I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE
le Monde modef^ne, est un de ces monuments qui étonnent Timagi- / nation ; on a peine à concevoir comment un seul homme a pu entreprendre et exécuter un pareil ouvrage ; il rappelle, en quelque sorte, les héros d'Homère; c*est Ajax ou Diomède enlevant, sans effort, un rocher énorme, que plusieurs hommes ordinaires auraient eu peine à ébranler.
Les mots sont les signes des choses (1), ou du moins des idées que nous nous en formons : Court de Gébeiin part de cette observation essentielle, pour di>iser son ouvrage en deux classes principales : Tune, où il traite des mots ; l'autre, où il s'occupe des choses. Analyser l'instrument vocal, et, par cette analyse, s'assurer des divers éléments dont est composé le langage ; déterminer, par des recherches et par des comparaisons multipliées, la valeur que Ton assigne à chacun de ces éléments, qui ne sont autre chose que ceux de l'alphabet lui-même ; montrer comment on trouva le moyen de fixer ces éléments, c'est-à-dire comment on trouva l'écriture, qui ne dut être d'abord qu'une peinture des objets signifiés par les sons ; l'origine du langage et de l'écriture étant trouvée, la faire ser\'ir de fondement à un dictionnaire comparatif des langues, et aux principes de l'étymologie ; élever sur ceux-ci l'édifice de la grammaire universelle, et de là entrer dans les détails des langues les plus célèbres, anciennes et modernes ; donner les dictionnaires des étymologies grecques, latines, hébraïques, françaises, etc.: telle est, à peu près, l'idée du travail qu'il avait entrepris sur les mots. L'explication des antiquités allégoriques, telles que les mythologies, les fables sacrées, les cosmogonies ; des antiquités historiques, telles que l'origine des arts et des connaissances humaines, la géographie, la chronologie, les lois agricoles, l'astronomie, et une foule d'autres objets importants, entraient dans le plan de la seconde partie, à laquelle on devine, d'ailleurs, que la première servait de base. D'Alembert demandait, dit-on, avec étonnement, si quarante hommes de lettres devaient achever cette entreprise : Court de Gébeiin s'en chargea seul, et l'exécution en était déjà très avancée, lorsque la mort l'enleva aux lettres et à une science qu'il cultivait avec de si brillants succès.
La Grammaire universelle, qui forme le tome II du Monde pn^ milif, est un ouvrage extrêmement intéressant, plein de recherches curieuses, de choses nouvelles et de vues quelquefois très-ingénieuses ; le style en est agréable et facile, peut-être un peu difi*us,
(1) Voy. le plan général du Monde primitif.
AI'PENniCE.
défaut qui parait 6lre généralement celui de l'auteur. Il paraît avoir particulièrement adopté les principes cl la partie systématique de la Gi-ammaire yénérate ri raisonnée, que Bauzén donna en 1767; mai» cet ouvrage, quoique l'un des meilleurs et des plus complets qu'il y eût alors, a plusieurs défauts essentiels : des divisions oiseuses et beaucoup trop multipliées, des analyses peu exactes, et des déHuitloiis quelquefois fausses, un slyle lourd et extrêmement diffus, voiU ce qu'on peut reprocher au livre do Bauzée, et ce qui en rend In lecture pénible et fatigante. On y trouve cependant de fréquents IraitN de lumière, des morceaux ob brillent un esprit vraiment philosophique, et une métaphysique Ône et profonde : enlln, Bauzée tient nu rang distingué parmi nos plus savants et nos plus habiles grammairiens.
Le siècle précédent fut celui de l'imagination, de l'éloquence et des arts ; le nfltrc a été celui de l'analyse et de la philosophie : il s'y est m&me trouvé un asse;; grand nombre d'écrivains qui ont possédé à la fois les avantages distinctifs du stécio précédent et ceux du nûtre. Oui pourrait nier, enBn. que J.-J. Rousseau, Bnffon, Helvëtius, Voltaire, etc., n'aient réuni au plus haut de^ré l'éioqueuce ù la philosophie, les qualités brillantes de l'imagination h celles d'un jugement sévère el d'une analyse souvent rigoureuse? Cependant le mérite de cette analyse, son importance el son étendue, hors des sciences mathématiques surtout, n'élaienl pas trèsexactement appréciés par ceux mêmes qui s'en servaient avec le plus de dextérité, el qui lui devaient leur supériorité la plus incontestable. 11 était réservé h Condillac de perfectionner ce puissant el heureux instrument do nos connaissances, et de montrer qu'il n'y a pas une science, pas un art utile, auxquels il no puisse s'appliquer immédiatement et avec le plus grand succès. Condillac avait longtemps caché sa vie, suivant le précepte des anciens sages ; mais ce temps de retraite et d'obscurité, il l'employa à étudier les ouvrages des plus célèbres métaphysiciens, et principalement de Locke, qui avait créé, en quelque sorte, la science analytique de l'entendement humain (f); ill'employa surtout à méditer sur l'origine et la génération de nos idées et de nos connaissances.
II J'ignore, » dit un des philosophes les plus éloquents que nous ayons aujourd'hui (i), "j'ignore si Condillac a eu moins, autant, ou plus de vues nouvelles sur l'entendement que les philosophes qui
(1) Voy. la noCe 7 & b flti du Di8< (3) [Oarat.]