‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 59 sur 150 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

< Vous prêtâtes hier tant d'attention à mes discours, mon cher Ayesda, et j'ai, de mon côté, un tel foible pour ceux qui m'écoutent, qu'il faut que je

VOUS dise tout, et que je vous révèle des choses merveilleuses parmi les merveilles.

» Il y a environ deux mille ans qu'une peste ravap-ea l'Asie et l'Afrique : plus de cent millions d'âmes se trouvèrent déplacées. Mon Génie, ne sachant que 5 faire de la mienne, prit le parti de l'habiller simplement d'un corps aérien, et la laissa cinquante ans hors de cette croûte épaisse où les âmes sont ordinairement enfermées.

» Je fus d'abord au service d'un petit incube très 10 libertin, qui la nuit couroit toutes les ruelles de la Ville. Le pauvre petit Dieu prenoit plus de peine, il se tracassoit tant, et cependant je ne voyois pas qu'il eût de grands plaisirs. Il étoit, tous les matins, de la plus mauvaise humeur du monde. Il trouvoit à redire 15 à tout ce qu'il avoit vu et en faisoit une récapitulation très triste. Un jour qu'il se plaignoit à moi des dégoûts qui avoient suivi une nuit qu'il avoit passée avec une femme que tous les poètes de la Ville juroient être belle comme un astre, moi, qui me souve- 20 noisde quelques vieilles maximes que j'avois autrefois apprises dans le monde, je lui dis : « Monseigneur, vous n'êtes pas au fait : sitôt que vous entendez parler d'une femme, vous vous fourrez dans son lit. Ce n'est pas le moyen de la trouver belle. Commencez 25 par la trouver belle, et mettez vous dans son lit. »

» Pendant que nous étions occupés du courant, il nous vint une affaire extraordinaire. On envo3'a à l'incube un ordre précis de l'Olympe de travailler à la formation du (sic) héros. Il obéit en rechignant : 30 car pourquoi soumettre à un ordre absolu des choses

si volontaires. Nous allâmes chercher partout une princesse propre à produire cette espèce d'homme qu'on nous demandoit. Nous nous fixâmes sur une reine de Scythie, que nous trouvâmes couchée sur

s une peau d'ours, ayant son arc et son carquois au chevet de son lit. La fière reine revoit à des combats et à une ville dont les murailles étoient teintes de sang. Mon maître se glissa dans son lit et commença d'abord par lui donner une oppression de poitrine.

jo Nous la tourmentâmes toute la nuit; mais nous nous y prîmes si mal qu'après bien des peines nous manquâmes le héros et ne fîmes qu'un tyran.

» Vous me demanderez peut-être pourquoi les Dieux emploient les incubes à la formation des hommes

:5 extraordinaires. C'est que les héros sont destinés à être les instruments de la vengeance divine, et, s'ils avoient une origine humaine, ils ne seroient pas assez inexorables.

x> Je fus envoyé dans une ville des Indes pour ser-

20 vir un Génie qui rendoit des oracles. Les peuples portoient sans cesse de l'or et de l'argent dans notre temple, ce qui mettoit mon petit Dieu au désespoir : «A moi, de l'or? disoit-il. A moi? Ils me croient donc bien avare. Sais-tu bien ce qui arrive? C'est

25 que, lorsque quelque prince sacrilège vient pour enlever ces trésors, il m'en coûte toujours la façon d'un prodige. » Aussitôt, il entra dans son tuyau et dit : « Mortels, apprenez que vous ne pouvez offrir aux Dieux vos trésors sans leur faire voir le cas

3^ que vous faites d'une chose qu'ils veulent que vous méprisiez. »

» Ce qui me charmoit dans le Génie que je servois, c'est qu'il n'étoit ni ambigu, ni obscur, et qu'il disoit franchement tout ce qu'il savoit. « Que faut-il que je fasse pour devenir heureux? » lui dit un suppliant. — « Rien, mon ami, » répondit-il. — « Gomment rien? » 5 — « Rien, vous dis-je. » — « Vous croyez donc que je suis heureux? » — « Non, je crois, au contraire, que vous l'êtes très peu. > — « Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je travaille à le devenir ?» — « G'est qu'on peut l'être, et qu'on ne peut pas le devenir. » 10

» Je fus envoyé pour servir un Génie appelé Plutus, qui est le Dieu des richesses chez les Grecs. Comme il permettoit que je lui parlasse librement, je lui dis : « Monseigneur, il me semble que vous ne faites guère d'attention au mérite des personnes. 15 Vous accordez et vous refusez sans raison. Il n'}' a pas de métier plus facile à faire que le vôtre : il ne vous en coûte pas, dans la journée, un quart d'heure de réflexion. » — « Mon ami, me dit-il, je préside aux richesses, et la fortune distribue les dignités. Nous 20 donnons sans choix et sans égards, parce que ce sont des choses qui ne peuvent pas faire le bonheur de ceux qui les reçoivent. » — « Et pourquoi cela? » répondis -je. — « C'est que Jupiter n'a pas voulu mettre la félicité dans des choses que tout le monde 25 ne peut pas avoir. Les richesses d'un homme supposent la pauvreté d'un nombre infini d'autres, et la grandeur d'un mortel, l'abaissement de tous ceux qui lui obéissent. » — « Qu'est-ce qui peut donc rendre les hommes heureux? » repris -je. — « Ce sont les biens 30 réels, qui sont dans eux-mêmes, et ne sont fondés ni

sur la misère, ni sur l'humiliation d'autrui : la vertu, la santé, la paix, le bon esprit, la tranquillité domestique, la crainte des Dieux. » — < Mais les honneurs et les richesses ne sont pas incompatibles avec ces 5 sortes de biens, » repris -je, — « Ils le sont presque toujours : car les Dieux, lassés des importunités des mortels, qui leur demandoient tous ce que très peu pouvoient obtenir, voulurent avilir ces sortes de biens. Ils y joignirent la tristesse, les soins cuisants,

10 les veilles, les maladies, les désirs, les dégoûts, la pâleur, la crainte. Et cependant, ô étrange manie ! les hommes ne nous les demandent pas moins. » — « Mais les pauvres, lui répliquai-je, sont-ils plus heureux? » Pour lors, il me dit ces grandes paroles :

15 « Mon ami, les Dieux ont fait une classe de gens plus malheureux encore que les riches : ce sont les pauvres qui désirent les richesses. »

» Je fus, dans la suite, attaché à un Dieu domestique, qui avoit l'œil sur une des maisons des plus

20 opulentes de la ville où nous étions. Je ne vous ferai point l'histoire de ceux qui l'habitoient; mais vous pouvez bien compter que, s'ils avoient conçu quelque mauvaise action, ils la venoient toujours faire devant nous. Le maître de la maison étoit un grave

25 magistrat, et, quand il se montroit au public, je l'entendois parler comme auroit pu faire la Justice même ; mais, quand il avoit quitté sa robe, je n'ai jamais vu un si malhonnête homme. Il est vrai que sa femme le traitoit comme il traitoit le public : elle tenoit,

30 devant lui, les discours du monde les plus chastes; mais, dans son absence, c'étoit un mari bien ajusté.

La petite fille étoit une merveille de vertu, devant sa mère; mais elle devint grosse à quinze ans. Si vous aviez vu le vacarme qu'ils lui firent, et combien de fois par jour ils lui reprochoient d'avoir déshonoré sa famille : « Ah! les grands fripons! disoit mon maî- 5 tre. Ils ne se seroient point souciés de l'action, s'il n'y avoit eu que nous qui l'eussions sue. »

» Pendant que j'étois parmi les Génies, il arriva un grand malheur à un petit incube de mes amis : il perdit son chapeau, et un homme le trouva. Cela lo mit la prospérité dans ses affaires, car le pauvre Dieu étoit obligé de le servir. G'étoit bien le plus malheureux petit Génie qu'il y eût. Son maître, qui jouoit depuis le matin jusqu'au soir, ne lui laissoit pas un moment de relâche : il lui falloit passer dans le cor- 15 net, y être ballotté, diriger les dés, les suivre sur la table, et encore, la plupart du temps, juroit-on contre lui. Il est vrai qu'il ne s'en mettoit point en peine : il connoissoit l'injustice générale des hommes, qui ne manquent pas d'attribuer à leur grande prudence 20 tout le bien qui leur arrive, et tout le mal à la jalousie des êtres qui sont au-dessus d'eux.

» Je servis un Génie qui fut envoyé pour animer la statue de Pygmalion. J'entendis que quelqu'un disoit à ce sculpteur : « Il falloit que vous fussiez fou d'ai- 25 mer une de vos statues. » — « Mon ami, répondit- il, tu es un poète, et ce n'est point à toi à me reprocher d'être amoureux de mes ouvrages : tu es enchanté des tiens; mais Apollon ne leur a pas donné la force et la vie. » 30

» Je me souviens du jour que les Dieux signalèrent

ainsi leur puissance. Pygmalion voyoit sa statue vivante, et il craignoit de se tromper : «: Ah! dit- il, vous vivez, et je serai le plus heureux des mortels! » Elle le regarda languissamment. Pygmalion parut 5 ravi de joie : « Je vous aimois, et, bien loin que vous fussiez sensible à mon amour, vous ne pouviez pas seulement le connoître. Mais, à présent, vous saurez que j'ai fait des vœux téméraires pour vous, et qu'il n'y a que la grandeur de mon amour qui ait pu

ro toucher les Dieux. »

» La terre avoit été tellement ravagée par la peste, que les Dieux furent bien du temps sans pouvoir loger, ni parmi les hommes, ni parmi les animaux, toutes les âmes qui avoient été séparées de leurs

15 corps. La mienne resta très longtemps en réserve. Elle eut le bonheur, comme je vous ai dit, de jouir longtemps du commerce des Dieux. Cela fit qu'elle acquit un degré de perfection qu'elle n' avoit jamais eu, et qu'elle eut des sentiments que, jusqu'ici, elle

20 n'avoit point connus.

» Je vous dis ici, mon cher A3'^esda, une grande chose; elle explique un phénomène qu'on a vu arriver dans tous les lieux et dans tous les temps. Lorsque les nations sont dans la prospérité, elles se

25 corrompent toujours. Le luxe, les plaisirs, la mollesse attaquent toutes les âmes. Il y a quelquefois moins de crimes publics, parce que chacun a peur de perdre sa prospérité; mais les crimes cachés sont sans nombre, et les vices attaquent la masse de toute la nation.

30 Mais, quand les peuples éprouvent de grandes calamités, la vertu a coutume de reparoître, les mœurs

se fortifient, les âmes deviennent plus courageuses et acquièrent plus de grandeur. D'où vient cela? Dans le premier cas, les âmes, continuellement replacées, restent toujours parmi les créatures; dans le second, elles restent longtemps parmi les 5 Dieux.

» J'étois Grec, et, à l'exemple de plusieurs philosophes, je parcourus divers pays. Je m'arrêtai quelque temps en Egypte, et j'y acquis de la réputation. Le Roi étant sur le point de partir pour une expédition, 10 un prodige heureux arriva à Memphis, et on en rapporta un autre de Sais, qui fut jugé malheureux. Dans cette incertitude, on consulta divers oracles, et ils se trouvèrent aussi peu d'accord que les prodiges. On interrogea les prêtres, et, chacun d'eux 15 faisant valoir son opinion, ils jetèrent le Roi dans une perplexité plus grande. Jugez-en, puisqu'il eut recours à moi qui étois étranger. « Seigneur, lui dis-je, les hommes ne sont point faits pour connoître les volontés particulières des Dieux, mais pour savoir 20 leurs volontés générales. Ils désirent que vous ne fassiez point de guerre injuste, et que vous n'employiez la puissance qu'ils vous ont donnée que comme ils feroient eux-mêmes, s'ils l'avoient retenue. » — « Mais les entreprises les plus justes, dit le Roi, peuvent ne 25 pas réussir, et un oracle, reçu à propos, peut nous en détourner. » — « Si les Dieux, répondis-je, vouloient vous détruire, ils seroient insensés de vous révéler leurs desseins; ils sont assez prudents pour garder leurs secrets. C'est vous, qui vous asservissez 30 à ce que vous appelez des prodiges, et non pas eux. >

Comme il ne sortoit pas de son incertitude, j'ajoutai : « L'irrésolution a tous les effets de la timidité, et elle en a d'ailleurs de pires. Les Dieux vous ont donné des armées, et vous avez sans doute de la 5 prudence et du courage. Ce sont les oracles qu'il faut consulter. >

» Les anciens rois avoient ruiné leurs sujets pour construire des pyramides ; celui-ci voulut faire comme eux. Je lui dis : « Seigneur, une courtisane de Nocra-

10 tis fit autrefois bâtir une pyramide. Elle avoit raison : elle laissoit un monument de sa beauté. Mais je ne vois pas ce que celle que vous voulez élever prouvera à la postérité en votre faveur. » — « Elle prouvera ma puissance, » dit le Roi. — « Et qui est-ce qui

15 doutera jamais de la puissance d'un roi d'Egypte? Il y a apparence que les folies de vos successeurs la prouveront assez, sans que vous vous en mêliez. La véritable grandeur seroit de vous distinguer par vos vertus de ceux qui seront aussi puissants que

20 vous. » — « Vous n'êtes point, me dit le Roi, instruit de la religion des Égyptiens. Nous croyons que nous devons vivre dans les tombeaux, et nous autres rois, toujours exposés à la fureur du peuple, qui craignons qu'après notre mort il ne la porte sur nos mânes

25 sacrées, bâtissons des pyramides, qui puissent nous en garantir. > — « N'avez-vous, lui dis-je, que cette ressource pour jouir de l'immortalité? L'amour de vos sujets ne vous défendroit-il pas mieux que vos pyramides ? Le corps du roi Osiris est depuis si

30 longtemps exposé sans défense devant tout le peuple : voyez si quelque Égyptien a été encore assez sacri-

lège pour l'insulter! On aime mieux l'adorer comme un Dieu que de ne pas assez l'honorer comme un homme. Seigneur, on est porté à aimer son roi comme on est porté à aimer sa patrie. Comptez que, pour qu'un prince parvienne à se faire haïr de ses 5 sujets, il faut qu'il prenne la peine de détruire dans leurs cœurs le sentiment du monde le plus naturel. »

» Un jour, le Roi me dit : « Je suis transporté de joie, on vient de m'apprendre le lieu où sont cachés les trésors du roi Athotis. » Et se tournant vers ses 10 ministres : « Allez! courez! ayez moi des ouvriers! Qu'on me renverse les montagnes! » Je haussai les épaules : « Eh! Seigneur, lui dis-je, le maître du monde peut-il s'enrichir? » — « Oui! Car j'aurai tous les trésors des rois de Thèbes, je les ferai transporter 15 à Memphis, et je les garderai pour mes besoins. » — « Je vous entends, à présent : vous pouvez devenir plus avare, si vous ne pouvez pas devenir plus riche. »

» Une autre fois, je le trouvai dans une furieuse colère : « Je suis indigné contre ceux de Memphis ; 20 ils se révoltent contre moi dans les spectacles : j'ai du penchant pour un acteur, et ils applaudissent toujours à un autre. » — c Seigneur, lui dis-je, vous avez ôté au peuple la connoissance des affaires, et vous lui avez donné, pour occupation, les plaisirs des 25 spectacles. Ces choses, vaines autrefois, sont devenues importantes pour lui. Vous venez aujourd'hui le gêner dans ces choses mêmes : vous choquez son goût, ce goût qui est sa liberté. Seigneur, un peuple corrompu s'occupe de ce dont un peuple vertueux 3o s'amuse. Voudriez -vous qu'il employât son temps à

VOUS demander compte de tout le sang que vous avez versé ? »

» Des discours si brusques firent qu'on ne me garda pas longtemps à la Cour, Je quittai l'Egypte, 5 et je retournai à Corinthe, ma patrie, bien résolu de ne la quitter jamais.

» Là, je vécus parmi mes citoyens. Je quittai mes manières austères. J'avois senti qu'il ne suffisoit pas de faire admirer la vertu, et qu'il falloit la faire in aimer.

» Mon principal soin fut d'accoutumer mon esprit à prendre toujours les choses en bonne part, et à y chercher le bien, lorsqu'elles en étoient susceptibles. » Quand j'entendois crier que ceux qui gouver- 15 noient l'État étoient des gens pervers, je disois en moi-même : « Voilà une opinion qu'il seroit à souhaiter qu'on n'eût pas, et cependant elle peut avoir son utilité. Les gens qui ont du pouvoir se tiendront mieux sur leurs gardes. Ils n'ont déjà que trop de 20 flatteurs; il est bon qu'ils sachent qu'ils ont affaire à des juges non seulement sévères, mais aussi prévenus. »

» Quand on me disoit que les ministres aimoient le bien public, le tendre sentiment que j'avois pour 25 la nature humaine se trouvoit flatté : je sentois du plaisir à entendre ce discours; je l'acceptois comme une vérité ou comme un heureux présage de ce qui devoit être quelque jour.

» Quand on soutenoit que nous avions un com-

30 merce florissant, je bénissois le destin de notre ville,

qui avoit permis qu'elle devint grande sans qu'elle

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eût besoin de travailler à la destruction des autres peuples.

» J'avois l'esprit vraiment patriote : j'aimois mon pays, non seulement parce que j'y étois né, mais encore parce qu'il étoit une portion de cette grande s patrie qui est l'Univers.

> Ayant été obligé de faire un voyage à Athènes, je vis les nouveaux bâtiments qu'on y élevoit. Je sentois que je m'y intéressois, et que j'étois bien aise que les hommes eussent une si belle demeure lo de plus.

» Un homme, qui revenoit d'Asie, me parloit de la magnificence de Persépolis. Les idées riantes, grandes et belles que j'en prenois produisoient une sensation agréable dans mon âme : j'étois bien aise 15 que ce beau lieu subsistât sur la terre. Sans que je l'eusse vu, il m'avoit déjà fait passer des moments heureux.

» Gomme les Dieux habitent les temples et chérissent ces demeures, sans perdre leur amour pour le 20 reste de l'Univers, je croyois que les hommes attachés à leur patrie dévoient étendre leur bienveillance sur toutes les créatures qui peuvent connoître et qui sont capables d'aimer.

» Si j'avois su quelque chose qui m'eût été utile, 25 et qui eût été préjudiciable à ma famille, je l'aurois rejeté de mon esprit. Si j'avois su quelque chose utile à ma famille, et qui ne l'eût pas été à ma patrie, j'aurois cherché à l'oublier. Si j'avois su quelque chose utile à ma patrie, et qui eût été préjudiciable 30 à l'Europe, ou qui eût été utile à l'Europe et préju-

HISTOIRE VÉRITABLE 8l

diciable au genre humain, je l'aurois regardée comme un crime.

> Voyant que tous mes concitoyens cherchoient à augmenter leur patrimoine par leurs soins, je crus

5 devoir faire comme eux. Je devins bientôt riche. Un homme envieux de ce petit bonheur me le reprocha. < Mon ami, lui dis-je, je ne suis point, comme toi, sorti d'une famille considérable dans notre ville; mais j'ai quelque bien. Je l'acquérois par mon travail,

10 pendant que tu employois ton temps à te plaindre de la Fortune. Quels que soient mes trésors, je puis t'assurer que je n'en fais pas tant de cas que tu penses, et, si tu peux me faire voir que tu en es digne, je veux bien les partager avec toi. Mais

15 j'avoue que tes reproches m'affligent. Se peut-il qu'à la réserve de quelques misérables richesses tu ne trouves rien en moi que tu puisses envier?»

» Mon Génie, qui me vit dans un si haut degré de vertu, voulut m'éprouver, et il me rajeunit. Dans

20 ce changement, mon âme fut étonnée : mille passions naquirent dans mon cœur; je ne fus plus en état de me conduire. « O Dieux! m'écriai-je. De quoi vais-je devenir î Faudra-t-il que, pour me rendre ma raison, vous me rendiez ma foiblesse ? >

25 » Je ne vous parlerai point, Ayesda, de toutes les autres transmigrations que j'ai essuyées. Vous dérobez aux affaires publiques le temps que vous emploj^ez à m'écouter, et moi, je ne saurois guère décrire exactement des vies qui ont plus duré que

30 sept ou huit empires. Il s'est passé bien des siècles depuis le temps que je fus valet de bonze aux Indes

jusqu'à la révolution présente, que je me trouve à Tarente, un pauvre barbier. Je vous dirai seulement que cette transmigration-ci ne me plaît point du tout. J'ai une femme, qui se donne de grands airs, et qui a de l'impertinence pour une reine. Elle me fait sans 5 cesse enrager; elle m'a donné quatre enfants, dont il y en a plus de la moitié où je jurerois que je ne suis pour rien. Je suis si malheureux que, pour me dédommager de cette vie -ci, les Dieux, qui sont justes, ne peuvent guère s'empêcher de me faire lo bientôt naître roi de quelque pays. Si cela arrive, et que mon âme fasse fortune, je vous promets que j'aurai soin de vous, si vous êtes en vie, ou, au moins, de vos descendants. Aussi bien, est-ce là le seul moyen que j'aie de m'acquitter de l'argent que 15 vous m'avez si généreusement prêté. Quoique je sois pauvre, Ayesda, je me pique d'être honnête homme, et vous pouvez compter sur moi dans l'occasion. »

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