M. ROUTHIER ET LA MINERVE
31 mai 1884.
Dans un premier-Montréal intitulé : u Le juge Routhier à V Indc% ! ", la Minerve, numéro du 20 mai, vient à la rescousse de l'auteur des Causeries du Dimanche, calomnié par la Vérité, paraît-il.
Etre défendu par la Minerve! Nous demandons pardon à l'honorable juge de lui avoir attiré, bien involontairement, un pareil désagrément. Qu'il en soit persuadé, nous sympathisons avec lui dans le malheur qui l'atteint.
Eu effet, c'est toujours un grand malheur pour un catholique d'être défendu par la Minerve, tant à cause de la triste réputation que la déesse s'est acquise, que par suite du manque absolu d'habileté et de sagesse chrétienne qui caractérise ses discours. La vieille païenne ne peut se remuer sans faire une gaucherie, et on la dirait tout particulièrement maladroite quand il s'agit de son protégé, M. Routhier. Chaque fois qu'elle parle dé M. le juge, c'est pour le compromettre. Par exemple, qui ne se souvient encore de cette fameuse lettre de Québec, signée Hermènie, par laquelle le monde étonné a appris que M. Routhier sert du Pailleron aux habitués de son salon ? Mais revenons à la dernière excentricité de la Minerve.
On veut à tout prix que M. Routier prenne des poses extravagantes ; quand ce n'est pas lui-même qui le veut, ce sont ses amis. Il y a quelques mois nous le voyions couché sur le dos, une pierre sous la tête, dans un coin de la cathédrale de Burgos ; le voilà maintenant mis à l'Index ! Et c'est toujours la Minerve qui est la coupable !
Mais badinage à part, quand cessera-t-on ce language insensé ? La Minerve, non contente de dire que nous avone " mis M. Routhier à l'Index ", affirme que nous l'avons presque anatkématisé, que nous le damnons chrétiennement C'est là la manière de parler des gens qui n'ont aucune bonne raison à donner, c'est le baragouin des catholiques libéraux. Vous dites et vous prouvez à l'un de ces messieurs qu'il prend une fausse route, qu'il est dans l'erreur ; aussitôt vous êtes assailli par ces cris. " Ah ! vous nous mettez à l'Index, vous nous excommuniez, vous nous damnez, vous êtes plus catholique que le pape, etc."
Cette chanson est usée, puisqu'on l'a chantée pendant des années contre Louis Veuillot et contre M. Routhier lui-même. Qu'on invente donc au moins un nouveau refrain.
Mais à part cette vieille antienne libérale, que dit la Minerve f Ecoutez-bien :
" Notre distingué compatriote (M. Routhier) fut Y ami, l'admirateur, l'apologiste de Louis Veuillot ; plus que personne il défendit son nom et ses écrits. Ceux qui ont lu ses Causeries du Dimanche ne sauraient l'ignorer. A la nouvelle de sa mort, M. Routhier s'empressa de déposer sur sa tombe le tribut de sa douleur et de son admiration : sa lettre de condoléances eut l'honneur d'être reproduite dans le numéro spécial consacré par 1' Univers et la Revue du monde catholique à la mémoire de leur illustre fondateur."
N'avons-nous pas raison de plaindre M. Routhier d'être défendu par la Minerve f La vieille radotteuse ne peut pas y mettre un peu de style seulement, encore moins un bon argument. Ce mélange incompréhensible de son et de sa mériterait à un élève de syntaxe au moins quinze
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coups de martinet. Et l'auteur de cet amphigouri est probablement membre de la Société Royale canadienne !
Il ne s'agit pas de savoir si M. Routhier fat l'ami et l'admirateur de Veuillot : tout le monde l'admet. L' est-il encore ? Thaïs tl<e question.
En efïet, à la nouvelle de la mort de Louis Veuillot, M. Routhier fit dire une messe et écrivit une lettre. Le premier acte est digne de louange ; le second n'est pas digne de blâme.
Mais puisqu'on a voulu évoquer ce souvenir, voici un petit détail qui fera saisir la véritable position que M. Routhier occupe aujourd'hui.
A la nouvelle de la mort de Veuillot, tous les admirateurs de ce grand chrétien, à Québec et dans les environs, se réunirent à l'église Saint-Roch dans une imposante manifestation de prières. Nous disons tous les admirateurs de Veuillot, il faudrait dire, pour être exact, tous moins un. Et cet un, c'était M. Routhier ! Ayant rompu avec les admirateurs de Veuillot au Canada, et craignant d'offusquer ses nouveaux amis, les anti-veuillotistes,'\\ n'osa pas ■indre à la manifestation générale ; mais, d'un autre . étant bon chrétien, croyant fermement à l'efficacité des prières pour les morts, il fit dire une messe pour le le repos de l'âme de celui qu'il avait tant admiré. Et, ceril fit bien. Mais il se trouva seul, absolument seul ; car parmi ses intimes d'aujourd'hui pas un n'aurait voulu se joindre à lui dans une prière pour le repos de l'àme du grand ennemi du libéralisme.
C'est-à-dire que M. Etoathi ite, ayant quitté
le camp veuillotiste du Canada, pour des raisons que nous ferons connaître si l'on nous y force, est allé échouer misérablement au beau milieu des partisans de M,r Dupauloup, de M. de Falloux et de l'abbé Bougaud.
C'est une position gênante, mais, on le sait, M. le juge affectionne les poses extraordinaires.
La lettre de M. Routhier, dit la Minerve, eut l'honneur d'être reproduite ! Voilà que la vanité du membre de la Société Royale perce ! Et qu'est-ce que cette reproduction prouve ? nous vous le demandons. L'article de la Vérité sur la mort du noble journaliste catholique eut également l'honneur d'être reproduit, en grande partie, par 1' Univers. Mais nous n'avons jamais cru que cette reproduction nous autorisât à trahir les amis de Veuillot au Canada et à frayer avec ceux qui ont toujours haï et calomnié, qui haïssent et calomnient encore le grand polémiste que nous pleurons.
La Minerve loue ensuite le talent de M. Routhier qui " est au-dessus de l'envie ", dit-elle, " son caractère public et privé qui est au-dessus de tout soupçon" et "ses services à l'Eglise et à la patrie qui sont au-dessus de la plus insidieuse calomnie."
Avons-nous mis en doute le talent de M. Routhier ? Avons-nous nié les services qu'il a rendus ? Avons-nous attaqué son caractère privé ? Nullement, Dieu et nos lecteurs en sont les témoins. Cependant, la Minerve cherche à l'insinuer. C'est donc elle qui se rend coupable d'une " insidieuse calomnie " à notre égard. Mais c'est entendu, contre le rédacteur de la Vérité tout est permis. Nous n'avons fait que constater ce qui est notoirement connu au pays, savoir que M. Routhier, ancien veuillotiste ou veuillotiste actuel, si l'on veut, est passé armes et bagages dans le camp anti-veuillotiste. l On ne peut nier ce fait, qui crève les yeux de tout le monde ici ; maie on parlera
1 Voir article ci-dessus intitulé : Anniversaire mémorable.
de calomnie, d'anathèmes, de damnation, et il en restera quelque chose. Nous passerons quelque part pour avoir proféré des abominations, tandis que nous n'avons écrit que la stricte vérité. Voilà comment procèdent ceux qui parlent sans cesse de charité et de modération !
La Minerve parle ensuite du discours que M. Routhier prononça au Congrès catholique et de son récent discours aux Vendéens. Ce sont, dit-elle, des " monuments que tous nos gratte-papier ne sauraient ni amoindrir ni souiller." Et qui veut toucher à ces discours ? Personne.
Malgré ses défauts, M. Routhier est le premier orateur du Canada, tous les juges compétents l'admettent.
Montalembert était aussi le premier orateur de son pays et de son époque, ce qui ne l'a pas empêché de faire fausse route.
IL Routhier est aussi un de nos meilleurs écrivains, bien que ses ouvrages laissent beaucoup à désirer sous le rapport de la correction grammaticale. Mais il a eu le malheur de ne rencontrer que des adulateurs et des ennemis acharnés. Les mercuriales violentes des uns ne l'ont point corrigé, les louanges exagérées des autres l'ont complètement grisé. Un homme qui ose lui dire franchement la vérité est à ses yeux un affreux calomniateur. C'est une illusion d'optique causée par les nuages d'encens. Cela se passera avec le temps.
Puisque la Minerve parle du discours prononcé par M. Routhier au Congrès catholique, disons en un mot à notre tour. C'est un chef-d'œuvre, incontestablement. On y trouve de tout, jusqu'à des portraits, le portrait, entre autres, de M. Routhier en 1884 fait par le même M. Routhier en 1880. Voyons cette curiosité.
Parlant de la Place de la Concorde, telle qu'il l'avait
vue en 1876, et des lumières qui scintillaient partout, les unes immobiles, les autres mobiles, l'orateur s'écrie : —
" Les fanaux ambulants et de couleurs diverses, c'étaient les opinions des hommes, leurs systèmes, leurs utopies, leurs programmes. C'étaient les politiques arborant, pour parvenir à leur but, tantôt une couleur, tantôt une autre, et tantôt plusieurs couleurs à la fois. {Rires)"
Comme qui dirait, M. Routhier arborant les couleurs de Veuillot à Paris et celles des adversaires de Veuillot à Québec !
Oui, c'est un beau morceau d'éloquence que ce discours fait au Congrès catholique de Québec, et M. Routhier pourrait le relire avec grand profit.
La Minerve termine ainsi :
" Ce n'est pas la première fois que le juge Routhier
•est outragé de cette façon. On l'attaquait sournoisement
dans une brochure anonyme, il n'y a pas longtemps. La
Vérité a un avantage sur ce pamphlétaire, c'est qu'elle a
au moins le courage de ses lâchetés, (sic.) Tristes gens."
Plus haut la Minerve dit : " Nous ne signalons cette calomnie que pour montrer à quelles exagérations se portent certains empiriques religieux."
Nous le demandons encore une fois : Où. est la calomnie, où est l'outrage, où est l'exagération dans ce que nous avons écrit ? Nous avons, prétendu qu'un homme qui ne fréquente au Canada que les anti-veuillotistes les plus enragés ne devrait pas poser en veuillotiste à Paris. Qu'on nous montre en quoi cette prétention est mal fondée, et qu'on cesse de parler de calomnies, d'outrages et d'exagérations qui n'existent pas.
Et qu'avons-nous à faire avec cette brochure anonyme
dont parle la Minerve f Nous ne savons même pas à quoi elle fait allusion.
Pour ce qui est de l'antithèse à la Hugo, c'est à croquer. Le courage de ses lâchetés ! ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Pour nous, nous ne voyons que très peu de courage et surtout pas l'ombre d'une lâcheté dans ce que nous avons fait. Xous avons dit carrément, sans nous cacher, ce que nous pensons d'un acte de M. Routhier. Xous le lui avons dit en face, à lui, le grand orateur, le grand écrivain, qui, en levant son petit doigt, peut anéantir tous les " gratte-papier " du Canada. Où est la lâcheté ':
Quant au courage, cela étonnera peut-être M. Routhier, mais nous n'estimons pas qu'il en faille une forte dose pour dire à l'auteur des Causeries du di/nanche : Monsieur, vous ne suivez plus le chemin que suivent tous vos anciens amis, tous ceux qui vous acclamaient jadis comme reur porte-drapeau, comme leur chef. l
1 — Au cours de son article du 20 mai 1884, la Minerve avait dit que de " pareilles exagérations seraient de nature à étouffer les plus beaux 'lévouements si l'opinion publique,justement indignée, n'en faisait promptement justice." Or les seuls journaux qui aient tenté de répondre à nos observations sur M. Routhier sont la Minerve et le Propres de V Est, feuille libérale de Sherbrooke. Au lieu de s'indigner, l'opinion publique a donc gardé son calme habituel. La Patrie a parlé de l'incident sur le ton de persiflage qui lui était habituel à r [ae. Après avoir cité la note île la
Vérité, le chroniqueur de cette feuille, qui signait Cyprien et qui n'était autre que M. Louis Fréchette, s'écriait :
11 Voilà donc le juge Routhier rangé avec Léon XIII, l'archevêque de Québec, la Patrie et Cyprien.''
Puis s'adressant à M. Routhier, il ajoutait :
" Welcome, Sir !
" Une recrue comme celle-là n'est pas à dédaigner. Si les a>lhé«