‹ MélangesChapitre 8 sur 269 · C. XI · texte numérisé non relu

C. XI

deux parties: Tune recherchant les faits dont se compose riiisloire des facultés intellectuelles et morales de riiomrae; car c'était là, aux yeux de M. Thurol, une science de faits, comme toutes les sciences naturelles; l'autre déduisant de cette histoire même les méthodes à suivre pour obtenir la plus sage et la plus heureuse direction de ces facultés, ou, en d'autres termes, employant l'étude de V entendement au perfectionnement de la raison. Par ce mot de raison, pris dans son acception la plus étendue, il entendait l'ensemble de nos facultés intellectuelles, en tant que nous les appliquons à nous assurer de la vérité, ou à nous préserver de l'erreur, ou à régler notre conduite. Après avoir tracé ce tableau de la véritable philosophie, il terminait son discours en la vengeant avec éclat des calomnies ou des outrages dont si souvent, pour le malheur du genre humain, elle a été la victime. Il démasquait le zèle hypocrite et les vils intérêts que de siècle en siècle elle a eus pour ennemis.

Jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans, M. Thurot avait en le bonheur de conserver sa mère, qui, depuis plusieurs années, était venue habiter Paris; il la perdit en 1820, et cette séparation était l'une des plus douloureuses que pût éprouver un homme profondément sensible, à qui toutes les affections domestiques ne pouvaient cesser d'être nécessaires. Il lui restait une épouse, une fille, une sœur, un frère, et le goût des paisibles études. On entreprit en 1821 une édition des œuvres de Locke, traduites en français, et il fut invité à la diriger. Quoique son nom se lise à la tête du premier volume qui contient le Traité de

r éducation (1), il n'a réellement revu que les six suivants, où en effet il a corrigée la traduction de Gosle, et rapproche des œuvres de Locke, surtout de son Essai sur r entendement humain, quelques écrits de Leibnitz qui tiennent aux mêmes sujets et qui ne se lisaient pas tous dans notre lang^ue. C'est la meilleure édition française du grand ouvragée de Locke et de quelques-uns de ses opuscules. A la vérité, il s'en faut qu'elle soit complète : le Traité du gouvernement civil y manque; mais le philosophe anglais n'avait point encore trouvé en France un aussi habile éditeur. Ce travail, qui a occupé M. Thurpt jusqu'en 1825, ne l'empêchait ni d'en continuer de plus graves, ni même d'en entreprendre de plus difficiles. Cependant, sa santé ayant paru s'affaiblir en 1823, il avait, cédant aux instantes prières de son épouse, donné sa démission de la place de professeur adjoint à la Faculté des lettres, et il ne conservait que la chaire dont il était titulaire au Collège de France. Mais, à celte époque, il contracta un nouvel engagement, qu'il eût pu trouver fort grave si la littérature grecque et les sciences morales lui eussent été moins familières.

M. Coray venait de mettre au jour d'excellentes éditions de la Morale et de la Politique d'Aristote : M. Thurot conçut le dessein de publier, au profit des malheureux Grecs échappés aux massacres de Scio, des traductions

(i) (Euvres philosophiques de Locke; nouvelle édition revue par M. Thurot, professeur au Collège royal de France et à la Faculté des lettres.,. Paris, Firmin Didot, t. I«' (Éducation des enfants), 4821, xviii et 532 pages, in-8o; t. II, III, IV, V, VI [Entendement humain), 1821, 1822, 1823, 1824, in-8% LXViii-410, 408, 419, 411 et 407 pages; t. Wl {Conduite de Vesprit dans la recherche de la vérité, lettres sur la tolérance, ete,), 182o, 409 pnges.

françaises de ces deux ouvrages. MM. Firmin-Didol, toujours prêts à s'associer aux entreprises g'énéreuses, se chargèrent des frais d'impression : M. Thurot donnait son travail^ en moins d'un an il acheva de traduire la Morale (1), et la Politique (2) parut en 1824. Il existait dans notre langue une version du premier de ces traités; on en comptait trois du second. Mais les traducteurs n'avaient point eu sous les yeux des textes aussi purs que ceux que fournissaient les récentes éditions de MM. Schneider et Coray : M. Thurot était réellement le premier auquel il ne manqu&t rien de ce qu'il fallait réunir de connaissances, de talents et de documents, pour comprendre les pensées d'Aristote, pour en saisir les nuances, en atteindre les hauteurs et en retrouver l'expression. 11 lui appartenait d'en conserver la précision sévère, en y ajoutant, au besoin, de la grâce et de la clarté. Aussi n'est-ce plus guère que dans sa traduction que se lisent en français, depuis 1824, ces deux grands ouvrages; et l'on peut dire même que le premier, celui qui traite de la science des mœurs, n'a commencé d'être généralement connu que par elle. Les notes dont elle est accompagnée sont tantôt grammaticales, tantôt philosophiques, mais les unes et les autres si rares et si courtes, qu'elles n'interrompent ou n'embarrassent jamais tes raisonnements du philosophe grec, quoiqu'elles offrent tous les éclaircissements qu'ils peuvent exiger :

({) La Morale d'AHstotej traduite du grec par M. Thurot. Paris, Firmin Didot, i823, lxxix et 500 pages.

(2) La Politique d'Aristote, traduite par M. TSUROT. Paris, Firmin Didot, 4824, LXXIX et 558 pages.

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lerudilion, sans appareil, ne s*y recommande que par son utilité. Les préfaces du traducteur sont des tableaux historiques où il retrace» avec une juste étendue, les orig'ines des sciences morales et politiques, et leurs progrès jusqu'à la mort d'Alexandre : on y remarque un très-lumineux exposé de la doctrine de Socrate, une analyse rapide du Gorgia^ de Platon , ainsi que de ses traités de la République et des Lois^ un ingpénieux parallèle des systèmes d'Ëpicure et d'Antisthène, un aperçu des plus anciennes institutions sociales.

Peu d'années s'écoulaient sans quelques savantes publications de M. Goray : on lui dut, en 1826, une édition du Manuel d'Épictète, du Tableau de Gébès et de VHymne de Gléanthe, avec des prolégpomènes, des commentaires et des tables; le tout en lang*ue grecque (1). M. Thurot n'a fourni à ce volume qu'une version française d'Epictèle et de Gébès : la traduction en vers de V Hymne de Gléanthe est de Bougainville aîné. Les deux livres en prose avaient été plusieurs fois traduits, mais il était possible de se tenir plus près des textes et de moins s'écarter cependant des lois et des convenances de notre langue. M. Thurot a parfaitement rempli ces conditions; et les meilleurs juges ont décerné ces mêmes éloges à sa version de la harangue de l'orateur Lycurgue contre Léocrate, qu'il joignit aussi, en 1827, à l'original et au travail de M. Goray (2). Il s'est abstenu d'ailleurs

(1) Éirix-n^Tou Éyj^etpCSiov, Ké6Y)To< irCvaÇ, K>.edv6ou<; Cpoç, èxSdvroç xal Ôiopôcu^ixvTo; A. K. xal ya^^^i^Tl {teOepitrjveOaavTo; xà 8ûo ^rpÛTa toG F. TucROT, xal TÔ TpCtov iTépou. Év IlapiaCoiç, ix rîiç TuitoypacpCaç I. M. É6epipTOj. Firiuin Didot, 1826, in-8, lxx et 174 pages.

(2) A'jxoupyou Aôyoç xgtià Açc^^xpaTouç.

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de toute observation critique sur ce discours, qui n'est peut-être pas exempt de quelque exag'ération , mais qui nous apprend quelle étendue et quelle rigueur la-morale civique avait prises chez les anciens Grecs.

On voit qu'à l'exception des Phéniciennes d'Euripide, les livres g*recs qu'il a traduits ou expliqués tenaient tous plus ou moins à des doctrines philosophiques. Gelait Tun des principaux objets de ses études; et, parmi les productions modernes, celles qui traitaient des sujets de ce g*enre attiraient particulièrement son attention. Il les annonçait quelquefois dans la Revue encyclopédique à laquelle, pendant les dernières années de sa vie, il a fourni un trop petit nombre d'articles. Ges extraits, qui ne portent point son nom, ne sont le. plus souvent reconnaissables que par le bon esprit, le goût et la sagacité qui les caractérisent. Toutefois on a de sa main la copie de celui qui concernait, en 1825, deux écrits de M. Laromiguière, ceux qui ont pour titre Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du raisonnement (1) : il y rend à son illustre ami de purs et nobles hommages, au nombre desquels il faut compter les doutes mômes qu'il lui propose. L'année suivante il inséra dans le même recueil, alors très-recommandable, un morceau plus étendu, où il appréciait avec franchise un volume de fragments philosophiques (2). A cette époque, une école nouvelle se proclamait victorieuse de celle du dix-huitième siècle, dont les ouvrages de Cabanis et de M. Destutt-Tracy avaient signalé les der-

(1) R&oue encyclop.y mars 1825, pp. 777-780.

(2) [Du célèbre Cousin.] Revue encyclop., août 1826, pp. 327-334.

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niers progrès, el à laquelle il n'élait arrivé depuis de revers tant soit peu réels que les persécutions exercées contre elle par des gouvernements despotiques, ennemis naturels de toute vérité. De jeunes professeurs qui avaient, sans le vouloir, secondé ces violences, s'attribuaient les triomphes qu'elles avaient obtenus; en vain leur demandait-on quelle méthode, quelle doctrine positive et intelligible ils entendaient substituer à cette philosophie dont ils se vantaient d'avoir détruit l'empire : ils n'ont pas encore tenté d'exposer en quoi doit consister leur réforme, et Ton n'obtient d'eux que d'impénétrables oracles, presque tous surannés, empruntés et mal traduits. M. Thurot, à qui les livres de Platon, de Leibniz, de Reid, de Kant et de leurs disciples, n*étaient pas moins familiers que ceux d'Aristote, de Bacon, de Locke et de Gondillac, avait plus que personne les moyens de scruter le prétendu éclectisme du dix-neuvième siècle, d'en démêler les éléments et d'en démontrer la futilité. Il a daigné s'occuper de ces chimères, dont le bruyant éclat l'étonnait et l'affligeait même, quoiqu'il prévît assez que la raison publique en ferait tôt ou tard justice. Mais il allait bientôt répandre plus de lumières sur la science que la nouvelle école venait de couvrir de tant de

nuages.

L'ouvrage qui lui assure un rang distingué parmi les écrivains de notre âge parut au mois de février 1830 : il est intitulé De F entendement et de la raison^ ou introduction à la philosophie (1). Essayons d'en prendre,

(I) Paris, imprimerie de E. Pochard (gendre de Fauteur), librairie d'Aimé André, i830, 2 vol. in-8», cxx el 333, et vu 462 pages.

autant qu'il se peut en quelques instants, une connais* sance précise ; car c'est le plus gprand fait de la vie littéraire de M. Thurot, le développement du système qu'annonçait son discours de 1818, le tableau le plus complet qu'il nous ait laissé des idées qui s'étaient mûries dans son esprit, et des sentiments g^énéreux qui remplissaient son âme.

La première question qui s'élève dans les livres de philosophie est de savoir si ce mot même de philosophie est susceptible d'une définition assez exacte pour qu'on puisse toujours disting^uer les objets qu'il embrasse de ceux auxquels il ne doit pas s'étendre. Peutêtre saurait-on mieux à quoi s'en tenir après l'entière exposition des doctrines à comprendre sous ce titre; mais il faut bien qu'un livre commence par une indication quelconque de sa matière, du gpenre de recherche ou d'instruction qu'il doit offrir. A ne considérer que Tétymologie et les divers emplois du mot de philosophie, il s'appliquerait à toutes les sciences humaines : M. Thurot av^ertit qu'il le restreint à celle qui recherche spécialement les vérités fondamentales que notre intelligence admet en vertu de sa propre nature. Il s'ag'it du tableau des facultés ou propriétés dont elle est douée, des procédés qu'elle suit dans l'acquisition de ses connaissances. Étudier l'homme, ou, comme le prescrivaient les anciens sag^es, se connaître soi-même, voilà la philosophie , c'est une science de faits.

Ce nom de faits, qui a paru longptemps réservé aux phénomènes qui frappent nos sens, et à ceux qui, absents ou passés, nous sont connus par des témoig'nagpes, a été

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quelquefois étendu par des philosoplies modernes aux mouvemenls et aux actes de notre inlellig*ence; et Ton doit avouer que ce sont bien là des faits, quand nous en avons un sentiment vif, distinct, uniforme et persévérant; mais la vérification en est difficile, hasardeuse, et suppose une critique extrêmement délicate; car, si Ton n'y prend ^arde, les opinions et les doctrines auront bientôt usurpé la place et le nom de témoiçnag^es. Il n'est ^uère d'expression dont il soit plus facile d'abuser que de celle de faits de conscience. Aussi M. ïhurot se prescrit-il de n'admettre comme des faits de cette nature que ceux dont les hommes de tous les pays et de tous les temps ont reconnu Texislence, et qu*ils ont consignés dans leurs lang'ues, en les exprimant par des noms vulglaires. En conséquence il s'interdit les termes étrangers ou purement techniques, dont l'unique service en métaphysique est d'ériger en faits des chimères. Presque toujours les expressions du langage ordinaire lui suffisent, et il s'appHque à les prendre dans le sens le plus usité.

A ses yeux, le mol idées est ici le plus générique, le seul qui embrasse tous les faits ou phénomènes qui constituent l'histoire de Tentendement. De tous les noms donnés à cette science, celui d'idéologie lui paraît le plus convenable : il n'hésite point à le préférer à ceux d'ontologie, de psychologie, de pneumatologie et surtout de métaphysique. Les trois premiers n'indiqueraient que certains objets d'une si vaste étude, et le dernier, inconnu aux philosophes de l'antiquité, tout à fait étranger à la langue classique des Romains, n'a une origine

gprecque qu'en vertu d'une très-fausse interprélalion du titre de certains livres d'Aristote (1).

En classant les idées ou les faits intellectuels^ on a été conduit a distinguer diverses propriétés ou facultés de Tentendement. Par faculté, M. Thurot entend une puissance, une force réelle; et Ton doit en effet reconnaître que c'est par une énerg'ie qui leur est propre que les facultés de l'esprit humain se développent : il faut de l'activité pour ériger la sensibilité en intelligence. Cependant telles sont aussi les conditions actuelles de notre existence, que nous avons à subir beaucoup d'émotions qui ne sont aucunement notre ouvrage, quoiqu'elles soient à compter parmi les faits compris sous le nom générique d'idées.

L'ouvrage sur lequel viennent de se porter nos regards est divisé en deux parties : entendement et raison. L'entendement, l'esprit, la conscience, le moi, sont ici des termes synonymes ou qui du moins peuvent se prendre l'un pour l'autre, tant qu'il n'est pas question d'envisager sous des points de vue particuliers l'être dans lequel les faits intellectuels s'accomplissent. Le IVaité de t entendement ïïe^i que l'histoire naturelle de tous ces faits^ quels qu'ils soient et quelques directions qu'ils prennent. La raison^ qui est, aussi bien que l'entendement, l'ensemble des facultés de notre intelligence, la somme de tous nos movens de connaître, de savoir et de vouloir,

({) Ces livres claienl intitulés Ta |jLÊTà -rà ^UTtxi, ceux qui ycnaiciit a^rès les livres de physique : les écoles du moyen âge en ont fait, en supprimant le second article Ti, le terme barbare de Métaphysique, qui n'est susceptible d'aucun sens déterminé.

suppose de plus rexereice le plus lég'itime des pouvoirs inlelleeluels, Teraploi le plus exact et le plus régulier de tous les instruments de la pensée, une tendance constante à la vérité, c'est-à-dire à découvrir et à discerner ce qui existe réellement, soit en nous-mêmes, soit hors de nous.

Tous les faits de Tentendement sont ici distribués sous les trois titres de connaissance^ de science et de volonté. La comiaissance a pour objets le monde extérieur, tous les corps y compris le nôtre, qui est lui-même extérieur à Tesprit qui Tanime. Deux sortes de facultés concourent avec la sensation à la production de la connaissance : les unes sont primitives, comme la perception, la mémoire, la conscience; les autres dérivées ou composées, telles que l'imagination et l'attention. Ce vaste système, dont on ne peut indiquer ici que les principaux éléments, appartient en propre à M. Thurot : l'originalité des idées, leur justesse, leur étroite liaison, s'annoncent par la parfaite convenance et l'inaltérable clarté du style. Mais nous n'avons encore jeté les yeux que sur les premières sections de l'ouvrage.

Généraliser les perceptions particulières, considérer abstraitement les éléments, les qualités, les rapports, c'est-à-dire les séparer des objets où ils ont été aperçus, embrasser de longues séries de causes et d'effets, reconnaître ou établir l'enchaînement des faits et les réduire en système : tels sont les développements de l'inlelligence humaine auxquels le nom de science est appliqué. L'instrument de ce grand progrès est l'art des signes, et surtout des sons articulés ou du langage. Sans cet art il n'y

tMa«Bli

aurait eu nî analyse ni synthèse; c'est par lui que l'esprit humain a pu, d'une pari, décomposer les objets extérieurs et les faits intellectuels, les examiner et les décrire avec une précision rig^oureuse; de Taulre, les contempler dans leur ensemble, et s'élever à de très -hauts degrés de g*énéralisalion. M. Thurot recherche donc les causes du lang*ag*e; il les trouve dans Torg^anisation de l'homme et dans la nature de notre intellig*ence. Il remonte a la détermination instinctive qui nous a entraînés à créer ce moyen de communication avec nos semblables. Il apprécie la valeur des mots qui expriment des idées ou particulières ou g'énérales; il expose comment se succèdent, dans l'esprit de celui qui lit ou qui écoute, des opérations qui correspondent plus ou moins exactement à celles qui ont eu lieu dans l'esprit de celui qui a écrit ou qui parle. Envisag*eant ensuite à la fois les divers mots qui composent une lang*ue tant soit peu perfectionnée, il analyse la proposition, il explique comment le discours exprime une pensée, un résultat, et on quelque sorte un fait unique de l'entendement. Cet examen entraîne celui de toutes les espèces de mots, et des modifications qu'ils subissent pour devenir propres à l'expression complète de la pensée. On reconnaît, dans ce précis de la grammaire universelle, l'habile traducteur de V Homes.

Après avoir considéré les relations et les fonctions des mots dans la proposition et dans les suites de propositions, il en examine quelques-uns en eux-mêmes dans leurs significations propres ou, pour ainsi dire, objectives : il recherche à quelles notions ou conceptions répondent les mots les plus abstraits du langag'e, tels qu'é-

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tendue, espace et durée, temps et lieu, unité. non>bre, cause, effet, substance, essence, esprit, matière, individu,personne, inflni, absolu, etc.; g-enre d'instruction qui reprend ici son importance et sa réalité, si peu sensibles dans les anciens traités d'ontologpie. Cette section de l'ouvragée se termine par des réflexions sur Tabus des mots dans les questions inaccessibles à notre entendement, sur le néologisme des métaphysiciens allemands, sur les déclamations passionnées qui ont pris tant de fois la place des discussions philosophiques. Que les mouvements oratoires, les expressions emphatiques, les métaphores brillentes, soient, aux yeux de M. Thurot, des ornements tout à fait déplacés et de mauvais g'oût en de pareilles matières, on ne peut s'en étonner; car il les a traitées lui-même sans recourir a ces vains artifices, mais avec autant d'élég'ance et d'urbanité que de sag*acité et de profondeur. La censure qu'il fait de ces monstrueux abus conserve des caractères de modération et d'indulg'ence : il ne veut pas voir dans le mot de sensualisme une accusation ou une injure; il ne le condamne que parce qu'il ne le croit pas français ni applicable au système qu'on a voulu désig^ner par une dénomination si étrangle. Lors même qu'on ne craint pas de la traduire expressément par les mots de théorie abj ecte de la sensation^ il se borne encore a déclarer que ce lang^ag^e lui paraît peu dig*ne de la véritable philosophie; et si de plus on partagée les philosophes d'une époque toute récente en éclectiques, théologiens et sensualistesy il ne se plaint de ces catég'ories que parce qu'elles répondent mal aux caractères positifs des doctrines, et que l'énumération n'est ni exacte ni com-

plèle. Mais, par la décence même et la mesure de sa critique, il rend plus sensibles les écarts et la présomption de la fausse science.

La section suivante est consacrée à la volonté^ qui, avant d'agir sur les facultés de notre intelligence, est mise elle-même en mouvement par des causes qu'il n'est pas toujours facile de bien démêler. Ces causes sont les sentiments, c'est-à-dire nos affections intimes ou agréables ou pénibles. Porté au plus haut degré d'exaltation ou de vivacité, le sentiment prend le caractère et le nom de passion, véritable état de souffrance où un seul objet occupe exclusivement l'esprit. Sous le rapport de leurs objets ou de leurs sources, les sentiments se divisent en trois ordres, que distinguent les qualifications de physiques ou organiques, d'intellectuels et de moraux; mais, si l'on ne veut avoir égard qu'à leurs directions^ on peut les réduire à deux classes, selon qu'ils seront ou purement personnels ou sympathiques. I^s premiers se masquent souvent sous l'apparence des seconds; mais la prédominance réelle de ceux-ci est, selon M. Thurot, la cause de toutes les actions vertueuses; et c'est Tascendant des autres qui produit les mauvaises actions. Il a soigneusement développé ce double résultat de ses recherches, et y a rattaché une théorie morale qui embrasse d'un côté l'humanité, la justice, l'honneur: de l'autre l'orgueil, la vanité, l'hypocrisie, les désirs immodérés des richesses, du pouvoir, de la renommée.

Il établit ensuite, comme faisant partie de la constitution de l'entendement humain, une faculté de perception morale qui se développe après ou avec celle de parler ou

de se mettre en communauté d'idées avec ses semblables. Les phénomènes de cette perception morale lui paraissent avoir une analogie remarquable avec ceux de la perception des objets extérieurs, produite ou sug^g^érée par les sensations. A la vérité, les sentiments qui nous affectent quand nous sommes les témoins ou les auteurs des actipns soit utiles soit nuisibles aux autres hommes, peuvent souvent passer inaperçus; mais la réflexion constate leur existence ; et d'ailleurs la plus lég^ère attention sur nousmêmes suffit pour nous apprendre que les sentiments sympathiques qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'autrui déterminent nos jug^ements sur les actions qui

causent ces plaisirs et ces peines et sur les personnes à qui ces actions peuvent être attribuées. De là vient la perception de la qualité bonne ou mauvaise des actions, du mérite ou du démérite des ag'ents; de là, en un mot, la perception morale. Cette importante analyse est terminée par des éclaircissements sur la liberté morale et le libre arbitre. M. Thurot considère aussi l'influence de la lég^islation ou du mode d'existence des sociétés politiques sur la vertu et le bonheur. Il a auparavant défini la vertu : une disposition constante à satisfaire, en toute circonstance, à deux sortes de devoirs, d'une part à l'obligation morale ou naturelle^ de l'autre à l'obligation légale ou positive. Le bonheur, dans la condition actuelle de l'homme, est l'état où la somme des biens surpasse le plus possible celle des maux qui seront toujours, quoi qu'on fasse^ mêlés aux biens en pluâ ou moins forte proportion. Ainsi le bonheur humain, si l'on fait abstraction des causes tout à fait étrangères à nos volontés, dépend

3i NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

principalement du caractère de chaque homme, de sa manière dé sentir, soit naturelle, soit acquise, des lumières de son esprit, et de la juste appréciation qu'il sait faire des biens et des maux, enfin des habitudes raisonnables qu'il a contractées. Mais ce mot de raisonnable ne doit être complètement expliqué que dans la seconde partie de Touvrag^.

La première vient de nous présenter, sous leç trois titres de connaissance^ de science et de volonté, toutes les séries de faits qui composent l'histoire de l'entendement humain, bien ou mal dirigé. Maintenant il faut savoir quel usag« il convient de faire de nos facultés intellectuelles, par quels procédés elles tendront le mieux à .découvrir et à reconnaître l'état réel des choses qui dans le monde extérieur et dans notre âme elle-même sont les objets de nos pensées. Au fond, tant de discussions épineuses sur l'orig^ine et la classification des idées n'ont de motif ou d'excuse que dans les conséquences pratiques qu'on a l'espoir d'en tirer. L'analyse de Tentendement n'est utile qu'autant qu'elle scrl à l'éclairer, à lui ouvrir et à lui tracer les routes qu'il doit suivre pour se préserver des illusions et acquérir de véritables connaissances. C'est le but que désig*nait le nom de logique, longtemps donné à des traités où s'entremêlaient confusément (fuelques tableaux du développement naturel de notre intelligence, et quelques-unes des règles qu'elle a besoin de suivre pour s'assurer de la rectitude de ses opérations. Depuis on a distingué de l'idéologie proprement dite, spéculative ou, si l'on veut, historique, les arts intellectuels qui doivent en dérirer et qui seraient,

DE M. FRANÇOIS THUROT. 3o

selon Condillac, au nombre de quatre, arts de parler, de penser, d'écrire et de raisonner. M. Thurot a traité de Tart de parler dans la section de la scioice; il ne dit rien de Tart d'écrire, quoiqu'il soit aisé de s'apercevoir qu'il en a fait une étude très-profonde. Il se proposait de réparer cetle omission dans une édition nouvelle qu'il n'a pas eu le temps de préparer : mais la deuxième partie de son ouvragée, telle qu'il l'a publiée, ne concerne en effet que les arts de penser et de raisonner, si même ce sont là réellement deux arts distincts. Après des éclair* cissements qui tendent à déterminer le sens des mots raison, bon sens, vérités nécessaires, vérités contin-^ gentes, évidence et démonstration, certitude et preuve, opinion et probabilité, il définit la méthode, selon la valeur étymolog^ique de ce mot (1), le chemin qu'on suit pour trouver une chose que l'on cherche ou que l'on veut atteindre, la route qui conduit à cette chose, le moyen ou l'ensemble des moyens qu'on emploie pour la découvrir et la saisir. • La méthode a trois procédés, l'un fondamental, l'autre provisoire, et le troisième définitif. Le premier est l'observation qui elle-même a trois modes, l'analyse, la synthèse et l'expérience. Le second procédé est l'analeg^ie dont les modes sont les conjectures et les hypothèses, et le procédé définitif est Tinduction.

Pour observer un objet, pour y rémarquer des parties, des qualités, des propriétés, et pour exposer les résultats de ces observations, on est obligée de le décom-

(I) MsTàet 68(5;.

poser et de le recomposer. Si Ton veut pénétrer jusqu'à sa nature intime, démêler ses divers modes d'existence, ses rapports avec un nombre plus ou moins g^nd d'autres objets sur lesquels il peut agir ou qui peuvent ag*ir sur lui, les modiQcations qu'il peut leur donner ou recevoir d'eux, la simple observation des phénomènes spontanés sera souvent insuffisante. Il faudra placer l'objet dans des circonstances où les rapports et les modifications que Ton cherche à connaître pourront se manifester; il faudra multiplier, varier ces circonstances, en ajouter, en exclure, jusqu'à ce qu'on obtienne une connaissance précise et certaine. Ce genre d'observations reçoit le nom d'expérience, et diffère du pur empirisme, impatient de tirer des premières épreuves, quelquefois d'une seule, des conclusions aventurées. Cependant certains rapports de ressemblance, de nombre, de symétrie qui se manifestent spontanément dans les parties et les qualités des différents objets que nous avons occasion d'observer, nous disposent à établir entre ces objets des liaisons au moins provisoires; c'est en cela que consiste l'analogie. Si la mémoire, si certaines associations d'idées nous suggèrent d'autres analogies que nous ne voyons pas encore, mais que celles qui ont été observées nous autorisent à soupçonner, nous formons des conjectures plus ou moins heureuses; et lorsqu'en réunissant plusieurs de ces conjectures, nous en composons un système, quand la pensée, par. une sorte d'anticipation, conçoit le fait ou le rapport unique qui doit servir de lien commun à plusieurs groupes de phénomènes, il en résulte une hypothèse

qu*il çst quelquefois ulîle d'admettre jusqu'à ce qu'on ait pu la vérifier par l'analyse et Texpérience.

Cette vérification, qui doit érig'er l'hypothèse eu théorie, exigée des séries complètes d'épreuves, des décompositions rig'oureuses, des énumérations exactes auxquelles est ici appliqué le nom d'induction. Pour rendre sensible les trois g^rands procédés de la méthode el leurs divers modes, M. Thurot en fait des applications aux sciences physiques, à l'idéolog^ie, aux sciences morales et politiques. Il en retrace les règles fondamentales établies par Bacon, par Descartes et par Newton. Il reproduit aussi les trois préceptes g'énéraux auxquels Pascal a réduit toute la log*ique, et dont le premier se rapporte aux définitions, le second aux axiomes, le troisième aux démonstrations. Ces trois règ'les s'appliquent à l'opération qui a pris dans les écoles le nom de raison nement. En soi le raisonnement n'est que l'usagée de la raison, que l'exercice rég^ulier des facullés de l'esprit, que l'emploi des procédés de la méthode. Un raisonnement exprimé par le lang'ag'e ne devrait être que l'exposé d'une suite d'idées ou de faits particuliers de l'intelligence, rapprochés et enchaînés à l'effet d'établir un fait général ou principal, ou bien de montrer qu'il n'existe point. Si au contraire le raisonnement se compose d'éléments qui ne sont pas des faits réels, mais de pures conceptions où il n'y aura que ce que nous y aurons mis tout exprès, il ne sera qu'une forme, vide de toute instruction positive, et pourra néanmoins éblouir pendant quelque temps la raison des hommes qui l'auront imaginé et de ceux auxquels ils en présenteront le vain

appareil. Tels sont les vains arguments dont les écoles ont si longtemps retenti et retentissent peut-être encore.

Quoique M. Thurot ne se sbit point proposé de tracer dans cet ouvrage l'histoire des systèmes, anciens et modernes, relatifs à la formation des idées et à la direction des facultés intellectuelles, peu de livres offrent des notions pliis exactes de ces diverses doctrines. L'auteur ne néglige aucune occasion d'indiquer les philosophes de toute époque qui ont professé des opinions contraires ou coiiforïnes aux siennes. Quand il combat les leui^, c'est avec les égards qui font de la contradiction un hommage. LorsquMI retrouve ou croît retrouver chez eux quelques-unes de ses propres pensées, il s'empresse d'invoquer l'autorité de ces écrivains comme la plus sûre garantie qu'elles puissent avoir. Souvent même il lui suffit qu'ils aient dit quelques mots qui avoisinent les résultats de ses recherches personnelles, pour qu'il leur attribue tout ce qu'on y pourra trouver de justesse et de sagacité. Il n'en est pas moins vrai que le système entier et la plupart des détails de ce grand traité lui appartiennent, et que la philosophie générale lui doit des progrès nouveaux. Sans doute, en de tels sujets, plus d'un article peut rester susceptible de discussion; mais c'est un fait mémorable que cette exposition modeste d'une théorie si neuve et si claire, après l'invasion du plus ténébreux mysticisme, et au moment même où il célébrait avec le plus d'emphase ses prétendus triomphes.

Le 7 mai 1830, trois mois après la publication du Traité de fentendeme?ii et de la raison, M. Thurot fut élu membre de l'Institut. Dès 1803, sa place y était mar-

quée dans la classe des sciences morales et politiques où les équitables sufTrag^es de ses amis Cabanis, Ging^uené, Garât, etc., n'eussent pas tarder à l'appeler. Mais le pouvoir absolu de ce temps-là se hâta de supprimer cette classe, qui avait déjà répandu trop de lumières et imprimé aux études philosophiques des caractères dangereux d'exactitude et de franchise. On raya du tableau des coanaissances humaines ces sciences téméraires qui cherchaient dans les besoins et les facultés des hommes les éléments du système social ; dans les intérêts des peuples plus que dans ceux des gpouvernements, la théorie des mœurs et des lois. Deux anciennes académies qui avaient mieux vécu avec les hautes puissances, et qui ne figuraient point assez dans la première ^composition dé l'Institut, l'envahirent soudainement et reprirent leurs paisibles habitudes, s'occupant, l'une des •formes du langage moderne, l'autre de la recherche des chose3 antiques. A la vérité, M. Thurot pouvait encore trouver place dans la première, comme un des plus savants grammairiens et des plus purs écrivains de cet âge ; dans la seconde, comme un de ceux qui cultivaient avec le plus de méthode et de fruit la littérature grecque. Mais vingt-sept ans s'écoulèrent sans qu'il obtînt ôette justice, qu'à vrai dire il ne réclamait pas bien vivement : il laissait volontiers à ses amis, et aux hommes de lettres qui avaient su l'apprécier, le soin de la solliciter pour lui.

Admis enfin à soixante-deux ans dans l'Académie des Inscriptions, il reçut, quelques mois après, fort inopinément, la décoration de la Légion d'Honneur. Jamais

il n'avait song^é à demander une telle marque de bienveillance; il en fut reconnaissant comme d'une faveur pleinement g'ratuite, à laquelle il n'avait su attribuer aucune valeur, mais qui devait en avoir aux yeux de ceux qui la lui accordaient. Il attacha beaucoup plus de prix à la confiance qu'on lui témoig^na en le nommant, dans le cours de Tannée 1831, membre du conseil de perfectionnement de l'école des sourds-muets : c'était lui fournir l'occasion d'appliquer utilement ses connaissances philosophiques et grammaticales, ses longues méditations sur la communication des idées. Le 9 août de la même année, l'Académie française lui décerna solennellement le premier des prix destinés aux plus utiles ouvrages; et cette fois elle ne faisait que proclamer le jugement du public éclairé. Le juste hommage qu'elle rendait au Traité de F entendement et de la raison^ avait d'autant plus de valeur et d'éclat, qu'elle adjugeait le second prix à un ouvrage d*un très-grand mérite encore, à Y Histoire des Français de tous les états par M. Monleil : cette association honorait à la fois les deux concurrents et leurs juges.

Le 7 octobre suivant, M. Thurot fît à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres un rapport sur la nouvelle édition du Trésor de la langue grecque de Henri Estienne. Il la trouvait à tous égards préférable à l'édition anglaise, et la croyait néanmoins susceptible de quelques améliorations qu'il indiquait : c'est un savant et impartial examen du travail des éditeurs de Paris. Adopté par l'Académie, ce rapport a été adressé au ministre qui l'avait demandé, et MM. Firmin Didot l'ont imprimé

>ur être joint au célèbre dictionnaire qu'il concerne (i). Tout semblait promettre à M, Thurot une plus longue irrière : il n'avait que soixante-quatre ans, il lui restait ion des travaux à publier, à terminer ou même à entrependre. Il avait achevé de traduire le Gorgias de Platon, i Vie de Reid par Dugald-Stewart, les Recherches de eid lui-même sur f esprit humain suivant les principes du *tis commun, et plusieurs extraits des Essais de ce philo- >phe. Ces traductions et les observations critiques ajoutes à la première rempliraient deux volumes. Il avait acore à rassembler et à mettre en œuvre ses remarques iverses sur Aristote, sur Homère, sur d'autres anciens uteurs; ainsi que beaucoup de matériaux et de fraglenls concernant la philosophie, ou la g^rammaire g^énénie, ou les langxies gprecque et latine : rien ne lui manuait de ce qu'il fallait pour recueillir et accroître les *uits de toutes ses études, ni le talent, ni l'activité, ni la wté même. Il jouissait pleinement des plus véritables iens de la vie humaine, de ceux dont le bonheur domesque se compose. S'il avait perdu d'excellents amis, abanis, Ginguené, Breguet, Lambrechts, madame de ondorcet, Victorin Fabre, de mutuels sentiments d'esme continuaient de lui rendre aussi chères qu'hoorables ses relations avec M. Coray, son maître en ttérature grecque, avec MM. Deslult-Tracy et Laromi- 'uière, ses émules en méditations philosophiques; avec

(i) Académie des Inscriptions et Belles-lettres : Rapport de M. Thurot ir la première livraison de la nouTelle édition du Thésaurus linguœ grœcx, Henri Estienne, publiée par MM. Firmin Didot. Paris, imprimerie de Firlin Didot (1831), 6 pages in-folio^.

i2 NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

MM. Lacroix, Firmîn Didot, de Pong^erville, Aug^uste Fabre, Mesdames Rousseau, Cabanis et de Salm, et Jean- Baptiste Say qui lui a peu survécu. Entouré de plus près d'nmis intimes, il vivait au sein de sa famille, heureux do toutes les affections tendres qu'il savait si bien inspirer et ressentir. C'est là qu'on se souvient trop, depuis qu'on Ta perdu, de tout ce qu'il valait comme époux, comme père, comme frère, parent ou allié. Ce savant si profond et si studieux n'était au milieu des siens que le meilleur des hommes, d'une invariable aménité, d'une extrême indulg^ence, d'une bienveillance inépuisahle, et l'on Jouissait autour de lui de son aimable caractère encore plus qu'on ne s'enorgpueilliâsait de son mérite éminent. L'égulité de son humeur, les charmes de sa gfaieté douce et de sa raison pénétrante, animaient les entretiens, encourag^eaient les efforts, adoucissaient les peines, attachaient des plaisirs purs à toutes les habitudes intérieures de la vie : ses récits, ses lectures, tous les accents de sa voix laissaient des émotions vives. Tant de soins qu'il prenait du bonheur des autres sufQsaient au sien. Il avait conservé une disposition constante à s'arranger de toutes choses et à jouir naïvement des plus communes, d'un Hvre qu'il venait d'acheter, de quelque nouvel objet d'observation ou d'étude. Mais les personnes qui l'environnaient le chérissaie!it trop tendrement pour s'en rapporter à lui seul du soin de son bien-être : elles lui prodig'uaienl à l'envi les témoig*nag*es du plus attentif dévouement, et l'on doit avouer qu'à cet ég^ard nul homme de lettres n'a eu une destinée plus heureuse : il est vrai qu'aucun ne l'a mieux. méritée.

DE M. FRANÇOIS THUROT, i3

Auteur sans prétention, iiltéraleur sans intrig'ues, inaccessible à tout mouvement d'envie, de jalousie et d'ambition, il aimait la science pour elle-même et pour le bien qu'elle fait a la société; sa carrière laborieuse a été aussi paisible qu'elle pouvait l'être dans les temps orag^eux où il a vécu. 11 eût vieilli de plus en plus content de son sort modeste, et la fortune en effet semblait ne devoir rien de plus à un philosophe pratique, auprès duquel il fallait qu'elle fît toutes les avances, qui ne sollicitait point ses bienfaits, qui ne fréquentait pas ses temples, qui ne s'exposait ni aux faveurs ni même aux reg^ards de ses ministres. Aucune vue d'intérêt personnel ne s'est mêlée aux sentiments civiques de M. Thurot, à son ardent amour de la liberté, à la ferveur de ses vœux et à la persévérance de ses efforts pour l'achèvement des institutions qui la devaient garantir; mais il est trop vrai que les cruelles atteintes qu'elle a successivement souffertes sous divers régimes l'ont vivement affligé : il aurait eu besoin de la prospérité publique pour jouir à son aise de son bonheur privé. Les événements de juillet 1830 lui inspirèrent, comme à tous les bons citoyens, des espérances que depuis quinze ans il n'osait plus concevoir. Pourquoi faut-il ajouter qu'il les a perdues eu bien peu de mois, et que le régime établi en 1831 ne les lui a pas rendues? Que ce fût erreur ou clairvoyance, toujours était-ce un profond chagrin, et le plus pénible qu'il pût éprouver. Nous ne croyons pourtant pas que ce système politique, si capable, selon lui, d'amener de nouveaux malheurs publics, ait contribué au dérangement de sa santé : c'est un fléau plus aveugle

qui, après cinq jours de souffrance, Ta ravi, le 16 juillet 1832, à sa famille, à sa patrie et aux lettres. Deux de ses confrères, M. Hase (1) et M. Silvestre de Sacy (2) ont exprimé sur sa tombe les regprets de l'Institut et ceux du Gollèg'e de France : ils ont rendu hommagpe aux vastes et solides connaissances de Tacadémicien modeste et de riiàbile professeur, à la simplicité de ses mœurs, à la douceur de sa société, à sa philosophie pratique, bien plus rare que les mauvaises et même que les bonnes théories. Cette philosophie si pure, ce patriotisme si éclairé, ces vertus privées si chères à sa famille et à ses amis quand il vivait, si amèrement reg^rettées depuis qu'il n'est plus, sont retracés dans une inscription grecque (3), que le vénérable Goray lui a consacrée, Goray son maître, son modèle, qui l'associait à ses savants travaux^ qui lui avait voué l'affection d'un père, et qui n'a pu long^temps lui survivre (4). Un autre monument vient de lui être élevé par M. de Pong^erville (5) : c'est un tableau si fidèle et si animé de sa vie, de ses mœurs, de ses ouvrages, que jamais M. Thurot ne pouvait être plus dignement loué, plus habilement apprécié. Nous n'avons pu y joindre qu'un plus grand nombre de détails biographiques et littéraires; mais ce soin ne nous a pas semblé superflu à l'égard d'un écrivain qui

(1) [Voir la note 5, à la suite de cette Notice.]

(2) [Voir la note C, à la suite de cette Notice.]

(3) [Voir la noie 1) à la suite de cette Notice.]

(4) Adainantios Coray est mort à Vdge de quatre-vingt-cinq ans, le C avril 1833.

(5) Notice sur la vie et les ouvrages de M. J.-Pr. Thurot. Paris, Pinarl, i833, 8 pages in-8«, extraites de la France littéraire, t. IV, 12« livr.

DE M, FRANÇOIS THUROT. 4o

n'en a pris qu'un seul de sa propre g'ioire, celui de la mériter; de tous peut-être le moins efficace, ou même le moins nécessaire dans les derniers temps où il a vécu. Jug'e sévère de ses productions, il les estimait néanmoins assez pour ne pas s'employer à leur obtenir un crédit artificiel : la vog^ue éphémère dont elles eussent joui comme tant d'autres, les eût trop rabaissées à ses yeux. Le succès qu'il leur souhaitait, c'était de servir réellement à l'instruction publique, d'étendre les connaissances utiles, de propag'er la vraie science, de dissiper les illusions de la fausse, et de contribuer ainsi au bonheur, ou, si c'est trop que le bonheur, au soulag'ement de l'humanité. C'est pour montrer qu'elles tendent à ce but et qu'elles sont digpnes d'y atteindre, que nous avons essayé de les indiquer toutes, et de raconter, sans autre art que l'exactitude, comment elles ont occupé, embelli, honoré le cours entier de la vie de M. Th^urot (1).

(i) [Voir la note E à la suite de cette Notice.]

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