‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 77 sur 150 · MATÉRIAUX · texte numérisé non relu

MATÉRIAUX

Ceci n'est point entré dans la nouvelle correction. Lorsque je tirerai parti de cet ouvrage, on verra l'usage qu'il faudra faire de ces matériaux.

5 Les qualités de l'enfant étant donc relatives à celles du père et de la mère, elles tiennent de toutes les deux, et il en résulte une troisième sorte de caractère qui passera de génération en génération, si les causes qui concourent à le conserver sont plus fortes que

10 celles qui concourent à le détruire. Les histoires nous apprennent que tous les princes de la maison carlienne eurent l'esprit foible. Il n'y a guère de pays où l'on ne vante la bêtise héréditaire de quelque maison. L'on voit que de pareilles remarques ne peuvent

15 guère se faire que sur les familles qui sont en spectacle aux autres hommes.

Depuis la conception jusqu'à la naissance et depuis la naissance jusques au temps où l'enfant cesse de croître, le cerveau se développe insensiblement, et la

20 Nature est si sage que le terme de son accroissement

est ordinairement le point de la plus grande perfection où il puisse être pour recevoir des idées. Mais, s'il arrivoit par hasard qu'il se trouvât parfaitement formé avant que le tout eût cessé de croître, vous voyez que, ses fibres grossissant, il perdroit cette dis- 5 position de perfection qu'il avoit déjà acquise. Ainsi on peut dire qu'il n'y a pas de préjugé plus certain dans les enfants pour la sottise à venir que l'esprit qu'on leur remarque d'avance.

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Les fibres grossissent et se fortifient beaucoup par le travail. Dans le repos, les parties rameuses et oléagineuses du sang s'arrêtent dans les cellules graisseuses, toujours ouvertes pour les recevoir. Mais, dans le mouvement, les parties nutritives sont appe- 15 lées jusques aux extrémités des fibres; la force de la circulation les applique et les insinue sur les fibres et dans les intervalles de ces fibres. La fibre doit donc devenir plus grosse, plus solide et plus compacte.

On remarque que, de deux parties du corps qui ont 20 les mêmes fonctions, celles dont on fait plus d'usage sont mieux nourries et sont plus fortes. On a observé aussi que les gens de travail sont plus difficiles à purger, et que les autres remèdes de la médecine font sur eux moins d'effet. Leurs fibres sont donc 25 plus dures, plus massives, plus grossières; elles résistent mieux aux irritations et aux picotements des remèdes.

Non seulement le travail épaissit les fibres, il les durcit encore peu à peu. Voici comment je conçois 30 que cela se fait. L'action des muscles est un mouve-

ment de contraction. Le suc nerveux, entrant dans les vésicules musculeuses, les rend plus dures et plus tendues. Les fibres charnues sont pressées; le sancr qu'elles contiennent en est chassé, et il n'en peut 5 plus entrer de nouveau. Bientôt le sang, après avoir rempli les vaisseaux voisins, presse plus fortement les vésicules musculeuses que le suc nerveux même, force le passage et entre avec d'autant plus de force qu'il a été arrêté plus longtemps. Il se fait donc une

10 espèce de combat entre le sang qui abonde au muscle, et qui presse les nerfs, et le suc contenu dans les mêmes fibres musculeuses, ou plutôt il s'en fait deux : l'un, pour Fintromission des esprits et par le refus de l'intromission du sang; et l'autre, pour

15 l'intromission des esprits (sic) et par le refus de l'intromission du sang (sic). Ainsi, outre l'action et la réaction des deux liquides, il y a encore l'action et la réaction des parties solides, qui y est proportionnée. Il en arrive donc que les liquides battent avec force

20 les parois des solides, et que les solides, dont les fibres sont grossies par un suc épais, se frottent et se durcissent à peu près comme se durcit la main d'un ouvrier qui s'est longtemps frottée contre un manche de bois.

25 Une certaine humidité de l'air, de certaines nourritures, l'usage de certaines boissons rendent les fibres de quelques peuples épaisses. Gela fait, en partie, qu'ils ont, comme j'ai dit, moins de vivacité.

30 Par les artères carotides et vertébrales, il monte au cerveau beaucoup plus de sang que la proportion

de la grandeur de la tête à celle du reste du corps ne semble le demander. Il y est donc porté pour un usage particulier. C'est pour filtrer ou séparer un suc ou un esprit nerveux. C'est dans la substance corticale du cerveau que se fait cette séparation; d'où 5 l'esprit nerveux peut passer dans la substance médullaire, et de là, dans les nerfs.

Ceci doit être une grande cause de la variété qui se trouvera dans les caractères et les esprits des peuples de divers climats, et qui suivra la disposition plus ou lo moins grande du sang à la filtration du suc nerveux.

La vivacité de notre esprit, notre inconstance, la légèreté de notre caractère, la joie qui règne parmi nous, peuvent nous faire croire que nous sommes aussi bien pourvus d'esprits animaux qu'aucune na- '5 tion du monde.

Outre cela, le suc des plantes de chaque pays, en particulier, lesquelles nous nourrissent, peuvent causer des changements encore plus grands. ^o

Il faut pourtant avouer qu'il doit entrer peu de ces métaux ou de ces minéraux dans le sang. Ils y feroient de trop grands ravages et les maladies de tant d'artisans, que l'on peut voir dans le traité de Bernard ^5 Ramazini ' . Il faut que, dans les pays des mines, il n'en entre qu'autant qu'il suffit pour affecter les corps, et pas assez pour leur nuire à un certain point.

Il est vrai que, lorsqu'on a souvent changé de cli- ; . De Morois Artificiim.

mat, on le fait sans danger dans la suite ; car les solides n'ont jamais pris un pli absolument tixe ', et quelque changement qui leur arrive, ou au sang, ils s'y prêtent toujours.

5 L'air, chargé de particules de la terre, a, dans chaque climat, des qualités spécifiques analogues aux remèdes de la médecine, qui emploie les métaux, les minéraux et les sucs des plantes. Aussi changeons-nous rarement d'air qu'il ne se fasse sur nous 10 l'effet de quelque remède. Mais le mal est que le remède, donné par le hasard, est pris presque toujours mal à propos.

I . D'ailleurs, le sang n'est pas composé de sucs de plantes d'un seul pays. Le changement est donc moins grand.

Il est inutile d'attaquer directement la politique en faisant voir combien elle répugne à la morale, à la raison, à la justice. Ces sortes de discours persuadent tout le monde et ne touchent personne. La politique 5 subsistera toujours pendant qu'il y aura des passions indépendantes du joug des loix.

Je crois qu'il vaut mieux prendre une voie détournée et chercher à en dégoûter un peu les grands par la considération du peu d'utilité qu'ils en reti- 10 rent. Je la discréditerai encore en faisant voir que ceux qui ont acquis le plus de réputation par elle, ont abusé de l'esprit du peuple d'une manière grossière. La plupart des effets arrivent par des voies si singulières, ou dépendent, de causes si imperceptibles 15 et si éloignées qu'on ne. peut guère les prévoir i. On peut de plus poser pour maxime générale que toute révolution prévue n'arrivera jamais; car, si un grand politique n'a pas affaire à des gens si habiles que lui, il n'a pas affaire non plus à de si grandes 20 bêtes qu'elles voient les malheurs prêts à tomber sans les conjurer.

La vérité de ceci sera reconnue par tout le monde, I. Voir ce que j'ai mis sur les Romains.

et, si chacun veut rappeler sa mémoire, il trouvera que presque toutes les choses qu'il a vues, dans sa vie, généralement prévues ne sont point arrivées.

Que si, d'un autre côté, on consulte les histoires, on ne trouvera partout que de grands événements 5 imprévus.

Lorsque Henri VIII eut détruit, dans ses états, la religion qui reconnoît un chef visible, il crut n'avoir fait que secouer un joug qui s'étoit appesanti par préférence sur l'Angleterre. Devenu lui-même chef 'o de l'église qu'il avoit faite, dispensateur des dépouilles de l'ancienne, il n'y eut personne qui ne pensât que sa puissance étoit augmentée. Non! Dès que les esprits, autrefois réprimés, se virent en liberté, ils donnèrent dans le fanatisme et l'enthousiasme. Bien- 's tôt, ils ne reconnurent plus de puissance et s'indignèrent contre les loix mêmes. Un reste du ton ancien se maintint un peu sous les trois enfants de Henri VIII; mais Jacques I" ne trouva plus que le fantôme de la royauté; Charles P' fut porté sur un 23 échafaud. Je tais tous les malheurs qui ont suivi.

Qui auroit dit aux Huguenots qui venoient avec une armée conduire Henri IV sur le trône que leur secte seroit abattue par son fils et anéantie par son petit-fils? Leur ruine totale étoit liée à des accidents 25 qu'ils ne pouvoient pas prévoir.

Qui auroit dit au grand Gustave qu'il étoit destiné à de si grandes choses? Ce prince, qui n'avoit rien pour lui que son courage, roi d'une nation éloignée, pauvre, et qui, sortant de l'esclavage des Danois, 30 n'avoit aucune réputation dans l'Europe, s'offroit,

comme un aventurier, à tous les princes, et son alliance étoit méprisée toutes les fois qu'elle étoit offerte. Mais personne ne la négligea plus que le cardinal de Richelieu même; jusqu'à ce qu'enfin le 5 hasard, l'importunité, le désespoir, la lui firent accepter. Gustave descend en Allemagne avec quatre mille hommes, et toute l'Europe change de face.

Quelle politique auroit pu garantir Héraclius et les derniers rois des Perses des malheurs qui dévoient

10 leur arriver? Ces princes, que leur grandeur rendoit rivaux, ne songeoient qu'à se tromper et à prendre, l'un sur l'autre, quelques avantages. Mahomet, habitant d'une ville dont ces princes ignoroient peut-être le nom, s'avise de prêcher; il rassemble quelques

15 gens; son système va bien, et, dans quatre ans de temps, ses successeurs détruisent toutes les armées d'Héraclius, renversent le trône des Perses, passent dans toutes les parties du monde et dévorent presque toute la terre.

20 J'avoue que je ne vois pas où mènent les princes ces raffinements que l'on vante tant, et, s'il faut des exemples, je ne sais quel parti ont tiré de leur esprit les quatre plus grands politiques de ces derniers temps : Louis XI, Sforce, Sixte-Quint, Philippe II,

25 Je vois Louis XI prêt à abandonner son royaume pour se réfugier en Italie ; je le vois prisonnier du duc de Bourgogne, contraint d'aller détruire lui-même ses alliés, manquer ensuite, par une faute à jamais irréparable, la succession de Bourgogne. Je vois le

30 duc de Milan mourir dans une prison; Sixte perdre l'Angleterre; Philippe, les Pays-Bas : tous deux, par

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des fautes que des gens plus médiocres n'auroient pas commises. Je vois, enfin, ce dernier manquer de la même manière, malgré tant de conjonctures favorables, la destruction de la monarchie françoise.

Louis XIV n'a-t-il pas autant fatigué l'Europe que s tous les grands politiques dont on parle tant?

La prudence humaine se réduit à bien peu de chose. Dans la plupart des occasions, il est inutile de délibérer, parce que, quelque parti que l'on prenne, dans les cas où les grands inconvénients ne se pré- lo sentent pas d'abord à l'esprit, ils sont tous bons.

Rappelons-nous ce que nous avons vu dans la minorité d'un grand prince ' de l'Europe. On peut dire qu'il n'y eut jamais de gouvernement plus singulier, et que l'extraordinaire y a régné depuis le premier 's jour jusqu'au dernier; que quelqu'un qui auroit fait le contraire de ce qui a été fait, qui, au lieu de chaque résolution prise, auroit pris la résolution contraire, n'auroit pas laissé de finir sa régence aussi heureusement que celle-là a fini; que si, tour à tour, cinquante 20 autres princes avoient pris le gouvernement et s'étoient conduits chacun à leur mode, ils auroient de même fini cette régence heureusement; et que les esprits, les choses, les situations, les intérêts respectifs étoient dans un tel état, que cet effet en 25 devoit résulter, quelque cause, quelque puissance qui agît.

Dans toutes les sociétés, qui ne sont qu'une union d'esprit, il se forme un caractère commun. Cette âme universelle prend une manière de penser qui 30 I. [Entre les lignes :]... un certain gouvernement.

DE LA POLITIQUE i6l

est l'effet d'une chaîne de causes infinies, qui se multiplient et se combinent de siècle en siècle. Dès que le ton est donné et reçu, c'est lui seul qui gouverne, et tout ce que les souverains, les magistrats, 5 les peuples peuvent faire ou imaginer, soit qu'ils paroissent choquer ce ton, ou le suivre, s'y rapporte toujours, et il domine jusques à la totale destruction. L'esprit d'obéissance est généralement répandu ici. De là, les princes sont plus dispensés d'être i 7^ ly^^

lo habiles. Cet esprit gouverne pour eux; et, quelque | / chose qu'ils fassent de mal, d'équivoque, de bien, i ils iront toujours au même but.

Ce ton étoit tel sous Charles I", que, de quelque manière qu'il se conduisît, l'affoiblissement de sa

15 puissance étoit assuré. Il n'y avoit point de prudence contre un enthousiasme pareil et une ivresse universelle.

Si ce roi n'avoit pas choqué ses sujets d'une manière, il les auroit choqués d'une autre. Il étoit

20 destiné dans l'ordre des causes qu'il auroit tort.

Si un ton donné se perd et se détruit, c'est toujours par des voies singulières et qu'on ne peut pas prévoir. Elles dépendent de causes si éloignées que toute autre sembleroit devoir être aussi capable

25 d'agir qu'elles, ou bien c'est un petit effet, caché sous une grande cause, qui produit d'autres grands effets, qui frappent tout le monde, pendant qu'elle garde celui-ci pour le faire fermenter quelquefois trois siècles après.

30 On peut aisément conclure de tout ce que nous venons de dire qu'une conduite simple et naturelle

peut aussi bien conduire au but du gouvernement qu'une conduite plus détournée.

Rarement les grands politiques connoissent-ils les hommes. Comme ils ont des vues fines et adroites, ils croient que tous les autres hommes les ont de 5 même. Mais il s'en faut bien que tous les hommes soient fins : ils agissent, au contraire, presque toujours, par caprice ou par passion, ou agissent simplement pour agir et pour qu'on ne dise point qu'ils n'agissent pas. lo

Les grands politiques ont une chose, c'est que leur réputation leur fait tort. On est dégoûté de traiter avec eux, par la raison seule qu'ils excellent dans leur art. Ainsi ils se trouvent privés de toutes les conventions qu'une probité réciproque peut en- 15 gager de faire.

Dans les négociations que la France fit faire, après la minorité de Louis XIV, pour porter quelques princes à se déclarer contre l'Empereur, en cas qu'il violât le traité de Westphalie, nos ambassadeurs 20 eurent ordre de traiter par préférence avec les ducs de Brunswick, et de leur accorder plus d'avantages qu'à d'autres, à cause de la réputation qu'ils avoient d'une grande probité.

Un fourbe a cela de bon qu'il fait sans cesse l'éloge 25 de la franchise; car il veut qu'avec lui, fripon, tous les autres soient honnêtes gens.

D'ailleurs, les grands politiques voient trop de choses, et souvent il vaudroit mieux n'en pas voir assez que d'en voir trop. Dans les traités qu'ils font, 30 ils multiplient trop les clauses, ils donnent la torture

à leur imagination pour prévoir tous les cas qui pourront arriver. Ils croient qu'en mettant article sur article ils préviendront toutes les disputes et toutes les froideurs; ce qui est très ridicule : car, plus vous 5 multipliez les conventions, plus vous multipliez ' les sujets de dispute.

Vous prévoyez une chose qui pourra arriver et n'arrivera pas. Sur cette idée, vous mettez une clause à votre traité. Une partie voudra y renoncer;

'o l'autre partie ne le voudra pas, parce qu'elle veut profiter de l'avantage qu'elle y trouve. Une circonstance pareille fut la cause de la froideur qui régna entre la France et la Suède au commencement du règne de Louis XIV.

•5 On voit aussi que ces politiques qui ont la maladie de vouloir toujours négocier ne sont point habiles, quoiqu'ils aient fait traités sur traités; car, comme les conditions sont réciproques, un traité inutile est toujours onéreux.

20 II est très facile à ceux qui se sont fait une réputation dans les affaires d'en imposer au peuple. Comme on s'imagine que leur tête ne doit être remplie que de traités, de délibérations et de projets, on leur tient compte de toutes les actions communes.

25 « Quoi! dit-on, cet homme a toute sa quadruple alliance dans la tête, et il badine, et il joue comme moi! Oh! la belle chose! »

J'ai ouï souvent vanter - l'action du cardinal de Richelieu qui, voulant faire toucher deux millions en

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