‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 58 sur 150 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

« Ce que vous venez de dire tous les deux est si extraordinaire que je ne le crois que parce que vous le dites, et que vous êtes des honnêtes gens. Mais, si, par hasard, vous étiez tous deux fous, cela ne seroit pas 20 vrai. Ainsi je n'entretiendrai point Dioclès de choses que vous seuls savez, et qui ne sont point dans l'ordre de la nature que nous connoissons; mais je lui parlerai d'un événement qui a eu pour témoin toute la ville d'Athènes. 25

» Vous savez que les femmes de la ville d'Abdère tombèrent dans un genre de folie qui les portoit à se montrer toutes nues, et l'on ne pouvoit plus les obli-

ger à cacher des choses que la pudeur dérobe à tous les regards. Une maladie à peu près semblable parut, il y a dix ans, à Athènes ; mais elle n'eut pas précisément les mêmes effets : c'étoit l'âme qui vouloit se 5 montrer toute nue. Tout le monde parloit de soi avec une naïveté si singulière qu'on disoit les choses mêmes qu'on avoit le plus d'intérêt à ne pas révéler. Ce n'étoit pas le sentiment de pudeur qu'on avoit perdu, mais l'artifice qui fait que l'on se montre autre-

i« ment que l'on est : soit qu'on exagère ses vices ou ses foiblesses pour faire voir qu'on ne les a pas, soit qu'on diminue ses vertus pour faire voir qu'on a celles qui ornent toutes les autres. On ne peut mieux comparer l'état des Athéniens pour lors qu'à celui

>5 où nous sommes quand, dans nos songes, nous révélons toutes les choses que nous avons dites et que nous avons faites. Ainsi l'on ne dissimuloit rien; chacun croyoit parler à soi-même.

» Le bruit de cette maladie s'étant répandu chez

20 les villes grecques, un grand nombre d'étrangers vinrent à Athènes. Mais les magistrats, ne leur voulant pas donner le spectacle des foiblesses de leurs concitoyens, leur firent fermer les portes

Page 1