‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 50 sur 150 · I. Les CjTiiques · texte numérisé non relu

I. Les CjTiiques

vues que Dieu a eues sur eux et sur nous. Ils lui résistent dans ses desseins et le combattent dans sa providence. Ils font comme le mauvais principe des Mages, qui répandoit les ténèbres dans le monde, au 5 lieu de la lumière, que le bon principe y avoit créé. On s'imagine ordinairement que ce n'est que dans la jeunesse que les hommes ont besoin d'éducation; vous diriez qu'ils sortent tous des mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles.

îo Ainsi, comme si l'on avoit d'eux trop bonne ou trop mauvaise opinion, on néglige également d'être sincère, et on croit qu'il y auroit de l'inhumanité de les tourmenter, ou sur des défauts qu'ils n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils auront toujours.

15 Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni si mauvais qu'on les fait, et, s'il y en a fort peu de vertueux, il n'y en a aucun qui ne puisse le devenir.

Il n'y a personne qui, s'il étoit averti de ses

20 défauts, pût soutenir une contradiction éternelle; il deviendroit vertueux, quand ce ne seroit que par lassitude.

On seroit porté à faire le bien, non seulement par cette satisfaction intérieure de la conscience qui sou-

25 tient les sages, mais même par la crainte des mépris qui les exerce.

Le vice seroit réduit à cette triste et déplorable condition où gémit la vertu, et il faudroit avoir autant de force et de courage pour être méchant, qu'il en

30 faut, dans ce siècle corrompu, pour être homme de bien.

Quand la sincérité ne nous guériroit que de l'orgueil, ce seroit une grande vertu qui nous guériroit du plus grand de tous les vices.

Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces erens amoureux d'eux-mêmes. Ils sont perdus s'ils 5 trouvent dans leurs amis de la complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est chère, ils passent leur vie à s'admirer. Que faudroit-il pour les guérir d'une folie qui semble incurable? Il ne faudroit que les faire apercevoir du petit nombre lo de leurs rivaux; que leur faire sentir leurs foibles; que mettre leurs vices dans le point de vue qu'il faut pour les faire voir; que se joindre à eux contre euxmêmes, et leur parler dans la simplicité de la vérité.

Quoi! Vivrons-nous toujours dans cet esclavage i5 de déguiser tous nos sentiments? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse? Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées? Qui est-ce qui est en droit d'exiger de nous cette espèce d'idolâtrie? Certes l'homme est bien foible de rendre de pareils 20 hommages, et bien injuste de les exiger.

Cependant, comme si tout le mérite consistoit à servir, on fait parade d'une basse complaisance. C'est la vertu du siècle; c'est toute l'étude d'aujourd'hui. Ceux qui ont encore quelque noblesse dans le cœur 25 font tout ce qu'ils peuvent pour la perdre. Ils prennent l'âme du vil courtisan pour ne point passer pour des gens singuliers, qui ne sont pas faits comme les autres hommes.

La vérité demeure ensevelie sous les maximes 30 d'une politesse fausse. On appelle savoir-vivre l'art

de vivre avec bassesse. On ne met point de différence entre connoître le monde et le tromper; et la cérémonie, qui devroit être entièrement bornée à l'extérieur, se glisse jusque dans les mœurs. 5 On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation. On ne demande point que le cœur soit bien placé; il suffit qu'on l'ait fait comme les autres. C'est comme dans les por-

10 traits, où l'on n'exige autre chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.

On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire est regardé comme

15 le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce qu'il ne plaît point; on fuit la vérité qu'il annonce, parce qu'elle est amère; on fuit la sincérité dont il fait profession, parce qu'elle ne porte que des fruits sauvages; on la redoute, parce qu'elle humilie, parce

30 qu'elle révolte l'orgueil, qui est la plus chère des passions, parce qu'elle est un peintre fidèle, qui nous fait voir aussi difformes que nous le sommes.

Il ne faut donc pas s'étonner si elle est si rare : elle est chassée, elle est proscrite partout. Chose mer-

25 veilleuse! elle trouve à peine un asile dans le sein de l'amitié.

Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire : notre estime finit avec

30 leur complaisance; le terme de l'amitié est le terme des agréments. Et quels sont ces agréments ? qu'est-ce

qui nous plaît davantage dans nos amis? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme des tributs.

D'où vient qu'il n'y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? que ce nom n'est plus qu'un piège, qu'ils 5 emploient avec bassesse pour se séduire? « C'est, dit un poète, parce qu'il n'y a plus de sincérité K >

En effet, ôter la sincérité de l'amitié, c'est en faire une vertu de théâtre; c'est défigurer cette reine des cœurs; c'est rendre chimérique l'union des âmes; 10 c'est mettre l'artifice dans ce qu'il y a de plus saint, et la gêne dans ce qu'il y a de plus libre. Une telle amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avoit raison de la comparer à ces inscriptions que l'on met sur les tombeaux, qui ne sont que de 15 vains signes de ce qui n'est point 2,

Les anciens, qui nous ont laissé des éloges si magnifiques de Caton, nous l'ont dépeint comme s'il avoit eu le cœur de la sincérité même. Cette liberté, qu'il chérissoit tant, ne paroissoit jamais mieux que 20 dans ses paroles. Il sembloit qu'il ne pouvoit donner son amitié qu'avec sa vertu. C'étoit plutôt un lien de probité que d'afi"ection, et il reprenoit ses amis, et parce qu'ils étoient ses amis, et parce qu'ils étoient hommes. 25

C'est sans doute un ami sincère que la fable nous cache dans ses ombres, lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse elle-même, qui

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