RÉPUTATION
UN honnête homme qui est considéré dans le monde est dans Tétat le plus heureux où l'on puisse être; il jouit à tous les instants des égards de tous ceux qui l'entourent; il trouve dans tous les riens qui se passent, dans les moindres paroles, dans les moindres gestes, des marques de Testime publique, et son âme est délicieusement entretenue dans cette satisfaction qui fait sentir les satisfactions, et ce plaisir qui égayé les plaisirs mêmes. La considération contribue bien plus à notre bonheur que la naissance, les richesses, les emplois, les honneurs; je ne sache pas dans le monde de rôle plus triste que celui d'un grand seigneur sans mérite, qui n'est jamais traité qu'avec des expressions frappées de respect, au lieu de ces traits naïfs et délicats qui font sentir la considération.
Quoique la politesse semble être faite pour mettre au m.ême niveau, pour le bien de la paix, le mérite de tout le monde, cependant il est impossible que les hommes veuillent ou puissent se déguiser si fort, qu'ils ne fassent sentir de grandes différences entre ceux à qui leur politesse n'a besoin d'accorder rien, et ceux à qui il faut qu'elle accorde tout; il est facile de se mettre au fait de cette espèce de tromperie, le jeu est si fori: à découvert, les coups reviennent si souvent, qu il est rare qu'il y ait beaucoup de dupes.
Ce qui fait que si peu de gens obtiennent la considération, c'est l'envie démesurée que Ton a de l'obtenir, il ne nous suffit pas de nous distinguer dans le cours de notre vie, nous voulons encore nous distinguer à chaque moment, et pour ainsi dire en détail; or c'est ce que les qualités réelles, la probité, la bonne foi, la modestie, ne donnent pas : elles font seulement un mérite général, mais il nous faut une distinction pour linstant présent; voilà ce qui fait que nous disons si souvent, un bon mot qui nous déshonorera demain, que, pour réussir dans une société, nous nous perdons dans quatre, et que nous copions sans cesse des originaux que nous méprisons.
D'ailleurs, dans l'envie que nous avons d'être considérés, nous ne pesons pas, mais nous comptons les suffrages : pour imposer à trois sots, nous avons la hardiesse de choquer un homme d'esprit,
mais cet homme d'ef-prit nous nuira plus dans la suite que les trois autres ne nous seront utiles : nous courons après les billets blancs et manquons les billets noirs.
On fait plus de cas des hommes par rapport aux qualités de leur esprit, que par rapport à celles de leur cœur, et peut-être n"a-t-on pas grand tort, outre que le cœur est plus caché, il est à craindre que les grandes différences ne soient dans Fesprit et les petites dans le cœur; il semble que les sentiments du cœur dépendent plus de l'économie générale de la machine qui dans le fond est la même chose, et que l'esprit d' pende plus d'une construction particulière qui diffère dans tous les sujets.
Les sentiments se réduisent tous à l'estime et à l'amour que nous avons pour nous-m^êmes, au lieu que nos pensées varient à l'infini.
Il y a une chose qui, par un grand malheur, nous ote plus la considération que les vices, ce sont les ridicules, un certain air gauche déshonore bien plus une femme qu'une bonne galanterie; comme les vices sont presque généraux, on est convenu de se faire bonne guerre, mais chaque ridicule étant singulier on le traite sans quartier.
La réputation contribue moins à notre bonheur que la considération, car, quand un homme célèbre s'est une fois fait à cette idée que quelques étrangers l'estiment beaucoup, le voilà au bout de son
bonheur, l'impression ne s'en renouvelle que dans les occasions.
Nous obtenons la considération de ceux avec qui nous vivons, et la réputation de ceux que nous ne connaissons pas; mais la grande différence est que la considération est le résultat de toute une vie, au lieu qu'il ne faut souvent qu une sottise pour nous donner de la réputation.
Il n'est rien de si difficile que de soutenir sa réputation, en voici la raison : celui qui loue quelqu'un ne le fait ordinairement que pour faire ressortir la finesse de son discernement, en louant un homme on se félicite de l'avoir rendu louable et d'avoir trouvé son mérite qui avait échappé aux autres yeux, on veut donner quelque chose du sien; mais comme on ne donne rien à un homme dont la réputation est faite, que Ton ne parle de lui qu'avec tout le monde, on aime mieux lui préférer un homme peu connu; de là tant de réputations faites et perdues, et de là cette contradiction éternelle dans le jugement des hommes.
Les réputations brillantes sont les plus exposées, car il n'y a aucun mérite à les trouver; il paraît bien plus ingénieux de savoir les anéantir; le brillant du Prince Eugène a relevé des trois quarts le mérite d'un autre général de l'Empereur; le brillant de Monsieur le Prince a infiniment ser^-i à la gloire de Monsieur de Turenne; et on peut
dire que la conquête de l'Univers a fait tort à Alexandre, lorsqu'on Ta comparé à César.
L'orgueil des hommes est presque la cause unique de tous les effets moraux, on s'impatiente dans la recherche des causes morales de le trouver toujours sur son chemin, et d'avoir toujours la même chose à redire.
Cet orgueil qui entre dans tous nos jugements met une certaine compensation dans toutes les choses d'ici bas, et venge bien des gens des injures de la fortune.
Un homme est d'une noblesse distinguée, s'il n'a point de bien on lui laissera sa noblesse, on se plaira même à la relever, mais si sa fortune donne de l'envie on examinera sa naissance avec les yeux de l'envie, — non seulement on lui disputera la chimère, mais aussi on lui ôtera du réel ; que deux hommes portent le même nom soyez sûr que le courtisan sera le faux et le provincial le bon.
Ce n'est pas qu'il ne puisse arriver que l'on conserve sa réputation, soit que l'envie ne réussisse pas toujours, soit que de certains moyens que fournit la prudence la soutiennent contre Tenvie.
Pour acquérir la réputation, il ne faut qu'un grand jour, et le hasard peut donner ce jour; mais pour la conserver il faut payer de sa personne presque à tous les instants.
Quelquefois on y réussit par sa modestie, d'autre-
fois on se soutient par son audace; souvent l'envie s'élève contre un audacieux et souvent elle s'irrite de voir un homme modeste ccuvert de gloire.
Cependant le meilleur de tous les moyens que Ton puisse employer pour conserver sa réputation, c'est celui de la modestie qui doit empêcher les homimes de se repentir de leurs suffrages, en leur faisant voir que Ton ne s"en sert pas contre eux.
11 y a un moyen de conserver sa réputation, qui console même de ne 1" avoir pas conservée, c'est la vertu.
Et c'est un grand avantage de la rechercher dans l'exercice de ces actions qui sont bonnes parce quelles nous la donnent, et qui sont bonnes encore lorsqu'elles ne nous la donnent pas.
De toutes les vertus celle qui contribue le plus à nous donner une réputation invariable, c'est l'amour de nos concitoyens. Le peuple qui croit toujours qu'on l'aime peu et qu'on le méprise beaucoup, n'est jamais ingrat de l'amour qu'on lui accorde; dans les républiques où chaque citoyen partage l'empire, l'esprit populaire le rend odieux, mais dans les monarchies où l'on ne va à l'ambition que par l'obéissance ou et par rapport au pouvoir la faveur du peuple n'accorde rien lorsqu'elle n'accorde pas tout, elle donne une réputation sûre, parce qu'elle ne peut être soupçonnée d'aucun motif qui ne soit vertueux.
Ce- qui perd la plupart des gens, c'est qu'ils
ne soutiennent pas leur caractère, cela veut dire qu ils n'en ont point de fixe, ce qui est le pire de tous les caractères; un homme qui aura acquis la réputation d'un homme vrai et qui devient adroit courtisan, perd la réputation d'un homme vrai et nobtient pas celle d'adroit courtisan.
Lorsqu'un homme s'est signalé par de belles actions, des honneurs peuvent le relever encore davantage, mais il se dégradera s'il paraît trop les rechercher; il doit être content de lui et penser que l'effet propre et naturel des dignités est de sauver de l'oubli ceux qui ne sont pas assez heureux pour s'être distingués par leur mérite personnel.
Je le demande à tout le monde, qui est-ce qui pense que le fameux coadjuteur ait été cardinal?
Si le hasard nous a mené sans mérite à la réputation, il faut nous en réjouir en secret, et rire tout bas aux dépens du peuple et au nôtre.
J'ai quelque idée que Gracian a dit à peu près que si le mérite est plus grand que la réputation il faut le I produire, parce qu'on montre le mérite; si la réputation est au-dessus du mérite, il faut être très réservé de peur de ne montrer que de la réputation.
I. Il est probable qu2 Montesquieu fait allusion au texte espagnol de Baltasar Gracian, texte qu'Amelot de la Houssaye lui paraîtrait avoir médiocrement rendu dans sa traduction.
Nous pensons aussi que, dans le texte de Montesquieu, on devrait lire : « il faut se produire ». Le passage correspondant de la marquise de Lambert confirmerait cette leçon, aussi bien que la fin de l'alinéa de Montesquieu.
: .j MONTESQUIEU
Il n"y a rien de plus propre à détruire ou à soutenir une grande réputation que la faveur, parce qu elle expose un homme qui a paru dans le grand jour, à un jour encore plus grand; mais quel mérite ne faut- il pas pour jouir à la face de toute la terre d'une chose pour laquelle tant de gens se sont déshonorés sans pouvoir l'obtenir.
II est difficile d'acquérir de grandes richesses sans perdre l'estime publique, à moins que Ton n'ait acquis auparavant tant d'honneurs et tant de gloire que les richesses soient pour ainsi dire venues d elles-mêmes comme un accessoire qui en est presque inséparable, pour lors on jouit de ses richesses comme d'un vil prix de la vertu : qui est-ce qui a jamais été choqué des grands biens du Prince Eugène? ils ne sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples des Dieux.
Ce qui fait que l'envie s'irrite plus contre les richesses que contre les honneurs, c'est qu'elle y trouve plus de prise, on sait au juste qu'un cordon bleu est un cordon bleu, et rien de plus, mais on ne sait pas si un homme à qui on voit acquérir un million n'en a pas acquis quatre.
Il n'y a rien qui conserve et qui fixe mieux la réputation que la disgrâce; il n'y a point de vertus que le peuple n'imagine en faveur de celui qu'il plaint ou qu'il regrette.
Marius revint d'Afrique, dit magnifiquement
Florus, plus grand après ses disgrâces, car sa prison, sa fuite, son exil avaient jeté sur sa dignité une espèce dhorreur sacrée i carcer, catenœ, fu ga, exilium horrificaverant dignitatem.
L'histoire conserve avec bien plus de soin la mémoire des grandes catastrophes que celle des règnes heureux et tranquilles; la fable même a toujours signalé ses héros par quelques revers; rhomme n'est que haut dans la prospérité, mais il est grand dans ladversité.
Mais, comme la plupart des hommes ne sont pas dans un état assez élevé pour être outragés de la fortune, ils ont la retraite, qui souvent fait en leur faveur leffet de la disgrâce.
Un grand homme de notre siècle se retira bien à propos, c'était le lendemain d'une belle action, et il sut donner à ce trait de vertu un motif plus vertueux encore. Mais le monde est une carrière qu'il est difficile de bien commencer et de bien finir; l'expérience nous manque pour l'un, souvent elle nous nuit pour Tautre.
D'ailleurs une infinité de gens par leur vie passée se sont ôté la ressource d'une belle retraite, elle ne serait plus regardée que comme le désespoir d'un homme accablé du souvenir de ses dérèglements ou de ses disgrâces, ce qui n'a rien de noble en lui-même.
Une chose bien nécessaire pour bien soutenir sa réputation, c'est de bien connaître le génie de
son siècle, il y a eu des fautes faites par d'illustres personnages qui faisaient bien voir qu'ils ne savaient avec quels hommes ils vivaient et qu'ils ignoraient les Français comme les Japonais.
11 y a dans chaque siècle de certains préjugés dominants dans lesquels la vanité se trouve mêlée avec la politique ou la superstition, et ces préjugés sont toujours embrassés par les gens qui veulent avoir de la réputation par des voies plus faciles que celles de la vertu. J'aurais bien des choses à dire sur notre siècle, mais je ne parlerai que de ceux qui Tout précédé; lorsque Luther et Calvin publièrent leur Réforme, le bon air fut d'être luthérien ou calviniste, et ceux qui voulurent passer pour gens d'esprit furent portés à suivre le parti qui les distinguait du théologien ignorant et du peuple superstitieux. Depuis que les nations entières ont décidé pour Tune ou pour l'autre église, il y a toujours eu des opinions que ceux qui veulent avoir de la réputation ont particulièrement affectées • .
I . Au verso de la dernière page^ le secrétaire du Président de Montesquieu a écrit : € Sur la Considération. »