Nota : Charles-Quint en avoit établi une espèce
provinces, ses armées, et les vit toujours mal, et passa sa vie à calculer de loin et en gros des événements que la moindre circonstance pouvoit faire manquer.
5 II ne profita point des guerres civiles de France; il y consuma vainement ses trésors, et, dans la confusion de cette monarchie, il choisit de tous les plans celui qui rencontroit le plus d'obstacles ', celui qui étoit le plus opposé à l'esprit de la nation,
10 celui qui réunissoit tous les coeurs au prince légitime.
Ignorant la vraie mesure de sa puissance, il attaqua à la fois la France, l'Angleterre et les Pays-Bas. Mais il ne vîiinquit ni le courage de Henry IV, ni la
15 prudence d'Elisabeth, ni le désespoir des provinces rebelles.
Ainsi, il ne mérita les louanges d'un prince pacifique, ni celles d'un prince guerrier. Il atfoiblit ses forces et laissa à ses enfants les mêmes terres, et non
20 pas la même monarchie.
Paul III et Sixte-Ouint ont été de grands hommes;
mais autant que l'art est au-dessous de la nature,
25 autant Sixte-Ouint est -il (sic) inférieur à Paul III.
On voit partout dans la vie de l'un quelque chose
I . De donner la couronne ù l'Infante et la marier à un prince franc ois.
de facile ; on trouve de l'afifectation dans toutes les actions de l'autre.
Sixte-Quint prit plus de peine à paroître un grand homme qu'à l'être en effet, et se mit moins dans le monde que sur le théâtre du monde. 5
Pour corriger l'idée qu'on avoit de la bassesse de sa naissance, il voulut étonner à force de hauteur; en quoi il a été plus comparable à Boniface VIII qu'à aucun de ses prédécesseurs. Et, comme si la Fortune, qui auroit pu tant faire pour lui en lui 10 donnant beaucoup moins, n'avoit pas encore assez fait, il eut de l'ambition dans la première place de l'Église, et il osa montrer de l'orgueil devant les Espagnols.
Quoi qu'on ait pu dire de sa rigueur extrême, on 15 peut l'excuser en ce qu'elle n'étoit jamais fondée que sur l'exacte justice. Du reste, il est le premier qui ait perdu la puissance temporelle des Papes, en ouvrant la porte aux emprunts : chose qui ne pouvoit être que fatale dans un gouvernement qui n'est pas 20 successif, et qui, cependant, est monarchique.
Paul III, avec un esprit naturel, mais pénétrant, un génie plein de ressources, des idées justes, une grande connoissance des hommes, fut le restaurateur du pontificat, qu'il soutint, pour ainsi dire, à 25 un fil. Il ne porta dans les affaires ni vanité, ni humeur, ni préjugé, ni prévention; il tira parti de chaque événement, et ce qui pouvoit être pour lui le fut toujours.
Ce vieillard décrépit n'avoit pas même les défauts 30 de son âge : ni la lenteur, ni la timidité, ni les
méfiances, ni l'irrésolution; et, s'il étoit prudent, il n'étoit pas moins sage.
II se trouva dans de cruelles circonstances. Le mur de séparation entre les Catholiques et les Pro-
5 testants n'étoit pas encore mis; de façon que ceux-ci, parlant habilement le langage des premiers et ne demandant qu'un concile et la réformation de quelques abus, il sembloit que les intérêts de Rome seule divisassent les esprits.
J" Le Luthéranisme surtout étoit funeste, en ce que le peuple, qui voyoit à peu près le même extérieur, croyoit n'avoir presque pas changé et sentoit peu de chose de cette infinie distance qu'il y a d'une religion à l'autre ; de façon qu'un prince qui se
15 donnoit le nom de Catholique ou un autre qui se donnoit celui de Protestant se faisoit d'abord suivre par ses sujets ; et, comme il y avoit des Protestants partout, on étoit à chaque instant sur le point de voir les princes modérés abandonner Rome pour le
20 bien de la paix, et les princes avides, pour avoir les richesses de l'Eglise.
D'ailleurs Charles-Ouint n'avoit de qualité bien connue qu'une grande ambition, et il étoit sûr que, pour protéger la religion, il attendroit toujours qu'il
25 eût intérêt à le faire.
Mais les terres papales formoient de nouveaux embarras: car, si Charles soutenoit la puissance spirituelle, il étoit toujours prêt à envahir la temporelle. Il falloit engager François l" à défendre le Pape
30 contre Charles, et Charles à défendre l'Eglise contre les Protestants. Enfin, on étoit forcé à chaque ins-
tant de changer de conduite avec des princes qui varioient toujours, et d'abandonner tous les anciens plans, dans un temps où tous les états d'Europe avoient pris de nouveaux intérêts.
Il éleva aux dignités tous les gens de mérite qu'il 5 put trouver et les intéressa à la défense commune.
Le Concile, que ses prédécesseurs avoient tant craint, tant promis, tant refusé, il l'accorda; et, sans s'émouvoir de ce qui s'étoit passé à Constance et à Bâle, il vit qu'il étoit dans d'autres circonstances : 10 que sa querelle étoit celle de tout le clergé; que, dans un temps où l'esprit général étoit de corriger, il falloit, par un concile, prévenir les assemblées laïques et se conserver par là le jugement des dogmes et le droit de réformer. 15
Il jugea que, la plupart des princes ayant perdu le respect pour le pontificat, c'est-à-dire pour cette puissance qui n'est défendue que par le respect, il falloit qu'il se rendît lui-même considérable par une armée, et qu'il facilitât par là les négociations. 20
Il regarda avec attention les différents effets de cette fermentation générale qui étoit dans l'Europe, profita des uns, se joua des autres, et sentit toujours le premier ce qui pouvoit lui nuire ou le servir.
Lorsque Charles-Quint eut pris le mauvais parti 25 de régler lui-même les disputes de religion, le Pape qui savoit bien que, dans ces sortes d'affaires, il n'y a point de conciliation, et que tous les partis sont extrêmes, ne fit que rire de la malhabileté de ce prince, qui alloit s'attirer contre lui les Protestants 30 et les Catholiques, et il ne se vit jamais plus à la tête
des affaires de la religion que dans le temps que l'Empereur crut qu'il l'en alloit exclure.
Charles, dont les affaires étoient embarrassées avec toutes celles du monde d'alors, lui manqua souvent, 5 et il ne se piqua jamais ; et cela put bien lui faire changer d'intérêts, et jamais de conduite.
Enfin, il mourut après avoir relevé le pontificat et fait à sa famille, dans des temps si difficiles, un des grands établissements qu'aucun pape ait jamais pu 10 faire '.
Le duc de Ma3-enne et Cromwel semblent s'être trouvés dans les mêmes circonstances; mais la politique vouloit que le premier se fît roi, et non pas
15 le second.
On avoit attaqué la royauté en faisant mourir Charles; on n'avoit attaqué que le Roi en assassinant Henr}-. Le but de la faction d'Angleterre étoit d'abolir le titre; celui de la faction de France,
20 de le porter dans une famille catholique. Cromwel, se faisant roi, détruisoit l'esprit de sa faction; le duc de Mayenne, prenant la couronne, fortifioit celui de la sienne.
Le duc de Ma3'enne fit des fautes irréparables.
25 II mit la couronne en dépôt sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, c'est-à-dire qu'il rappela la fidélité de la nation à la maison de ses rois. Bientôt,
I Les duchés de Parme et Plaisan;e.
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il fit pendre les Seize, à cause de leurs excès, et, par là, il acheva de détruire l'esprit qui agitoit son parti. Cromwel tua bien de sa propre main quelques-uns des siens qui n'obéissoient pas; mais il n'eut garde de les punir de leur fureur contre le parti opposé, s Il se servit quelquefois de moyens violents pour faire passer ses gens d'une extravagance à une autre ; mais le duc de Mayenne les employa pour donner à son parti de la modération, c'est-à-dire pour le faire périr. lo
Quoiqu'on ne puisse guère trouver des âmes plus différentes que celle de Cromwel et celle de César, cependant on ne peut pas dire que l'Anglois ait été inférieur au Romain par le génie.
Les grands hommes vont à leur but par une route; is Cromwel y alla par tous les chemins. On peut, avec de la pénétration, découvrir la chaîne des desseins des autres; cela fut impossible avec celui-ci. Il alla de contradiction en contradiction; mais il alla toujours, tel que ces pilotes que presque tous les vents 20 conduisent au port. Il gouverna les Anglois comme si lui seul avoit eu une âme. Il n'eut aucun confident : tout le monde fut sa dupe; et tel fut le succès de ses desseins que ses complices mêmes en furent épouvantés. 25
Le dernier crime qui le porta, semblable à ceux que vantent les fables, parut d'abord faire horreur à la Nature entière. Mais lui prit de sang-froid le gouvernement, jeta partout l'épouvante, fit succéder le respect à la haine et força les rois les plus super- 30 bas à couronner l'injure et à devenir ses alliés.
RÉFLEXIONS SUR QUELQUES PRINCES l8l
Henry III, roi de France, et Charles P", roi d'Angleterre, étoient des princes foibles et superstitieux, toujours embarrassés dans des procédés personnels, 5 pleins de préventions dans leurs haines et leurs amitiés, également prêts à tout entreprendre et à tout céder, toujours mal à propos hardis ou timides, ayant quelque soin de se faire aimer de leurs courtisans, aucun de se rendre agréables à leurs
lo sujets.
Il y a des conjonctures où les plus petits génies peuvent gouverner assez bien; il y en a d'autres où les plus grands esprits sont étonnés : l'art de régner est quelquefois l'art du monde le plus aisé, et quel-
15 quefois le plus difficile.
Dans la prospérité d'une monarchie, un prince peut être méprisé impunément; car la force du gouvernement supplée à la foiblesse de celui qui gouverne. Mais, lorsque l'État est dans sa décadence,
20 il n'y a que le respect pour la personne du prince qui puisse suppléer à la foiblesse des loix, et, pour lors, ses imperfections et ses vices sont les vraies plaies de l'État.
De la haine que l'on conçut pour la personne
25 de Charles, on passa peu à peu au mépris. Au contraire, du mépris que l'on eut pour la personne de Henry, on passa insensiblement à la haine. Et cela est fort extraordinaire, car ces deux princes
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n'avoient pas d'assez grandes qualités pour mériter d'être haïs.
La vie privée de Charles étoit admirable, et le censeur le plus austère n'auroit pu 3^ rien trouver à reprendre. Henry avbit des vices qu'un particulier, 5 qui en peut espérer le secret, ne sauroit avoir sans rougir.
Mais Charles étoit né avec une telle incapacité pour gouverner qu'il n'y en a point d'exemple dans les histoires, pas même dans celle de Henr}^ III. i^
Il y a des imbécillités qui sont telles qu'une plus orrande imbécillité vaudroit mieux.
Louis XIII en est un exemple : un degré de moins de foiblesse auroit rendu ce prince le jouet des événements, parce qu'il auroit gouverné par lui- is même; un degré de plus de foiblesse le rendit plus puissant que tous ses prédécesseurs, parce qu'il resta sous la main d'un ministre dont le puissant génie dévora l'Europe. Il est vrai qu'il n'obtint d'autre gloire que celle de cet empereur tartare qui conquit 20 la Chine à six ans.
Henry III trouva la France depuis longtemps agitée par les guerres civiles. Charles les fit naître en Angleterre : il força, pour ainsi dire, les Anglois à lui disputer tout; et, si quelques circonstances, 25 qu'il ne devoit pas espérer, ne l'avoient pas mis en état de faire la guerre, on auroit vu une chose bien extraordinaire : un grand monarque abattu dans un moment, sans aucune conspiration contre sa personne, sans effusion de sang, sans combat, et par 3'> la seule puissance civile.
Comme Henry III a été le martyr de ses vices, je m'étendrai un peu sur ce prince, sur le caractère d'esprit qui régnoit à sa cour et l'état où étoit pour 5 lors sa nation.
Il étoit affoibli par les deux choses les plus capables de perdre les hommes : la mollesse et la superstition.
Un vice qui n'est malheureusement inconnu qu'aux 10 nations barbares fut porté à sa cour jusqu'à une licence effrénée.
Les femmes, qui avoient joué un si grand rôle à la cour de François I^r, à celle de Henry II, et dans les différentes régences de la reine Catherine, ne 15 manquèrent pas de décrier ce règne; et, comme elles donnoient le ton et pouvoient tout dans un parti dont les jeunes gens et les dévots étoient l'âme, elles lui jouèrent des tours au-dessus de leur sexe et échauffèrent encore plus la Ligue que les prêcheurs. 20 Le Roi, qui portoit la fureur jusqu'à les haïr, les décrioit de son mieux. Il publioit leurs galanteries, et, qui pis est, de certains défauts secrets que la pudeur cache encore après qu'on l'a perdue. Instruit, par ses mignons, de tous ces détails, il ne s'entre- 25 tenoit que de ces sortes de discours, qui sont heureux quand ils ne sont qu'inutiles, et qu'on ne pardonne pas même à l'oisiveté des particuliers.
Comme la reine de Navarre avoit fait des railleries
sanglantes sur les débauches de la Cour, le Roi ne l'avoit pas épargnée sur ses galanteries, et ils trouvèrent, l'un et l'autre, mille occasions de se venger.
La duchesse de Montpensier, furieuse d'un secret révélé, forma elle-même Jacques Clément à son détes- 5 table parricide; on a cru même qu'elle l'y engagea par ses faveurs.
Les favoris tenoient le Roi, pour ainsi dire, dans un sérail et ne vouloient le laisser échapper ni à sa mollesse, ni à leur ambition. 10
Ils lui faisoient mettre sans cesse de nouveaux impôts sur le peuple, dont ils se saisissoient d'abord; et, comme ils n'étoient point liés à lui par l'honneur ni par îe devoir, mais par les plaisirs, ils se soucioient peu de le rendre méprisable au peuple par ses vices 15 ou odieux par ses prodigalités.
Lorsqu'un prince foule ses sujets, il faut, au moins, qu'il leur fasse envisager quelque utilité qui les séduise, et qu'il ne les afflige pas au point de leur faire voir qu'ils se sont privés de leur nécessaire pour 20 ses voluptés. Ce qui détermina, à la fin, le peuple de Rome à abandonner Néron, c'est que, dans une famine, il apprit que trois vaisseaux d'Alexandrie étoient arrivés chargés de poussière pour les lutteurs. 25
Comme les favoris craignoient les affaires et re^rardoient l'argent destiné à la guerre ou au maintien de l'Etat comme une conquête faite sur eux, ils prenoient souvent, mal à propos, la voie des adoucissements et des pardons. Insolents dans le cours de leur 30 fortune et timides dans le terme, ils consternoient la
majesté royale après l'avoir fait monter jusqu'aux nues, abusant également du pouvoir pour l'outrer ou le dégrader sans mesure.
Il seroit difficile de dire si la reine-mère fit plus 5 de mal aux Catholiques, aux Huguenots, au royaume ou aux rois, ses enfants.
Dans ses différentes régences, elle n'avoit employé que la finesse. Pleine de ces petits artifices que le cœur et l'esprit d'une femme produisent si aisément, 10 elle avoit fait entrer dans le cabinet toutes les intrigues des ruelles, et les galanteries des filles de sa cour étoient les plus grands ressorts de sa politique. Enfin, elle parvint à décrier la souveraineté même, en faisant regarder les paroles, les actions, les faveurs 15 de nos rois, comme des pièges où il n'y avoit que les dupes qui se laissassent surprendre.
Quoiqu'elle eût une espèce de courage, elle ne songea qu'à abaisser celui du Roi : elle lui donna toujours de la méfiance et avilit son autorité pour 20 qu'il la lui remît entre les mains.
Le Roi, dont les débauches étoient connues, avoit le foible de croire qu'il les rachèteroit par des pratiques extérieures; mais sa dévotion étoit soupçonnée, à mesure qu'elle devenoit publique, et l'on jugeoit 25 toujours de sa religion par ses mœurs.
Il s'étoit répandu dans la nation un certain esprit de zèle qui ne distinguoit plus le Catholique d'avec le Protestant par les pratiques religieuses. Car, si cela avoit été, quel prince auroit passé pour plus 30 catholique que Henry III? Mais on regardoit comme Catholique celui qui étoit prêt de verser le sang des
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Protestants, et comme Protestant celui qui étoit disposé à répandre le sang des Catholiques.
Cependant, les progrès des Guises étoient si rapides que l'on sentoit déjà le besoin que l'on auroit du parti huguenot; mais le moindre ménagement étoit s une tache d'hérésie.
Le Roi n'empêcha point les États de déclarer qu'il falloit faire la guerre aux hérétiques ; mais, sitôt qu'ils l'eurent fait, cette résolution devint le sentiment unanime de la nation, et, le Roi ne faisant pas cette i'^ guerre, cela donna occasion de former une ligue et de recourir à une autre autorité qu'à celle des loix.
La foiblesse de la Cour fît d'abord croire que la religion étoit en danger. Cela fit que les peuples '5 intimidés mirent leur confiance dans les Guises, et, de l'autre côté, la force des Guises augmenta la foiblesse de la Cour.
Dans les guerres civiles ordinaires, quelque reste du ton ancien peut subsister. Il peut arriver que l'or- 20 dre soit troublé, et non pas à tous égards anéantie Mais, lorsque l'opinion du péril de la religion met les armes à la main, pour lors tout est confondu; tout le monde devient un personnage important : car chacun a un intérêt égal à la chose et est, pour 25 ainsi dire, partie principale.
C'est pour lors que tous les esprits sont outrés; que les intérêts de l'État sont sacrifiés au succès de l'idée de chacun; qu'il ne reste plus de liens dans
I. [Entre les lignes :] On peut, avec les principes du gouvernement, combattre pour ou contre le gouvernement.
RÉFLEXIONS SUR QUELQUES l'RINCES 187
la société que ceux d'une haine et d'une fureur commune; que les gens les plus foibles s'emparent du pouvoir pour mettre à leur tête les plus fourbes qui se présentent; que toute extravagance est écou- 5 tée, et que l'hypocrisie prend la place des mœurs, des vertus et des loix".
La puissance du roi d'Espagne et les ménagements que les autres états avoient pour les hérétiques avoient fait penser aux moines qu'il importoit à la
10 religion catholique que ce prince eût l'empire catholique; ainsi ils lui étoient tous dévoués. Les papes, qui craignoient d'être subjugués si la puissance devenoit unique, n'étoient pas si catholiques que les moines, qui sont des enfants perdus, qui n'ont jamais
15 dans la tête que deux ou trois principes de théologie, avec lesquels ils vont toujours en avant, sans avoir jamais deux craintes à la fois.
Les grandes qualités du duc de Guise achevoient de dégrader le Roi. Il n'y a guère d'exemple dans les
20 histoires qu'un étranger ait été porté à la puissance par l'adoration des peuples; celui-ci disposa de la haine des François contre les princes et les seigneurs François 2.
Le Roi, qui voulut faire voir qu'il étoit zélé pour
25 la religion catholique, souffrit que ses sujets fissent une ligue pour la conserver, et, comme si l'État
1 . [En marge :] Voir si je ne pourvois pas mettre là Penthousiasme.
2. [En marge :] Mettre ici que le Calvinisme étoit plus contraire aux rois que le Luthéranisme, lorsque l'un se vantoit d'être
- plus conforme à ce que Jésus-Christ avoit dit, l'autre, à ce que les Apôtres avoient fait.
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n'étoit pas lui-même une ligue, il autorisa celle-ci, au lieu de regarder tous les partis du haut du trône.
Il y avoit dans l'esprit de la nation, une fureur impuissante de s'entredétruire ; mais les Catholiques, en faisant la guerre, servoient les Huguenots, qui s s'établissoient par là, et qui, en arrachant des édits, mettoient de leur côté les loix.
Lorsqu'une religion naît dans un état, et qu'ayant paré les premiers coups qu'on lui a portés, fortifiée par les disgrâces, elle est parvenue à se soutenir par lo sa puissance même, il est contre la politique de l'attaquer. Il ne faut point craindre qu'elle s'étende ; car les prosélytes ne se font que, lorsque les questions sont indécises et que chacun s'imagine être encore dans la même religion. Mais, lorsque la séparation 15 est faite, que les noms sont donnés et reçus, que chacun a pris son parti, les prosélytes sont rares. Il est donc, pour lors, de l'intérêt de la religion dominante de laisser l'autre se refroidir dans la paix; de disputer le pouvoir, et non pas les commodités du 20 culte; enfin, de rendre ses ennemis artisans et laboureurs, et non pas soldats i.
Le Roi étoit très malheureux : il ne pouvoit persuader à ses sujets catholiques qu'il fût catholique, et il étoit personnellement chargé, dans l'esprit de ses 25 sujets protestants, d'un rôle principal dans l'affaire de la Saint-Barthélémy; et, si l'on fait bien attention aux noirceurs qui la précédèrent, à la fureur avec laquelle elle fut exécutée, à l'insolence avec laquelle elle fut
I. Le corps protestant a été abattu en France par l'édit de Nantes; ce sont les faveurs qui l'ont détruit, et non pas les épées.
soutenue, on avouera que rien n'étoit plus capable de décrier un prince pour jamais.
Il étoit dans ces circonstances, lorsque les assassinats du duc de Guise, du Cardinal, son frère, et de
5 l'archevêque de L^'on, glacèrent ses amis et rendirent furieux, ses ennemis.
Il est aussi impossible d'approuver ce qu'il fit que la manière dont il le fit, et, quelle que fût sa situation pour lors, il faut, pour l'honneur de la vertu et
10 en faveur de la nature humaine, détester cette action, ou n'en pas juger.
Sixte-Ouint fit assembler les cardinaux : « Mes frères, leur dit-il, le roi de France a fait mourir un cardinal, comme si Dieu n'étoit pas dans le ciel, et
15 comme si nous n'étions pas sur la terre. » Il excommunia le Roi. Proscription fatale, qui, dans les circonstances de ces temps-là, exposa sa vie à chaque instant ' !