midi trouvent dans le Nord un premier ennemi^ qui est le climat; les chevaux ny peuvent résister, & les hommes qui y sont accablés de misères, ne peuvent plus songer à des entreprises glorieuses, & n'ont que leur propre conservation devant les yeux.

Outre ces raisons générales il y en a de particulières qui empêchent les Turcs de pouvoir faire des conquêtes dans le Nord, ils ne boivent que de Teau, ils ont des coutumes & des jeûnes qui les empêchent de tenir longtems la campagne & qu'un climat froid ne peut supporter.

Aussi les Arabes ne conquirent -ils que les pais du Midi.

Le Gouvernement Gotique s'affoiblissant peu à peu soit par la corruption nécessaire de tous les Gouvernemens, soit par rétablissement des troupes réglées, Tautorité Souveraine prit insensiblement en Europe la place de la Féodale : pour lors les Princes plus independans retinrent tout ce qu'ils acquirent par conquêtes, félonie, mariages. La France eut le bonheur de succéder aux grands Fiefs, la Castille & FArragon rassemblèrent leurs Royaumes, & la Maison d'Autriche se servit de l'Empire pour confisquer de très-grandes Provinces à son profit.

La fortune de cette Maison devint prodigieuse. Charles -Quint recueillit les successions de Bourgogne, de Castille 8c d'Arragon; il parvint à l'Empire; & par un nouveau genre de Grandeur, rUnivers s'étendit, & Ton vit paro'tre un Monde nouveau sous son obéissance.

Mais la France qui coupoit partout les Etats de Charles, & qui étant au milieu de TEurope en étoit le cœur si elle n'en étoit pas la tète, fut le centre où se rallièrent tous les Princes qui voulurent deffendre leur Liberté mourante.

François premier qui n'avoit pas ce grand nombre de Provinces que la Couronne a acquises depuis, qui essuya un malheur qui lui ôta jusqu'à la liberté de sa Personne, ne laissa pas d'être le rival perpétuel de Charles, & quoi[que dans son Etat les Loix eussent mis des bornes à sa puissance] I il ne s'en trouva pas affoibli parce que le Pouvoir arbitraire fait bien faire des eîiorts plus grands, mais moins durables.

Ce qui intimida le plus l'Europe fut un nouveau genre de force qui sembla venir à la Maison d'Autriche; elle tira du Monde nouvellement

I . Montesquieu a rayé les mots entre crochets et a écrit audessus ; « qu'il gouvernât sîlon les loix. » En marge: « si cela est trop fort, il faut mettre: et quoiqu'il gouvernât selon les loix. »

découvert une quantité d'or & d'argent si prodigieuse que ce que Ton en avoit eu jusqu'alors ne pouvoit y être comparé.

Mais, ce qu on n'auroit jamais soupçonné, la misère la fit échouer presque par-tout. Philippe II qui succéda à Charles Quint fut obligé de faire la célèbre banqueroute que tout le monde sait, & il n y a guère jamais eu de Prince qui ait plus souffert que lui des murmures, de linsolence & de la révolte de ses troupes toujours mal payées.

Depuis ce tems la Monarchie d'Espagne déclina sans cesse; c'est qu'il y avoit un vice intérieur & physique dans la nature de ces richesses qui les rendoit vaincs 8: qui augmenta tous les jours.

11 n'y a personne qui ne sache que for 8: l'argent ne sont qu'une Richesse de fiction ou de signe. Comme ces signes sont très -durables & se détruisent peu, comme il convient à leur nature, il arrive que plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix parce qu'ils représentent moins de choses.

Le malheur des Espagnols fut que par la conquête du Mexique & du Pérou, ils abandonnèrent les richesses naturelles pour avoir des richesses de signe qui s'avilissoient par ellesmêmes.

Lors de la conquête, For & l'argent étoient très rares en Europe, & l'Espagne maîtresse tout à coup d'une très -grande quantité de ces métaux.

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conçut des espérances qu elle navoit jamais eues. Les richesses que Ton trouva dans les pays conquis, n'étoient pourtant pas proportionnées à celles de ses mines. Les Indiens en cachèrent une partie, &, de plus, ces Peuples qui ne faisoient servir Tor 8c Targent qu'à la magnificence des Temples des Dieux 8c des Palais des Rois, ne les cherchoient pas avec la même avarice que nous, enfin ils navoient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines, mais seulement de celles dans lesquelles la séparation se fait par le feu, ne connoissant pas la manière demployer le Mercure, ni peut-être le Mercure même.

Cependant Targent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe; ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s'acheta fut environ du double.

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des Machines pour tirer les eaux, briser le minerai 8c le séparer; 8. comme ils se jouoient de la vie des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement, l'argent doubla bien -tôt encore en Europe, 8c le profit diminua toujours de moitié pour l'Espagne, qui n'avoit chaque année que la même quantité d'un metail qui étoit devenu la moitié moins précieux.

Dans le double du tems, l'argent doubla encore, 8c le profit diminua encore de la moitié.

Il diminua même de plus de la moitié. "N^oici comment.

Pour tirer Tor des Mines, pour lui donner les préparations requises, le transporter en Europe il falloit une dépense quelconque, je suppose qu'elle fut comme un est à soixante quatre, quand largent fut doublé une fois, & par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme deux à soixante & quatre., Ainsi les Flottes qui portèrent en Espagne la môme quantité dor portèrent une chose qui réellement valoit la moitié moins 8^ coûtoit la moitié plus.

Si Ton suit la chose de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espagne.

Il y a environ deux-cens ans que Ton travaille les mines des hides, je suppose que la quantité d'or 8: d'argent qui est à présent dans le monde qui commerce soit à celle qui étoit avant la découverte comme trente deux à un, c'est à dire qu'il ait doublé cinq fois : dans deux cens ans encore, cette même quantité sera comme soixante quatre à un, c'est à dire, qu'elle doublera encore; or à présent cinquante; quintaux de minerai pour l'or donnent quatre, cinq & six onces d'or, ^ quand il n'y en a que deux le Mineur ne retire que ses frais, dans deux cens ans, lorsqu'il n'y en aura que quatre le Mineur ne retirera aussi que ses frais; il y aura donc peu de profit à tirer sur l'or.

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