‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 81 sur 150 · QUELQUES ÉVÉNEMENTS DE LEUR VIE · texte numérisé non relu

QUELQUES ÉVÉNEMENTS DE LEUR VIE

Il seroit difficile de trouver dans l'histoire deux princes qui se soient si fort ressemblés que Charles XII, roi de Suède, et Charles, dernier duc de

5 Bourgogne : même courage, même suffisance, même ambition, même témérité, mêmes succès, mêmes malheurs et même fin. Ils se rendirent célèbres dans un âge que les autres princes passent dans les plaisirs. Charles XII entreprit de détrôner le

lo roi Auguste, comme le duc Charles voulut dégrader Louis XI; et, lorsqu'ils étoient couverts de gloire, l'un alla perdre son armée devant Pultava, comme l'autre perdit la sienne devant Morat.

Ces princes eurent encore cela de commun qu'ils se

15 révoltèrent toujours contre leur destinée; qu'ils devinrent moins sages quand ils furent moins heureux. Ils ne manquèrent point de prudence lorsqu'elle leur fut utile ; mais ils la perdirent entièrement lorsqu'elle leur devint nécessaire.

Ils se ressemblent, en ce qu'ils cherchèrent de nouveaux ennemis à mesure qu'ils firent de nouvelles pertes; qu'ils continuèrent d'entreprendre après une défaite tout comme après une victoire. La mort de la plupart des princes tués dans les combats est un ; effet du hasard; la conduite de ceux-ci fut telle qu'une pareille mort devint pour eux une nécessité.

Quand on lit la vie de ces deux princes, on est plus touché des malheurs du duc de Bourgogne. La raison en est que celui-ci est un personnage i' original, et l'autre, une mauvaise copie d'Alexandre.

Tibère et Louis XI s'exilèrent de leur pays avant de parvenir à la suprême puissance. Ils furent tous deux braves dans les combats et timides dans la vie privée. 15 Ils mirent leur gloire dans l'art de dissimuler. Ils établirent une puissance arbitraire. Ils passèrent leur vie dans le trouble et dans les remords, et la finirent dans le secret, le silence et la haine publique.

Mais, si l'on examine bien ces deux princes, on 20 sentira d'abord combien l'un étoit supérieur à l'autre. Tibère cherchoit à gouverner les hommes; Louis ne songeoit qu'à les tromper. Tibère ne laissa sortir ses vices qu'à mesure qu'il vit qu'il le pouvoit faire impunément; l'autre ne fut jamais le maître des 25 siens. Tibère sut paroitre vertueux lorsqu'il fallut qu'il se montrât tel; celui-ci se discrédita dès le premier jour de son règne.

Entin, Louis avoit de la finesse; Tibère, de la profondeur. On pouvoit, avec peu d'esprit, se défendre des artifices de Louis; le Romain mettoit des ombres devant tous les esprits et se déroboit à mesure qu'on

5 commençoit à le voir.

Louis, qui n'avoit pour art que des caresses fausses et de petites flatteries, gagnoit les hommes par leur propre foiblesse; le Romain, par la supériorité de son génie et une force invincible qui les entraînoit.

lo Louis réparoit assez heureusement ses imprudences, et le Romain n'en faisoit point.

Celui-ci laissoit toujours dans le même état les choses qui y pouvoient rester; l'autre changeoit tout avec une inquiétude et une légèreté qui tenoit

15 de la folie.

Philippe II me paroît encore fort inférieur à Tibère. Avec de la patience, de l'inflexibilité, de la philosophie, de l'ambition, ce prince parut dans

20 le monde. Il avoit de vastes désirs, comme s'il étoit idolâtre de la Fortune, et de la modération dans les revers, comme s'il la méprisoit. Mais le mélange de ses défauts et de ses bonnes qualités étoit tel, qu'il étoit difficile qu'il eût jamais de certains succès, et

25 c'est, de ces mélanges diff"érents, bien ou mal assortis, qu'il arrive que des gens qui semblent nés pour faire de grandes choses n'en font point, et que d'autres, qui paroissent ne devoir être que des hommes médiocres, font de si grandes choses.

Philippe ne connut jamais d'autres liens que ceux de l'empire et de l'obéissance. Toujours roi et jamais homme, toujours sur le trône ou dans le cabinet, sa dissimulation, qu'il ne sut pas cacher', lui fut peu utile; mais son inflexibilité lui fut 5 nuisible. Car, comme elle ne lui permit point les tempéraments, il porta le même esprit dans tous les événements de sa vie et ne se plia jamais aux événements.

A force de rigueur, il rendit les fautes éternelles. lo Toujours dans l'excès de la justice, il ne laissa jamais expier le crime. Il cherchoit la punition comme les autres cherchent le repentir : jamais touché par les larmes, fléchi par les prières, intimidé par le désespoir. '5

Il avoit de la lenteur, et non pas de la prudence; le masque de la politique, et non pas la science des événements; l'apparence de la sagesse même, avec un esprit faux, qui infecta tous ses conseils.

Le dessein de porter l'Inquisition dans les Pays- 20 Bas 2, celui d'y établir le gouvernement espagnol, font voir qu'il ne connoissoit ni les Flamands, ni les peuples libres, ni même les hommes. Des provinces si éloignées, si étrangères à l'Espagne, et qui pouvoient se donner tant de maîtres, ne pouvoient être 25 gardées que par la force des loix.

Il flt de grandes entreprises, mais il ne sut jamais se mettre dans une situation propre à les faire réussir. Il regarda de son cabinet l'Europe, ses

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