‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 70 sur 150 · En marge :] Point mis encore · texte numérisé non relu

En marge :] Point mis encore

sont les plus légers. D'ailleurs, il leur faut des nourritures délicates, parce que leurs fibres sont foibles, et leurs fibres deviennent foibles parce qu'ils prennent des nourritures délicates.

5 Les peuples des pays froids ont besoin, pour se soutenir, d'une nourriture grossière; la dissipation qui se fait dans leurs solides demande de grandes réparations. D'ailleurs, leur nourriture doit être grossière parce que leurs fibres sont fortes, et leurs

lo fibres sont fortes parce que leur nourriture est grossière.

Ceux qui avoient soin de former les athlètes et les jeunes gens qui s'exerçoient au palestre trouvoient que leur force dépendoit entièrement de la grossiè-

15 reté de la nourriture qu'ils leur donrioient : c'étoit du cochon, assaisonné avec de l'aneth, et une sorte de pain fort pesant, pétri avec du fromage. S'ils leur donnoient une nourriture plus légère, en quelque quantité qu'ils la donnassent, ils vo3'oient diminuer

20 d'abord la force de leurs élèves. Il falloit donc que la nourriture grossière épaissît leurs fibres et leur donnât une plus forte contexture. Lorsque l'épaississement et la dureté des fibres sont portées à un certain excès, le cerveau est dans un perpétuel engourdissement.

25 Les fibres et les esprits ne sont pas capables de recevoir ce nombre infini de mouvements variés, subits, distincts, dont ils ont besoin. Les athlètes, dont nous avons parlé, sont une preuve de ceci ';

I. « Gorgus Messenius, dit Polybe,étoit bien éloigné de cette stupidité qui accompagne les athlètes. » (Excerpta ex Polybio, Itbro VIF.)

tous les auteurs conviennent de la pesanteur de leur esprit.

Quoiqu'il y ait de l'apparence que les impressions se communiquent à l'âme par le mo3^en d'un esprit ou suc contenu dans les nerfs, il faut pourtant que > les fibres soient flexibles et qu'elles aient une certaine facilité à mouvoir et à être mues '. Ce sont des choses réciproques. Le suc nerveux ne peut être porté sans quelque tension de fibres, ni les fibres être tendues ou mues sans que le suc nerveux y soit porté -. lo

L'âme se redonnera des idées lorsqu'elle pourra reproduire dans le cerveau les mouvements qu'il a eus, et qu'elle y fera couler le suc nerveux. La flexibilité des fibres pourra donc lui donner de la facilité pour se donner des idées. '5

Plus une corde d'un instrument de musique est menue, plus elle est propre à rendre un son aigu : c'est-à-dire qu'elle fait plus de vibrations, dans un même espace de temps, qu'une autre dont le son est plus grave; et, au contraire, plus la corde est 2-) grosse, plus le son en est grave : c'est-à-dire qu'elle fait moins de vibrations, dans un même espace de temps, qu'une autre dont le son est plus aigu. Lors

1 . Lorsque les diamètres des nerfs sont plus grands, il y a une plus grosse colonne de liquides contenue entre le bout extérieur du nerf et l'intérieur, et les impressions pourront être moins fortes. — Il semble que les ganglions da nerfs qui s'attachent en divers endroits, en chemin faisant, s'opposent au système de vibrations.

2. M. Bertin dit avoir fait une belle expérience : il lie le nerf diaphragmatique d'un chien; il le presse au-dessus de la ligature, et le mouvement se rétablit comme s'il avoit pressé au-dessous. De façon que l'expérience que l'on alléguoit contre les vibrations est pour les vibrations.

donc que les fibres que l'âme meut sont grossières, les vibrations en sont moins fréquentes et plus lentes i . Les objets extérieurs donnent à l'âme des sensations-. Elle ne peut pas se les redonner, mais elle 5 peut se rappeler qu'elle les a eues; elle a senti une douleur; elle ne se rend point cette douleur, mais elle sent qu'elle l'a eue: c'est-à-dire qu'elle se remet, autant qu'il est en elle, dans l'état de la sensation. Pour l'avoir véritablement, il faudroit qu'elle

10 lui vînt par la voie par laquelle elle l'a déjà eue. Une idée n'est donc qu'un sentiment que l'on a à l'occasion d'une sensation qu'on a eue, une situation présente à l'occasion d'une situation passée. Lorsque, par le moyen des sens, l'âme a senti

15 une douleur, l'irritation de la partie a fait une pression à l'origine du nerf et excité un mouvement aussi sensible que l'irritation a été forte. Or l'âme, qui a la faculté de faire passer les esprits où elle veut (comme l'expérience de tous les mouvements

20 volontaires le fait voir), peut faire repasser les esprits par les chemins où ils ont été 3, lorsqu'ils ont été excités par une cause étrangère. Ils repassent donc

1. Les fibres de notre cerveau, incessamment remuées, doivent être comme celles des doigts d'un joueur de clavecin, qui semblent, par la force de l'habitude, aller toutes seules et ne dépendre plus de la volonté.

2. [Note détachée :] L'âme peut faire trois choses : i^ retenir les esprits et les employer à se redonner les sensations ; 2" s'en servir pour les divers mouvements qu'elle veut donner au corps; enfin, les laisser aller, par le cervelet, pour les mouvements de la vie.

3. [Note DÉTACHÉE :] Ce que dit M. Sénac, que la révulsion des esprits est inexplicable. Pourquoi cela? Je sais bien qu'ils ne

dans le cerveau, ou le pressent, ce qui est la même chose. Or ce nouveau sentiment n'est qu'une idée ou représentation, puisque l'âme sent bien que ce n'est pas la sensation même, et que ce mouvement ne lui vient pas, comme l'autre, de toute l'étendue 5 du nerf, ni d'une action étrangère, mais de la force de sa volonté. Il n'en faut pas davantage pour expliquer ce que c'est que le sentiment. Les perceptions, les idées, la mémoire, c'est toujours la même opération, qui vient de la seule faculté que l'âme a de 10 sentir; mais l'on voit de quelle nécessité il est que les fibres du cerveau soient flexibles.

La trop grande rigidité ou grossièreté des fibres ^ peut produire la lenteur dans l'esprit; mais leur trop grande flexibilité, lorsqu'elle est accompagnée de 15 relâchement, en peut produire la foiblesse; et, quand cette délicatesse et ce relâchement se trouvent joints à une grande abondance d'esprits animaux, l'inconstance, la bizarrerie, les caprices en sont les effets naturels : le cerveau est vivement mû par l'objet 20 présent et cesse de l'être par les autres.

circulent pas des parties au cerveau, et qu'il y a apparence qu'ils continuent leur route. Mais pourquoi ne peuvent-ils pas presser des extrémités vers le cerveau, puisqu'ils sont des tu5'aux pleins? — De là je conclus, par l'analogie des opérations, que l'âme ne sent, par le ministère des autres nerfs, que par les pressions qu'un canal plein de liqueur, pressé d'un côté, fait effet sur l'autre, doit de même, pressé par l'autre bout, faire efifet sur le premier. Si donc l'âme, pressant les fibres du côté de la moelle allongée, envoie des esprits vers les jambes, les nerfs qui, partant du cerveau, aboutissent aux jambes, pressés du côté desjambes, doivent faire une pression dans le cerveau par leur (?) moj'en (?). I. [En marge:] Peut-être ôter cela.

ESSAI SUR LES CAUSES Ilj

On ne sait pas trop quelle disposition particulière du cerveau est requise pour la vivacité de l'esprit, mais on en peut conjecturer quelque chose. Par exemple, on sait que la vivacité des yeux est souvent 5 un signe de celle de Tesprit. Or les peuples des pays froids ont rarement les yeux vifs. Comme ils ont dans le cerveau une humidité superflue, les nerfs qu'on appelle moteurs, perpétuellement baignés, se relâchent et sont incapables de produire dans les

10 yeux les vibrations promptes et vives qui les rendent brillants. Or, comme je viens de dire que la vivacité de l'esprit et celle des yeux s'accompagnent ordinairement, il semble qu'il suive de là que l'humidité superflue qui est contraire à l'un soit presque

15 aussi contraire à l'autre. Ainsi les anciens avoient bien rencontré, quoique sans savoir ce qu'ils disoient, lorsqu'ils regardoient l'esprit comme une sécheresse modérée du cerveau.

On a observé en Angleterre que les os d'un cheval

20 de race, c'est-à-dire venu d'un étalon barbe et d'une jument angloise, pèsent, à grosseur égale, la moitié plus que ceux d'un cheval anglois ordinaire. Les os des premiers ont moins de moelle, et leurs fibres sont plus compactes, et leur tissu moins rare. Je voudrois

25 faire la même expérience sur les os d'un Hollandois et d'un homme des P3'rénées. Si la différence se trouvoit telle, on pourroit penser que les fibres plus ou moins sèches, plus ou moins compactes, contribueroient à former la différence de leur caractère.

30 L'air, entrant dans nos poumons, fait enfler les vésicules sur lesquelles rampent les petits rameaux de

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l'artère et de la veine pulmonaire, qui, cessant d'être affaissées, permettent au sang de traverser toute la substance des poumons. Quand l'air a beaucoup de ressort, il se fait un nombre infini de petites percussions dans les parois des vésicules, et, par consé- 5 quent, sur les tuniques des vaisseaux du sang qui rampent dessus. Ce sont des degrés de mouvement continuellement ajoutés; le sang se divise mieux, et il devient plus propre à une abondante sécrétion d'esprit. lo

On attribuoit à la subtilité de l'air d'Athènes celle de l'esprit des Athéniens i, et il 3^ a bien de l'apparence que c'en étoit une des plus grandes causes, puisque, aujourd'hui que les Athéniens, esclaves et sans éducation, n'ont guère que l'air pour eux, sous 15 l'empire du Turc, leur génie se remarque encore.

On a ouï parler de l'esprit des Canarins, peuples qui habitent le territoire de Goa. Ils ont tant d'avan. tages sur le Portugais, qu'ils font plus de progrès dans les collèges, dans six mois, en quelque science 20 que ce soit, que les Européens, dans un an; et cette supériorité va si loin qu'elle donne de l'ombrage à la nation dominante. Les Portugais défendent aux Canarins d'équiper des vaisseaux; il les affoiblissent, dans le cœur et dans l'esprit -, par une espèce d'es- 25 clavage; ils ne leur permettent de posséder aucun emploi, excepté celui de solliciteur de procès, où ils exercent une chicane si subtile qu'elle passe les espérances des plaideurs.

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