TROISIEME PARTIE
« Je vous avoue que je fus bien étonné quand je fus femme pour la première fois; et ce qui me rendit la chose plus touchante, c'est que je commençai par 5 être une femme de vingt-cinq ans. Une autre de cet âge ayant perdu l'esprit, mon Génie obligea mon âme d'aller remplacer la sienne, et il me fallut prendre ce corps-là. J'étois dans un état de langueur; mais, peu à peu, mes forces revinrent, et je me ranimai à
10 la vue de quelques rubans et d'un miroir que je vis sur une toilette. Un jeune homme, qui vint me dire que depuis longtemps il m'aimoit, et qui vouloit même me le prouver par de certaines libertés qu'il avoit, disoit-il, coutume de prendre avec moi, me
15 fit tant de plaisir que je n'ai jamais été si charmée. » Je vous avoue que je ne laissai pas d'être embarrassée dans le rôle nouveau que j'avois à jouer. A peine eus-je animé ma machine deux jours que j'entendis dire que j'étois, depuis longtemps, brouillée
20 avec tout mon voisinage, que j'avois tenu certains discours de quelques femmes, que j'avois eu de mauvais procédés avec d'autres, et deux hommes juroient qu'ils se vengeroient de moi et m'insulteroient partout où ils me trouveroient.
25 » Mon mari vint de la campagne, et je vis d'abord à son air chagrin et grondeur que j'avois des fautes à expier. Pour comble de malheur, il trouva, dans la poche d'un habit que je ne savois pas avoir, des
lettres qui n'étoient pas de mon bail. Elles lui apprenoient des choses que j'ignorois, et qu'il eût été bon qu'il eût ignorées aussi. Il entra avec moi dans d'étranges éclaircissements. Il perdoit l'esprit lorsqu'il entendoit mes réponses, qui, à la vérité, sur un 5 pareil sujet, étoient très peu satisfaisantes. « Cela se peut, Monsieur, mais je ne m'en souviens pas. — Mon cher ami, si cela est ainsi, je ne sais pas comment cela s'est pu faire. — Je n'ai rien à répondre; mais je n'aurois jamais dit cela de moi. » Quand il fut fatigué lo lui-même de sa mauvaise humeur, nous nous raccommodâmes. Il reprit ses anciennes manières; mais il trouvoit les miennes nouvelles. Il ne concevoit pas ce que je pouvois avoir fait de cette négative éternelle que je mettois à la tête de tous mes discours, 15 et, encore moins, comment il étoit possible que je voulusse la même chose tout un jour. Je le déconcertai bien davantage lorsque je l'aimai. Il étoit si peu fait à entendre parler chez lui de sentiments qu'il crut toujours que je le jouois; et il fut si mal- 20 heureux qu'il aima sa femme quand elle ne mérita point d'être aimée, et qu'il cessa de l'aimer quand elle fut digne de son amour.
» Ceci vous dévoile bien des choses, mon cher A3^esda. Quand vous verrez des gens dont le carac- 25 tère est incompatible avec leur caractère même, composez les de deux âmes, et vous ne serez plus surpris.
> Je naquis chez les Noirs africains. A l'âge de sept ans, on me fit l'opération du monde la plus triste, et je fus vendu pour servir en Orient dans le 30 palais d'un grand seigneur.
» Je montai, de degrés en degrés, au rang de premier eunuque. Rien ne me fut caché; tous les trésors étoient prodigués à ma vue, et j'étois dédaigné par la pudeur même.
5 ;> Une de ces femmes (mais mon secret ne m'échappa jamais) sut me charmer. Il falloit, pour lui plaire, vanter sa beauté à son maître et le mien. Je sentois mon cœur se déchirer. Il falloit, par devoir, l'amener dans ses bras; et, lorsque je la voyois, empressée,
lo ignorer que je la conduisois, et voler devant moi, quand, sur ce lit terrible, je l'entendois murmurer ses amours, je sentois un tourment plus cruel que mille morts.
» Je la tirois du lit pour la mener dans l'apparte-
15 ment des bains. O Dieux! elle ne me parloit que de ses plaisirs.
» Je disois en moi-même : « Tous ces esclaves, ces femmes et moi, ne sommes que les ministres des délices d'un seul. C'est pour les assurer qu'une main
20 barbare m'a mis dans l'état où je me vois. Je suis tourmenté pour qu'il soit plus tranquille. Il nage dans les plaisirs; il jouit pour jouir encore; et moi, bien loin de posséder, je n'ai pas seulement d'idées que je ne trouve vaines, ni de désirs dont je ne sente
25 aussitôt l'illusion.
» Mon Génie, qui voulut me faire une grande leçon, fit changer de demeure à mon âme : j'animai le corps de mon maître, et son âme anima le mien. Mais j'avoue que je ne me trouvai guère plus heureux
30 lorsque j'eus tout, que je ne l'avois été lorsque je n'avois rien.
» Je me sentis accablé de maladies, de lassitudes et de dégoûts. La présence d'une femme ne me promettoit plus qu'une foiblesse plus grande. Que vous dirai -je de ces amours commencés et finis par l'impuissance! produit infortuné de ce que les sens, 5 qui se secourent, ont de plus recherché! effort imbécille de toutes leurs tentatives ensemble! situation étrange, où l'on est auprès du comble de la félicité sans en avoir l'espérance !
» Je revis celle que j'avois autrefois adorée. Si l'on 10 m'avoit dit, pour lors, qu'il viendroit un jour où sa beauté ne toucheroit plus mon âme, je ne l'aurois jamais cru. Si cette âme avoit pu prévoir que les Dieux feroient cesser pour elle l'affreux obstacle qu'une main barbare avoit mis à sa félicité, elle 15 auroit eu une joie qu'elle n'a jamais sentie. Mais la présence, les regards, les caresses de la plus belle personne du monde, rien de tout cela n'alla à mon cœur. Je me laissai aller dans ses bras; je n'y trouvai que l'irritation de la langueur même, et j'eus tout 20 sujet de me convaincre que l'excès du plaisir ne se trouve que dans la modération des plaisirs.
» Cependant l'âme de mon maître, accoutumée à ne se rien refuser, portoit le corps qu'elle avoit à des entreprises bien extraordinaires pour le sérail, 25 et le nouvel eunuque osoit à tous les instants montrer des désirs. J'ordonnai des châtiments sévères; mais j'étois arrêté par une certaine pitié pour mon ancien corps. Tout noir, tout affreux, tout mutilé qu'il étoit, j'avois pour lui de la sympathie. 30
» Les mystères de la métempsycose une fois bien
connus, mon cher Ayesda, expliquent presque tous les effets naturels. Vous voyez des femmes charmantes avoir des amants très laids. Vous voyez des hommes qui soupirent pour des femmes affreuses. 5 Savez -vous si leurs âmes n'ont point changé de corps?
» Dans une autre transmigration, je me trouvai être du beau sexe. J'étois de l'île de Chypre, et un grand seigneur m'épousa. II commença d'abord par
10 manger tout son bien. Je ne saurois pas dire comment : car il étoit ruiné que personne ne s'en étoit aperçu. Dans cet état, je me servis des ressources que peuvent donner à une femme des accès à la Cour. Je me mêl^i des affaires de ceux que la fortune
15 avoit éloignés des grâces du Prince. Je connoissois les favoris et les ministres, et je les voyois souvent; et, pour vous dire le caractère de ces gens-là, leur vanité étoit flattée quand ils pouvoient faire quelque mauvais compliment aux hommes, et elle étoit flattée
20 quand ils faisoient des politesses aux femmes. Avec les hommes, ils vouloient faire voir qu'ils étoient grands, et, avec nous, ils vouloient montrer qu'ils étoient aimables. Pour revenir à moi, j'aimois à demander, mais j'aimois aussi à obtenir. Quelque
25 chose que l'on me dît, j'allois toujours mon train, et, pour les raisons qu'on pouvoit me donner, je n'étois pas bête au point de me piquer de les entendre. Au contraire, après qu'on avoit bien travaillé à m'expliquer l'impossibilité de la chose, on étoit
30 tout étonné que je recommençois à la demander. Me parloit-on de maximes et de règles, je parlois de
bienséance et d'égards; et, si l'on venoit me dire que la chose étoit sans exemple, je ne pouvois revenir de mon étonnement de ce qu'on ne vouloit pas faire un exemple pour moi.
» Voilà comment je travaillois à corriger la pédan- 5 terie des hommes publics. Et, sans cela, de quoi serions-nous devenus? Vous pouvez compter qu'une femme, qui n'est que femme, ruine un mari par son état, si elle ne le ruine pas par ses mœurs; au lieu qu'une autre, qui sait se retourner, rétablit par lo ses mœurs une maison qu'elle ruineroit par son état.
» Voici une réflexion, mon cher Ayesda, que vous prendrez peut-être pour une digression: c'est qu'il ne faut pas s'étonner que tant de gens courent après la Fortune. Il y a très peu d'hommes qui aient de 15 bonnes raisons pour se juger exclus de ses faveurs. Êtes -vous né avec de l'impertinence? Tant mieux : il ne vous faut qu'un saut pour aller à l'importance, d'où vous volez à l'impudence, et vous parvenez. Êtes-vous né avec de la sottise? Vous voilà bien : on 20 vous mettra dans une grande place pour que vous n'en occupiez que le devant, et que le fond en soit toujours vide. Parlez-vous à tort et à travers? Vous êtes trop heureux : vous plaisez par là à la moitié du monde, et sûrement à plus des trois quarts de l'autre. 25 Votre stupidité vous rend -elle taciturne? Cela est bon : vous serez propre à recevoir le masque d'un homme de bon sens. Allons notre chemin! Marchons! On ne sauroit nous montrer une route que les fils de la Fortune n'aient battue avant nous. 30
» Dans la suite, je me trouvai une très jolie créa-
ture. Je ne savois pas encore ce que c'étoit que l'amour, et je cherchois à l'inspirer. A l'âge de douze ans, j'imaginois; à treize, je me faisois séduire. Déjà j'accordois ce que je refusois, je hâtois ce que je 5 différois, et je promettois ce que j'exigeois. D'innocente, je devenois timide; je me laissois rassurer; et tout finissoit par des traits d'une très grande hardiesse. Après quinze ans d'aventures à Athènes, trop longues à vous raconter, je m'en allai à Éphèse,
10 et, pendant trois mois, je fus si modeste qu'un jeune homme me conjura de l'épouser. J'obtins sur son impatience quinze jours pour me préparer à la virginité. J'y réussis très mal; mais je fus assez heureuse pour donner de la surprise à mon mari sans lui donner
15 de la méfiance. Quand il eut passé ses premiers feux, il sentit qu'il étoit pauvre, et il agréa que je me misse à la tête de ses affaires. Je repris donc mon premier train de vie; mais j'étois peu considérée, car je n'avois encore eu pour amants que des bourgeois.
20 Mais, ayant eu le bonheur de plaire à un grand seigneur et ensuite à un homme riche, je fus tout à coup à la mode : tout le monde vouloit m'avoir; et moi, je faisois l'importante, j'avois de grands airs, qui augmentoient tous les jours, et je devenois plus
25 chère à mesure que je valois moins.
» Ma fortune étant faite, je crus ne devoir plus aimer que pour mes plaisirs. Mais je m'y pris si tard que je ne pus guère dire que ce fut aussi pour les plaisirs des autres. Je ne laissai pas de retenir le titre
30 de belle à l'âge de soixante ans; je me présentois encore comme une nymphe. L'air de satisfaction
6o MONTESQUIEU
qu'on me trouvoit et l'ignorance profonde de la perte de mes charmes firent que l'on continua à me dire les mêmes choses; et, comme je ne connus point le moment où l'on finissoit de me dire vrai et où l'on commençoit à me parler faux, je continuai à me s croire toujours aimable. Enfin mes amants prirent avec moi de si grands airs, et ils m'escroquèrent tant d'argent, qu'ils m'ouvrirent les yeux et m'apprirent un secret que je n'aurois jamais trouvé de moi-même. Je fus si heureuse que je ne sentis presque la néces- lo site de vieillir que lorsque j'éprouvai celle de cesser de vivre.
> J'ai été si souvent femme et si souvent homme, Ayesda, que je suis plus en état que Tirésie de dire lequel des deux sexes a l'avantage. Je connois au 15 juste le fort et le foible de l'un et de l'autre. Je vous dirai seulement que, lorsque j'étois femme, je m'imaginois que j'étois née pour faire le bonheur de tous les hommes que je voyois. Il me sembloit que j'animois toute la nature, et qu'on recevoit à la ronde 20 des impressions de moi. Enfin je croyois que les Dieux avoient mis tous leurs trésors et toutes leurs perfections entre mes rideaux. J'avois le souverain plaisir que donne la vanité, avec celui que je partageois. 25
» Je fus femme encore, et, a3'ant plu à beaucoup de monde, j'eus tant d'aventures et tant de façons que la famille de mon mari, qui étoit des plus obscures, commença à être connue. Je ne puis pas dire que j'eusse donné à mon mari l'estime publique, mais 30 seulement une espèce de considération que je ne
HISTOIRE VÉRITABLE 6l
saurois bien vous définir, car elle semble être opposée à la considération même. Ma mère, qui m'aimoit beaucoup, me disoit toujours : « Ma chère enfant, laissez les parler. Mettez-vous bien dans l'esprit que l'obs- 5 curité est tout ce qu'il y a de pis dans ce monde- ci. Fuyez là! Quand on n'en peut pas sortir par des vertus, il faut en sortir par de certains vices, ou, au moins, par de certains ridicules. Sachez que le dernier degré de bassesse est d'être d'une famille où
10 personne n'a seulement été en état de recevoir des mépris distingués de la part du public. »
» Dans une autre vie, je fus à un financier, c'est à dire que je fus à lui après avoir été à beaucoup d'autres. Cet homme, qui n'avoit aucun usage du
15 monde, me demanda d'abord, de la façon la plus grossière et la plus plate, si j'avois Il vouloit parler de cette fleur que le peuple cherche, et que les honnêtes gens supposent toujours. « Monsieur, lui dis-je, je ne saurois répondre à cette question; mais
20 je vous supplie de voir combien je rougis. Un homme aussi aimable que vous mérite bien d'avoir, d'une femme, sa première faveur et sa dernière; mais vos doutes m'offensent au point que je crois que, si je ne vous aimois pas, je vous renverrois tous les présents
26 que vous m'avez faits et serois inexorable sur tous ceux que vous voulez me faire. Je les ai reçus comme des marques d'une belle passion; et, pour cela, il a fallu que je prisse beaucoup sur ma délicatesse. J'ai trahi mes sentiments de générosité pour faire paroître
30 avec éclat tous les vôtres. Si j'avois agi autrement, et que j'eusse refusé vos dons, je me serois épargné
la douleur de m'entendre faire une question si dure. /> En finissant ces mots, je laissai couler quelques larmes, et mon gros homme les crut. Il se félicita d'avoir été recueil contre lequel s'étoit brisé ma vertu, et sa vanité augmenta à un tel point son amour qu'il me s combla de biens. J'attendis tranquillement le moment où je devois le renvoyer, c'est à dire celui où il me donneroit moins. Ce moment arrivé, je lui parus convaincue qu'il ne m'aimoit plus. Je me piquai, je m'offensai, je me brouillai avec lui, et j'en pris un lo autre. C'étoit un bon gentilhomme, qui m'épousa et fit revenir l'honneur sur toute ma vie passée. La modestie n'est pas proprement la vertu, mais elle la représente; et, comme vous savez, toute cette aff"aire est pleine de fictions. Je montrai de la retenue; je is ne me rendis qu'après de belles défenses ; et je mis dans ma conduite toutes les obscurités nécessaires. Mon mari, après avoir vécu quinze ans avec moi, mourut et me laissa de grands biens. Dans cette nouvelle situation, j'examinai mes charmes, et, les ayant 20 trouvés considérablement diminués, j'eus le bon esprit de devenir prude. Ce nouveau tour me réussit, car mes amants ne me demandèrent plus de beauté; et, en ejfïet, je n'étois point obligée d'en avoir, m'étant si bien exécutée. On ne devoit plus être 25 frappé que d'une certaine dignité que je faisois paroître et d'une espèce de respect que j'avois pris pour moi-même en en manquant à tous les autres. Vous savez que tout gît dans les obstacles que les -hommes ont le plaisir de vaincre. Triompher auprès 30 d'une jeune personne des difficultés de l'innocence
et de l'éducation, ou triompher auprès d'une prude des difficultés de la raison et de la décence, n'est-ce pas toujours la même chose? Devenue plus vieille, je m'amusai du culte des Dieux, et je m'attachai à
5 leurs ministres. Ils n'étoient point agréables comme nos jeunes gens; mais ils n'étoient ni si suffisants, ni si foibles; ils n'étoient ni si contents d'eux-mêmes, ni si peu de nous. Je les haïssois bien, ces jeunes gens, avec leur impertinente frisure! Je les haïssois
10 bien avec leurs sots discours! Que vous dirai-je? Je tombai dans l'imbécillité, et ce fut le seul rôle vrai que j'eusse joué de ma vie.
» Mon âme avoit été tellement affectée dans toutes ces vies qu'elle n'étoit plus propre qu'à mouvoir les
15 organes d'une femme. Aussi, dans mes transmigrations suivantes, me trouvai-je une foiblesse inconcevable dans le caractère.
» Dans la première, on disoit que j'étois beau, mais excessivement fade. Je prenois un soin extraor-
20 dinaire de ma chevelure et de mon teint, et j'aimois beaucoup ma figure. J'avois de petits gestes et de certaines façons. On voyoit quelque chose de languissant dans ma démarche et mes yeux. Je m'évanouissois à tous propos, et il falloit que des flacons
25 me fissent continuellement renaître. J'avois peur de tout, et je n'étois rassuré que par les devins. Ma vie, c'étoit d'être regardé, et je ne paroissois guère que dans les lieux où je pouvois bien l'être. Avec les femmes, il ne me vint jamais dans l'esprit d'aimer,
30 ni d'être aimé; il m'auroit suffi d'en être admiré. Quand j'étois avec quelqu'une d'elles, on disoit que
nous donnions un spectacle singulier. On ne nous auroit jamais pris pour deux amants, mais pour deux rivaux. C'étoit un combat où personne ne cherchoit à attaquer, où l'un et l'autre paroissoit se défendre, et où les deux champions sembloient n'être pas con- 5 venus des loix du duel.
> Je viens de vous parler d'une vie où je n'étois proprement rien. Dans celle-ci, j'étois peut-être quelque chose de plus. Il y avoit des gens qui me croyoient un fat. Outre ma figure, mes équipages 10 et mes habits, j'admirois beaucoup mon esprit. Ce dernier article augmentoit mes torts et me rendoit plus incommode.
» Vous remarquerez que, dans ces deux transmigrations, j'étois d'un assez bon naturel. Et comment 15 aurois-je été méchant? Quand on s'admire sans cesse, on ne peut être irrité contre personne.
> Je naquis à Athènes pour être encore un joli homme. Les grâces qui président à la naissance des petits maîtres se trouvèrent à la mienne : l'imperti- 20 nence, la folie et le mépris des choses louables. A l'âge de quinze ans, je fis l'homme de qualité, et j'y réussis assez bien. Je crus devoir faire aussi l'homme d'esprit, et cela me fut encore plus aisé. Toute la difiiculté étoit de faire l'homme riche, et je crus que 25 les femmes m'aideroient à cela. Mais, cinq ou six rubans qu'elles me donnèrent, me coûtèrent le peu de bien que j'avois. Pour lors, tous mes amis m'abandonnèrent. Mais, m'étant mis à jouer, je regagnai mon bien et mes amis. 30
> Cependant mes cheveux tombèrent, mes traits
vieillirent, et ma taille s'épaissit. Je me crus perdu auprès des femmes. Mais la réputation d'avoir été aimable et d'avoir été aimé me soutint auprès de quelques unes et sembla me rendre ma ligure passée. 5 Aussi gardai-je mes premiers airs : je parus toujours sûr de moi-même; je ne doutai de rien. Il couroit dans le monde des histoires de mes aventures; elles parloient pour moi. Il est vrai qu'une femme n'avoit pas longtemps la tête tournée, et que, lorsqu'elle 10 avoit bien reconnu le terrain, elle aimoit autant établir la réputation de quelque autre que jouir de la mienne.
> Mon Génie, voyant qu'il m'avoit manqué trois fois, jugea qu'il n'}^ avoit pas moyen de faire un
15 homme de moi; je fus donc encore enveloppé dans les organes d'une femme.
> Je me mariai en Macédoine. Le Roi ayant déclaré la guerre à un de ses voisins, nos maris partirent, et nous crûmes qu'il étoit du bon air de nous affliger.
20 Des gens disoient : « En vérité, c'est une chose bien nécessaire que des hommes à ces femmes-là! Mais comment ces gens, si regrettés pendant la guerre, étoient-ils si ennuyeux pendant la paix? » Mais moi, je sais bien que celui que je regrettois ne m'ennuyoit
25 point. C'étoit un jeune homme très joli, neveu d'un vieux mari à moi, et je lui avois déjà donné la succession de l'oncle; car le bonhomme jouissoit très peu de son bien. Le petit garçon, en partant, m'avoit fait les adieux du monde les plus propres à le faire
30 regretter. Jugez si j'étois affligée, surtout quand on a un bon cœur! Mon mari revint; mais le jeune
homme n'étoit pas encore arrivé. Le pauvre garçon, il avoit tant souffert! La joie rentra dans la maison, et mon mari, qui avoit pris ma tristesse pour des froideurs, prit ma vivacité pour un feu du mariage. Il voulut redoubler ses caresses. Je vous assure que s ce qui est établi est bien établi, et que, si les hommes n'avoient pas cette vanité ou cette sottise qui fait qu'ils se trompent eux-mêmes ou qu'ils sont trompés, ils seroient bien malheureux.
j> A chaque histoire que je vous fais, mon cher lo Ayesda, je me transporte si bien dans la situation où j'ai été qu'il me semble que j'}' suis encore. Il est très difficile que, dans nos transmigrations, nous nous déo-ao-ions tout à fait de nos premières manières d'être. Je pourrois me comparer, dans toutes mes vies, à ces 15 insectes qui semblent naître et mourir plusieurs fois, quoiqu'ils ne fassent que se dépouiller successivement de leurs enveloppes.
» Je me trouvai encore du beau sexe. Ma figure étoit passable, et je me serois fait épouser sans un 20 défaut : c'est que j'étois la plus extravagante créature qui fût au monde. J'avois beau présenter des petits paniers d'osier à Diane pour qu'elle me donnât un mari, le mari ne venoit point. Enfin je m'adressai à Vénus; car, au bout du compte, j'aimois mieux 25 qu'on dît que je ne me mariois point parce que je n'étois pas chaste, que parce que je n'étois pas jolie. Je fus une très bonne fortune pour un amant fort laid. Il m'aima, me prit pour sa maîtresse, et je fus obligée de vivre avec lui, toujours suspendue entre 30 mon amour général pour les hommes et ma haine
particulière pour celui-ci, et je passai ma vie à me satisfaire sans goût et à calmer mes sens sans plaisir. » Dans une autre transmigration, je fus, sans mérite, une femme assez sage. Je n'étois point jolie, 5 et une chose me mettoit au désespoir contre les hommes : c'étoit la manière équivoque avec laquelle ils me disoient des douceurs; car je ne savois jamais distinguer ce qui avoit été dit en faveur de mon sexe d'avec ce qui étoit dit en faveur de ma personne, de
10 manière qu'après mille protestations je restois incertaine. Mais ce qui achevoit de me désoler, c'est qu'on me donnoit, dans le monde, toutes les aventures que j'enrageois de n'avoir pas eues.
» Cela me fit résoudre à m'attacher à mon mari.
15 Ainsi je le désolai depuis le matin jusqu'au soir. J'avois pour lui tant d'attentions que je ne lui laissois pas un quart d'heure de relâche, et je portois si loin, de mon côté, la cérémonie du mariage, qu'il étoit impossible que, du sien, il en négligeât l'essentiel.
20 » Dans cette vie -ci, j'étois si semblable à ce que j'avois été dans la précédente que mon Génie, en riant, disoit que j'étois ma propre sœur. Mon caractère étoit celui d'une assez bonne femme; mais j'avois un ton de voix si aigre et si sec que je ne
25 donnois jamais le bonjour à quelqu'un qu'il ne fût tenté de croire que je lui disois des injures. Je décourageois de me parler. Ceux qui m'avoient appelée, elle les repoussoit, et, quelque chose que je disse, on examinoit d'abord si elle pouvoit être prise en
30 mauvaise part. Cela m'attiroit souvent des réponses un peu dures, et moi, faisant des efforts pour m'excu-
ser, je sentois ma voix s'aigrir insensiblement; ce qui formoit une dispute fort extraordinaire, dans laquelle mon malheureux fausset avoit à combattre toute la mauvaise humeur des autres. Or, comme, quand je parlois, il sembloit que je disputois, aussi, 5 lorsque je disputois, il sembloit que je décidois; et, à dire le vrai, il m'eût été très facile de n'être jamais de l'avis des autres, car personne ne vouloit être du mien. Les choses étant dans cet état, vous jugez bien que j'attrapois aisément des ridicules; que, lo quand ils étoient sur moi, ils y tenoient bien, et que personne ne venoit les en ôter. Ma mère, qui avoit beaucoup d'esprit, disoit toujours : « Je connois bien ma fille : elle a un très bon naturel; mais vous pouvez compter que personne n'en saura jamais rien. » 15