I. HERMÈS. — DISCOURS PRELIMINAIRE
Tont précédé dans la même carrière : mais les vues des autres semblent lui devenir propres par la clarté nouvelle qu'il y répand; et celles que personne ne peut lui disputer semblent seules donner à Y Analyse de F entendement cette utilité qui devait devenir évidente et générale pour n'être pas toujours contestée : c'est Condillac qui, le premier, a procuré aux ouvrages qu'on appelait de métaphysique autant de lecteurs qu'aux ouvrages qu'on appelait de goût ; et ce n'est pas le charme de son style, dénué de toute autre beauté que celle de la lumière, qui a pu attirer et fixer les attentions et les applaudissements, c'est cette lucidité des expressions et des idées, qui représente les objets sans y rien ajouter, et sans leur rien ôter... Appelé par la célébrité qu'il avait acquise dans toute l'Europe à l'éducation de l'infant duc de Parme, les ouvrages qu'il fait pour l'instruction d'un enfant préparent une révolution dans l'enseignement de tous les peuples.... Quoique introduit en voyageur, en quelque sorte, dans le domaine des Kepler et des Newton, il ne marche pas à leur suite, mais à leur côté ; il n'est pas leur semblable^ mais il est leur égal : en expliquant leurs découvertes, il pénètre dans tous les secrets de leur génie, qu'il semble communiquer à ses lecteurs (1). » Enfin, comme grammairien, il se plaça fort au-dessus même de Dumarsais ; il montra comment toutes les langues ne sont que des méthodes analytiques, et la philosophie grammaticale se trouva riche d'une grande idée de plus.
La Gramnaire de Condillac est, sans contredit, l'ouvrage le plus parfait qui existe en ce genre dans aucune langue. Elle est divisée en deux parties : dans la première, l'auteur, partant de la simple sensation^ explique en peu de mots, et pourtant d'une manière extrêmement claire et même très-élémentaire, l'origine de la génération de nos idées et des opérations de notre âme; il montre par quelles combinaisons se forme la proposition, dont l'analyse est le sujet de la grammaire simple ou élémentaire. Il passe ensuite à l'analyse du discours, et, commençant par le langage d'action, qui est le résultat nécessaire de notre organisation, il fait voir comment les hommes ont été conduits à imaginer des signes artificiels et à les substituer aux signes naturels : je dis des signes artificiels et non pas arbitraires, car ceux-ci n'auraient eu aucune espèce de droit à l'assentiment général, et n'auraient sûrement pas été adoptés ; mais une loi aussi simple qu'universelle, l'analogie, a dirigé, sans qu'ils
(l) Leçons des écoles noftnales, ti I, p. 165, première leçon sur V Analyse de l'entendement.
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s'en doutassent, les inventeurs de^ lanj^ues dans la création des signes arliflcids. De ces considérations générales sur la formatioii [ dus langues et sur leur progrès, Condillac passe à celles qui ont ' pour objet l'arl d'analyser nos pensées, et démontre que les langues elle^-memcs ne sont que des méthodes analytiques plus ou moins parfaites ; idée heureuse, et <|ui peut devenir féconde eu résultats importants. Enfin, il développe les parties de la proposition considérées comme éléments grammaticaux du discours ; et, d^ns tous ces développements, brille une philosophie profonde et lumineuse, et surtout celte analyse ingénieuse et sûre qu'aucun écrivain u'a possédée au môme degré que (^jndillac. La seconde partie de sa Grammaire renferme les applications des principes exposés dans Is première ; il s'y rapproche davantage des grammairiens qui l'avaient précédé, et particulièrement de Uumursuis, de Bauzée et de Duclos, dont les Remarques mr la Gi-ammaîrv de /'arl-Iiitifal annoncent un grammairien philosophe il un excellent métaphysicien, comme ses autres ouvrages prouvent qu'il réunissait à une grande finesse d'esprit le talent de rendre ses idées avec beaucuiip de gi'Ace, de pureté et de correction.
Le dernier et le plus parfait peul-ètre des écrits de Condillac est la Logique, qu'il composa pour l'éducation de la jeunesse polonaise, sur l'invitation d'un gouvernement éclairé, qui s'honora lui-mâme eu sollicitant un pareil ouvrage. Ce sont les mêmes principes, c'est la m*^me méthode que dans sa Grimmiire, mais présenlés d'une manière plu? serrée, plus précise, et pour ainsi dire plus substantielle, en sorle que celle Logique pourrait, jusqu'à certain point, tenir lieu de ses autres ouvrages, et il sera désormais bien difficile de faire un véritable progrès dans la métaphysique et dans l'analyse logique, au point où ces deux sciences sont portées aujourd'hui, si l'on ne commence par étudier avec soin et par se rendre propre la méthode de Condillac (1).
D'autres auteurs ont écrit sur la science grammaticale avec succès et en véritables philosophes; mais ils existent encore, et il ne m'appartient ni de les juger, ni d'assigner la place qu'ils peuvent occuper parmi les grammairiens illustres. On a même pu voir que, dans tout ce que j'ai dit précédemment , j'ai cherché à m'appuyer,
(1) L'n fait remarquable dnns l'hiitoire dei «cieacei et de la philosophie ptimî
nouK, c'est que les trois plus habiles g ra m m ai Hem que nous ayons eus : Arnanld, Dumarsais et Condillac, ont donne successivement les trois meilleurs tr&ilM de logique.