NOTICE
DE
Au milieu des rapides ravagées du fléau (2) qui, Tan dernier, dévastait la France, et particulièrement la ville de Paris, les sciences et les lettres avaient a peine le temps de compter leurs pertes et d'en mesurer retendue. 11 est vrai que le nom de M. Thurot a été distingué dans ces listes funèbres et n'a point manqué d'hommag^es; mais il fallait des moments plus calmes pour apprécier pleinement le mérite d'un philosophe qui avait beaucoup plus aimé l'étude que la célébrité, qui rendait modestement d'éminents services, et les croyait assez récompejisés quand ses concitoyens en profitaient. Malgré son dévouement inaltérable à tous les grands intérêts de sa pairie, jamais il n'a recherché l'éclat des fonctions politiques : une carrière littéraire, honorable plutôt que brillante, a suffi à son ambition ; et, quoiqu'il eût,
(i) [Paris, 1833, in-8°, sans nom d'auteur.] (2) [Le choléra.]
en divers g'enres, acquis une très-vaste science, il s'est tellement abstenu d'en étaler les richesses, qu'on ne les a pu connaître qu'à mesure qu'il a eu besoin de les employer. Nul n'a song'é moins que lui à préparer les matériaux de son propre élog'e; il en a laissé tout le soin à ceux qui voudraient étudier ses ouvragées, et recueillir les souvenirs de sa vie privée.
Jean-François Thurot naquit le 24 mars 1768 à Issoudun, où son père, homme d'un esprit cultivé, consacrait aux lettres et même à la philosophie les loisirs que sa fonction de notaire pouvait lui laisser. M. Thurot père avait fait pour son propre usage une analyse de V Essai de Locke sur f entendement humain, et il est fort permis de croire que ce travail n'a pas été sans influence sur la direction des études de son fils, qui en a toujours conservé précieusement le manuscrit. Cependant la ville d'Issoudun possédait un collège, dont le principal, nommé Duplessis, exercé par une longue expérience à discerner les talents des élèves, ne tarda pas à remarquer ceux du jeune Thurot, et prit un soin particulier de les cultiver. Cette bienveillance inspirait au disciple une vive reconnaissance, qui aurait été un assez sûr gage de ses progrès, s'ils n'étaient devenus de jour en jour plus sensibles. Jusqu'à l'âge de quatorze ans, François Thurot eut le bonheur de fréquenter une école publique sagement gouvernée, sans cesser d'habiter la maison paternelle : c'est de toutes les chances d'éducation la plus favorable et la moins périlleuse en de telles années; elle avait pour lui d'autant plus d'avantages que son père et un ami de son père lui servaient de répétiteurs.
Taidaient de leurs conseils et dirig^eaient immédiatement le cours de ses premières études. Il était l'aîné de cinq enfants : une sœur, veuve du receveur de Tarrondissement d'Issoudun (1), et un frère, auquel un de ses ouvrages est dédié, lui survivent.
Au mois de septembre 1782, lorsqu'il venait d'achever la partie d'études classiques qui portait alors et qui a l'épris le nom de troisième, son père le conduisit à Paris, et le fît entrer comme pensionnaire au collège de Navarre, où il recommença de suivre, au milieu d'un bien plus grand nombre d'émulés, les leçons que ce nom de troisième désignait. Un élève aussi studieux ne pouvait manquer de s'y distinguer : il obtint en seconde et en rhétorique plusieurs de ces récompenses solennelles qui sont les prospérités du jeune âge, quelquefois les plus doux souvenirs que les âges suivants conservent, et qui demeurent en effet mémorables ^ quand elles préludent, comm'e il est arrivé pour M. Thurot, à d'honorables travaux littéraires.
Il a laissé une note manuscrite, où il dit qu'en septembre 1785, après avoir fini sa rhétorique, il sortit du collège de Navarre pour entrer immédiatement à l'Ecole des ponts et chaussées. On est donc fondé à croire qu'il a été assez heureux pour échapper aux leçons de philosophie scolastique qui succédaient à celles de littérature, et qui, le plus souvent, n'imprimaient aux jeunes esprits que de bien fausses directions. C'est un fait assez remarquable, dans la vie d'un des meilleurs philosophes de
il) [M. Giiif^neau. M"« Galgncau (Lucile Thurol) est morte en 1845.]
ces derniers temps, qu'il n'ait étudié la métaphysique des écoles qu'après s'être mis en état de l'apprécier et lorsqu'elle ne pouvait plus altérer la rectitude naturelle de ses pensées. Fils d'un disciple de Locke, il avait dû être entraîné de bonne heure dans les voies de l'observation et de l'analyse.
Attaché pendant quatre ans au corps des ponts et chaussées, il y prit, dans la société de M. Dupuy de Torcy, le g*oût des sciences exactes, l'habitude de ces méthodes rigpoureuses qui sont la vraie philosophie, et qui depuis ont présidé à tous ses travaux. Toutefois il n'avait point interrompu le cours de ses exercices littéraires : en s'acquittant avec zèle de ses devoirs d'élève ingénieur, il trouvait le temps de se livrer à bien d'autres études; car les écrits qu'il a publiés peu d'années après annoncent un très-riche fonds de connaissances mûrement acquises.
Il n'avait que ving't-unans quand la révolution de 1789 éclata : elle lui inspira l'espoir d'un rég'ime social plus équitable et plus sag^e. Ce fut sans aucune vue d'intérêt personnel, et même sans enthousiasme, mais avec une conviction profonde, qu'il embrassa la cause nationale, à laquelle il est resté invariablement fidèle, s'associant à tous les efforts g^énéreux tentés pour la défendre, ne participant à aucun des actes qui pouvaient la cornpromettre ou la flétrir.
Les événements de 1789 n'eurent aucune influence sur le chang'emenl qui, à celte époque, s'opéra dans sa position individuelle : il devint sous-lieutenant de la compagnie des pompiers de Paris, attiré dans ce corps
par son compalriote et son parent, M. Moral, qui l'avait réorganisé et long'teinps dirigée avec le plus heureux succès. Peu d'années après, tous les officiers de cette compagnie ayant été congédiés, M. Thurot se chargea de l'éducation des deux fils de M. Le Gouteulx de Ganteleu (1) : cette fonction convenait spécialement à un obser* vateur des développements de Tintelligence humaine. En instruisant de très-jeunes élèves, en s'efforçant d'accélérer et surtout d'assurer leurs progrès, un philosophe fait sur eux, pour son propre compte, un cours d'idéologie expérimentale; il est en présence de la plupart des faits qui peuvent éclairer la théorie de la pensée et du langage, servir à l'histoire de l'origine et de la communication des connaissances. C'était à Âuleuil que M. Thurot dirigeait les études des jeunes Le Gouteulx : il eut le bonheur de s'y trouver en relation avec Gabanis et les autres sages qui composaient la société de madame Helvétius; il s'éclaira de leurs lumières, se forma sur leurs exemples, et gagna pour toujours leur estime: Auteuil fut son premier asile en ce temps d'orages poliliques; mais il en alla bientôt chercher un plus sûr a Issoudun, au sein de sa famille, qui l'avait pressé de se réfugier auprès d'elle. Il y passa ces onze horribles mois dont le souvenir est encore aujourd'hui une calamité, puisqu'il n'a pas cessé de servir de prétexte aux calomnies et aux manœuvres des ennemis de la liberté publicjue.
(i) [Député aux états généraux de 1789 par le tiers-état du bailliage de Rouen. 11 s*oc€upa spécialement des questions de finance.]
science austère et pourtant féconde» qui se place entre la philosophie et la littérature pour les rattacher Tune à Tautre. La g*rammaire universelle est la partie la plus importante, la plus positive et peut-être aussi la plus vaste de la log'ique ou de l'art de penser : elle est encore la plus solide base de l'étude des lang^ues et de Tari d'écrire. Telle en effet se présente la théorie du langpag'e dans certains morceaux de Platon et d'Aristote, de Cicoron et de Quintilien, en d'estimables livres de Sanctius et de Jean-Gérard Yossius, dans quelques lignes de Bacon et de Descartes, dans la Grammaire générale de Port'Royal et dans les ouvrages des philosophes du dix-huitième siècle qui ont étendu ou modifié la doctrine de Locke. Aux yeux du traducteur de Harris, les noms mêmes de Regnier-Desmarais, de d'Olivet, de Girard, sont des époques dans l'histoire des études grammaticales; mais Dumarsais et Duclos, mais Beauzée, Court de Gebelin et Gondillac, leur ont fait prendre un caractère de plus en plus philosophique. C'est peut-être, parmi les sciences qui n'ont pas dû obtenir encore la qualification d'exactes, celle qui a fait le plus d'efforts utiles pour la mériter. Elle a été, depuis 1796, agrandie par d'autres écrivains, surtout par M. Destutt-Tracy ; mais, au moment où l'envisageait M. Thurot, elle était déjà devenue le complément nécessaire de l'analyse des facultés intellectuelles et de l'art de les diriger.
Le moindre mérite de la traduction de Y Hermès est d'être d'une extrême fidélité : elle est parfaitement écrite, et d'ailleurs accompagnée d'excellentes notes, qui se lisent avec autant d'intérât que l'ouvrage même, quoi-
DE M. FRANÇOIS TUUHOT. 9
qu'elles ne puissent offrir, comme le discours préliminaire, un tissu d'observations, historiques et philosophiques, étroitement enchaînées. Il fallait y suivre le cours des idées du gprammairien angolais, et s'eng^g'er après lui dans des routes qui n'étaient pas toujours les plus directes ni les mieux éclairées.
Une gprammaire universelle se divise naturellement en trois parties : la théorie des sons que la voix humaine profère, la théorie des mois considérés comme sig'nes des idées et des sentiments, la théorie des rapports à établir entre les mots pour qu'ils représentent la liaison des* pensées. De ces trois parties, Harris n'a g'uère traité que la seconde; et l'on a besoin de savoir comment il Ta conçue, de prendre au moins une idée g'énérale de sa doctrine, pour apprécier le travail qu'il imposait à son traducteur. Harris disting^ue deux sortes de mots, les uns principaux et sig'nifîcatifs par eux mêmes, les autres accessoires, sig*nificatifs par relation seulement. Les premiers sont ou substantifs ou attributifs, selon qu'ils expriment des substances ou des modes, et les substantifs se sous-divisent en deux ordres : ils sont des noms quand il s'ag^it d'objets qui se présentent pour la première fois à nos sens ou à notre esprit; ils sont des pronoms lorsqu'ils ne servent qu'à faire reconnaître des objets aperçus déjà une fois au moins. Quant aux mots très -nombreux et très-divers que Jacques Harris comprend sous la dénomination d'attributifs, ce sont tous ceux que les grammairiens appellent communément verbes, participes, adjectifs et adverbes.
L'un des plus remarquables chapitres de Touvrag^e
est le septième du premier livre : l'auteur y expose une théorie ing'énieuse des formes temporelles du verbe. La destination essentielle de ces formes est sans doute de marquer le présent, le passé, le futur; mais, selon le g'rammairien angolais, c'est tantôt d'une manière indéfinie, tantôt avec l'expression du rapport de ces temps au commencement, ou au milieu, ou à la fin de l'action dont on parle. Ainsi, outre les trois formes absolues, il y aura neuf formes relatives, savoir : Tinceptive, la moyenne et la complétive, pour chacun des trois temps naturels, présent, passé et futur (1). Ce chapitre avait déjà été traduit presque en entier par Court de Gebelin; mais c'est à M. Thurot qu'on en doit une version exacte, complète et parfaitement claire.
Harris traite dans son deuxième livre des mots accessoires ou auxiliaires, et il les divise en deux classes, les définitifs et les connectifs. Il appelle définitifs ceux que les g'rammairiens ont coutume de nommer articles, et dont la fonction principale est de circonscrire la latitude des g'enres et des espèces, et d'individualiser des appellations communes à un grand nombre d'objets. Les connectifs sont les prépositions qui expriment les rapports que les mots ont entre eux et les conjonctions qui établissent l'enchaînement des jugements ou pensées que le discours énonce. L'inlerjection n'est qu'un horsd'œuvre dans le langage, qu'un son adventice exprimant ou plutôt annonçant quelque passion soudaine,
(1) Exemple des douze formes : nRiareWeSyfécns, j'écrivis ^ j'écrirai; relatives, je vais écrire, je suis à écrire, j'ai écrit; j'allais écrire, j'écrivais, j'avais écrit; j'aurai à écrire, je scfm à écrire, j'aurai écrit f
DE M. FRANÇOIS THUttOT. W
quelque mouvement qui s'élève spontanément dans notre àme.
Le troisième livre traite de la voix humaine, des idées universelles, des caractères propres à chaque idiome, de quelques autres sujets encore; et le traducteur remarque avec raison que ce dernier livre est la partie faible de Touvrage, qu'on n'y trouve le plus souvent qu'une philosophie surannée, qu'une fausse métaphysique. Un reproche, non moins g'rave, qu'on pourrait faire aux cinq derniers chapitres de VHermès et même étendre à quelques-uns des précédents, c'est de manquer plus ou moins de cette méthode lumineuse qui disting^ue les bons livres français et qui leur assure, quand le mérite du fonds est ég'al, un bien g^rand avantagée sur les livres composés en d'autres lang'ues. On peut dire même que celui de Jacques Harris g^ag^ne beaucoup à être lu dans la nôtre, et que M. Thurot, quoiqu'il ait relevé, avec une rare sagacité, les erreurs de l'auteur angolais, a fort contribué à étendre la réputation méritée dont jouit Y Hermès. C'était an début très-honorable qu'une traduction si parfaite, précédée d'un exposé si instructif et enrichie de tant de remarques judicieuses. Tout ce travail annonçait un philosophe déjà exercé dans l'art d'écrire; et, si la commission d'instruction publique n'avait demandé qu'une simple version, elle obtenait assurément beaucoup plus.
Au mois de février 1797 (7 ventôse an V), le traducteur d'Harris ouvrit, au Lycée des Etrang'ers, un cours de g^ramniaire g^énérale, dont le prog-ramme seul a été
imprimé (1); c'est le plan d'un enseignement très-méthodique et très-étendu. Plusieurs des Jeçons dont ce cours s'est composé subsistent manuscrites (2), et entre-
(1) LYCÉE DES ÉTRANGERS : programme du cours de grammaire générale ET comparée; par F. Thurot, traducteur de l'Hermès d*Harris.
Ce cours sera divisé en neuf leçons, ainsi qu'il suit :
Première leçon : Introduction. — Définition , étendue et limites de la science grammaticale. — Liaison sensible de cette science avec la métaphysique et la logique, avec la poésie et la rhétorique ou Tart oratoire ; la science grammaticale est la base nécessaire de ces arts. — Utilité de cette science pour toutes les classes de citoyens qui aspirent à quelque instruction. — Exposition de la méthode que le professeur suivra dans ses leçons, et des objets qu'il y traitera.
2" leçon : Génération des facultés et analyse des opérations de l'entendement. — Définition des termes communs à la logique et k la grammaire. — Analyse de la proposition, qui comprend la science grammaticale dans toute son étendue, puisqu'un discours, et mémo un livre entier, ne sont que des séries de propositions.
3*^ leçon : Institution des signes. — Origine et progrès du langage et de l'écriture. — Réflexions sur la langue écrite et sur la langue parlée. — Avantages particuliers de l'une et de l'autre ; et, à ce sujet, parallèle des langues anciennes et des langues modernes.
4* leçon : Analyse des éléments du discours. — Ces éléments se retrouvent les mêmes dans toutes les langues anciennes et modernes, et peuvent servir de terme de comparaison pour tous les idiomes.
5«, G*' et 1^ leçon : Application des principes précédents à la langue française. — Analyse de quelques morceaux choisis de n05 meilleurs écrivains en prose et en vers. — Exposition des lois et des règles particulières à notre langue.
8' leçon : Comparaison des langues grecque et latine avec la langue française, et, à ce sujet, réflexions sur la science étymologique.
0° leçon : Comparaison de la langue française avec quelques-unes des langues modernes, toiles que l'anglaise, Titalienne, etc.
Le professeur pourra faire encore, si on le désire, trois ou quatre leçons sur rélocution et la prononciation, ce qui lui donnera occasion de traiter de l'accent, de la prosodie, de l'orthographe et de la ponctuation.
(2) Les quatre premières et la septième.
DE M. FRANÇOIS THUHOT. 13
raient fort ulilemenl dans un recueil des œuvres diverses d'un si habile et si laborieux professeur (1).
Un second ouvragée a[ng'lais, non moins disting*ué que celui de Harris, mais dans un tout autre g*enre^ occupa pendant quelques mois les studieux loisirs de M. Thurot. Il s'ag*issait de faire passer dans notre langue la Vie de ,Laurent de Médîcis, que William Roscoe venait de publier en 1797, et qui ne laissait presque aucune valeur à ce qu'avaient écrit sur le même sujet Valori, Fabbroni et d'autres historiens. La traduction française parut en 1799 (2) et justifia pleinement les élog^es que le texte avait obtenus en Ang'leterre. Il est juste d'avouer que l'ouvragée de Roscoe, bien que plus étendu que celui de Harris, offrait moins de difOeullés au traducteur; mais écrire en français avec une élég'ante précision ce qui a été conçu et composé dans une auti^ lang^ue, représenter fidèlement Torig^inal et n'y rien laisser de mieux exprimé, est un succès beaucoup plus rare qu'on ne pense, et qui n'appartient qu'à des littérateurs habiles et laborieux, accoutumés, comme M. Thurot, à se rendre un compte sévère de leurs propres idées el de celles d'autrui. Du reste, et la préface et tes additions sont ici de l'auteur na-glais : le traducteur n'y a joint qu'une épître à M. Le Gouteulx de Ganteleu, qui lui avait conseillé d'entreprendre ce travail, et qu'un petit nombre de notes fort succinctes:
(1) [Daunou les a publiées lui-inôme dans le volume intitulé Œuvres posthumes de M. Fr. Thurot. Paris, 1837, in-8*.]
(2) Vie de Laia*ent de Médicis, surnommé le Magnifique, traduit de l'anglais de William Roscoe, sur la seconde édition, par François Thurot. Paris, imprimerie de Baudouin, librairie de Treuttel et Wurtz, an VIII; 2 vol. in-8, XLViii, 497 et 578 pages.
il désavoue dans ces remarques, ainsi que dans Fépître, certaines opinions de Roscoe, trop peu dig^nes en effet des lumières de cet écrivain. On estimait alors en France la philosophie des Angolais; mais on ne s'était pas condamné à une aveu g*le admiration de toutes leurs doctrines et à une imitation servile de leurs institutions. On n'avait pas non plus commencé à révérer l'usurpation, et les descendants de Laurent de Médicis demeuraient, à titre d'oppresseurs, déshérités de la g*loire de leurs ancêtres.
Peu de mois après la publication de cette traduction, il se forma, entre des professeurs de l'École polytechnique (1) et d'autres amis des saines études, une association qui, en 1802, ouvrit, sous le nom d'Ecole des sciences et belles-lettres, une maison d'éducation spécialement destinée aux enfants des plus riches familles. Le prix de la pension ne rendait cette école accessible qu'à de pareils élèves ; ils y recevaient une très-haute et trèspure instruction, celle qui pouvait le mieux les assimiler aux hommes les plus éclairés des classes moyennes. Chargé de la direction générale de cet établissement, M. Thurot s'acquitta de cette fonction, comme de toutes celles qu'il acceptait, avec la plus religieuse exactitude. Il s'était particulièrement réservé l'enseignement des langues, de la littérature et de l'histoire; cependant il surveillait tous les autres genres d'études, et ne négligeait, au sein de celle école, que ses intérêts personnels. Diverses circonstances obligèrent de la fermer en 1807; il s'en fallait qu'elle eut contribué à la fortune du direc-
{{) MM. Lacroix, Poisson...
DE M. FKANÇOIS THUROT. li>
leur; mais, pendant qu'il la rég^issait, il avait conlracté, en 1803, un mariag*e qui a fait le bonheur de tout le reste de sa vie {!). Il avait aussi poursuivi le cours de ses travaux littéraires, et pris surtout un rang* disting'ué parmi les hellénistes, en publiant, en 1806, le volume intitulé Apologie de Socrate (T après Platon et Xémphon (2): là, trois écrits de Platon, savoir: V Apologie, le Criton et la partie historique du Phédon, précèdent le livre de Xénophon qui porte ce même titre d'Apolog'ie. Les textes grecs, attentivement revus, et imprimés avec toute la correction désirable, sont suivis d'observations philolog*iques, qui en facilitent Tétude, et de traductions françaises qui expriment toutes les idées et reproduisent, autant qu'il se peut, le style de ces deux éloquents écrivains. M. Thurot avoue qu'il a mis un g*rand soin à tout ce travail d'éditeur et d'interprète, et l'on s'en aperçoit assez à la parfaite vérité de tous les détails. La préface a droit aux mêmes éloges : elle se compose de réflexions profondes sur l'enseignement des langues, sur les calomnies et les persécutions dont la philosophie n'a jamais cessé d'être Tobjet, sur la sagesse de Socrate, et même sur ses erreurs ou bien sur celles de son disciple Platon. Le volume est dédié au vénérable M. Coray, le doyen des hellénistes célèbres, et celui avec lequel M. Thurot
({) [Il avait épousé Ifi^^ Vicioke-Adélaïde Tattct, fille d*an agent de change. Elle était née en 1786, et elle est morte en 1867.]
(2) ATTO^^oyCa SwxpiTO'j; xarà ID.dTwva xal StvocpwvTa. Apologie de Socrate d'après Platon et Xénophon ^ avec des remarques sur le texte grec, et la traduction française, pai* Fr. Thlrot, directeur de l*Éo^le des sciences et belles-lettres. Paris, Firmin Didot, 1806, i vol. in-8**, xxni et '268 pages.
a conslamment entretenu les plus intimes relations (1). Libre des soins assidus qu'exig^eait la direction d'une école, M. Thurot put se livrer en pleine liberté à ses savantes recherches, et s'en délasser de tenaps en temps par la rédaction de quelques articles de journaux. Il s'était essayé en ce périlleux genre dès l'année 1800, en insérant dans la Décade philosophique une analyse des Mémoires de Cabanis (2), qui venaient d'être publiés par la Classe des sciences morales et politiques de l'Institut. C'est un ()es premiers hommages qu'ait reçus ce mémorable tableau des facultés de l'homme et des rapports intimes que la nature a établis entre elles. La Décade contient encore, en 1802, un article de M. Thurot sur un ouvrage de grammaire (3); mais on ne voit pas que durant les six années suivantes il ait rien fourni à des recueils périodiques. Il ne reprend ce genre de travail qu'en 1809 et 1810; c'est alors que sa coopération au Mercure de France devient fréquente : il y dépose un grand nombre d'observations littéraires, dont les plus imporlantes concernent la méthode de Pestaloz2i (4), le Dictionnaire grec-français de M. Planche (5), les
(0 [Les lettres de Coray à Thurot ont été publiées dans le recueil intitulé : Lettres inédites de Coray à Chardon de la Rochette, etc. Paris, Didot, 1877, in-8, pp. 367 et suiv.]
(2) Lettre aux auteurs de la Décade sur divers Mémoires du citoyen Cabanis, par F. Thurot. An VIll, 3*^ trimestre, 20 floi^éal, n« 23, p. 262-270. Seconde Lettre sur le même sujet, 20 prairial, n® 26, p. 461-468, et 30 prairial, no 27, p. o2 1-527.
(3) Cours de lexicographie et de lexicologie, par M. Butet. Décade^ an X, 30 lloréal, n» 24, p. 335-3 i2.
(4) Mei'cure, 1809, sept., t. XXXVIII, pp. 89-97, p. 137, etc.
(5) Ibid.j nov., t. XXXIX, pp. 7-17.
DE M. FRANÇOIS THUHOT. 17
publications de M. Coray (1), Y Histoire des premiers temps de h Grèce, par Clavier (2), la traduction de Y Iliade en vers français, par Aignan (3), \B.Vie de Michel- Ange, écrite en anglais par Duppa (4). Il se peut que d'autres articles ou les livres dont ils rendent compte (5) aient un peu moins conservé d'intérêt : mais on retrouve partout Téquité, le bon goût, Turbianité, la bienveillance même, qui caractérisent la saine critique; partout un grand soin de faire exactement connaître les matières et les formes des ouvrages, de rendre aux auteurs une pleine justice, et d'offrir pourtant aux lecteurs tous les renseignements dont ils ont besoin pour ne rester exposés a aucune déception.
Ce fut en 1811 que le traducteur de Harris, de Roscoe, de Platon, commença d'occuper une chaire publique. On le nomma professeur suppléant de philosophie à la Faculté des lettres de TAcadémie de Paris; il était impossible de donner à son ami, M. Laromigûière, un plus digne adjoint. Incorporé ainsi, et bientôt distingué dans l'Université, il était particulièrement appelé à juger, à la fin de chaque année scolaire, les concours solennels des élèves qui avaient, comme autrefois lui-même, brillé dans les classes supérieures. L'enseignement de la phi-
(\) Mercure, juillet 1810, etc.
(2) JWd., déc. 1809, t. XL, pp. 273-281.
(3) Ihid., juin 1809, pp. 582-591, 657-667.
(4) /Wd., mars 1810, t. Xll, pp. 28-31, 93-97.
(5) Publications de M. Coumas de Larisse, et des frères Zosima; divers écrits de J.-B. Gail ; Eudore ou Entretiens sur Vétude, etc.; Essais de meta, physique ; Traduction du Dialogue sur les Orateurs ; Écrits sur Téducalion des femmes, etc. Voyez les Mercwres d'avril, mai, juillet, août 1809; — avril, mai, octobre 1810, etc.
losophie le préparait à composer un jour son principal ouvragée, et lui permettait cependant de consacrer encore quelques heures à la littérature grecque. Il donna, en 1813, une édition des Phéniciennes d'Euripide (1), où il joigcnait au texte un choix de scholiës g*recques, et des notes françaises pleines de goût et de véritable science. Ce volume, où il a recueilli les plus importantes observations de Valckenaer et de Porson, et en a complété ou rectifié plusieurs par les siennes propres, est dédié à son frère, autrefois son élève, M. Alexandre Thurot, qui cultive à la fois les arts du dessin et la littérature classique, et qui a traduit le Manuel d histoire ancienne de Heeren (2).
Le décès du médecin Bosquillon, en 1814, fit V€U{uer au Collège royal de France la chaire de philosophie grecque : les suffrages des professeurs et ceux de l'Académie des inscriptions et belles-lettres appelèrent M. François Thurot à cette chaire, qui, dès lors, prit le nom de langue et de littérature grecques, et non plus seulement de philosophie. Â tous ces titres, il était, à cette époque, l'un des hommes les plus capables de la bien remplir, celui peut-être qui réunissait le mieux les différents genres de connaissances qu'elle pouvait
(1) EOpi-icCSou 4>oCvia<jai; les Phéniciennes d'Euripide, avec un choix de scholiës grecques et des notes françaises; par Fr. Tuurot, professeur adjoint de philosophie à la Faculté des lettres de rAcadéinie de Paris. Paris, F. Didot, 1813, in-8«, xv et 21-6 pages, avec un portrait d'Euripide gravé par M. Alex. Thurot.
(2) [Thurot (Alexandre-Pierre), né à Issoudun en 1780, mort à Pans en 1847, a traduit de l'allemand le Manuel de Vhisioire ancienne par Heeren (Paris, 1823, 1827, 1836, in-S») et du grec les Discours d'Épictète recueillis pur Arrien (Paris, 4838. in-8°). 11 avait commence par étudier la gravure.]
DE M. FRANÇOIS THUROT. i»
exig-er (1) : il y a expliqué Platon, Xénophon, Marc- Aurèle, et quelquefois recherché dans Homère les traditions philosophiques ou religieuses de la Grèce antique. Pour faciliter à ses auditeurs l'étude de celui des livres de Platon qui porte le nom de Gorgias, il fit imprimer, à part, en 1815, ce dialogue célèbre (2) dont Cicéron admirait l'éloquence (3), et qu'on a spécialement besoin de lire pour apprendre l'histoire des doctrines ou des controverses sophistiques.
Cependant M. Thurot continuait à la Faculté des lettres ses leçons de philosophie : il les ouvrit à la fin de 1818 par un discours sur une question si souvent débattue qu'elle pouvait sembler oiseuse : Qu'est-ce que la philosophie? Cette fois elle fut traitée d'une manière sérieuse et neuve; le professeur eut besoin pour la résoudre de tracer le plan général de son propre enseignement; et il déposa ainsi dans ce discours les germes du grand ouvrage qu^il devait publier douze ans plus tard. Dès lors il divisait la philosophie fondamentale en
(1) [Voir la note A à la suite de cetto notice]
(2) n^.à-rwvo; Topyiaç. Gorgias^ dialogue de Platon; édition donnée par Fr. Thurot, professeur de langue et de philosophie grecques au Collège royal de France. Paris, F. Didot, 481 o, in-8«, iv et 76 pages. [Thurot avait laissé dans ses manuscrits une traduction de ce dialogue, avec un commentaire historique et grammatical, qui a été puhliée sous le titre de : Gorgias, dialogue de PUUon, traduit du grec et commenté par Fr. Thurot, membre de Tlnstitut, professeur de langue et de philosophie grecques au Collège royal de France. Paris, 1834, in-8°. L'helléniste Boissonade se chargea de revoir les épreuves, et écrivit raveiiissement qui se lit en tête de cette publication.]
(3) Quo in libro in hoc maxime adrairabar Platonem, quod mibi in oratoribus irridendis ipse esse oratorsummu» vidcbatur. (Cic. de Oratore,\\h, I,