‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 76 sur 150 · DES CAUSES MORALES QUI PEUVENT AFFECTER LES ESPRITS ET LES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

DES CAUSES MORALES QUI PEUVENT AFFECTER LES ESPRITS ET LES CARACTÈRES

Ceux qui commencent à faire usage de leur raison 5 se trouvent chez un peuple barbare, où l'on n'a aucune sorte d'éducation, ou bien chez un peuple policé, où l'on reçoit ,une éducation générale dans la société ' .

Ceux qui naissent chez un peuple barbare n'ont 10 proprement que les idées qui ont du rapport à la conservation de leur être; ils vivent dans une nuit éternelle à l'égard de tout le reste. Là, les différences d'homme à homme, d'esprit à esprit, sont moins grandes : la grossièreté et la disette d'idées les éga- 15 lisent en quelque manière.

Une preuve qu'ils manquent d'idées, c'est que les

langues dont ils se servent sont toutes très stériles :

non seulement ils ont peu de mots, parce qu'ils ont

peu de choses à exprimer, mais aussi ils ont peu de

20 manières de concevoir et de sentir.

Les fibres de leur cerveau, peu accoutumées à être pliées, sont devenues inflexibles. Il faut comparer les hommes qui vivent chez ces peuples aux vieilles gens qui, parmi nous, n'ont jamais rien 25 appris : leur cerveau n'a pas, si je l'ose dire, travaillé,

I . [Au BAS DE LA PAGE :] Il me semble que ce qui concerne l'éducation languit. Car qui est-ce qui doute que l'éducation ne serve beaucoup?

et leurs fibres ne sont pas rompues aux mouvements requis. Ils sont incapables d'ajouter des idées nouvelles au peu qu'ils en ont, et ce n'est pas seulement dans le cerveau que cette indisposition se trouve : on la trouveroit tout de même dans leur gosier, si on 5 vouloit les faire chanter, et dans leurs doigts, si on vouloit les faire jouer de quelque instrument de musique.

On a éprouvé que les sauvages de l'Amérique sont indisciplinables, incorrigibles, incapables de toute lo lumière et de toute instruction; et, en effet, vouloir leur apprendre quelque chose, vouloir plier les fibres de leur cerveau, c'est comme si on entreprenoit de faire marcher des gens perclus de tous leurs membres. is

La grossièreté peut aller à un tel point chez ces nations que les hommes y seront peu différents des bêtes : témoin ces esclaves que les Turcs tirent de Circassie et de Mingrélie, qui passent toute la journée la tête penchée sur leur estomac, sans parole et 20 sans action, et ne s'intéressent à rien de ce qui se passe autour d'eux.

Des cerveaux ainsi abandonnés perdent leurs fonctions : ils ne jouissent presque pas de leur âme, ni elle de son union avec le corps. 25

C'est l'éducation qui rend cette union parfaite; nous la trouvons chez les nations policées. Là, comme j'ai dit, nous en recevons une particulière dans notre famille, et une générale dans la société.

L'éducation particulière consiste : r° à nous pro- 30 curer des idées; 2" à les proportionner à la juste va-

leur des choses. Or le plus ou le moins d'idées, le plus ou le moins de justesse que l'on met dans leur rapport doit beaucoup diversifier les esprits.

Ceux qui nous élèvent sont, pour ainsi dire, des 5 fabricateurs d'idées: ils les multiplient; ils nous apprennent à les composer, à faire des abstractions; à chaque instant, ils nous donnent de nouvelles manières d'être et d'apercevoir ' .

Les vieillards, au contraire, tombent peu à peu 10 dans l'imbécillité par la perte journalière qu'ils font de leurs idées : ils rentrent dans l'enfance en les perdant, comme les enfants en sortent en les acquérant.

Les hommes qui ont peu d'idées doivent se tromper dans presque tous leurs jugements. Les idées se 15 tiennent les unes aux autres. La faculté principale de l'âme est de comparer, et elle ne peut l'exercer dans une pareille indigence.

L'éducation ne multiplie pas nos idées sans multiplier aussi nos manières de sentir. Elle augmente 20 le sens de l'âme, raffine ses facultés, nous fait trouver ces différences légères et délicates qui sont imperceptibles aux gens malheureusement nés ou élevés.

Ce n'est pas assez d'avoir beaucoup d'idées et

beaucoup de manières de sentir; il faut encore qu'il

25 y ait de l'harmonie entre elles et les choses. C'est

sottise d'être frappé plus qu'il ne faut par un objet;

c'est sottise de ne l'être pas assez.

Mais il est rare que les hommes reçoivent les impressions des objets d'une manière proportionnée

I. Voyez la différence d'une langue où il n')- a point eu d'écrivains, et d'une autre où il 3- a eu de beaux génies qui ont écrit.

à leur valeur. La première impression que nous recevons nous frappe presque toujours sans retour, et cela est bien aisé à comprendre : les premières idées sont toujours reçues dans un esprit, parce que, ne pouvant les comparer à d'autres, rien ne les lui 5 fait rejeter. Or la seconde idée ne peut guère le faire revenir de la première, ni la troisième de la seconde; car ce n'est qu'avec la première qu'il juge de la seconde, et qu'avec la seconde qu'il juge de la troisième. Ainsi les premières choses qui l'ont frappé, lo quelle qu'en soit la valeur, semblent devoir être, en quelque façon, indestructibles.

On a remarqué que les vieilles gens, qui oublient ce qu'ils ont fait la veille, se ressouviennent fort bien de ce qui leur est arrivé trente ans avant. La 15 force des impressions dépend donc plus du temps de l'actian que de l'action même, des circonstances dans lesquelles nous sommes touchés que du mérite de la chose qui nous touche.

Après les impressions que nous avons reçues dans 20 l'enfance, notre âme en reçoit successivement un grand nombre d'autres, qui s'arrangent avec les premières, mais dans un ordre qui a pu se former de mille manières.

Avons-nous une grande confiance dans un homme 25 qui nous parle ou dans un philosophe qui a écrit? nous nous faisons un ordre de choses vraies, de choses bonnes et de choses convenables : ce sont celles que celui-ci a écrites, ou que celui-là nous a dites. Nous allons prendre dans une chose étrangère les 30 motifs de nos opinions.

Aimons-nous beaucoup une personne ? voici encore

d'autres choses vraies, bonnes et convenables: ce sont

celles que cette personne a approuvées, a conseillées,

a ordonnées, a faites, qui vont, d'abord, prendre dans

5 notre tête un rang- distinj^ué.

Pour bien sentir combien notre âme est capable d'être, dans diverses occasions, différemment mue par les mêmes objets, il n'y a qu'à se représenter les moments où nous sommes dans l'ivresse de l'amour,

10 et ceux où notre passion tombe; comment toute notre âme est changée; comment tout ce qui la touchoit ne la touche plus; comment tout ce qui ne la touchoit plus revient à la toucher encore. Notre âme est très bornée, et elle ne peut pas répondre à

15 plusieurs émotions à la fois. Il faut que, quand elle en a plusieurs, les moindres suivent la plus grande et soient déterminées vers elle, comme par un mouvement commun. Ainsi, dans la fureur de l'amour, toutes les autres idées prennent la teinture de cet

20 amour, auquel seul l'âme est attentive. La haine, la jalousie, la crainte, l'espérance sont comme des verres de différentes couleurs au travers desquels nous voyons un objet qui nous paroît toujours également rouge ou vert et ne diffère que par les nuances.

25 De plus, il est difficile que notre machine soit tellement constituée que notre cerveau ne soit physiquement disposé à recevoir plutôt l'impression d'un certain ordre de choses que celle d'un autre.

Un homme qui a de l'imagination et un homme

30 qui n'en a pas voient les choses aussi différemment que deux héros de roman, dont l'un seroit enchanté,

et l'autre, non : le premier verroit des murs de cristal, des toits de rubis, des ruisseaux d'argent, des tables de diamants; celui-ci ne verroit que des rochers affreux et des campagnes arides.

Telle est la constitution ph5^sique de notre machine 5 que nous sommes trop frappés, ou trop peu, des choses qui nous viennent par les sens ou par un certain sens, ou des rapports mathématiques ou des moraux, ou des conceptions générales ou des particulières, des faits ou des raisonnements. L'un sera lo convaincu par la rhétorique; l'autre ne le sera que par la simple logique. L'un sera frappé par les mots, et l'autre, seulement par l'évidence. L'un ne verra jamais la chose qu'avec la difficulté et sera incertain; l'autre verra mieux la chose que la difficulté et croira 15 tout; l'autre, enfin, verra mieux la difficulté que la chose et ne croira rien. L'un sentira les choses, et non pas les liaisons, et n'aura aucun ordre; ou bien il croira trouver des liaisons à tout, et il sera confus. Ici, on voudra toujours créer; là, toujours détruire. 20 L'un aura de l'action dans l'esprit; l'autre ne fera que recevoir, comme une bourse qui ne rend que l'argent qu'on y met. Les idées qui ne feront qu'effleurer le cerveau d'un homme en perceront un autre, pour ainsi dire, de part en part, et jusqu'à la 25 folie.

Mais, lorsque, outre la disposition particulière du cerveau, rarement construit de manière à recevoir les idées dans une juste proportion, l'éducation est encore mauvaise, tout est perdu. Nos maîtres ne nous 30 communiquent les impressions que comme ils les

ont eux-mêmes, et, si elles ne sont pas en proportion avec les objets, ils gâtent en nous la faculté de comparer, qui est la grande faculté de l'âme.

L'éducation, comme j'ai dit, consiste à nous don-

5 ner des idées, et la bonne éducation à les mettre en proportion. Le défaut d'idées produit la stupidité; le peu d'harmonie des idées, la sottise; l'extrême défaut d'harmonie, la folie.

Un homme a de l'esprit lorsque les choses font sur

lo lui l'impression qu'elles doivent faire, soit pour le mettre en état de juger, soit pour le mettre en état de plaire. De là, deux sortes d'éducations : celle que nous recevons de nos maîtres, et celle que nous recevons des gens du monde. Il faut les recevoir toutes

1 5 les deux, parce que toutes les choses ont deux valeurs : une valeur intrinsèque, et une valeur d'opinion. Ces deux éducations nous font connoître, au juste, ces deux valeurs, et l'esprit nous fait mettre l'une ou l'autre en usage selon le temps, selon les personnes,

2o selon le lieu.

Un homme d'esprit connoît et agit de la manière momentanée dont il faut qu'il connoisse et qu'il agisse; il se crée, pour ainsi dire, à chaque instant, sur le besoin actuel; il sait et il sent le juste rapport

25 qui est entre les choses et lui. Un homme d'esprit sent ce que les autres ne font que savoir. Tout ce qui est rnuet pour la plupart des gens lui parle et l'instruit. Il y en a qui voient le visage des hommes; d'autres, des physionomies; les autres voient jusqu'à

30 l'âme. On peut dire qu'un sot ne vit qu'avec les corps; les gens d'esprit vivent avec les intelligences.

Un homme d'esprit n'est pas un homme qui a toujours des saillies, parce que les trois quarts du temps elles sont hors de saison. L'esprit ne consiste pas aussi à avoir toujours de la justesse, parce qu'elle est aussi, souvent, hors de saison : par exemple, dans 5 les conversations enjouées, qui ne sont qu'un tissu de raisonnements faux, qui plaisent par leur fausseté même et par leur singularité ; car, si l'on ne cherchoit dans les conversations que le vrai, elles ne seroient point variées et n'amuseroient plus. 10

Un homme d'esprit est donc plus universel; mais cet homme d'esprit (et dans le sens étroit) est bien rare. Il faut qu'il unisse deux qualités presque physiquement incompatibles; car il y a réellement autant de différence entre ce qu'on appelle homme d'esprit 15 dans le monde et l'homme d'esprit chez les philosophes, qu'il y en a entre un homme d'esprit et un stupide '. L'esprit, selon les gens du monde, consiste à rapprocher les idées les plus éloignées; l'esprit, selon les philosophes, à les distinguer. Chez le pre- 20 mier homme d'esprit, toutes les idées qui ont quelque rapport, quelque éloigné qu'il soit, sont réveillées; elles sont si distinctes, chez l'autre, que rien n'est capable de les confondre.

Voici une chanson des Grecs ^ : « Le premier de 25 tous les biens est la santé; le second, la beauté; le

1. On ne savoit guère ce que c'étoit qu'un homme d'espnt chez les Grecs. — La chanson, à la fin de l'extrait (?) dn Journal des Savants.

2. Voir cette chanson dans VHistoire de V Académie des Inscriptions, t. IX et X.

troisième, les richesses amassées sans fraude; le quatrième, la jeunesse qu'on passe avec des amis. » On n'y parle point de l'esprit, qui est l'attribut principal de nos temps modernes.

5 Nous venons de parler de l'éducation particulière, qui forme chaque caractère; mais il y a encore une éducation générale, que l'on reçoit dans la société où l'on est; car il y a, dans chaque nation, un caractère général, dont celui de chaque particulier se charge

10 plus ou moins. Il est produit de deux manières : par les causes physiques, qui dépendent du climat, dont je ne parlerai plus; et par les causes morales, qui sont la combinaison des loix, de la religion, des mœurs et des manières, et cette espèce d'émanation de la

15 façon de penser, de l'air et des sottises de la Cour et de la Capitale, qui se répandent au loin.

Les loix qui prescrivent l'ignorance aux Mahométans, les coutumes qui les empêchent de se communiquer, laissent leur esprit dans l'engourdissement.

20 Les livres de Confucius, qui confondent un détail immense des cérémonies civiles avec les préceptes de la morale, faisant marcher d'un même pas les choses les plus puériles et les plus essentielles, affectent beaucoup l'esprit des Chinois. La logique de

25 l'École modifie extrêmement l'esprit des nations qui s'y appliquent. La grande liberté de tout dire et de tout écrire qu'il y a en certains pays y fait une infinité d'esprits singuliers. L'extraordinaire dans le petit, qui fait le caractère du Talmud, comme l'ex-

30 traordinaire dans le grand fait celui des Livres saints, a beaucoup étréci la tête des docteurs juifs.

iS

La complication des causes qui forment le caractère général d'un peuple est bien grande. Qu'un homme, à Constantinople, aille dans la maison d'un Turc, il ne lui entendra dire que les paroles qu'il ne pourra pas refuser; qu'il aille dans la maison d'un 5 Grec, il trouvera toute une famille qui ne cessera de parler. La nation turque est grave, parce qu'elle sent qu'elle règne; la nation qui obéit n'a aucun caractère affecté. De plus, la maison d'un Turc est une monarchie; celle d'un Grec est un état populaire. 10 Le Grec, qui n'a qu'une femme, goûte cette joie qui accompagne toujours les choses modérées. Le Turc, qui en a un grand nombre, tombe dans une tristesse habituelle et vit dans l'accablement de ses plaisirs. 15

Quand on voit quelques uns de nos jeunes gens venir, aller, badiner, rire et se presser de faire toutes les sottises qu'ils voient avoir été faites par d'autres, lesquels, par les saillies de leur esprit, dédommagent de la réflexion dont ils manquent, qui ne 20 diroit que ce sont des gens d'un esprit très vif'? La plupart du temps, cela n'est pas; mais leur machine est dressée à cet exercice, soit par la pente qu'on a d'imiter ce qu'on voit, soit par le préjugé du bon air, soit par l'envie de plaire ou de paroître plaire aux 25 femmes; car, comme, dans les pays où elles sont gênées, on fait fortune auprès d'elles par un air réservé, dans ceux où elles sont libres, on leur plaît par un air étourdi, soit que la réflexion soit d'elle-

I . [En marge :] Ne pas mettre absolument, mais seulement que la vivacité est aidée.

même ennuyeuse, soit que l'impétuosité convienne mieux à la nature de la passion.

Le grand cas que l'on a fait, chez les Espagnols, de l'honneur des dames, y a établi une chevalerie

s grave et respectueuse. Dans l'adoration où l'on est toujours pour elles, la gaieté que la familiarité produit leur a été interdite. De plus, comme le point d'honneur est entré dans toutes les conditions, chaque particulier de la nation voulant être honoré de

10 tous les autres, la gravité a été universellement choisie; d'autant mieux qu'elle est plus facile à acquérir que le mérite réel, et que le peuple peut plus aisément décider de la gravité d'un homme que de son esprit et de ses talents. Enfin, tant de petits officiers,

15 envoyés dans toutes les parties du monde, où ils sont comme des mandarins chinois, ayant vécu dans le commandement, sont revenus en Espagne plus graves qu'ils n'en étoient partis '.

Ainsi, indépendamment du climat, qui agit beau-

20 coup à cet égard 2 sur les Espagnols, ils auroient pu se dresser à l'air flegmatique, comme nos François à la vivacité. Un Espagnol, né vif, pourroit arrêter le mouvement de sa machine, et un François lourd, exciter la sienne.

25 On sait qu'à Sparte l'on parloit très peu. Cela devoit être ainsi : d'un côté, le respect pour la vieillesse devoit tenir les jeunes gens dans le silence; et la gravité y devoit tenir de même les vieillards.

Les causes morales forment plus le caractère gé-

I. [En marge :] Ils étoient graves déjà autrefois. 3. Voyez Strabon.

néral d'une nation et décident plus de la qualité de son esprit que les causes physiques. On en peut trouver une grande preuve dans les Juifs, qui, dispersés dans toute la terre, venus dans tous les temps, nés dans tous les pays, ont eu quantité d'auteurs, 5 dont on en peut à peine citer ^^deux qui aient eu quelque sens commun.

On peut, cependant, croire que les rabbins avoient quelque avantage, du côté de l'esprit, sur le reste de leur peuple, avec autant de raison qu'on peut penser lo que ceux qui ont la réputation d'hommes de lettres dans l'Europe ont quelque avantage, du côté de l'esprit, sur les autres Européens. Cependant, parmi cette foule de rabbins qui ont écrit, il n'y en a pas un qui n'eût un petit génie. La raison en est natu- 15 relie : les Juifs revenant d'Assyrie étoient à peu près comme les captifs délivrés d'Alger, que l'on promène dans les rues; mais ils étoient plus grossiers, parce qu'ils étoient nés et que leurs pères étoient nés dans l'esclavage. Quoiqu'ils eussent un respect infini pour 20 leurs livres sacrés, ils en avoient peu de connoissance; ils n'entendoient presque plus la langue dans laquelle ils étoient écrits; ils n'avoient que des traditions des grandes merveilles que Dieu avoit opérées en faveur de leurs pères. L'ignorance, qui est la mère 25 des traditions, c'est-à-dire du merveilleux populaire, en créa de nouvelles ; mais elles naissoient avec le caractère de l'esprit qui les produisoit, et prenoient encore la teinture de tous les esprits par où ils passoient. Des savants, c'est-à-dire des gens qui avoient 30 la tête pleine de ces traditions grossières, les recueil-

lirent, et, comme les premiers écrivains de toutes les nations, bons et mauvais, ont toujours eu une réputation infinie, par la raison qu'ils ont toujours été, pendant un temps, supérieurs à tous ceux qui 5 les lisoient, il arriva que ces premiers et misérables ouvrages furent regardés par les Juifs comme de parfaits modèles, sur lesquels ils formèrent et ont toujours formé depuis leur goût et leur génie. Je ne parle pas des Livres sacrés écrits depuis la

10 captivité; le goût en est très différent de celui des ouvrages des rabbins. Ils sont divinement inspirés, et, quand ils ne l'auroient pas été, dans des ouvrages purement historiques, l'auteur n'auroit guère pu rien mettre du sien.

15 Voici un autre exemple, qui fait bien voir à quel point la cause morale force la cause physique. Les peuples qui approchent plus du Midi, comme les Asiatiques, ont une certaine timidité, qui les porte naturellement à obéir, et les peuples qui approchent

20 plus du Nord, comme les Européens, ont une hardiesse, qui les porte à mépriser la vie et les biens pour commander aux autres. Or cette timidité, qui fait, dans le Midi, que tout le monde est porté à obéir, rend le commandement tyrannique; et cette

25 hardiesse, qui fait que, dans les pays froids, tout le monde voudroit commander, y rend le commandement modéré : car ceux qui exercent l'autorité vont toujours jusqu'à ce quils soient arrêtés; ils ne se bornent point là où la raison les (sic) prescrit, mais

30 où la patience finit.

Cependant, il faut avouer que les peuples timides,

qui fuient la mort pour jouir des biens réels, comme la vie, la tranquillité, les plaisirs, sont nés avec un cerveau de meilleure trempe que les insensés du Nord, qui sacrifient leur vie à une vaine gloire, c'està-dire qui aiment mieux vivre après eux qu'avec eux. 5 Mais, comme le bon esprit de ceux-là se trouve, par hasard, avoir les conséquences de la servitude, et la mauvaise trempe de celui des autres, les conséquences de la liberté, il arrive que l'esclavage abaisse, accable et détruit l'esprit, tandis que la liberté le i» forme, l'élève et le fortifie. La cause morale détruit la cause physique, et la Nature est si fort trompée que les peuples qu'elle avoit faits pour avoir l'esprit meilleur ont moins de sens, et que ceux à qui elle avoit donné moins de sens ont l'esprit meilleur. 15

Dans notre Europe, il y a deux sortes de religions: la catholique, qui demande de la soumission, et la protestante, qui veut de l'indépendance. Les peuples du Nord ont d'abord embrassé la protestante; ceux du Midi ont gardé la catholique. Or cette indépen- ^o dance des peuples protestants fait qu'ils sont parfaitement instruits des connoissances humaines; et cette soumission des peuples catholiques, qui est une chose très raisonnable et comme essentielle à une religion fondée sur des mystères, fait que le peuple, 25 qui y sait au juste ce qui est nécessaire au salut, ignore entièrement ce qui n'y appartient pas; de manière que les peuples du Midi, avec des idées plus saines sur les grandes vérités, même avec plus d'esprit naturel, ont d'ailleurs un désavantage très 30 grand sur les peuples du Nord.

Lorsque nous avons reçu une éducation, il se trouve un grand nombre de causes, dont les unes viennent de certaines circonstances physiques, d'autres, de certains usages ou de certaines professions 5 ou genres de vie que l'on embrasse, lesquelles peuvent modifier extrêmement notre esprit. Il faut entrer un peu dans le détail.

Notre génie se forme beaucoup sur celui des personnes avec qui nous vivons. Le commerce des gens

10 d'esprit nous donne une éducation perpétuelle; un commerce différent nous fait perdre celle que nous avons déjà. Nous nous enrichissons avec les uns; nous nous appauvrissons avec les autres. Nous nous communiquons de même le caractère. Les machines

15 humaines sont invisiblement liées; les ressorts qui en font mouvoir une montent les autres. Les gens modérés nous forment à la douceur ; les gens impétueux, à la vivacité.

Les livres sont une espèce de société qu'on se

20 donne; mais chacun les choisit à sa mode. Ceux qui lisent de bons livres sont dans le cas de ceux qui vivent en bonne compagnie. Ceux qui en lisent de mauvais sont comme ceux qui la voient mauvaise, et qui, tout au moins, y perdent leur temps.

25 Le savoir donne beaucoup d'étendue à l'esprit. Les anciens philosophes manquoient de connoissances. Ils avoient de bons esprits; ils en firent peu d'usage: ils n'étoient jamais au fait de la question; ils vouloient expliquer ce qui étoit inexplicable, et pas-

30 soient leur temps à rendre raison de faits faux par des principes tout aussi faux.

Les voyages donnent aussi une très grande étendue à l'esprit : on sort du cercle des préjugés de son pays, et l'on n'est guère propre à se charger de ceux des étrangers.

De certaines circonstances heureuses, lorsque nous 5 entrons dans le monde, nous donnent une hardiesse utile pour tout le reste de la vie. La réputation a deux bons effets: elle accrédite, et elle encourage. Mais l'abattement qui suit le mépris suspend toutes les fonctions de l'âme. 10

Le peuple prétend avoir remarqué que les bossus ont ordinairement de l'esprit. On pourroit dire que, si les gens contrefaits n'ont pas les grâces du corps, ils n'ont pas aussi la fadeur et la sottise de ceux qui se croient aimables; leur esprit est donc moins aisé 15 à gâter. D'ailleurs, la bonne opinion que l'on prend de son esprit est encore moins ridicule que celle que l'on conçoit de soi sur sa figure. Enfin, on les destine ordinairement à un état qui ne leur laisse guère d'autres soins que de cultiver leur esprit et augmen- 20 ter leurs talents.

C'est encore une observation populaire, et où il peut y avoir du vrai, que la plupart des gens contrefaits ont l'esprit malin. La raison en est assez naturelle : ayant un défaut qu'ils savent que tout le monde 25 voit, ils ont, à tous les instants, de petites insultes à venger, et, quand ils ont de l'esprit, ils sentent leur force et s'en servent sans quartier.

De certaines habitudes peuvent affecter notre esprit. Comme les graveurs voient sur les murailles 30 des figures qui n'y sont point, parce que leur cerveau

a reçu l'impression de celles qu'ils ont gravées, et comme ceux qui ont été frappés de l'idée d'un fantôme en sont encore troublés, parce que le même mouvement se refait dans le cerveau, on peut dire 5 de même que des gens qui ont accoutumé leur esprit à voir les rapports des nombres ou des figures de géométrie voient et trouvent partout des rapports, mesurent et calculent tout; que celui qui s'est fait au style problématique accoutume son esprit à rece-

10 voir toujours deux impressions également fortes à la fois; qu'un autre, qui s'est toujours donné un ton décisif, s'est formé à recevoir la première idée qui lui vient; que celui qui s'est familiarisé avec les termes de l'École ne sent d'abord réveiller en lui aucune

15 idée, mais, à force de les répéter, il parvient à y attacher peu à peu une idée confuse; et qu'enfin un homme qui s'est longtemps dit ou à qui l'on a longtemps dit que les conceptions métaphysiques étoient solides, et non les principes de physique, que les

20 histoires grecques sont vraies, et non pas les modernes, en sera à la fin convaincu. Nous nous faisons l'esprit qui nous plaît, et nous en sommes les vrais artisans.

Ce n'est pas l'esprit qui fait les opinions, c'est le

25 cœur; et, de cela, les ordres religieux sont une grande preuve. Chacun a sa philosophie particulière, qui est embrassée dans toute son étendue par tous les membres de l'ordre. Si vous voyez l'habit d'un homme, vous voyez jusques à son âme. Si cet

30 habit est gris, comptez que l'homme qui le porte a bien des entités dans la tête, Xe vous imaginez pas

trouver le même cerveau lorsque l'habit est blanc et noir. Mais ce sera bien autre chose, si l'habit est tout noir.

Toutes nos idées se lient entre elles, et se lient à nous. Si l'on savoit par combien de côtés un senti- 5 ment tient dans le cerveau d'un homme, on ne seroit plus étonné de son opiniâtreté à le défendre.

Pourquoi tous les auteurs sont -ils si enchantés de leurs écrits? C'est parce qu'ils sont vains, dira-t-on. J'en conviens. Mais pourquoi cette vanité se trompe- 10 t-elle toujours également? Le voici : c'est que ce que nous avons mis dans nos ouvrages tient à toutes nos autres idées et se rapporte à des choses qui nous ont plû, puisque nous les avons apprises. Nos chefsd'œuvre nous charment moins après un certain temps, j5 parce que, par les changements qui sont arrivés dans notre cerveau, ils ne sont plus tant liés à notre manière de penser.

Les différentes professions peuvent beaucoup affecter notre esprit. Par exemple, un homme qui enseigne 20 peut devenir aisément opiniâtre, parce qu'il fait le métier d'un homme qui n'a jamais tort. Un philosophe peut facilement perdre les agréments de son esprit, parce qu'il s'accoutume à voir et à juger de tout avec beaucoup de précision et d'exactitude. Un 25 homme à bonnes fortunes peut devenir très sottement glorieux, parce qu'il fait beaucoup de cas du goût des femmes : ce goût, cependant, prouve leur foiblesse, et non pas son mérite, un consentement de machine, et non pas un jugement de l'esprit. 30 Les gens de robe peuvent devenir extrêmement

vains, parce que, n'ayant jamais affaire qu'à des personnes qui ont besoin d'eux, ils s'imaginent que leur prudence règle tout. Un homme de guerre peut se rendre un conteur très ennuyeux, parce qu'il est 5 frappé de toutes les petites choses qui lui sont arrivées, par la liaison qu'il leur donne avec les plus grands événements : outre qu'une certaine hardiesse fait qu'il entreprend aisément de se faire écouter. Enfin, comme les grands parleurs sont des gens

lo dont le cerveau est frappé de beaucoup de choses, et si vivement qu'ils les croient toutes également importantes, un savant peut parvenir à être un très grand parleur; car il présente sans cesse à son esprit un nombre infini d'idées, et il peut même les croire

15 toutes importantes : il les a acquises laborieusement, et on juge du prix des choses par la peine qu'elles nous ont donnée à acquérir.

Les Persans appellent les courtiers d'ellal, grands parleurs; et, généralement, tous les gens dont le

20 métier est de persuader les autres parlent beaucoup, parce que leur intérêt est d'empêcher qu'on ne pense, et d'occuper l'âme de leurs raisons. Il n'en est pas de même des gens qui cherchent à se persuader euxmêmes.

25 Ceux qui ont peu d'affaires sont de très grands parleurs : moins on a à réfléchir, plus on parle. Penser, c'est parler à soi-même ; et, quand on parle à soi, on ne songe guère à parler aux autres.

Généralement toutes les professions détruisent

30 l'harmonie des idées. Nous sommes portés à regarder comme très importantes les choses qui constituent

notre mérite, et que des gens comme nous font tous les jours. Notre vanité donne à ces choses un rang très distingué parmi celles qui se font dans l'Univers. Il y a l'histoire d'un maître des cérémonies à Rome, qui pleura de douleur de ce que le cardinal ^ qu'il 5 servoit avoit fait une révérence mal à propos. Dans le cerveau de cet homme-là, une révérence tenoit plus de place qu'une bataille dans celui du prince Eugène.

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