‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 148 sur 150 · MONTESQUIEU ET LE COMMERCE BORDELAIS · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU ET LE COMMERCE BORDELAIS

Propriétaire de grands vignobles, qu'il avait créés en partie, Montesquieu s'occupa de la culture de la vigne ; les vendanges faites, il soignait son vin et le vendait. Ce n'était pas chose toujours facile que vendre son vin; des charges de toute nature gênaient les transactions; de province à province il y avait des barrières fort incommodes pour le commerce, et les singuliers principes économiques mis en pratique gênaient même la culture de la vigne.

<: Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'}' faire exécuter le précepte du divin Alcoran qui défend d'en boire, » écrit Montesquieu dans la vingttroisième lettre persane. Il tenait à ce qu'à Bordeaux il n'en fût pas ainsi; en 1722, il obtint la réduction d'un impôt qui frappait de quarante sols par tonneau le vin de Guyenne.

Un arrêt du Conseil du roi du 27 février 1725 portait défense de faire des plantations nouvelles de vignes dans la généralité de Gu^'enne. Montesquieu, jugeant que la mesure était contraire aux intérêts de la province, lit mi mémoire contre cet arrêt. Ce mémoire, encore inédit, sera publié par MM. de Montesquieu.

M. R. Dezeimeris a publié récemment, dans le « Bulletin du Comice agiicole et viticole du canton de Cadillac ->, vme intéressante note sous ce titre : Montesquieu vigneron, dans laquelle il reproduit vingt -neuf questions posées par Montesquieu sur la vigne et le vin, pour connaitre les diverses manières de le soigner. Le fils du Président, J.-B. de Secondât, s'occupait aussi de ces questions; il publia en 1785 un mémoire sur la culture des vignes de la Guyenne et sur les vins de cette province. Le vin d'Alger, aujourd'hui si répandu, avait déjà en 1735 attiré l'attention de Secondât, qui lut une notice sur les variétés de vins récoltés en Arabie.

L'Académie de Bordeaux, à l'instigation principalement de Montesquieu et de son fils, s'occupa souvent des vignes et des vins. La Bibliothèque de la Ville conserve plusieurs mémoires faits par des membres de l'Académie ou envoyés au concours pendant le siècle dernier, sur les principes de la taille, de la greffe, sur les plantations de vignes, sur la manière de faire le vin, de le clarifier, de le conserver.

L'intendant de ïourm-, dans son discours de réception à l'Académie de Bordeaux, recomiaissait en ces termes les services qu'elle rendait à la viticulture : « Les vins, cette récolte si précieuse lorsqu'ils ont de la qualité, mais trop séduisante par l'inc-

galité de son rapport comparé avec la pesanteur de ses charges toujours certaines, ont donné occasion à d^excellents mémoires, sortis du sein de l'Académie, touchant la nature de différents complants, la taille et la façon de la vigne. » Il loue ceux qui combattent la routine et répandent le progrès amené par de judicieuses observations. Au premier rang de ceux-là était Montesquieu.

Les nombreuses relations que Montesquieu avait dans tous les pays lui servirent à créer au commerce bordelais de sérieux débouchés. Ses amis, ses correspondants littéraires devinrent ses courtiers, et par eux il fit connaître au loin le vin des Bordelais.

L'abbé de Guasco, qui voyageait presque constamment, s'arrêtait quelquefois à La Brède et aidait Montesquieu dans ses travaux agricoles; il fut son correspondant habituel et s'occupa beaucoup du placement de ses vins. En 1742, Montesquieu lui écrivait : < Notre commerce de Guyenne sera bientôt aux abois, nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c'est toute notre richesse. » Le i" août 1744, il l'engage ainsi à revenir se reposer à La Brède : « L'air, les raisins, le vin des bords de la Garonne et l'humeur des Gascons sont d'excellents antidotes contre la mélancolie. »

En Italie, le grand-prieur Solar est un des correspondants de Montesquieu qui, le 7 mars 1749, lui écrit: «Le commerce de Bordeaux se rétablit un peu, et les Anglais ont même l'ambition de boire mon vin cette année, mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu'avec les îles de l'Amérique, avec lesquelles nous faisons notre principal commerce. »

Le 16 mars 1752,11 annonce à l'abbé de Guasco qu'il a envoyé à mylord Elibant le tonneau de vin qu'il avait demandé : « Vous pouvez, dit-il, lui mander qu'il pourra le garder tant qu'il le voudra, même quinze ans s'il le veut, mais il ne faut pas qu'il le mêle avec d'autres vins, et il peut être sûr qu'il l'a immédiatement comme je l'ai reçu de Dieu, il n'est pas passé par les mains des marchands. » Quelques mois après, le 4 octobre 1752, il lui écrit : c J'ai reçu la réponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à mylord Elibant; il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre a dans ce pays-là contribue, paraît-il, au succès de mon vin. »

Guasco eut de nouvelles occasions de placer le vin de Montesquieu. Le 3 novembre 1754, il lui écrit : « Je commence par vous remercier de votre souvenir pour le vin de Rochemorin, vous assurant que je ferai avec la plus grande attention la commission

8o APPENDICE

de m3^1ord Pembroke; c'est à mes amis et surtout à vous, qui en valez dix autres,' que je dois la réputation où s'est mis mon vin dans l'Europe, depuis trois ou quatre ans. » Le vignoble de Rochemorin, situé dans la commune de Martillac, près de La Brède, appartient encore à un descendant du Président, M. le baron de Montesquieu, et l'excellent vin qu'on y récolte jouit d'une renommée égale à celle du vin que l'auteur de VEsprit de^ Lois envoyait en Angleterre et en Amérique.

Depuis le XVIK siècle, le château de La Brède et les terres qui l'entourent n'ont cessé d'appartenir à la famille de Montesquieu.

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