‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 83 sur 150 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Vous voulez, Phérès, que je vous parle du prince

qui règne à Sicyone; je vais vous dire ce que j'en sais.

Alcamène est né avec un génie supérieur, et,

5 cependant, il est soumis à l'ascendant de tout autre

génie.

Il a peu de défauts qui partent d'un mauvais naturel ; son esprit y entre toujours pour beaucoup, et son cœur, pour peu de choses, lo II a un certain goût malade qui le porte à se montrer pire qu'il n'est; le caractère de son esprit, à l'égard des vices, est de chercher à paroître en avoir, comme un témoignage de liberté et d'indépendance.

15 II a pour les hommes un souverain mépris; il croit aux talents, et il ne croit point aux vertus.

•Cela fait qu'il ignore absolument cette distance infinie qu'il y a entre l'honnête homme et le méchant, et tous les différents degrés qui sont entre ces deux -o extrémités.

Auprès de lui, le privilège qu'a la vertu, c'est qu'elle ne nuit pas.

Aucun homme n'a mieux senti que lui le ridicule des personnes, et souvent n'a plus ignoré celui des choses.

Fait pour la société, il devoit être l'idole de sa nation, soit qu'il fût un homme privé, soit qu'il en fût 5 le maître.

Au lieu de cette gêne qui régnoit à Sicyone, Alcandre a mis une certaine facilité dans le commandement et l'obéissance; qui fait que, quelques inconvénients qu'on éprouve, on aime encore mieux lui obéir. i'>

Les paroles qu'il a si admirablement dites sont toujours des reparties, comme s'il s'étoit refusé toutes les choses charmantes qui ne naissoient point de l'occasion, et qu'on ne l'obligeoit pas de dire.

Il se joue du travail des politiques : ses saillies sont 15 ses principes; ce qu'ils méditent, il le rencontre; un instant lui donne tout ce qu'ils ont réfléchi.

Il a une indifférence pour les événements qui ne convient qu'à ceux que le Ciel n'a pas fait naître pour déterminer les événements. 20

Il a le cœur ferme et l'esprit timide; mais cette timidité lui vient autant de la peine qu'il a à faire du mal que d'aucune foiblesse d'âme.

Il est heureux de vivre dans un siècle où l'obéissance prévient pour ainsi dire le commandement ; 25 car, s'il eût régné dans des temps de trouble, la disposition de son esprit étoit telle qu'il n'auroii jamais assez osé, et qu'il auroit trop entrepris.

Ce n'est pas qu'il ne frappe quelquefois des coups hardis; mais il faut beaucoup travailler pour lasser 30 sa clémence. Pour lors, il étonne ceux qui l'ont

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